Arts plastiques

Marie Myth'of the rainbow

Le mythe de l'arc-en-ciel

Comme son nom l'indique, Marie Myth'Of the Rainbow s'inscrit sous le signe de l'arc-en-ciel et du mythe, c'est-à-dire dans un équilibre entre le trait et le dessin, la ligne et la couleur.

La ligne : puisque le mythe trace des contours et nécessite une interprétation d'abord, au moins, narrative. C'est mettre en avant, du goût, ce qui le justifie formellement, car c'est la ligne qui prédomine déjà dans la facture : l'exécution virtuose du dessin. L'arc-en-ciel lui-même peut être compris comme une ligne dans un espace.

La couleur : puisque l'arc-en-ciel est sans doute plus spontanément lié à elle ; un tracé de couleurs qu'on ne peut, au juste – sinon par convention –, dénombrer (1). L'arc-en-ciel se prête par son aspect merveilleux (parce que rare) à l'imagination, et en devient un symbole. Mais de la même façon que l'arc-en-ciel est ligne, on peut dire que le mythe est couleur, par la multiplicité de ses sens possibles.

Cette précision et cette ouverture interprétative, rarement compatibles mais ici réunies, situent l'art de Marie Myth'of the Rainbow dans la meilleure mouvance pop surréaliste. Le Pop Surréalisme est sans doute la plus juste résurgence du classicisme (2). La primauté du trait sur la couleur, l'intention figurative, l'inscription dans une tradition (celle du Surréalisme), sont les caractéristiques de ce classicisme qui ne se revendique pas. Peut-être par intérêt (ce n'est pas très attrayant) ou peut-être pour une raison plus fondamentale : car le classicisme, du XVIIe siècle (de Poussin à Bellori, en passant par Roger de Piles, le théoricien de la querelle du coloris et de la ligne) jusqu'à Maurice Denis, renvoie à l'Idéal (c'est-à-dire à une vision du monde qui confond le Beau et le Bien au-delà des apparences tronquées et trompeuses de la nature imparfaite, requérant par-là une posture morale rigide), alors que le Pop Surréalisme (dans la suite du Surréalisme) a remplacé cet idéal par le rêve, c'est-à-dire non pas par un extérieur, un au-delà (ce que Nietzsche a appelé un arrière-monde), mais par un intérieur, un en-deçà : l'intériorité même. La rigidité morale a été remplacée par la volonté d'exprimer librement les désirs profonds et ses productions.

Ces fameuses « machines désirantes » dont parle Deleuze, on peut ici les confondre avec l'imagination. L'imagination est l'« inventivité des représentations mentales » (3) : une projection de la pensée, des mécanismes de la pensée (plus les mécanismes sont visibles, plus cette projection est psychédélique). Comme le mot l'indique, l'imagination repose sur l'image. Images travaillées par les mécanismes de la pensée, images en marche et non pas images figées, images émises et images reçues selon l'infini des combinaisons du sujet expérimentant : nous, les spectateurs. C'est donc nous qui « faisons sens », même de manière aléatoire, grâce aux jeux associatifs et aux hasards de la conscience – de l'inconscience – ; l'instant de l'expérience esthétique (4) est fondamental : pour qu'il y ait non seulement rencontre (un lieu, un temps, mais aussi une volonté – une disposition), et par déterminisme des conditions de cette rencontre (l'heure précise, l'atmosphère, notre état d'éveil ou de fatigue, les gens qui nous entourent, la température extérieure, le climat, la conjonction des astres, etc). Ce n'est pas donc pas une ouverture sur un autre monde (ou alors sur tous les mondes possibles que nous impliquons tous), c'est un reflux en nous-même, ou nous découvrons étonnés la richesse et la multiplicité des écarts entre nos projections (nos préjugés) et les combinaisons que nous produisons. L'image pop surréaliste n'est plus tributaire de la « fenêtre » de Leon Battista Alberti : elle est plus proche de la caverne (anti-platonicienne) de Lascaux. Si toute création est altération (transformation de matière, et transformation de nous-même en altérité), l'imagination est l'écart entre la matière transformée et le résultat. Plus l'imagination est généreuse, plus les matériaux convoqués et réunis sont abondants et étonnants. Nous pouvons alors dire que c'est dans l'écart que se qualifie la valeur de l'imagination. Qu'on se rappelle la phrase de Lautréamont reprise par Breton : « beau comme (…) la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie » (5). « Pop » pour « populaire » (accessible à tous), et aussi – peut-être par assimilation à « pop corn » – pour évoquer tout ce qui est sucré et rebondi et léger et original et étonnant.

Anonyme - Fontaine de Diane d'Ephèse- Villa d'Este - Tivoli Verginia Pariturae 2013

C'est ce qui abonde dans les mythologies de Marie Myth'Of the Rainbow. Une pluralité de mondes : l'Antiquité et le cyber-espace ; le glamour et le punk ; des pirates et des pizzas. Le contraste (l'écart) est sensible aussi dans les personnages qui présentent toujours une face burlesque ou monstrueuse : la femme pirate au corps de bimbo et au visage d'alien. La « Lipcorn ». Des petits anges au faciès ridé, se gavant de pizzas (putti familiers en tant que manifestations du mignon et du drôle). Il y a aussi la Nourricière, la Nutrix, entre la Diane d’Éphèse et la Vierge à l'enfant. Entre la Diane devenue féconde des orientaux, et la Vierge byzantine. Ainsi de suite. L'érotisme et le jeu, la légèreté et l'humour sont les aspects généraux de cet art solaire, dans un surréalisme trop souvent marqué par la noirceur, le cauchemar et l'angoisse. Le crayon de couleur confère un aspect doux, voire chaleureux, à l'ensemble. Un pont en sucre glace, comme l'arc-en-ciel, entre les images qui nous obsèdent et celles que nous n'avons jamais fabriquées, et qui nous font sortir de nous-mêmes par l'intérieur. Cette couleur, a priori anodine, est fondamentale : c'est la couleur de l'intériorité mise au jour. La couleur de l'enfance : le crayon de couleur. Et cette couleur qui vient du crayon peut facilement faire illusion : ce ne sont pas des tableaux (de la peinture) que produit Marie Myth'Of the Rainbow, mais des dessins. Une volonté de brouiller les limites entre tableau et dessin, entre les formes d'art, entre l'enfance et l'âge adulte (6), entre la conscience et l'inconscience. C'est l'arc-en-ciel encore et enfin. Symbole et phénomène physique, rêve dans la réalité, rareté dans le quotidien, c'est l'exception : l'infini des possibilités.

Notes

1. « Si vous demandez à de très jeunes enfants combien ils voient de couleurs dans l'arc-en-ciel, ils vous répondront généralement le vert, le rouge, le jaune, plus le bleu du ciel. Aristote n'en voyait que quatre. Au XIIIe siècle, les savants de l'université d'Oxford allaient jusqu'à cinq ou six. On dit que lorsque Newton a établi le spectre lumineux de l'arc-en-ciel, il n'avait défini lui aussi que six rayons colorés (violet, bleu, vert, jaune, orangé et rouge). Mais comme les conventions de l'époque exigeaient des systèmes à sept ou douze couleurs, il en aurait ajouté une septième, en dédoublant le bleu en indigo. » Michel Pastoureau, Le Petit livre des couleurs, 2005.

2. Beaucoup, en réaction aux expérimentations avant-gardistes du XXe siècle, se prétendent « classiques » ou « néo-classiques » ; en fait, il y a aujourd'hui autant et même peut-être plus de « classicismes » que d'avant-gardes.

3. Vocabulaire d'Esthétique sous la direction d'Etienne Souriau.

4. Terme compris dans un sens plus étymologique (« sentir ») que commun (« artistique »).

5. Dans Poésies.

6. Il est symptomatique que le substantif équivalent à « enfance » n'existe pas pour l'âge adulte : l'enfance serait le nom commun pour désigner un état passager qui doit aboutir à un étant infini et irrémédiable que, le vivant, on n'a pas besoin de nommer. Le nom renvoie toujours à quelque chose de perdu : il désigne toujours la perte.


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Site personnel de Marie Myth'Of the Rainbow

(février 2014)