Notes

Artemisia Gentileschi ~ Judith & Holopherne

litterature

Les forces des bras, ou plutôt le jeu des épaules, chez Gentileschi rend la version du Caravage idéalisée. Le contraste maniériste entre Judith jeune et la vieille servante, l'ancilla antique, ses yeux exorbités par le fanatisme du sang, la décollation comme châtiment du vice, la vieillesse frigide voyant anéantir la virtus, le trouble presque de gêne de Judith, et cette horizontalité du cadre, tout concourt à atténuer le réalisme de la scène. Ou du moins à n'en pas faire l'intérêt du tableau. Si les visages, les matières sont d'une qualité photographique, la retenue du meurtre, dans la distance même qui sépare l'assassine de la victime, fait penser aujourd'hui que le Caravage n'avait pas la naïveté de vouloir représenter le réel tel quel. L'intimité du clair-obscur, la proximité de la chair et des draps, des rides et du cri silencieux, favorisaient, par le choc, la réflexion – et renvoyaient à un monde idéal.

La violence est tout autre chez Artemisia. L'écrasement de la tête, tordue et renversant dans toute sa grandeur le corps d'Holopherne qui a un peu plus perdu la vie que chez le Caravage, toile verticale, descendante même, puis la détermination froide des femmes, leur beauté de chair (le sang et le sein ; le bracelet d'or au radius ; les plis des robes de soie), sans illustrer nettement un probable athéisme, projette néanmoins dans une réalité sans arrière-monde. Le noir du haut du tableau, bien moins (ou plus) qu'une obscurité où se cacherait quelque force divine, est un rien, le rien du Ciel, ou plutôt un plein, un mur qui ne laisse que la possibilité du meurtre.

Difficile de ne pas penser à la fameuse anecdote du viol d'Artemisia. Envie de ne pas réduire son art à des accidents (aussi graves soient-ils) de la vie. Ou plutôt à ce qui est parvenu jusqu'à nous, jusqu'à moi, sous forme de vérité biographique intangible, et donneuse de sens.

Car, au-delà de la vengeance personnelle, n'est-ce pas toute phallocratie qui est ici décollée ? Cette phallocratie qui soumet encore à une agression (c'est-à-dire à une victimisation de la femme par l'homme, et donc à son infériorité) une des plus belles versions – si ce n'est la plus belle – de la décapitation d'Holopherne ?

Ce que je vois ici, c'est le jeu des forces et des torsions. Le lit, la chair, le sang. Un giclement de sang, jusque dans un corsage, et une tête dévissée. C'est toute la minutie patiente d'une peinture (l'huile, la pâte, le mélange des pigments, le poil des pinceaux, le bruit de la toile sous la main, sous les ongles, l'odeur et les heures, etc) pour présenter les forces irréductibles de cette matière même. Différentes vitesses au même endroit. C'est peut-être cela, aujourd'hui, que je retiens de la peinture, et qui si sûrement sur moi provoque la fascination.