Quelques notes à partir de “Archéologie de la violence” de Pierre Clastres

Il ne s’agit pas tant ici d’une note de lecture que d’un prétexte à des réflexions libres en interrogeant le raisonnement de Clastres. Il y est donc question de « théorie mécaniste », de décroissance, de bellicisme et de pacifisme.

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Ce petit volume, Archéologie de la violence, la guerre dans les sociétés primitives, publié l’année même de sa mort, en 1977, est fondamental dans l’œuvre de Pierre Clastres. Il l’est aussi dans l’histoire de l’anthropologie, puisque Clastres se donne comme tache d’y pallier un manque, mais aussi de prendre à contre-pied le peu qui a été dit jusqu’alors par les grands spécialistes sur la guerre dans les sociétés primitives : pour Clastres la violence, et plus particulièrement la guerre – sujet délaissé, refusé, ignoré – constitue le fondement même des sociétés primitives.

Trois « discours » classiques sont réfutés : le « discours naturaliste », « le discours économiste », le « discours échangistes ».

Le « discours naturaliste » et notre « théorie mécaniste »

Le « discours naturaliste », concentré dans la théorie d’André Leroi-Gourhan (spécialiste de la préhistoire), veut que la guerre soit le résultat de l’évolution naturelle de l’Homme, qui de chasseur serait devenu guerrier. L’argument opposé par Clastres est le suivant : « La société humaine relève non de la zoologie, mais de la sociologie ». Bref, la guerre n’est pas de l’ordre de l’instinct, mais de l’ordre de l’institution. Il n’a pas d’enchaînement logique avec la chasse qui a pour but de se nourrir, non pas de conquérir.

Cet argument apparaît plus lumineux quant on le compare à la « théorie mécaniste » de l’évolution politique, que nous développons nous-même. Il vient rendre du jeu là où la machine pouvait devenir « infernale ».

En quoi consiste cette « théorie mécaniste » ? Elle consiste à expliquer l’évolution politique de la société selon des dynamiques de fonds, qui dépassent en durée et en puissance l’influence de la volonté humaine. Les bénéfices étant de minimiser le rôle de l’individu dans l’évolution politique globale, à la fois pour contrer cet individualisme occidental comme conception ontologique privilégiée, et pour remettre en cause le moralisme politique qui vise à écraser l’individu en lui imposant des devoirs (moraux donc) générés par le pouvoir à seule fin de se maintenir (pour prendre un exemple concret : l’obligation morale de voter contre les extrémismes que le pouvoir par ailleurs favorise). Ce processus est parfois cynique (stratégie consciente des politiciens – qui jouent avec le feu et le diable), parfois de manière plus fondamentale (l’État – comme le mot l’indique du reste – est ce qui cherche à se maintenir, peu importent les personnalités qui le constituent : ce qui veut aussi dire que peu importe la sensibilité politique du pouvoir – de l’extrême-gauche à l’extrême-droite – tant qu’il ne mute pas en fascisme, il agira, à quelques détails près, de la même façon).

Rappeler que « la société relève non de la zoologie, mais de la sociologie » permet de ne pas s’enferrer dans un fatalisme nihiliste (qui est un des dangers de la théorie mécaniste – ou du moins une des critiques qu’on aime formuler à son encontre, puisque c’est le plus simple). Dans ces bradyséismes inhumains, il faut insister sur le principe que les possibilités de changement sont infinies. Pour le dire autrement : on peut toujours changer le cours des choses, à l’échelle du temps humain (celui d’une vie), mais pas en profondeur (ce qui demande plusieurs générations) : ces modifications seront nécessairement de courte durée, constitueront des « bulles » : ce sont les révolutions, les « communes », mais aussi les association, voire les amitiés, voire même le couple… mais développer tout cela nous porterait trop loin.

Le « discours économiste » et la lointaine perspective d’une décroissance

Le « discours économiste » veut que la guerre apparaisse à cause des pénuries, particulièrement de nourriture, chez les sociétés primitives. Elle présuppose que les sociétés primitives sont des sociétés qui vivent dans la pauvreté, l’indigence, le besoin. Le contre-argument est simple : cet état d’indigence supposé n’est pas réel. Je ne rentrerai pas dans les détails. Mais cette réfutation est d’autant plus intéressante aujourd’hui qu’on réfléchit à une décroissance généralisée de la société, et qu’on expérimente des communautés ou des régimes partiels de décroissance (à la campagne, mais aussi en ville, à l’échelle d’une communauté, mais aussi à une échelle individuelle – c’est-à-dire morale). Que les sociétés primitives se satisfassent de ce qu’elles ont, sans volonté de progrès technique ou d’évolution « positiviste » quelconque, apparaît évidemment comme une crédibilisation de la pensée décroissante qui pâtit d’une image d’« arriérisme ». On dit que la richesse n’est pas dans les biens, mais non seulement rarissimes sont ceux et celles qui les limitent (il n’est pas question de diogénisme, mais plutôt de réinvestir à tous les niveaux de l’entendement et du sentiment les objets qui nous entourent – cet investissement en limitera nécessairement le nombre), plus rarissimes encore peut-être sont ceux et celles qui n’ont pas une représentation intériorisée négative de la pauvreté (non seulement parce qu’elle est rarement voulue, mais surtout parce que la société exclue – légalement autant que moralement – les pauvres).

La remise en cause des fondements de l’anthropologie

Le « discours échangiste » est canalisé par Claude Lévi-Strauss : mieux, il « soutient [son] entreprise sociologique ». C’est donc aux fondements même de l’anthropologie que veut s’attaquer Clastres. C’est le véritable objectif de l’essai. Sans toutefois aller jusqu’à vouloir invalider l’œuvre lévi-straussienne dans son ensemble (« Mais (…) le texte discuté, d’ailleurs mineur, ne met nullement en jeu la théorie générale de l’être social telle que l’a développée Lévi-Strauss en des travaux d’une autre dimension. »).

La théorie de Lévi-Strauss veut que la guerre soit le résultat d’« échanges malheureux » (nous sommes dans le discours du don et du contre-don, par ailleurs développé par Mauss). À cela Clastres rétorque que la guerre n’est pas une conséquence mais une constituante : elle est constitutive de la société primitive parce qu’elle permet à cette société de persévérer dans son être-un. En effet la société primitive est définie par son unicité, sa « pureté », qu’elle est sans État parce qu’elle n’a pas besoin d’« unifier » des composantes sociales hétérogènes (contrairement aux nôtres…), qu’elle est donc « centrifuge ». La guerre préserve cette concentration. C’est à partir de là que se font les échanges, selon Clastres, et non l’inverse.

À partir de là, Clastres voit les possibilités d’un renouveau de l’anthropologie sociale, qu’il n’aura pas le temps de développer puisqu’il meurt dans un accident de voiture en 1977 à 43 ans. 

Questions

C’est donc davantage le thème de la guerre que celui de la violence qui est le sujet de ce petit livre. De violence au sein même de ces sociétés primitives, Clastres ne parle pas. Si l’individu n’est pas reconnu dans son unicité dans les sociétés primitives, est-ce que cela signifie qu’il n’y a pas de violence interne ? Cette question aux multiples retombées contribuerait aux réflexions sur l’individu, sur la sociologie du groupe, et bien d’autres choses encore. De la même façon, il n’est pas question de « criminalité ». La criminalité est-elle absente des sociétés primitives ? Cela serait étonnant, et on imagine toute la portée d’explications sur ce point.

Mais si Clastres ignore cette dimension de la violence, c’est qu’il s’intéresse seulement à la violence institutionnelle, et qu’il cherche à la séparer de cette violence « naturelle » à laquelle on a voulu, depuis le XVIe siècle (en dehors de Montaigne et La Boétie – dont il se réclame sans cesse), réduire la guerre dans les sociétés primitives.

Bellicisme clastrésien en tant que condition de la liberté

Une dernière question, fondamentale, reste en suspens : si la violence est constitutive des sociétés primitives, quand est-elle apparue ? Depuis quand y a-t-il la guerre ? Clastres fait mention, presque au vol, en tout début de l’essai, de la réalité de la guerre depuis les Australopithèques, c’est-à-dire, pour être clair, depuis que l’Homme est Homme, et non plus animal. La guerre, ainsi, est ce qui différencie l’humain de l’animal. La guerre, nous dit Clastres, n’appartient pas à l’instinct, mais à la culture, à l’institution. On sait combien ce point est épineux. L’archéologie ne vient pas forcément confirmer cette vision des choses, et chaque découverte de squelettes portant les marques d’une agression belliqueuse fait l’objet d’une médiatisation qui vient prouver la rareté du phénomène, autant que la propagande belliciste de notre époque en guerre.

L’essai se termine sur un air martial. Après une fronde contre l’État (« Qu’est-ce que l’État ? C’est le signe achevé de la division de la société, en qu’il est l’organe séparé du pouvoir politique : la société est désormais divisée entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent. »), typique de la pensée libertaire de Pierre Clastres (dont l’ouvrage le plus célèbre est La Société contre l’État), celui-ci oppose l’être-pour-la-guerre à cet État dominateur. Comme Clastres est contre l’État, il semble se positionner pour la guerre (« l’État est contre la guerre, la guerre est contre l’Etat »).

Ce bellicisme est peut-être symbolique : la guerre pourrait être la vitalité d’une société qui ne connaît ni l’aliénation ni les conflits intestins. Il pourrait même renvoyer à une « force vitale » nietzschéenne que Clastres sentirait en lui-même. Mais je crains que ce serait surinterpréter le texte ou l’interpréter d’une manière trop personnelle. Pas de paix pour les peuples primitifs, pas de paix pour les peuples insoumis. Cette archéologie s’achève donc sur un éloge de la guerre assez déconcertant.

Cependant, la position belliciste de Clastres ne concerne a priori que les sociétés primitives qui n’ont pas connu la servitude (pas besoin d’avoir connu la servitude, nous dit Clastres, pour ne pas vouloir la servitude : ainsi est évacuée toute velléité de mysticisme rédemptionniste ou eschatologique). Il y aurait donc une nostalgie de cette « société-pour-la-guerre » libre, qui refuse l’unification puisqu’elle est Un, qui refuse l’État puisqu’elle la diviserait. Nostalgie d’un monde que Clastres n’aura jamais connu – et relent donc, malgré tout, nous semble-t-il, d’idéalisme…

Possibilité du pacifisme ?

La question qui vient en tête après la lecture de cet opus génial, c’est : peut-il alors ne pas y avoir de guerre ? Que le paixsoit un régime de société souhaitable, qu’on pense aux camps de concentration pour s’en convaincre. Certainement, là encore, il faut faire attention : la guerre des sociétés primitives n’est pas la guerre moderne où se confrontent deux ou plusieurs États (les guerres actuelles sont des guerres d’État, des guerres de soumission/domination).

Mais, néanmoins, c’est cette pensée du pacifisme, mise à mal par les deux guerres mondiales du XXe siècle, qu’on voudrait voir redéveloppée quelque part, alors qu’il semblerait qu’on l’ait malheureusement totalement dénigrée ou quasiment oubliée. Et sur cela, il y aurait tout un livre à faire.

Roberto Deidier ~ Solstizio (2014), présentation et quelques traductions

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Roberto Deidier par Dino Ignani

        Solstizio, paru chez Mondadori l’année dernière (juin – justement – 2014), est un recueil qui demande une lente et longue appréhension. Comme un apprivoisement. Non pas qu’il soit difficile ou hermétique, mais la minutie et l’abondance de cette poésienécessitedu temps et de l’attention.

            Et c’est bien cette apparente contradiction entre minutie et abondance, entre netteté et profusion, qui explique pour nous le titre du recueil (sur lequel Roberto Deidier est revenu dans un article de son blog) : Sosltice est un équilibre au sommet, ce qu’on pourrait définir comme unclimax.

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Exigence et équilibre président donc à la réception de ce recueil, sur lequel nous aurions beaucoup à dire : mais il nous paraissait important, même sans présentation satisfaisante encore, de diffuser quelques extraits en français, conscients qu’il faudrait (qu’il faudra) en traduire bien d’autres pour donner une vision plus claire de la prolixité de l’inspiration.

                Roberto Deidier est né à Rome en 1965 et vit entre Rome et la Sicile où il enseigne. Il a publié Il passo del giorno (1995, qui a obtenu le prix Mondello du premier recueil), Libro naturale (1999), Una stagione continua (2002) et Il primo orrizonte (2002).

              C’est sous les auspices de Dario Bellezza et d’Amelia Rosselli que Roberto Deidier entre en poésie –et que noussommes nous-mêmes rentrés en contact.Le terme de Solstice, qui m’est – au pluriel – si cher, a fini de me rapprocher de lui.

*

Come avrebbe potuto non voltarsi…

In sogno erano apparse le valigie

Dei morti, lasciate in qualche stazione :

Quelle dei vivi le aveva pensate

Come un’improbabile carovana

Confusa nella sabbia infinita

In cammino verso un’altra città.

Non ci sarebbero stati più vivi,

Neppure lui rivolto alla rovina :

Scrutare nel presente era lo stesso

Che fissare in faccia la distruzione.

Si era fermato, lo sguardo all’indietro,

Il passo avanti verso l’orizzonte,

Un’istantanea senza redenzione.

Comment aurait-il pu ne pas se retourner…

En rêve étaient apparues les valises

Des morts, abandonnées dans une gare :

Celles des vivants il les avait pensées

Comme une improbable caravane

Indécise dans le sable infini

En chemin vers une autre ville.

Il n’y aurait plus eu de vivants,

Pas même lui retourné vers la ruine :

Scruter dans le présent était pareil

Que fixer en face la destruction,

Il s’était arrêté, le regard à l’intérieur,

Le pas en avant vers l’horizon,

Un instantané sans rédemption.

*

La mano libera rapprende

L’azzurro sulle voci del quartiere,

Scopre il nudo tra il cielo e la strada,

Le crepe negli sguardi dei passanti.

Adesso so quanto folla dimora

Nella mia inerzia. Ancora

Mi sento respirare sotto il sale.

La main libre coagule

Le bleu sur les voix du quartier,

Découvre le nu entre le ciel et la route,

Les crevasses dans les regards des passants.

Maintenant je sais à quel point la foule réside

dans mon inertie. Encore

Je me sens respirer sous le sel.

*

VIII

Rabbrividì pensando che davvero

Minacciava di mancare al suo pubblico

Mai più salendo su un solo trapezio.

Lo seguivo con lo sguardo, insistevo

Che due trapezi erano meglio d’uno,

Ne avrebbe guadagnato lo spettacolo.

Ma lo vidi già scosso dai singhiozzi.

Gli chiesi allora cos’era accaduto,

Al suo silenzio tentai una carezza

E spaventato m’accostai stringendo

Al mio il suo viso e mi bagnò il suo pianto.

Non si calmava : Come faccio a vivere

Solo con questa sbarra tra le mani ?

VIII

Je frémis en pensant que vraiment

Il menaçait de manquer à son public

En ne montant jamais plus sur un trapèze.

Je le suivais du regard, j’insistais

Parce que deux trapèzes sont mieux qu’un,

Le spectacle y aurait gagné.

Mais je le vis déjà secoué par les sanglots.

Je lui demandai alors qu’est-ce qui était arrivé.

À son silence je tentai une caresse

Et apeuré je m’approchai en serrant

Contre le mien son visage et ses pleurs me baignèrent.

Il ne se calmait pas : Comment je vais faire pour vivre

Seul avec cette barre entre les mains ?

*

Davide e Golia

Avrei potuto giurarlo, perché era vero.
Non lo sapevo, no, non lo sapevo
Che fosse alto da oscurarmi il sole

E grande, tra le sue braccia la rabbia
Era un cielo di comete silenziose
E ogni muscolo un paesaggio
E il corpo una nazione.
La fronte faceva ombra sugli occhi
E sembrava che guardasse da ogni parte
Con quelle orbite oscure
Come la morte, come ogni morte.
Ma guardava solo me
Con l’aria di chi attende la sua preda.
Era deciso nel ruolo
Che gli era stato dato.
E io non potevo essere altro.
Una scena formale di poche mosse,
Le mie. Non si sarebbe mai spostato
Dal luogo in cui s’illudeva
Di nascondersi a se stesso, alla preda
Come il leopardo tra i cespugli.
Chissà cosa pensò quando avanzai
Per fermarmi solo dopo pochi passi:
Conta, mi dicevano i miei,
E ad ogni numero accorcia la distanza.
Ma era al tetto della fronte che puntavo,
A quella cima inespugnata.
Quando roteai la fionda
Capii che quella notte si stava spegnendo
Con tutta la ricchezza del suo cielo,
Per sempre. Lanciai la pietra senza pensare.
Cadere fu il suo ultimo battito.
Solo quando fu a terra e oltre
Già s’alzava la polvere della fuga
Mi distesi accanto a lui
Per vedere fin dove gli arrivavo.

J’aurais pu le jurer, parce que c’était vrai.
Je ne le savais pas, non, je ne le savais pasQu’il était grand à occulter le soleil
Et immense, entre ses bras la rage
Était un ciel de comètes silencieuses
Et chaque muscle un paysage
Et le corps une nation.Sonfront faisait de l’ombre sur ses yeuxEton aurait dit qu’il regardait de tout côté
Avec ces orbites obscures
Comme la mort, comme chaque mort.
Mais il ne regardait que moi
Avec l’air de celui qui attend sa proie.
Il était déterminé dans le rôle
Qu’on lui avait donné.
Et moi je ne pouvais pas être autre chose.
Une scène formelle de quelques mouvements,Les miens. Il n’aurait jamais bougé
du lieu où il croyait

Se cacher à lui-même, à la proie
Comme le léopard dans les buissons.
Qui sait ce qu’il pensa quand je marchai
Pour m’arrêter après seulement quelques pas :
Compte, me disaient les miens,Et à chaque nombre la distance diminuait.
Mais c’était le sommet du front que je visais,Cette cime inexpugnable.
Lorsque j’ai fait tournoyer la fronde
J’ai réalisé que cette nuit-là se fanait
Avec toute la richesse de son ciel,

Pour toujours. J’ai lancé la pierre sans réfléchir.
Tomber fut son dernier battement de cœur.
Une fois qu’il fut à terre et au-delà
Déjà s’élevait la poussière de la fuite
Je me suis couché à côté de lui
Pour voir jusqu’où je lui arrivais.

*

Non avevo mai potuto capire
Di che pasta fosse fatto l’amore.
Per me era solo una scia di parole
E di note intorno ai bivacchi.
Ero certo della mia immunità,
Io, il solo uomo a non poter salire
Sulle spalle degli altri.
Fu facile convincermi che facevo
Paura. Mi misero in prima fila
Ad aspettare l’orizzonte. Immaginavo
Un piccolo esercito da calpestare,
Invece mi si fece incontro lui.
Esile da non poterlo mettere a fuoco
E senza età. Fu questo a tradirmi,
Il voler capire. Chi fosse
E perché m’innamorava
Come uno specchio confonde i pensieri
E li deforma, come un’eclissi
Restituisce il giorno alla notte.
Non avrei potuto fare nulla.
Quando venne a sdraiarsi accanto a me,
Respiravo ancora.

Je n’avais jamais pu comprendre
De quel bois était fait l’amour.
Pour moi, c’était juste unetraînée de motsEt de notes autour des bivouacs.
J’étais sûr de mon immunité,Moi, le seul homme à ne pouvoir monter
Sur les épaules des autres.
Il a été facile de me convaincre que je faisais
Peur. Ils m’ont misau premier rangPourattendre l’horizon. J’imaginais
Une petite armée à fouler du pied,En revanche je suis allé à sa rencontre.Un exil à ne pas pouvoir mettre à feu
Et sans âge. C’est ce qui m’a trahi,
La volonté de comprendre. Celui qu’il a été
Et pourquoi il était amoureux de moi
Comme un miroir confond les penséesEt les déforme, comme une éclipse
Restitue le jour à la nuit.
Je n’aurais rien pu faire.
Quand il est venu s’allonger à côté de moi,Je respirais encore.

*

IX

Perché di te non m’arriva neppure

Il fiato d’un ricordo, l’acqua scura

Delle tue profezie scritte a matita

Come in una cartolina dal nord

Nel paesaggio di vetro si disperde.

Non ho mappe per venire a cercarti

Né luoghi o date, timbri di partenza.

IX

Parce que de toi il ne m’arrive même pas

Le souffle d’un souvenir, l’eau sombre

De tes prophéties écrites au crayon

Comme dans une carte postale du nord

Dans le paysage de verre on se disperse.

Je n’ai pas de carte pour venir te chercher

Ni de lieux ou de dates, timbres de départ.

Sur les traces d’Ernest Dowson (1867-1900) ~ notes et quelques traductions

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           C’est par Arthur Symons qu’on découvre Ernest Dowson dont il a préfacé les œuvres poétiques, publiées après sa mort. On papillonne dans le recueil, mais ici ou là on se sent frémir et on est bientôt captivé : des accents verlainiens où couvent l’intensité et la douceur.

              Ce n’est là qu’un début.

             Il y a des coïncidences que les gens veulent interpréter comme des signes, mais qui ne sont que des tangentes dans le désordre des géométries. Les coïncidences se créent. On feuillette plus attentivement, puis la curiosité nous vient d’en savoir plus et on lit la préface de Symons.

            Ce n’était qu’un début, oui : avant de savoir où Ernest Dowson était né, on voit qu’il est mort à Catford le 23 février 1900 à 32 ans. Toute une résonance personnelle se met en branle. Ma nuit à Catford. L’odeur de Catford. Le calme, l’isolement aujourd’hui encore du quartier. Dowson est mort de tuberculose, autant dire d’avoir trop vécu. Il est enterré à Lewisham au Brockley and Ladywell Cemeteries. Il était né le 2 août 1867 à Lee, quartier du Sud-Est de Londres.

                L’affection est géographique.

               Symons a la plume facile. On aime son portrait de Dowson en alcoolique, en bagarreur, en vagabond, non pas un marginal, mais un homme qui préférait les marins aux poètes, les tavernes aux cafés littéraires (où il ne dédaignait pas aller de temps en temps : c’est l’écart qui crée l’intérêt) :

              « Indeed, that curious love of the sordid, so common an affectation of the modern decadent, and with him so genuine, grew upon him, and dragged him into more and more sorry corners of a life which was never exactly “gay” to him. His father, when he died, left him in possession of an old dock, where for a time he lived in a mouldering house, in that squalid part of the East End which he came to know so well, and to feel so strangely at home in. He drank the poisonous liquors of those pot-houses which swarm about the docks; he drifted about in whatever company came in his way; he let heedlessness develop into a curious disregard of personal tidiness. In Paris, Les Halles took the place of the docks. At Dieppe, where I saw so much of him one summer, he discovered strange, squalid haunts about the harbour, where he made friends with amazing innkeepers, and got into rows with the fishermen who came in to drink after midnight. At Brussels, where I was with him at the time of the Kermesse, he flung himself into all that riotous Flemish life, with a zest for what was most sordidly riotous in it. It was his own way of escape from life. »

            « En fait, cet amour curieux pour le sordide, affectation si commune chez le décadent moderne et chez lui si naïf, prit le dessus sur lui, et le porta toujours plus dans les coins désolés d’une vie qui n’a jamais été à vrai dire « gaie » pour lui. Son père, quand il mourut, le laissa en possession d’un vieux dock, où il vécut un temps dans un maison moisie, dans cette partie glauque de l’East End qu’il fut amené à connaître si bien, et à s’y sentir si étrangement chez soi. Il but les liqueurs empoisonnées de ces mauvaises maisons qui pullulent autour des docks ; il s’y laissa aller en compagnie de n’importe qui croisait sa route ; il laissa l’insouciance se changer en un curieux mépris de l’hygiène personnelle. À Paris, Les Halles prirent la place des docks. À Dieppe, où j’ai vu tant de lui un été, il découvrit les repaires étranges, sordides autour du port, où il devint ami avec d’étonnants aubergistes, et se bagarra avec les pêcheurs qui venaient là pour boire après minuit. À Bruxelles, où j’étais avec lui à l’époque de la Kermesse, il se jeta lui-même entièrement dans toute cette vie flamande tapageuse, avec un goût pour ce qu’il y avait de plus sordidement déchaîné là-dedans. C’était sa manière à lui d’échapper à la vie. »

              Sur sa clausule, Symons trahit une fainéantise d’époque : cet élan idéaliste que tout le monde partage parce que tout le monde, au fond, est fainéant. Ce n’était pas sa manière d’échapper à la vie, évidemment, mais bien au contraire de s’y inscrire, de se sentir le plus vivant possible, le plus puissant possible qui poussait Dowson à de tels comportements.

               Que dire de plus de Dowson ? Si on veut en savoir plus, qu’on aille chercher. En attendant, on pourra lire ces quelques traductions.

*

 Summa Brevis Spem nos vetat incohare longam

La brièveté de la vie nous interdit de concevoir un long espoir – Horace (Ode 4)

THEY are not long, the weeping and the laughter,

            Love and desire and hate:

I think they have no portion in us after

             We pass the gate.

They are not long, the days of wine and roses:

             Out of a misty dream

Our path emerges for a while, then closes

             Within a dream.

Ils ne sont pas longs, les pleurs et les rires,
     Amour et désir et haine:
Je pense qu’ils n’ont plus part en nous après
     Que nous avons passé la porte.

Ils ne sont pas longs, les jours du vin et des roses:
     Horsd’un rêve brumeux
Notre chemin émerge un instant, puis se fane
     Dans un rêve.

*

A Coronal

With his songs and her days to his lady and to love

Violets and leaves of vine,
Into a frail, fair wreath
We gather and entwine:
A wreath for Love to wear,
Fragrant as his own breath,
To crown his brow divine,
All day till night is near.
Violets and leaves of vine
We gather and entwine.

Violets and leaves of vine
For Love that lives a day,
We gather and entwine.
All day till Love is dead,
Till eve falls, cold and gray,
These blossoms, yours and mine,
Love wears upon his head,
Violets and leaves of vine
We gather and entwine.

Violets and leaves of vine,
For Love when poor Love dies
We gather and entwine.
This wreath that lives a day

Over his pale, cold eyes,
Kissed shut by Proserpine,
At set of sun we lay:
Violets and leaves of vine
We gather and entwine.




Une Couronne

Avec ses chansons et ses jours à sa dame et à l’amour

Violettes et feuilles de vigne,
En une frêle, belle couronne
Nous recueillons et tressons :
Une couronne pour l’Amour à vivre,
Parfumée comme son propre souffle,
Pour couronner son front divin,
Tout le jour jusqu’à ce que la nuit approche.
Les violettes et de feuilles de vigne
Que nous recueillons et tressons.

Violettes et feuilles de vigne
Pour l’Amour qui vit un jour,
Nous recueillons et tressons.
Tout le jour jusqu’à ce que l’amour meure,
Jusqu’à ce que le soir tombe, froid et gris,
Ces fleurs, à toi et à moi,
L’Amour les portera sur la tête,
Les violettes et feuilles de vigne
Que nous recueillons et tressons.

Violettes et feuilles de vigne,
Pour l’Amour quand le pauvre Amour meurt
Nous recueillons et tressons.
Cette couronne qui vit un jour
Sur ses pâles, ses yeux froids,
Embrassés fermés par Proserpine,
Au coucher du soleil, nous déposerons :
Les violettes et feuilles de vigne
Que nous recueillons et tressons.

*

Villanelle of Sunset 

 Come hither, Child! and rest:
   This is the end of day,
Behold the weary West!

    Sleep rounds with equal zest
   Man’s toil and children’s play;
Come hither, Child! and rest.

    My white bird, seek thy nest,
   Thy drooping head down lay:
Behold the weary West!

    Now are the flowers confest
   Of slumber: sleep, as they!
Come hither, Child! and rest.

    Now eve is manifest,
   And homeward lies our way:
Behold the weary West!

    Tired flower I upon my breast,
   I would wear thee alway:
Come hither, Child! and rest;
Behold, the weary West!

Villanelle du Coucher du Soleil

Viens tout près, Enfant ! et repose-toi :

C’est la fin de la journée,

Contemple l’Ouest las !

Le sommeil embrasse avec un zèle égal

Le labeur de l’homme et le jeu de l’enfant ;

Viens tout près, Enfant ! et repose-toi :

Mon blanc oiseau, cherche ton nid,

Ta tête épuisée penche et tombe :

Contemple l’Ouest las !

Maintenant ce sont les fleurs qui tombent

de sommeil : dors, comme elles font !

Viens tout près, Enfant ! et repose-toi.

Maintenant le soir s’est manifesté,

Et le retour à la maison nous montre le chemin :

Contemple l’Ouest las !

Fleurs fatiguées, moi sur ma poitrine,

Je vous porterais à tout jamais :

Viens tout près, Enfant ! et repose-toi ;

Contemple l’Ouest las !

*

“Verlaine”, de Laurent Tailhade

Un texte superbe de Laurent Tailhade sur Verlaine dont il fut le disciple et l’ami. C’est la vie littéraire des années 1880-90 qui est ici brossée avec verve.

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 S’il fut poète, marqué par l’élégance du Parnasse qu’il condamne pourtant ici, c’est surtout en tant que polémiste et pamphlétaire qu’on se rappelle de Laurent Tailhade. C’est qu’il est aussi une figure importante du panthéon anarchiste, dont les adeptes transmettent passionnément la mémoire et les légendes. Son intransigeance rare fut sans défaut. Il fit de la prison pour provocation au meurtre, entre octobre 1901 et février 1902, après avoir écrit un article dans Le Libertaire sur Nicolas II en visite à Paris… Mais on aime surtout rappeler un épisode terrible de sa vie survenu plus tôt, en 1894. Alors qu’il dînait au restaurant Foyot, il fut victime d’un attentat anarchiste à la suite duquel il perdit un œil. Mais cette mésaventure n’entama pas le moins du monde ses convictions : il ne cessait de faire l’apologie de la violence, comme l’expression la plus pure, la moins morale, c’est-à-dire la moins contrainte par l’hypocrisie de la société, de l’énergie de l’individu. Il ne renia pas des convictions qui lui faisaient proclamer, le soir de l’attentat de Vaillant, en 1883 : « Qu’importent les victimes, si le geste est beau ! Qu’importe la mort de vagues humanités, si par elle s’affirme l’individu ! » Certainement il ne faut pas voir dans ces paroles le triomphe du cynisme, mais bien plutôt une limpide conception – qui touche à la vision – de l’absurdité de la vie, de l’absurdité de l’humanité, où seule l’expression viscérale – le cri des viscères – pouvait manifester l’existence particulière.

On retrouve ces trois grandes tendances dans Verlaine : la satire, la pureté, la mort. La satire en tant que virulence et violence ; la pureté en tant que forme dépouillée de tout artifice (la « Beauté » plus que le « Néant ») ; la mort, enfin, qui innerve ce texte et rejaillit ici et là avec mélancolie, parfois même avec une tendresse étonnante. C’est sans doute ce sentiment de la mort qui viendra finalement polir une fureur qui l’avait si longtemps fait vivre, et qui, comme chez d’autres, devait se muer, dans la dernière décennie de sa vie, en une foi qui, malgré tout, entame in extremis cette légendaire intransigeance…

Né le 16 avril 1854 à Tarbes, mort le 2 novembre 1919 à Combs-la-ville, il avait subi le joug de sa famille de magistrats conservateurs, épousé une femme et attendu sa mort avant de mener la vie de bohème à Paris. Travailleur acharné, duelliste inlassable, provocateur tout aussi infatigable, écrivain et journaliste prolixe qui prit le temps de traduire Le Sartyricon de Pétrone en 1902, puis les Trois Comédies en 1905 et La Farce de la marmite en 1909 de Plaute, il avait été dreyfusard, proche de Zola qui le défendit, au nom de la liberté d’expression, quand il avait appelé au meurtre du tzar et dont il prononce le panégyrique lors de ses funérailles. Par cette foi in extremis, par son anarchisme, par son goût du latin et du duel, il fut pleinement un homme fin-de-siècle. Et Verlaine est surtout la peinture de ce monde littéraire fin-de-siècle. Tableaux de la vie littéraire sous les augures de Verlaine qui sont aussi ses mémoires. Témoin direct ayant fréquenté pendant trente ans la plupart des protagonistes ayant séjourné à Paris, nous rencontrons, outre les grands noms (Rachilde, Mallarmé, Moréas, Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, France, Montesquiou, Coppée ou encore le triste Maurras), les figures dites mineures de cette époque que l’on aime actuellement faire revivre : Ernest Raynaud, Rodo (à qui il dédie Quelques Fantômes de jadis), Émile Goudeau, Marie Krysinska, Gustave Kahn, Rollinat, Rodolphe Salis, Anatole Baju, Fernand Icres, Léon Cladel, Edmond Haraucourt, Mac-Nab, Emmanuel Signoret, Mathias Morhardt, Édouard Rod, Henri Cazalis, Charles Vignier, Rodolphe Darzens, Louis Veuillot, Marguerite Burnat-Provins, Alfred Vallette, Gabriel Vicaire, Marcel Legay, Pierre Quillard, Édouard Dubus, Gabriel Aurier, Albert Samain… Il rend toute son importance – non sans une ironie amicale – à Marie Krysinska, « la verseuse de Chopin », qui fut avec Gustave Kahn, l’inventrice du vers libre, et auprès de qui «  Rollinat avait appris à méditer sur la fragilité de l’humaine plasmature ». Il rend hommage à ses amis comme à ses ennemis en leur faisant le cadeau d’un portrait-charge, d’une remarque ironique, d’une simple occurrence. La satire est comique, la critique, si elle est parfois cinglante, est la plupart du temps savoureuse, et amicale, et l’humour, franc ou noir (comme lorsqu’il évoque le « petit cénacle des Hydropathes ou buveurs d’eau, fondé par Émile Goudeau, qui mourut alcoolique »), l’emporte sur la diatribe.

Ironie, critique acerbe, humour, et enfin mélancolie prégnante. L’évocation du temps qui passe marque le texte d’une tristesse insolite. Ainsi, les allusions à Édouard Dubus et de Gabriel Aurier, morts trop jeunes, et la commémoration d’Albert Samain, poète aujourd’hui à peu près oublié et qui revient chez Tailhade avec insistance, cristallisent cette perte inéluctable de la vitalité en tant qu’énergie. « Il mourut jeune, à quarante-deux ans, aimé des Dieux, sans doute, puisqu’un baiser de la Gloire vint fermer ses paupières et qu’il n’eut pas la douleur de survivre aux rimes en fleurs de ses vingt ans. » Albert Samain est l’une des rares figures épargnée par l’ironie systématique du polémiste. Il symbolise une pureté presque religieuse.

Car si les marques de cette conversion finale de Laurent Tailhade reste, dans ce texte, discrète, nous en relevons cependant des traces à la fois dans la tonalité (notamment l’envolée finale) et plus sûrement encore à travers deux références : Louis Veuillot, catholique engagé, et Antoine de Rivarol, royaliste. Elle n’entame pas son anarchisme qui devient, comme chez Tolstoï, un anarchisme chrétien.

Il y a tout dans ce texte : du phrasé abondant fin-de-siècle, qu’on aime dénigrer aujourd’hui en public, mais dont on s’encanaille en privé, au mépris des conventions littéraires, le comique et le pathétique, le majeur et le mineur, le cruel et le tendre, l’anarchie et l’éveil à une spiritualité religieuse. La haine de l’hypocrisie est restée constante chez l’auteur de Imbéciles et gredins (1900), et le mot « bourgeois », qu’il appelle « mufle » (Au pays du mufle, 1901), cristallise toutes les attaques. Mais il échappe aux généralités vides en stigmatisant des comportements bien précis. On ne le dit pas assez : Tailhade, en plus d’être pamphlétaire et polémiste, et même avant cela, est un vrai moraliste. C’est un moraliste de la fin du XIXe siècle, qui aime donner une forme directe, franche et concrète à ses remarques, un moraliste qui s’intéresse à l’ordre des représentations, et qui s’amuse à le renverser : « Mais l’animadversion des pleutres, la haine des lâches et des imbéciles, tant de mensonges accumulés grandissaient encore à nos yeux ce revenant de la douleur et de l’exil » dit-il pour Verlaine.

Car c’est, enfin, tout de même, un hommage du disciple au maître disparu.La présence de Paul Verlaine est presque furtive, mais elle est tutélaire. Le « maître » survole tout le texte et lui donne unsens esthétique et un sens ontologique :Verlaine est, « sans distinction de parti ou de doctrine, épris d’un art si neuf, de ce lyrisme ardent et pur ». Il ne s’agit pas simplement d’admiration, mais d’une véritable vénération : « Paul Verlaine, le plus grand poète du XIXe siècle, sans excepter Victor Hugo ! » Pour Tailhade, le XIXe siècle est le siècle de Paul Verlaine. Bien avant Antoine Adam par exemple, et de manière beaucoup plus concise, Tailhade propose une image claire et précise de qui était Verlaine et de ce qu’il représente : « Nul être humain ne fut, plus que Verlaine, spécialisé dans sa fonction. Ce fut un poète, et rien de plus. Ronsard, Victor Hugo, Jean Racine mêlent à leurs dons lyriques d’admirables facultés oratoires. Ce sont de merveilleux rhéteurs, d’incomparables avocats. Verlaine est tout en cris, en effusions passionnées. Il délire, il se meurt, il se pâme, transverbéré d’amour. / Poète admirable et spontané, il n’a que faire d’un travail soutenu. On l’imagine malaisément assis devant sa table, à des heures méthodiques, et reprenant le lendemain sa tâche de la veille. / La bohème, le désordre, la godaille populacière étaient le milieu propice à son génie. Il vivait naturellement parmi la crapule et trouvait, à l’assommoir, ses grâces les plus tendres, ses rythmes les plus purs. Il écrivait Green et couchait dans le ruisseau. Ce lys, naturellement, prospérait dans le fumier. » Rien que cette intelligence – cette richesse et cette délicatesse dans la nuance, ce regard vigoureux et implacable, feraientdéjà de Tailhade un écrivain incontournable.

“La Ragazza di Trieste”, l’autre de la folie



Une tragédie
Ce film de Pasquale Festa Campanile, sorti en 1982, est méconnu – et souvent déprécié. Pourtant, outre qu’il est très bon, que le titre est très beau, il réunit deux acteurs célèbres, Ben Gazzara et Ornella Muti. Y apparaissent également le grand Jean-Claude Brialy dans le rôle du psychiatre éclairé, Mismy Farmer, Andréa Ferréol ou encore William Berger.
Seule la musique, peut-être, a mal vieilli, comme on dit – mais il faut l’accepter et dépasser ce qui dans notre goût dépend seulement des modes actuelles. De plus, cette musique offre en début de film une légèreté qui, de manière peut-être voulue, contraste avec ce qui se révèle peu à peu.
Car ce film est un drame, et même une tragédie. En effet, ce qui se joue n’est pas le seul fait de la volonté humaine, ce n’est pas une construction dramatique autour d’une situation circonstancielle dû à une organisation ou à des décisions : ce qui déclenche et fait tenir l’action jusqu’à une fin qui n’est pas une résolution, c’est l’instinct. L’instinct en tant qu’amour et en tant que folie.
On comprendra alors, même sans l’avoir vu, combien Ornella Muti est brillante dans ce rôle. Deux ans auparavant, en 1981, elle incarnait Cass dans l’adaptation du recueil de nouvelles de Bukowski par Marco Ferreri, Conte de la folie ordinaire (le film adopte le singulier pour « conte », tandis que le recueil bien sûr utilise le pluriel). L’année suivante, en 1982, elle apparaissait déjà dans un film de Festa Campanile, Nessuno è perfetto, où elle interprétait (on taxe trop rapidement ce réalisateur de conservatisme) un transexuel. Dans le rôle de Nicole, elle atteint sans doute un sommet de l’incarnation cinématographique : beauté à la fois époustouflante et fêlée, présence enfantine, trouble et psychopathique, érotisme à fleur de peau et maladif, plasticité et laisser-aller le plus prosaïque. Cette série de contrastes confine au paradoxe, en tout cas évolue en une aporie impossible à dépasser. Ainsi, l’amour le plus fou, le plus passionné, le plus vrai, dont on suit toute l’évolution, lentement, attentivement, clairement, finit par se mêler à la folie qui ne peut être contrainte ou canalisée par les personnages – l’amant, les amies, le psychiatre. Cette folie est une force qui dépasse l’entendement et les facultés humaines, une force qui est semblable, si on veut, à l’hybris d’Œdipe, ou à la passion de Phèdre. Nicole s’apparenterait à la figure de Médée, et à l’ancestrale créature qu’est la Méduse (cette fascination qu’elle exerce est sans limite). C’est la folie, quoiqu’il en soit, qui fait de ce drame une tragédie.



L‘autre de la folie
Cette folie n’est pas seulement une folie psychiatrique, une psychose, une forme de schizophrénie : c’est une folie qui met en désordre le monde ordonné (l’image du désordre de la chambre n’est pas seulement un laisser-aller). Comme le dit Valéry, « deux choses menacent le monde : l’ordre et le désordre ». C’est en ce sens qu’il faut entendre le désordre de la folie de Nicole. Elle ne peut pas accepter l’ordre du monde qui la rendrait, dit-elle, « invisible » : dans le désordre, c’est-à-dire dans la différence, elle expérimente immédiatement son être-au-monde le plus pur. Le plus pur, puisque cette expérimentation n’a pas d’objet, et n’a pas d’autre objectif que de persévérer. La folie de Nicole est un « étant »-au-monde, une immanence, et selon le mot de Bataille, elle est souveraine.
Évidemment cela ne va pas sans problème, et la conscience sociale de Nicole aspire à la tranquillité, à une vie simple et normale (Paris apparaît comme cette ville de l’ordre). Dans ces moments de calme, de paix, Nicole cherche à se faire accepter par les autres. La différence devient alors différance derridienne, puisqu’il s’agit pour Nicole, à la fois de différer (elle remet toujours à plus tard, le temps de guérir) et d’être différente (de ne pas sombrer dans l’invisibilité du semblable ni dans la folie).

Limites de la psychiatrie
Ainsi, c‘est aussi, peut-être à contre-cœur, voire même contre la propre volonté du réalisateur (qui est aussi l’écrivain du roman qu’il adapte lui-même), le témoignage de l’échec – au moins partiel – du courant « anti-psychiatrique » de l’Ospedale psichiatrico provinciale, qui se situait dans le parc San Giovanni à Trieste.
Ce parc conserve, en plus d’au moins un bâtiment d’où les patients peuvent librement sortir et rentrer (et fréquenter notamment le café – Il Posto delle fragole – tout proche de la chapelle), une si belle et si étrange atmosphère, qui fait de Trieste cette ville bleue sombre et verte si particulière. Les habitants désignent souvent ce parc comme le lieu de l’« ex-OPP ».
Il y aurait beaucoup à dire sur cet hôpital d’avant-garde, mais qu’on s’en tienne ici à ce qui fait que le film ne pouvait pas avoir lieu ailleurs qu’à Trieste : les malades de l’OPP avait la possibilité de sortir et rentrer quand ils le désiraient, c’est-à-dire qu’ils étaient libres et pouvaient « descendre » en ville, ce qui n’est pas qu’une image puisque le parc surplombe Trieste. Cet élément viendra expliquer des détails scénaristiques du film qui pourraient paraître farfelus ou illogiques (le fait par exemple que le psychiatre ne retienne pas Nicole alors qu’elle est en crise). Ce qui est dit, en tout cas, est que la folie (une certaine folie) dépasse nécessairement la portée humaine.



Un film sur Trieste
Ainsi, Trieste est le troisième personnage principal de ce film, même si le nom de la ville n’est présent que dans le titre. S’il n’est jamais prononcé, c’est aussi sans doute parce qu’il appartient à cette folie qui ne dit pas son nom (Brialy explique à Gazzara : « Ce qu’elle a ? Dépression, névrose, schizophrénie, à quoi cela servirait-il de donner un nom à ce qui fait que Nicole est comme elle est ? »). La ville ne se dit pas, mais elle se voit ; elle ne se dit pas mais elle se parcourt. Dino cherche Nicole qui a disparu, c’est un jeu de piste et un labyrinthe. Nicole est Trieste. Dino l’esquisse mais elle s’esquive (elle se rase les cheveux). Ville liée à la folie, celle de Charlotte de Belgique (l’épouse de Maximilien qui fit construire le château de Miramare – on dit que les deux s’étaient choisis et qu’ils s’aimaient vraiment, ce qui est rare à l’époque, et d’autant plus dans ce milieu) ; folie d’Emilia dans Senilità ; fous de San Giovanni. Pourquoi la ville est-elle si liée à la folie ? Est-ce la bora (« le vent de la montagne me rendra fou », chantait Brassens) ? Est-ce le flou identitaire ? La Ragazza di Trieste contribue au mythe et à la réalité de Trieste comme ville qui, contrairement à ce qui se dit avec complaisance, n’est pas morte en 1918. Ville qui échappe aux définitions de l’Histoire (les nations, les frontières, les activités), qui échappe à l’ordre, et dont le désordre est la fascination et le déséquilibre.

Boris Pahor & Zoran Music

(Boris Pahor)

Zoran Music


On trouve, en ligne (https://www.corriere.it/cultura/11_novembre_10/pahor-io-zoran-sopravvissuti-dachau_1f19661c-0bac-11e1-a5e8-cd9b2a0894cc.shtml), un texte de Boris Pahor sur Zoran Music. Ou la rencontre (qui n’a pas vraiment eu lieu) entre deux artistes italiens majeurs de culture slovène qui ont, tout deux, traversé l’épreuve des camps pendant la Deuxième guerre mondiale.
Le texte, traduit ci-dessous, a été publié dans Il Corriere della Sera, le 10 novembre 2011, à l’occasion de l’exposition « Zoran Music. Se questo è un uomo » à Milan. Il s’agit d’un extrait de l’introduction du catalogue rédigée par Boris Pahor.

« Moi et Zoran, survivants de Dachau, avec la peur que cela puisse se répéter »
La rencontre avec le Mal de Pahor et de Music, les deux grands artistes italo-slovènes

Nous sommes tous les deux natifs du même territoire [de langue slovène en Italie], lui de la partie de Gorizia, moi de la partie de Trieste, qui après la Première guerre mondiale devint la région Vénétie julienne [Venezia-Giulia]. Slovènes, nés et pendant quatre ans citoyens austro-hongrois, une double nationalité expliquait Zoran aux Français qui ne font pas de différence entre « citoyenneté » [« cittadinanza »] et « nationalité ».
Quoi qu’il en soit, quand la guerre éclata en 1915, la famille Music, clairvoyante, avait prévu le chaos auquel serait réduite la région et s’exila. Elle ne revint pas après guerre, parce la période noire du fascisme qui anéantit par la loi et par la terreur toute la culture florissante et la vie sociale slovène se poursuivit jusqu’au début de la guerre suivante. Le début du malheur eut lieu à Trieste, où dès 1920 fut incendiée, dans le centre de la ville, la Maison de la Culture slovène. Et c’est justement près de là qu’avec Zoran nous nous sommes rencontrés dans les années d’après-guerre, quand les deux cultures traditionnelles de la ville commençaient à se rapprocher pour devenir la coopération amicale et riche qu’elle est aujourd’hui.
La rencontre eut lieu à la Galleria Scorpione, en face de l’église serbe sur les rives du Canal. Une galerie modeste par sa taille mais importante pour ses rencontres entre artistes de la Yougoslavie et surtout de la Slovénie. Zoran restait surtout avec deux peintres slovènes de Trieste, August Cernigoj et Lojze Spacal, qui étaient déjà célèbres ; moi je faisais partie du groupe littéraire avec les poètes Cergoly et Dario de Tuoni. Je remarquai que Zoran était plutôt sérieux et taciturne par rapport à la désinvolture des Triestins, particulièrement de Cernigoj.
À Ljubljana, nous avons eu l’occasion de parler seuls. Nous nous étions rencontrés devant une banque et nous avons parlé d’art, à mon initiative je crois, parce que c’était l’époque où dominait l’École de Paris et je n’étais pas, comme je ne le suis toujours pas aujourd’hui, pour l’art informel. Ce n’est pas que je ne l’apprécie pas, mais il ne me satisfait pas, alors que Zoran l’acceptait. Je dois dire que, si j’étais au courant pour Dachau, je ne l’étais pas pour ses dessins. Lui renchérit que ce qui est important est le corps humain, en invoquant le travail de la photographie, vu le développement de la photographie en couleurs. Là je m’offusquai, en trouvant le raisonnement trop simpliste mais il devait penser que mon refus radical de la peinture informelle dépendait d’une fidélité un peu servile au réalisme. Je crois avoir rajouté que je m’étais arrêté à Chagall et nous nous mîmes d’accord qu’au fond la chose principale n’est pas l’école mais la qualité de l’œuvre. Ce fut une non-rencontre, parce que nous ne fîmes aucune allusion, ni lui ni moi, à Dachau, bien que nous en fûmes restés marqués tous les deux et que j’y suis allé moi, à Dachau, et même deux fois. Cela arrive souvent, quand deux ex-déportés se rencontrent, de parler de tout sauf du Lager ; ça avait été comme ça pendant l’entrevue avec Stéphane Hessel : en une heure de dialogue nous n’avons rien dit du Camp de Dora que nous avons seulement évoqué à travers une embrassade et le tutoiement.
Zoran, par la suite, je l’ai retrouvé quand l’occasion se présentait, je l’ai admiré dans les expositions, j’ai découvert les dessins de Dachau avec une immense satisfaction : un document précieux sauvé et présenté par un grand artiste. Et puis c’était un témoignage des camps de prisonniers politiques, les « triangles rouges », camps avec plus de 3 millions de morts. Et je fus content de ne pas avoir mentionné Dachau pendant notre entretien sur le trottoir de Ljubljana ; Zoran en effet avait pris en compte les corps, et même les corps détruits, réduits à des squelettes, à des stères, à des tas de carcasses. Il aurait donc pu me dire que c’était normal qu’il se dédiasse à des motifs moins exigeants. D’autant plus qu’il admettait que l’expérience du camp était venue à modifier radicalement le moyen de considérer l’existence et l’essence de la vie.
Le fait est que moi j’ai mis du temps à pouvoir décrire de manière appropriée et digne mon passage dans l’univers concentrationnaire : c’est seulement en 1967 que je réussis à en témoigner dans un texte que j’intitulai Nekropola, en slovène, un récit qui raconte le camp de Dachau et celui de Struthof-Natzweiler dans les Vosges, puis de nouveau Dachau, Dora-Harzungen et enfin Bergen Belsen. Il s’agit de camps que j’ai déjà mentionnés, qui avec Buchewald, Mauthausen, et leurs dépendances, ont été destinés aux prisonniers politiques, aux antinazis, ce qu’on ne souligne pas souvent d’ordinaire, ce qui est malheureux.
Et voilà que, avec Nous ne sommes pas les derniers, Zoran Music revoit la vérité historique, en soulignant justement qu’il n’est pas sûr du tout que les camps ne se répéteront pas. Et c’est l’apport majeur de sa nouvelle série d’œuvres, qui se présente assurément avec une valeur artistique suprême.
Je le lui dis par téléphone, quand on avait évoqué un de ses dessins pour la couverture de l’édition américaine de mon livre à New York, ce qui n’eut pas lieu parce que l’éditeur avait déjà un projet à lui, mais je n’eus pas l’occasion de parler davantage de son retour aux motifs des camps. Ce qui est certainement bien dommage. Aussi parce que j’aurais dit à Zoran que pour moi, sincèrement, les œuvres datées de 1945 à Dachau répondaient aux nouvelles exigences de la mémoire, parce qu’elles étaient nées d’un travail de la concentration qui les enrichissait par rapport à un art de l’immédiat témoignage. Bien sûr, il se serait opposé à cela d’autant plus que les dessins de Dachau étaient pour lui des documents, en quoi il se trompait parce qu’en plus d’être des documents, ils étaient d’un dessinateur qui était le Goya du XXe siècle.
J’espérais pouvoir partager avec lui mon impression de déporté qui, pendant un an, était resté avec les mourants et les morts du « Revier », à l’inauguration de l’exposition au Grand Palais, mais je n’ai pu que lui serrer la main, affirmer la haute valeur de son œuvre en général et de la série « Nous ne sommes pas les derniers », une valeur en particulier pour la conscience européenne, offerte par un imminent représentant de la culture slovène. J’en n’en ai pas eu le temps : un groupe s’empara de lui, suivi ensuite par le président Mitterrand.

Nicolas Adriaenssens, “Révolution par la brume” (1998)

          C’est la chronique d’un recueil obscur, écrit il y a longtemps, en 1998, par un jeune poète de 18 ans. Même alourdi de maladresses – parfois même par elles – c’est un recueil intense. Comme il est introuvable, j’en donne ci-dessous de longs extraits.
         C’est creuser les années profondes ; descendre un escalier en colimaçon, dépouillé, blanc dans la pénombre. Mais c’est encore plus bas. Un puits. Et la sensation d’une douceur au rebord du gouffre ; quelque chose noir et rien.

Nicolas Stanziano - Adriaenssens - Rodolphe Gauthier
Couverture par Nicolas Stanziano

         Tout commence par un groupe de jeunes artistes, des jeunes femmes et des jeunes hommes, musiciens, poètes, peintres, cinéastes. Le cénacle qui se tenait dans une petite ville de province n’avait pas vraiment de nom. Il s’est réuni tous les dimanches pendant environ un an dans un café qui longeait le passage piéton d’une galerie. Il y aurait beaucoup à raconter sur ce petit cénacle dont le plus jeune membre avait 14 ou 15 ans et le plus âgé pas encore 19. Ambiance enfumée, bon enfant, amitié & amour inventé sans avoir encore besoin d’être réinventé ; haschish & alcool ; poèmes & chansons. Une culture hétéroclite, faite de Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, d’un peu de Nerval et – pour Adriaenssens – de Pierre Jean Jouve (et je crois aussi du mauvais Bobin), d’expressionnisme allemand, de beaucoup de musique, Gainsbourg, Brel, Ferré, de Joy Division, des Pixies, des Béruriers noirs, de Nirvana, de « Exit music » de Radiohead, de Nick Cave & Patti Smith, et, par-dessus tout peut-être, de The Doors… Quelques membres de ce cénacle formaient un groupe de musique dont le nom, trouvé par Adriaenssens qui en était le chanteur, valait manifeste : Anna Imaginaire.
 
          Il était grand et fin, les cheveux mi-longs et le visage mal rasé, assez cramé déjà pour que son refus sans concession l’amène à n’écrire que quelques poèmes sur ses copies de baccalauréat (qu’il ne repassera pas) juste avant qu’on le pousse à la cure de désintoxication, puis qu’on l’installe dans un appartement thérapeutique où il vivait encore vers 2008 je crois, l’écume aux lèvres, sniffant du Subutex entre deux bouteilles de rouge, en se rêvant, non plus Rimbaud mais, l’âge venant, Antonin Artaud. Et toujours un peu Gainsbourg.
 
         Parmi ses naïvetés et ses maladresses, grâce même à elles, Révolution par la brume est resté seize ans plus tard la plus enveloppante des mélopées. 
   
           L’histoire d’Anna l’ouvre et donne le ton.
          La quarantaine de poèmes qui suivent sont des échos et des éclats. Ils évoquent des gouttes de pluie dans une flaque. Chacun le ressentira à sa façon. Si j’en donne quelques extraits par la suite, c’est que le recueil, édité en 2002 à compte d’auteur aux éditions Bénévent, me semble en ce moment épuisé et introuvable (j’ai en ma possession un manuscrit antérieur à cette publication), mais il faudrait le lire en entier, d’une traite, le soir seul, pour se laisser envahir sans heurt par une vague lente de mélancolie. 
           Oui, peu importent les naïvetés et les maladresses, puisque comme une dernière manifestation de fin de siècle (de fin, même, de millénaire), ce ne sont pas les logiques et les sémantiques qui comptent, mais les images qui se modulent
             Le mois de novembre en point d’orgue de l’automne.  
             « Je crache des araignées qui tissent des arcs-en-ciel noirs et blancs autour de mes écrits. »
   
             Une musique des visions.
            Puisque la poésie de Nicolas Adriaenssens est une poésie des visions, dont l’ultime se dérobe à la vue que l’oreille est la dernière à pouvoir percevoir.
            Adriaenssens s’approprie la leçon rimbaldienne du « voyant », sans que ce travail aboutisse à un salut. Le « voyant » ici traverse les apparences et, au-delà des apparences, ne peut se confronter qu’au pur néant.
            Du coup, les visions ne sont pas en couleurs, mais en noir et blanc. Les couleurs sont même dénoncées comme attribut du mensonge général et de l’illusion : « Le monde autour d’elle est gris mais zébré de fausses couleurs », « j’ai ôté les couleurs de mes yeux / afin de t’aimer tendrement ». La nuit seule est supportable, où tout est noir et blanc, ou gris. Et c’est ce gris qu’il faut saluer, ce gris d’une douceur tendre qui pourtant est le dernier seuil avant le noir.

« Les couleurs sont mortes. Fêtons l’avènement du gris ».

           Dans le noir absolu, il ne reste plus que la musique. Le monde, devenu autre (on retrouve la deuxième grande formule de Rimbaud bien sûr : « Je est un autre »), détaché des ressemblances, des référents, des images, n’est plus sensible que par la musique. Celui qui se fait musique peut, un instant, sans l’écart de la conscience, devenir flux s’épuisant essoufflé dans le néant. La musique est une extase et elle est éphémère : « L’auteur de cette mélopée est Nicolas de Novembre et une fois récitée, elle retombe dans le creux de l’oubli. » Existant dans l’instant, elle n’a plus lieu d’être en souvenir. Pas de nostalgie : le souvenir est un mensonge et une illusion comme le reste. Et ce n’est pas ce monde-là où vit le poète.
            Il y a l’exigence d’un monde sans illusions. C‘est un exercice de désillusion jusqu’à cette désillusion totale qui est recherchée – ou plutôt fouillée (« Sous l’obscurité ne se cachent que des gouffres plus grands encore ») , puisqu’on est déjà loin dans l’état de dépouillement.
            Comme symptômes, outre l’absence de couleurs, le décor urbain : la ville, l’asphalte, l’errance. Un goût pour les forêts post-industrielles, celles qui ont été replantées par compensation et qui n’ont plus l’aura des loci amoeni traditionnels. Ce sont ces lieux désolés, presque des non-lieux, qui attirent le poète : là, il n’y a pas d’illusions, pas d’urbanisme, pas d’architecture, pas d’art officiel, pas de tour Eiffel. C’est l’aire d’autoroute qui sert d’espace (de scène) à Débris d’une nuit : « Pour personnages en trompe-l’œil divaguant sur une aire d’autoroute ». Ce n’est pas une emprise sur la réalité, il fut même un temps question dans le cénacle de nommer cet embryon de mouvement « l’Irréalisme » : la réalité est niée, fuie, puisqu’elle n’apporte rien de bon. Ce n’est pas « Zone » d’Apollinaire : nous sommes « hors zone ». La rue est vide, les passants sont tristes, eux-mêmes esclaves et victimes, jamais bourreaux – sinon malgré eux –, et leur joie est toujours fausse : « Aux lendemains, quand les masques festifs se fissurent en fragments mornes, etc ». Le monde présente deux niveaux : celui de la Société, qui est une surface (déclinaison poétique de l’analyse de Debord), et derrière cette surface, le gouffre.
             Adriaenssens se sert encore des derniers lambeaux qui lui restent sous la main. Deux principalement.
           Le premier est la figure de l’artiste, qui confine au mythe. « L’homme est bon, puisque l’homme est artiste. » Mais il ne s’agit évidemment pas du poète prophète, du poète génie, du poète glorieux, mais d’une variante du poète maudit, poète contre la société mais aussi contre lui-même, car condamné à un art qui l’abîme plus qu’il ne le sauve. Et c’est cela la variante. Alors que les poètes maudits se drapent d’art, ici il se sert de l’art pour fignoler l’équarrissement. « L’écriture est un deuil, car à chaque mot, ce sont des sentiments qui meurent. Les mots sont si réducteurs… » La sublimation par l’art lui est interdite, et « condamné à la banalité » il ne se démarque en rien de ses semblables : « Lui : Et vous, que voyez-vous en moi, une chimère ? Le Voyageur : Non, surtout un pauvre type ivre mort… » (Débris d’une nuit). Il n’y a pas de haine de l’autre, pas de violence, mais presque de l’humour tendre, et une immense pitié. C’est que tout le monde, encore une fois, est conscient du néant (de la vanité) de toute chose, traîne (erre) en cherchant, ici ou là, par l’amour, à faire de cette tension d’équarris (d’écorché) une extase de l’intensité.
           Le deuxième, c’est Anna. Espoir du non-espoir, figure ambivalente de la rédemption qui serait l’impossibilité totale de rédemption, l’énergie onaniste d’un définitif retour sur soi destructeur.
        
               C’est la révolution.
             François Raviez, qui avait écrit un texte (vers 1998) quand Adriaenssens lui avait fait lire le sien, s’était borné à enregistrer le fait et à opposer sa petite vision propre d’une révolution par la lumière. Il n’avait pas compris, je crois, en quoi consistait vraiment cette révolution, une fois l’interprétation adolescente écartée.
              Cette révolution fonctionne comme plusieurs renversements de valeurs, peu importe qu’elles nous semblent (en amont comme en aval) positives ou négatives. Dans ce qui pourrait s’apparenter à une dialectique de la tristesse, le troisième mouvement nous ferait parvenir à la mélancolie la plus pure, qui est la condition de cette révolution.
            On ne sait au juste si elle doit être personnelle ou sociale. En tant que le poète n’est pas dissemblable des autres humains, elle est les deux à la fois sans doute. Le monde entier, du sol aux étoiles, est bouleversé par la mise en jeu du poète révolutionnaire. Mais, malgré les apparences justement (car cette révolution devient le titre du recueil), elle n’a jamais été une finalité (une fin en soi) aucune révolution ne l‘est –, mais elle est une gageure qui n’est que la dernière des illusions. C’est un pied-de-nez plus qu’un programme ou une revendication. Ici aussi on sent cette auto-ironie qui innerve, en la rendant plus douce et plus attachante, ce spleen qui n’a rien en fait de complaisant mais qui est une pure intuition du néant.
              Car que reste-t-il après toutes ces apparences ?
            C’est, à force d’irréalité constante, une narcose qui envahit le lecteur. Une hypnose. L’épaisseur du rêve. Accompagné dans cette catabase par la figure d’Anna, nous descendons toujours plus bas jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Car après la révolution par la brume, il ne reste rien. Anna nous lâche la main, et nous baignons dans un noir sans mystère, un noir plein, qui est un néant.
              C’est cette ultime vision, qui ne peut plus en être une, qui ne peut même plus être une mélodie, qui est le don (la « part maudite » bataillienne) de cette poésie, et qui nous pousse peut-être vers toutes les poésies.
              C’est une autre pratique du quotidien. Nous sommes tous Rimbaud, mais la plupart l’ont toujours refusé. Entrer dans la société, c’est tuer Rimbaud. Et même si on professe sa foi indéfectible en lui, même si on s’en réclame, comme on peut se réclamer d’Artaud également, jouer le jeu de la société, être intégré à elle, publier même, c’est toujours trahir Rimbaud. Ce pourquoi il ne faut s’en réclamer sans être ridicule. Cela peut paraître simpliste, voire simplet, mais c’est juste simple.
                – C’est ainsi.


*




Histoire d’Anna


Anti-poésie en plusieurs esquisses
Pour acteurs fabuleux entourés d’images magiques

Naissance d’Anna


Anna est née et le monde s’est tu, au dehors de sa peau. Le sol était si pur et les arbres si nus sur son passage. Ma vie frêle ne tenait qu’au fil de ma tristesse et aux souvenirs naissants. Sur le sol assoiffé de nature Anna déverse mille miroirs de beauté. Elle a découvert la magie et étale des millions de rêves sur les crânes dégarnis de l’autorité. Anna, née au printemps, aurait pu convertir le monde à la beauté.
Dans sa magnifique ignorance, elle ne fuie pas encore, elle ignore tout des regards apeurés qu’il faudra cacher sous sa pureté pour survivre dans le monde des spectres. Une nouvelle religion est née dans la forêt : celle de la beauté. Les arbres timides et pudiques cachent leur laideur de bribes de ciel bleu. Le lac cherche à refléter les pensées d’Anna qui marche, insouciante.
Le vent murmure un hymne à la pureté et les feuilles tombent à la cadence du cœur d’Anna.
Tout n’est encore que rêve quand Anna avance, habillée de nature et d’océans d’images, vers son destin, orage dans un ciel d’été. Tout aurait été possible si le monde, ce matin, s’était arrêté de battre pour vivre mille rêves de pétales rosés aux pas d’Anna.

Atteinte


Tout n’est déjà que souvenirs lorsque Anna progresse dans les friches de travail, première atteinte du monde extérieur. L’incompréhension guette son regard et Anna se sent nue sans ses habits de lumière.
Au-delà du jardin secret, se dresse une noire montagne embourbée de suie et de cauchemars. Anna voudrait éplucher cette noirceur pour en retirer des abîmes de beauté mais sous l’obscurité ne se cache que des gouffres plus grands encore. Dix mille enfants, sous l’Œil de la bêtise, travaillent à la chaîne, creusant et meurtrissant chaque jour un peu plus leurs rêves.
À côté d’eux des chiens de garde masqués, sans visages se tiennent, obéissant aux lois de la Noire Société. Les soleils, jadis souriants, complotent contre la beauté d’Anna, tenant conseil pour entretenir l’obscurité.
– ils travaillent encore – et au-delà de leurs regards, des monstres d’acier, de sombres machines ont volé leur humanité.
L’inutilité est derrière chaque geste, chaque œil, mais personne ne le sait. Les Fuyants ont affirmé qu’ils seraient heureux.
Anna résiste, refuse de noir l’entrée dans ses pensées pures, laissant aux ombres le monopole de la laideur.
Poursuivie par les rayons du mal et son long cortège de folies elle court, l’infaillible certitude de bientôt se réveiller au printemps parmi les fleurs de la beauté.


Déjà corrompue par les visions, déjà consciente, le sol se fait gris sous les pas d’Anna et les fleurs du bien se meurent sous la pureté tâchée. Déjà les prémices des interrogations s’immiscent en son âme, quand, sur son chemin de vie, se dresse une porte avec le mot cinglant : REALITE

Nicolas de Novembre

(autoportrait)

Dans l’hôpital de mes démences, je fume des rêves en hiver mais la fumée n’est que haillons.
Je suis né dans un bois noir où chantent les hyènes ; la rivière qui coulait n’était qu’un écoulement continu de sperme où flottaient des vices multiples.
Je suis né dans une forêt de pianos écorchés où les notes m’attirèrent plus que la grisaille
Je suis né dans les plaines de l’incertitude, scrutant l’horizon de mes poings acérés afin de trouver le repos.
Je suis né dans un hôpital où les anges dirent que j’étais irrécupérable, condamné à être poète.
Je suis né sous un toit de béton armé, tentant vainement de m’échapper à chaque envolée lyrique.
Les orages se déclenchèrent à chaque incertitude, et les dieux me condamnèrent à la banalité, que je refusais de toutes mes forces.
Et des personnages imaginaires s’échappèrent par erreur de pages sombres de mes poèmes, pour s’incruster dans ma conscience.
Je fixe des angoisses sur papier. Je suis un alchimiste de la douleur mais la pierre philosophale n’est qu’illusions, sang et pluies. Par-delà les cauchemars se dresse une vérité première qu’il me faudra atteindre pour partager un triste privilège avec les mortels : la vision du néant, de l’indicible.
Sur les cordes de ma guitare et dans les entrailles d’un ampli se cache la part du vide, la peur du vide.
Les souvenirs me dévorent et les automnes de ma vie se succèdent à un rythme printanier.
L’insecte de la mélancolie bourdonne à mes oreilles comme un fruit trop mûr. La folie me murmure une douce romance.
Je crache des araignées qui tissent des arcs-en-ciel noirs et blancs autour de mes écrits ?
Mes yeux magnifient le néant et mon regard vide s’échappe souvent.
Mais dans ma solitude se cache un espoir : Anna, que j’ai créée pour réchauffer mes pensées d’un linceul de pureté.


Mais l’heure n’est déjà plus à la poésie mais aux amères descriptions de la réalité.


Vous teniez l’amour dans vos bras sans savoir qu’elle se tenait là, sage et immobile.
L’amour est une femme. Vue de devant, magnifique et lumineuse. Une aube éternelle. Derrière, des vers lui perforent le corps et strient la peau de labyrinthes fangeux. Vous la teniez tout de même, car vos pauvres sens humains n’ont plus voulu percevoir que le bon côté.
La vie se réduit à la métaphore de l’amour : le mal nous pousse tellement par derrière qu’on ne voit que le bien.
Le mal m’a poussé sur un mur, et j’ai été forcé de faire demi-tour. Regarder.
*
Anna ouvre la porte.
*
Nous devions avoir une dernière illusion, avant de mourir. Nous devions faire semblant de croire que nous existions – J’entends par exister être hors du commun des mortels – Nous refusions le monde comme on refuse un chemin, si propre qu’il en devient laid.
Derrière les rires de Max et les grimaces obscènes de Nicolas, se cachait cette peur inouïe, dévorante.
Non satisfaits de n’être pas du tout, nous avons choisi de n’être rien, expérimentant le vide et la description des pensées pour arriver à une autre perception du beau. Et le vide s’est dissipé, remplacé par une substance merveilleuse : l’Art.
*

Réalité


La réalité est une cave. Un penseur, perdu dans des denses lumières oniriques, se tient sur un trône noir. Ses yeux fermés font penser aux phares éteints d’un camion qui fonce sur un homme, dans une nuit sans étoiles. Est-il mort ? Anna s’avance. Il ne bouge pas.
La lumière blafarde murmure des blasphèmes, soleils de charbon. Le lieu sent la révolte et l’orage. La cave entière est en deuil. Des cortèges d’ombres ont élu domicile derrière les réflexions du penseur. Placardées au mur, des affiches déshabillent l’humanité de son voile de bonté. Eisenhower découvre les corps étendus par la barbarie. Un homme est en train de tuer sa femme, le sourire aux lèvres. À côté de l’horreur, l’espoir chante « ne me quitte pas »
et les images sont les lettres des mots qui viennent à la bouche d’Anna, si révoltés, si incrédules.
De l’autre côté de la cave, s’ouvre une porte, d’où déboulent trois adolescents, le regard vague, les yeux en spirale, semblant scruter l’infini. Anna recule, se cache et observe.
L’un d’eux s’accroche désespérément à un micro, le visage barré d’une cicatrice, l’autre se cache derrière le rempart de palpitements d’une batterie, l’autre enfin torture sa guitare, sadique.
Et le chant glacial retentit, comme une vérité première aux oreilles des mortels, dont personne ne voudrait.
Un chant qui rappelle la lune, le soir aux envies de meurtres, lorsque la terre s’arrête un instant pour contempler le mal qui lui gratte la peau de mille pustules venimeuses.
Le chant se prolonge et les étoiles Espérances, barrant le front des mortels, s’éteignent une à une.
Vous êtes-vous déjà réveillés en pensant à ce chant, la veille de l’enterrement de dieu ?
Vous l’avez déjà marmonné, le matin au ciel fondant, au soleil de chocolat, lorsque les montres s’arrêtent pour murmurer un adieu aux vies trop fades, aux vices trop envahissants.
Un chant possédé par la beauté, le mal, la destruction, la folie.
Et les forêts de pieux s’érigent, où s’enracinent des cadavres empalés.
Des pétales de roses s’ouvrent et se referment, au gré des palpitements.
Des perles d’orages se créent autour d’accords de guitare.
Possédée par une furie, la voix perd tout contrôle et voudrait s’envoler.
La chanson s’arrête.
*
Et le rêvent devint réalité… ou cauchemar
(Nicolas N.D. a créé Anna)
Tout se joue en un seul regard. Nicolas et Anna s’aperçoivent de l’horreur qui les a fait exister. Anna, condamnée à être pure dans un monde de pluies vermoulues.
Nick, condamné à être sale dans un monde de spectres vagineux. Anna, idéal féminin, créée par l’homme qui pue l’amour. Le penseur s’éveille, parle en métaphores.
Tous se tiennent la main et sortent de la cave. Veulent découvrir le monde sous d’autres yeux que ceux de la corruption. Anna, sous ses habits de feuillages au printemps, semble ne douter de rien. L’homme est bon, puisque l’homme est artiste. Ils marchent, elle pleure. Ils marchent, elle vit encore.
*
L’œil
Des spectres grisonnants marchent dans les rues.
Le printemps frêle dégaine ses armes de beauté, mais sous l’arcade de Mars, personne ne scrute l’horizon. Un vieux conteur déjà mort récite une vieille histoire bien connue ; tous les regards se sont aiguisés :
« l’Œil est partout présent
il déniche et me prête
grâce aux apparences
des pensées que je ne possède pas
des rêves que je ne supporte pas
des vices auxquels je ne succombe pas
et quand l’Œil arrête
son intrusion passagère
dans une âme d’emprunt
il en reste des traces
et il en reste des traces…
L’Œil est pire que les spectres qui rongent les sépultures
car l’Œil est en nous
chaque fois que nous vivons »


L’auteur de cette mélopée est Nicolas de Novembre et une fois récitée, elle retombe dans le creux de l’oubli. Les gens dans la rue perçoivent ce curieux groupe d’éveillés, la beauté d’Anna trônant au milieu, et se grattent l’oreille, perplexes.
La découverte commence.
*
Anna est seule, dans un cimetière militaire, où les croix débordent du grand vase de la mort comme des fruits trop mûrs à la fin de l’été. Le prophète se dresse au milieu d’un chemin et murmure cette longue plainte :
« Des papillons noirs survolent leurs rêves
des chimères malsaines les dévorent
les anges sont déportés par millions
dans les camps d’ossements de démons

le mal est vieille putain monotone
qui revient s’asseoir aux pieds des mortels
le mal est une belle-mère
que chacun connaît
et qu’ils finissent par aimer

le chemin est long vers l’homme
et tissé d’écorchures »


Au-delà des paroles amères, le ciel écorché murmure de longues traînes lumineuses. Le jour stoppe le combat et les étoiles s’allument, en guise de victoire. La morne folie de la nuit guette déjà les lumières survivantes.
Anna marche toujours sur ce pont surplombant la rivière du mal, où l’eau, endormie depuis toujours, menace de se réveiller à chaque instant.
*

L’Écriture est un deuil, car à chaque mot, ce sont des sentiments qui meurent. Les mots sont si réducteurs…
Des gouttes de vérités sont les larmes d’Anna. Là où la vie respirait, on ne trouve que des déserts de souffre, et des vides de pensées plus grands encore. Le rien n’est encore plus beau que l’esprit de l’homme.

*
Nathanaël fuyait le mal car on ne fuit son maître qu’à toutes jambes. L’inventivité maladive de l’écrivain aura rattrapé ses pas avant la mort de la lumière.
Dans les jardins du bien, jadis, Nathanaël a découvert des fruits hypocrites dévorés par les vers. Avant de tuer pour la première fois, il cultivait des champs, sous terre, où les sillons étaient des veines écorchées et les soleils des assiettes immenses striées de fourches ensanglantées.
À l’aube, il refermait les livres pour s’adonner à la banalité. Chaque homme, à la nuit tombée, ouvre dans son esprit des livres insoupçonnés, où s’entremêlent le bonheur et le sang. La vie est un iceberg dont la partie visible est la lutte hypocrite contre le mal. Nathanaël était plus philosophe que tous les philosophes. Voici la vérité, mesdames et messieurs. Tapez bien fort dans vos mains.
*
« les enfants rongés par le sel
ont couru la nuit sur la plage
sortant de grands oriflammes
nommant leurs idoles
crustacés de la mer

ils ont déposé aux immeubles défigurés
des offrandes de nerfs
en brûlant les hommes
pour arrêter le temps

les poètes de l’âme dévorée
se sont entretués
à l’aube du grand escalier
qui pend les routes vers l’enfer

sur les nuages plaintifs
le combat continue ;
que pleuvent les hurlements

le monde est un glaçon
sur lequel les âmes fondent
l’ère glaciaire est arrivée
l’ère glaciaire est arrivée

et sur l’encens palpitant
des bombes éclatent en sanglots
au lieu de tomber
sur vos crânes déjà meurtris

les oiseaux s’échappent
tant qu’ils le peuvent
les camions écrasent leur conducteur
sur l’autoroute de la mort

les choses prennent vie
et la folie peut commencer
le rideau est ouvert
que tombes les nerfs du spectateur

que brûle l’argent
que s’effondre cette société maudite »

(décor plaintif et ténu, où la neige semble être un miroir où contempler nos dépressions, où la neige paraît être un abîme où chuter sans fin)
(le rideau s’ouvre)
(les acteurs sont assis dans une flaque de soleil)
(le penseur finit de débiter la mélopée, et se tait)
(Anna cache son visage sous des mains arides)
(la nuit est immortelle)
*

Ce n’est pas moi qui ai dit ça, c’est un être perdu dans les froids méandres de l’année dernière ; j’ai dû le laisser fondre dans les glaciers rouillés de Novembre, en quête de la fusion des âmes ; j’ai dû le laisser chercher le mal à la racine et transplanter les germes dans toutes les consciences ; j’ai dû le laisser s’échapper dans les nuits ensoleillés où fleurissent les vices au printemps, comme des groupuscules de haine. C’était moi, tout de même. (contradiction).

*

Anna est affalée dans l’atmosphère sanglante d’un café. La nuit toujours… les acteurs font offrande de leur pensée à l’obscurité. L’espoir est malade et les lumières du café s’éteignent une à une.
Les défaites germent dans les yeux d’Anna.
Un cendrier est posé sur une table désertique où tombent les pensées qui se vomissent du crâne d’Anna, et tombent dans le cendrier, cimetière philosophique. Elle rêve…

*

La population de la forêt a pris vie à travers les rêves d’Anna. Elle est seule au milieu d’une place encombrée d’arbres où les branches s’entrechoquent, hypocrites. Le sol est jonché de cnedriers, seul signe de la non-réalité des lieux. Des vapeurs de sueur et de futilité s’en échappent encore. Une sève odorante, suave et sensuelle s’échappe voluptueusement des arbres. Les arbres, squelettes dégarnis tels des hommes face à leurs vices, courent, recherchant le bonheur tout en trébuchant sur des ronces. Des cœurs battent à tout émouvoir, survivent et s’arrêtent. Anna écorche les veines des arbres où la sève coule à flot.
Elle s’arrête et contemple son bras nu, longuement. Elle approche le couteau. Un oiseau découpe le ciel en orages lumineux. La faille commence à tronçonner son cerveau. L’eau sale est éveillée en elle.

*

Elle est vivante, car l’humanité lui a donné un don qu’elle s’est découvert : la lâcheté. Les regards apeurés des hommes dansent dans son âme, tandis que le couteau est refoulé dans sa poche. Elle contemple son visage, dans une rivière sale, où des ombres de pureté s’efforcent de refaire surface. Dans ses yeux, elle découvre des océans où des marins, abrutis de travail, se jettent à l’eau. Dans ses yeux, elle contemple l’immuable ; elle voit des plaines gelées où courent des espoirs frigorifiés, en loques, et si sales…
Elle veut croire à la beauté de son visage qu’elle entrevoit pour la première fois, découpé par les vaguelettes.
Un visage qui pourrait tomber amoureux d’un arbre, où des vagues d’un rêve humain sur sa peau. Un cendrier gît au fond de l’eau et ses pensées se fissurent.

Le cendrier est posé sur la table. Le rêve est terminé.


*

Réalité : diverses couleurs


(rue sans lumière)
Nathanaël : « tu n’es qu’une pute
ne crois pas, mon amour,
que je cultive des jardins secrets
où tu figurerais en déesse
tu n’es qu’une pute
lorsque les statuettes auront détruit leur piédestal
elles marcheront vers toi
libérées de leur joug d’acier
tes yeux alors
implorant la raison
de revenir vers toi
comme la corruption
vers les lanternes noires
murmureront un pardon
à l’effigie de la nuit »
(il la lâche)
Anna : « les esquisses symphoniques de la tristesse ont trouvé leur musicalité dans le noir de ton océan ; pourquoi laisses-tu tes yeux jouer la méditation de Thaïs ? »
Le penseur : « Le noir qui s’échappe est une offrande au bleu hypocrite »
Anna : « Pourquoi t’enveloppes-tu de deuil? »
Le penseur : « Il existe d’autres réalités. La mort n’est qu’un déguisement.
(éclair furtif au fond des yeux)
Les couleurs sont mortes. Fêtons l’avènement du gris. La chasse aux sorcières recommence. »

*

(cave)

Nicolas de Novembre : « Tu as vendu tes yeux au grand marché des couleurs corrompues… Je t’avais imaginée papier blanc, des tâches d’encre parsèment ton corps.
Je t’avais rêvée pure, des ombres nagent déjà sous les eaux claires. J’avais tiré de mes angoisses une fée auréolée d’intentions naïves, te voilà sorcière. »
Anna : « Peut-être ne suis-je que moi-même. »

*

(Stanz)
(place d’armes)

Le chant atroce des comptables attablés le dévore.
L’effroyable impuissance des gens à le faire rêver l’avale. La divine banalité prônée par les mortels l’accable. Les gens jouent la symphonie de l’hypocrisie et il tourne, sur lui-même, imitant le mouvement de l’éternité, hurlant des hymnes à la liberté.

*

À la musique

(Aubry-du-Hainaut)
(espace vert)

Tandis que les bourgeois fêtent l’arrivée de la tristesse, sans qu’aucune fêlure ne vienne parsemer leur monde égoïste, Rose joue la mélodie de la pluie. Bordée par les émanations musicales, la verdure semble se reposer dans un lit de ronces. Les doigts de Rose qui courent sur le piano murmurent des rêves. Le monde autour d’elle est gris mais zébré de fausses couleurs. Un miroir est posé devant le piano, et le regard de Rose est enchaîné à ses propres yeux, captive du miroir.
Le regard des autres ne l’oppresse plus ; elle approche de la liberté.
Les notes s’échappent de ses doigts, bribes de pureté dans un monde imaginaire.
À chaque note, le monde se refait, comme autant d’affronts et de trêves lancés aux guerres.
Les immeubles deviennent des contes de fées où les enfants règnent en rois ; les nuages prennent la couleur de l’arc-en-ciel.

*

Mélopée


(Philippe)
J’avais caché des vérités (en arrachant une horloge).
J’avais surnommé Diane la déesse du feu. Elle m’avait englouti de cendres amoureuses à coups de magies blanches (en renversant un cendrier). Elle avait fui la réalité pour enfoncer dans mon crâne des paradis verdoyants. Elle avait construit des souvenirs futurs voluptueux. Le présent était un rêve et le futur déjà bâti. J’avais écrit des poèmes qu’elle avait avalé. J’avais imaginé des songes pour envelopper son corps d’éternité. J’avais moi aussi enveloppé son âme des cendres de sa nuit passée.
L’amour était immortel et la nuit si loin…

*

Final


(tous les acteurs)
(rue)

Les fantômes de la société, que l’on croyait oubliés grâce à la transcendance poétique, apparaissent au coin d’une rue. L’un habillé de rayons noirs, à l’allure d’une flèche. L’autre, perché sur ses pensées ignobles le suit avec peine. Une autre encore, juschée sur de hautes chaussures pour manifester la grandeur qu’elle n’a pas, brandit un couteau. Ils se précipitent sur eux.

*
Une heure avant (café)

Espoir


Les violons s’accordaient. Les bouches se rejoignaient sous des paroles entendues. Les âmes se fondaient et la compréhension s’immisçait dans les paroles. Ils parlaient d’oubli, de vapeurs illicites, de chemins épineux vers le bonheur, de calvaires constructifs. Ils parlaient d’aurores à bâtir, de sentiers de vies à reconstruire ; rêves à l’abandon de la raison…

 *

Final


Tous gisent sur le sol, symbole de lassitude et d’abandon paisible.

Verdict


Le prophète s’avance, s’extirpant de son trône délabré
Le penseur est condamné à l’immortalité.
Nicolas est condamné à la banalité.
Stanz est condamné à la folie éternelle.
Philippe est condamné aux regrets.

Pour avoir rêvé…

FIN
…écrit dans l’urgence d’une vie meilleure…
Nicolas De Novembre / Novembre 98

*

Lettre au vide qui murmurait une mélopée le dimanche matin, vers neuf heures


Aux lendemains, quand les masques festifs se fissurent en fragments mornes, et que la lumière murmure encore des regrets à la nuit passée, la plénitude du rien s’installe confortablement aux fauteuils cloutés de la mort. L’arrière-goût d’un amour fuyant s’échappe en langueurs amères vers le ciel blafard.
Certains vont à la messe, d’autres murmurent de doux blasphèmes à la journée naissante.
L’âme d’un chien abandonné gémit encore sur les toits de la solitude. La nuit cachait mes regrets, enveloppait mon visage de couleurs anarchistes. La nuit est à nu et se cache jusqu’au crépuscule. J’avais remarqué, sur les étoiles, des élans de poésies inhumaines que nul n’avait songé d’agripper.
J’avais frôlé, du bout des doigts, des systèmes de pensées différents.
J’ai entendu les « je t’aime » dégarnis des arbres implorant la nuit, les feuilles qui se mêlent dans des ouragans lumineux.
L’âge de la magie noire a maintenant sonné aux portes de la perception. Et maintenant je vous sens, ô vide et t’ai tour compris.
Vous n’existez que dans mes défaites.

*

 

La Peur


les cheveux glacés
sur leurs plants
algues foudroyées ;
la solitude qui radote
la mort qui étend son voile
par-dessus les yeux lumineux
d’une fillette empoisonnée ;
les monstres prêts à bondir
sur l’asphalte craquelée
l’errance immortelle de la lumière
après l’oubli volontaire
dans les canaux vaporeux
de l’alcool
les demeures putréfiées
qui viennent frôler
les traînées d’avion
la peur qui engloutit les passants ;
la solitude qui bouffe les ombres
pour hurler dans ma tête,
le calvaire agonisant des dernières lueurs :
la peur

*

La mort défigurée


Je marche et je te cherche dans ces bois noirs.
Je cours, peu à peu, affolé
à l’idée d’infinies souffrances.
Des ronces retiennent mes pieds.
Si ton cadavre ne vient pas à moi
je viendrais le chercher.
Plus rien n’existe, sauf ces éraflures
aux relents de ténèbres.
Toutes les étoiles semblent chuchoter
l’hymne
de ma vie perdue.

Des arbres veulent m’enlacer de leurs branches enneignées.
La nuit semble s’affaiblir.
Il fait froid.
Partout dans ce monde, les vivants
s’accrochent à mes pas,
que laissent en suspens l’idée d’espoir.
Et puis l’idée de ténèbres semble s’évanouir :
tu gis, morte, enrobée de certitudes,
sur ce sol
délavé par les illusions mourantes
d’une immortalité.
Je vais me pendre à tes pieds,
au-dessus d’un gouffre.

*

Tueries


le temps est immobile
aux longs pieds de la falaise
Anna en ce jour de deuil
sent le poison
s’immiscer dans ses poumons

elle crache alors des mots
surgis de l’ombre
qui bâillonnent les mortels

elle allume les étoiles une à une
pour fixer le décor et pour parfaire son œuvre
elle implate des comètes
NUIT

Anna cette nuit s’alanguit par souci pour son ennui
pour tuer le temps il faut d’abord tuer les hommes
Anna a très bien compris cela

cueillant des fourches dans l’antre du diable
elle pénètre dans les lumières rougissantes
et s’acharne à détruire les hommes

sombre Marie

quitte ces mornes habits
sombre tourment
déserte cette âme d’enfant

sombre Marie
en ce monde morne et serein
délaisse tes vœux
dans le caniveau

délaisse tes larmes
au seuil de la tristesse
délaisse ma raison
au seuil de ta conscience

sombre Marie

quitte maintenant
ces habits de vivant
et vers le ciel implorant
murmure tes sentiments

*

Cristallisation


ne trouves-tu pas ces baisers vains,
fille noire autour de quoi
rien n’existe ?
j’ai ôté les couleurs de mes yeux
afin de t’aimer tendrement

je suis le bateau échoué
d’entre tes seins
la brume qui navigue
au creux de ta haine
ma chérie
sache
que tu me tronçonnes le cœur
et que nulle brise douceâtre
ne vient baver sur les morceaux

et je te regarde
crétin apprivoisé
me détruire paisiblement

sais-tu que ton mépris m’élève
dans les vapeurs langoureuses
de la haine sinueuse

je pleure mais ne suis pas pluie
au grand dam des symboles

et ma semance est vaine
j’aurais beau chialer
je serais toujours
ce grand port désert
où les bâtiments se taisent, amers

je serai toujours une langueur monotone

*

Dernier regard


son regard qui pleure
dans mon œil qui coule
oh ! je ne sais plus de quoi souffrir !
son regard de coton
son noir chapelet d’ivoire

sa détresse si semblable !
elle me foudroie
comme pleurent ces effets de nuit
au beau milieu du jour
sur la boue de mes souvenirs

Ô cathédrale des sens !

*

Octobre 97


sous les ciels de l’emmerde
aux traînées de gerçures
la neige déshabillait la nuit
de ses ténèbres

et de bars en sommeils
erraient des sentiments
– et quand on comparait
nos univers, tu t’en souviens ? –

j’étais la solitude nacrée
tu m’offrais la brise en baisers
j’étais la mer figée
tu m’offrais des vagues

on apercevait l’espoir
au détour d’une mort
on fuyait la vie
sous des lampions de chimères

*

Depuis l’éternité


c’était une noire forêt où s’étalait la nuit
de tout son long, comme un tapis d’Orient
Shéhérazade disperse ses prières
depuis des millénaires
parmi les saules qui pleurent la défaite du jour

depuis l’éternité, elle rôde
dispensant ses rêves aux alizés
depuis l’éternité
un nid de pleurs reposed’enfant7
dans chaque arbre

et flotte, par-dessus le lac embrumé
son fantôme d’argent
squelette lumineux
et partout où les vérités se perdent
elle sombre, sombre dans des rêves d’enfant

et quand l’aube enfin, narguant la nuit,
louange à la beauté
elle s’endort

*

Renoncement


j’ai été vivre seul
sous de multiples cascades d’or
ensanglantées
par de mystérieux regards

avec ma conscience et quelques vivres
j’irai dans tous les abysses
par tous les chemins
qui ne mènent qu’à l’oubli
jusqu’au seuil de ton amour
où les fleuves de la terre ne coulent plus
faire l’amour à des ombres
et des souvenirs

mon œil nage
dans les eaux folles
de l’océan nuit

mon cœur palpite encore
sur tes rives
j’en suis sûr

j’ai été vivre seul
là où mes larmes sublimes
répondaient à tes échos
lançaient de violents appels
à l’obscurité

tes mots résonnent en mon monde

j’ai été vivre seul
sous des milliers d’horloges vieillissantes
sous les soleils à la traîne
j’ai hérité de la tristesse

*

Recherche d’un murmure


quand elles sont passées
je n’ai vu que des ombres volatiles
se faufilant entre les murs
à la recherche d’un murmure

je n’ai rien su donner
à toutes ces voix
j’ai longtemps cru
qu’elles viendraient me visiter

et depuis que cette bulle de vide m’a englobé
je n’ai fait que chercher quelqu’un pour la crever

*

Le désespéré et l’homme heureux


le désespéré : – ”et ton chemin de vie ?
L’homme heureux : – et ton cheminot hippie ?

– sombre décès :
– sonde, déchet ?

– death to me !
– dance to me ?

– glaciation de l’âme
– glace marron de l’âne ?

– vite, changeons de régime !
– bite, changeons de Régis !

– sale temps pour les artistes !
– sale sang pour les arthrites !

*

Cauchemars urbains


2. ville

en observant les sentiers qui régissent l’âme :
elle fait le compte des solitudes
et les foudroie avant que des images ne jaillissent.
toutes les fenêtres sont des prunelles
qui détectent-régularisent-aliènent les pensées
dans des cocons d’argent
l’étranger à ce tumulte-censure est dévoré

3. aube

ils hurlent leurs sonneries de mort
jusqu’à l’aube qui s’effrite
matin désuet qui jette son corps
baitaille qui m’enivre

et dans leurs animaux d’acier
des contrôleurs vos pensées s’ils vous plaît
mais dans l’arcade qui s’érige
le soleil traîne encore

j’écris en fraude
à la lumière des émeraudes
qui brûlent les écrins moisis
et renferment mes envies


Capitulation


toute en sucreries fades
elle étale sa morne magie
de déceptions magnifiques
qui de tous temps font vivre

noire capitulation
des jeunes et de leurs idoles
noire capitulation

des immeubles pleurent
sous l’œil fou du soleil
fous qui perdent leur lanterne

mais elle se souvient encore
de l’amour et de ses suites
elle se souvient encore
de mes pas sur les pavés

je vis en symbiose avec la pluie
les ombres et les déserts
hors des temps et des lois
et vous aussi pleurerez bientôt
sous l’œil fou du soleil

*

Sonnet


un serpent de lune où rêvent, ô ma torpeur
d’infinies noirceurs aux habits de ferveur
un sifflet de brume au regard d’argile
où soufflent les promesses de souvenirs graciles

l’œil dans l’azur et l’âme en haillons de lumière
l’œil cynique d’un ciel nègre resserre
l’aube aurosée du mal dans mes crinières d’acier
et le repos amer m’a dévisagé

je suis un prince hérétique et froid
fixant les arcs-en-ciel dans les puits enneigés
rivière de souffre sur le fleuve imbécillité

plantant des rêves dans les cercueils fleurissant
les pieux s’érigent impuissants indécents
distinguant le ciel outre mes yeux de trépas

*

Mort


face aux reflets luisants
qui violent l’obscurité
les non-morts s’enchaînent
jouent à se faire peur
à la lumière
de tous les cœurs éteints

et mes doigts bleus
fiévreux comme mon regard
si noir
prennent la couleur
d’un sang trop pur
pour eux
et mes rêves prennent l’odeur
des morts qu’ils m’infligent
tout bas

face à l’enseigne éteinte
et aux pensées qui s’éteignent
et aux mondes qui s’éteignent
l’espoir s’est envolé
comme un grand pavillon rose
on meurt à n’en plus finir

vieux fantômes d’amérique et du monde
jouent à se faire peur

j’ai pourtant osé aimer
la petite fille aux cheveux rouges
en ignorant la couleur
en ignorant ses ardeurs

*

Requiems


1. Je t’aime… moi non plus

une robe de fête
la cuite avec Narcisse
aux flancs du mont vérité
les parties de noyade
avec la belle de l’année
les régressions
du renoncement
à l’innocence
l’espoir qui cuisait
peu à peu
comme carbonisé
par un amour trop fort

l’oubli maladif
le parc et le banc
comme Everest
à ce monde impur

les je t’aime imbéciles
jetés à la face
du penseur solitaire

…moi non plus…

2. Exit music

les parties de trance
sur les guitares mourantes
les nuits blanches
avec les morceaux nocturnes
l’Espoir, encore,
comme un lambeau

parfois je ressemble
aux crachats de charbons
d’une vie-désespoir
à ces grises atteintes
au bout du fleuve
où gisent
ces idoles de ciment

3. Roads

tous les déserts fleuris d’encens
mènent à ma triste vie
où se confondent
déserts urbains
et crachoirs déjantés

j’ai fait patience de la joie
dans des paysages de charbon
et de noires cordes de guitares
retentissent sous mes pleurs

j’ai fouillé les parpaings
la rouille de ces murs
pour y trouver
forêts et gluants océans
on m’a greffé mille
existences

*

Attente


1.
elle est partie,
me laissant seul avec mes tours
sombres et désertes

je l’ai imaginée flottant
au milieu de mes cheveux
des carapaces nocturnes

elles s’est peut-être envolée
un matin moisi
sur des émanations d’irréalités
ou encore
s’est-elle échappée
sur l’orbite de mes désirs

je pourrais si facilement
tomber de sa clarté vacillante
d’un soleil qui se meurt

elle me laisse seul
avec les visages sous la pluie
les statues mornes
sur leurs socles implorants
les fumées de pensées
qui s’échappent de la brume
les spectres de son regard

elle me laisse seul
avec les escapades imaginaires
sous les toits perdus
j’attends un signe
du pavillon de tes yeux
qui me laisserait dans l’espérance
que rien n’est vain,
que les futiles édifices
ne sont pas posés pour rien

2.
je suis un enfant en attente
du rythme des images,
des sanglots de ta voix
laisse-moi lécher tes larmes
comme un chat
comme un chat
et murmurer l’infini
au creux de tes fenêtres
tu ignores ma vie
et ses ascendances

je suis un enfant en attente
de tes sons
de tes couleurs ficitives
et de ta voix éraflée
par les pleurs

3.
je voudrais te subtiliser
l’essence de ton existence
et te la rendre,
magicien morbide, en roses fanées

la nuit a peur
de ma nuit livide

d’ultimes vipères régnant
sur les jours
se frôlent aux gouttières
de ma moralité écartelée

on a greffé
des rêves suants
sur ma peau farouche

*

Décor


on annonce
l’éclat d’un espoir
dans ces rues vides,
striées de passants
comme des veines sur les joues
d’une fillette malade

l’aube aura décortiqué l’horizon

on annonce l’éclat d’un espoir
sur ces hautes demeures
qui tentent de jongler
avec les pluies
ces yeux, possédés
par des sirènes d’égout
ce monde qui agonise
ces enfants de mille ans
parsemés de rides
ces fleurs maladives et mourantes

*

Deuil d’un fantôme


elles sont déjà finies
ces errances incertaines
sur les toits desséchés

et ces yeux de chiens battus
embués et si frêles
font-ils déjà la queue
au royaume des souvenirs ?

et ces lèvres
comme une cigarette incertaine
se consument-elles toujours
au toucher du bonheur ?

elle rejoindra mes rêves
un jour, sur ces bottines irréelles
lorsque la solitude me reviendra
au contact de l’hiver éternel

Nicolas Stanziano - Adriaenssens - Rodolphe Gauthier
Nicolas Stanziano pour N. Adriaenssens (1997)

“Materia” ~ poèmes & gravures

Gravures en taille douce de Yann Legrand.Typographie au plomb mobile  (Caravelle C.12),sur du papier hahnemühle 300g.Avec Christine Vandrisse.
(en cours d’impression…) 

Ce livre se présente comme une expérience de la matière (ou plutôt des matières) par le texte et l’image. C’est-à-dire que l’image et le texte ne sont pas des illustrations réciproques, ne dépendent pas l’un de l’autre, mais exposent deux approches (qui sont deux pratiques) des états de la matière.
Nous avons choisi dix états, que nous avons investi chacun à notre manière. Ce n’est pas essentiel pour le lecteur de savoir précisément quels sont ces états (même pour nous, ils portent plusieurs noms) : autant dans l’image que dans le texte, les indices – qui sont en fait des empreintes – sont visibles/lisibles.

La matière n’est pas un mythe, elle ne présente pas de narration. Autant la poésie, en tant qu’expérience de la matière langage, ne se farde pas d’anecdotes, autant la gravure, en tant que résultat d’un processus matériel, ne s’ordonne pas non plus en histoires. Dans les mots autant que dans les formes (langage visuel, langage textuel), ce sont les jeux de fusion, dissolution, tension, broyage, cristallisation, entaillage, oxydation, érosion, émiettement, qui nous fascinent, de la particule (spin) à la poussière (les résidus). Un jeu de forces à la fois, donc, minimal et baroque que le lecteur-spectateur peut, à loisir, contempler (si la contemplation est encore possible), observer (analyser) ou, bien sûr, s’approprier.

Pour cela, il était hors de question de choisir une impression offset qui privilégie l’aseptisation aux aspérités, qui propose le mensonge d’une transcendance de la matière par la négation de la tâche humaine (en voulant abolir le hasard). À la machine autonome, nous avons préféré l’apprentissage de la main ; à l’imprimante, la presse à épreuve typographique ; à la platitude, le foulage ; et au papier glacé, ce beau papier hahnemühle.
En attendant la fin de l’impression, pour toute demande d’information, nous sommes disponibles.
Yann Legrand & Rodolphe Gauthier

La vie militaire de Rémy Belleau

Dans l’ode XXIII du « Troisiesme livre », Ronsard s’étonne que son ami ait troqué les vers contre des armes, pour le duc de Guise. (Un poète soldat, comme le sera d’Aubigné, puis, plus tard, Lord Byron, comme le seront, souvent malgré eux, quelques jeunes gens de la Première Guerre mondiale : Siegfried Sassoons, Wilfred Owen, Rupert Brooke, Isaac Rosenberg…)

Tu as donques quitté Thalie
Pour les despouilles d’Italie,
Belleau, que ta main ne tient pas,
Qui t’armant sous le Duc de Guise,
Imagines de voir à bas
Les murailles de Naples prise.

J’eusse plustost pensé les courses
Des eaux remonter à leurs sources,
Que te voir changer aux harnois,
Aux piques et aux harquebuses,
Tant de beaux vers que tu avois
Receu de la bouche des Muses.

Après n’avoir rien trouvé sur Wikipedia (il va falloir y remédier), une recherche dans l’Histoire de la Pléiade d’Henri Chamard (1867-1952, spécialiste de la littérature de la Renaissance française, ouvrage de 1941) offre non seulement quelques précieuses informations, mais cette odelette citée dans une version où le premier sizain diffère sensiblement :

Donc, Belleau, tu portes envie
Aus dépouïlles de l’Italie,
Qu’encres vous ne tenez pas,
Et t’armant sous le duc de Guyse,
Tu penses voir broncher à bas
Les murailles de Naples prise.

Chamard souligne l’ironie de cette odelette, imitée d’Horace (Carmina, I, XXIX, que Laumonier commente dans Ronsard Lyrique, p.370), qui, dans la version des Odes, a été tempérée, passant à l’amertume. Ainsi, voilà le parcours de Belleau : « Depuis qu’il avait publié sa traduction d’Anacréon et ses Petites inventions, Belleau n’avait plus guère, semble-t-il, fait parler de soi. Quittant la vie strudieuse pour la vie militaire, pendant l’automne de 1556, il avait pris les armes afin d’accompagner le duc de Guise en Italie. Ronsard, un peu surpris de cette ardeur guerrière, avait plaisanté son ami dans une ironique odelette : (…). Mais, sans se laisser arrêter par cette douce raillerie, le traducteur d’Anacréon s’était enrôlé dans la cavalerie du marquis d’Elbeuf, frère cadet du duc de Guise. M. Eckhardt conjecture ingénieusement que Belleau, dans la circonstance, avait eu l’appui de son protecteur Chretophle de Choiseul, abbé de mureaux, dont le frère aînée, Jean de Choiseul, baron de la Ferté, de Lanques et d’Autreville, et qui signait Lanques tout court, était lieutenant de la compagnie d’ordonnance du marquis d’Elbeuf. Toujours est-il qu’après une absence de près d’une année (de décembre 1556 à octobre 1557), Belleau, chevau-léger, qui n’avait pu voir sans tristesse l’échec du duc de Guise devant Civitella, était revenu de sa campagne en rapportant moins d’impressions de l’Italie elle-même que de beaux souvenirs de sa vie militaire. » Une note apprend ici que le Hongrois Sandor Eckhardt (1890-1969) a reconstitué la « vie militaire de Belleau », 38-50, grâce à ses poèmes, et qu’il aurait pu rencontrer Du Bellay à Rome, mais qu’aucun des deux n’y fait mention dans ses poèmes. Le livre d’Eckhardt est disponible, océrisé mais non corrigé, sur le site archive.org à l’adresse suivante : https://archive.org/stream/remybelleausavie00eckhuoft/remybelleausavie00eckhuoft_djvu.txt. Le chapitre II est en effet consacré à cette année, dont la table des matières annonce : « I. L’expédition de Naples (1556—1557). Question de la participation de Belleau. Projets des Guises. Motifs du départ de Belleau. Belleau chevau-léger ? La descente de l’armée de Guise en Italie. A Rome : Belleau et Du Bellay. Campagne dans les Abruzzes. Défense de Tivoli et de Paliano. Retour en France. II. Un voyage sur mer (1566 ?). Témoignage de Belleau. Elbeuf général des galères. Combat naval : une rencontre avec les corsaires ? »

3 poèmes dans le n°69 de Traction-Brabant (août 2016)

J’avais proposé une série d’une dizaine de poèmes, et trois seulement ont été retenus, de justesse ! L’ensemble (qui fera l’objet d’une publication sérigraphiée avec des dessins – peut-être des gravures en lino – d’Illustre feccia) a été composé selon une expérimentation inspirée, en partie, des « sheets of sounds » de Coltrane. Il s’agit de débobiner entièrement, jusqu’à extinction du souffle, tout ce qui est connu dans une première expression qui sert de « thème ». Les images appellent d’autres images, autant que les sons appellent d’autres sons, etc – souvent en même temps : il y a, dans ces « équations différentielles » (si on veut entendre par là l’ensemble des combinaisons qui se créent, non seulement à l’intérieur de chaque vers, mais aussi entre les vers), quelque chose du derviche ou de la bacchante. Et qui s’apparente à une ascèse, puisque c’est dans la concentration même que se libèrent les forces les plus stimulantes, les plus riches. Ce sont des poèmes de l’improvisation travaillée, de l’ascèse dionysiaque.





Dans la même veine, j’avais proposé un poème pour le numéro 2 de la revue Revu (http://revularevue.wixsite.com/revu), qui a été refusé (les revuistes ne conçoivent que trop rarement, hélas, leur publication en réseau avec d’autres publications). Il y avait un thème à suivre, « Trottoir, la ville à nos pieds », et j’avais composé pour l’occasion le texte suivant (que j’aime bien toujours) :

le rot le trop le trottoir en cadence dans
le cadre de l’horloge qui sonne et résonne
au quart et à la demi brune remonte à la jugulaire
au cou la corde rue de la Vieille Lanterne ou au lampadaire
comme à la blonde à pieds qui passe et repasse avec ses ourlés
à l’appel du hasard dont le panel sur ce trottoir
arraisonne ta misère – c’est la grille de fer forgé, la ferraille du sexe
la fille à se damner qui soigne sa tristesse à coups de bitures sur le macadam
macabre macchab qui creuse son trou dans les catacombes
en grignotant chaque seconde un grain de notre folie vitale
mais c’est un feu de joie aussi au bout de la cigarette
les grandes eaux remontent aux orgues de ta gorge
pour envahir les deux mondes, ceux des vivants et ceux des morts
dont nous serons le fantôme et l’image au petit matin ou à midi
à marteler hagard la gueule grande et petite aiguilles jusqu’au soir qui
n’en a jamais fini

J’avais assorti l’envoi de quelques explications :
« Dans ce poème, spécialement composé pour Revu, je poursuis une expérimentation poétique dont 3 autres exemples vont paraître dans le numéro 69 de Traction-Brabant.
Le thème est particulièrement sympathique : le trottoir m’est tout de suite apparu lié à la nuit.
Monde de la nuit, avec ses ivresses, ses personnages, ses cauchemars et ses extases ;
c’est un bal de joie et une danse macabre.
On marche sur le trottoir comme une horloge martèle chaque seconde.
Le poème se déplie selon un mécanisme d’associations de mots (induites par la culture, les sonorités, un goût personnel, le hasard, etc) et des apparitions souveraines d’images (des « visions », comme le rappelle la référence à Nerval, « rue de la Vieille Lanterne »).
J’espère qu’il vous plaira. »
C’était en juillet 2016.

Trois poèmes, donc, dans le Traction-Brabant d’août 2016. C’est le 69e. Ce qui en fait, dans le monde de la micro-édition (et de l’édition maison par nature éphémère), une des revues les plus anciennes. Grâce au travail, à la passion et à la constance de Patrice Maltaverne.
La revue, il faut bien l’avouer, est très moche. Aucun sens de la mise en page, de la typographie, et le massicotage semble être une notion inconnue de l’éditeur. Les images, surtout, en noir et blanc, sont immondes.
Le ton de la revue a quelque chose de dérangeant : presque malsain à force d’être aigri. Et d’une logique éthique plus que douteuse (« Mais ne vous faites pas trop d’illusions : si vous ne souhaitez pas trop lire les autres (même avec Internet), les autres ne vous liront guère non plus ! »).
Mais on y découvre de belles choses, voire des vraies perles, qui sauvent l’ensemble : Charlotte Mont-Reynaud, Marie Françoise Ghesquier, Sébastien Kweik pour les textes, et Patrice Vigues (dessin de couverture), Françoise Caput, Jacques Cauda pour les illustrations.