Poèmes



D'os & de verre

extrait du recueil "La peau sur les os"

tu es d'os et de verre l'
ossuaire l'hiver – tu
ne sues pas – ou quelques
gouttes d'acide batavique
qui éclatent à l'air – tu
es d'os et de peau, de chaux, tes
yeux m'équarrissent, tes yeux
de sylve, d'illuminée des gouffres,
jusqu'aux traits des doigts

*

le froid et l'ivresse marbrent
ta peau de femme miraculeuse
sinon où ma tête appuyée en
douceur tangue – là, sur le sternum –
ton odeur de silicate ton squelette
de quartz aux sons de cloche
des clavicules qui claquent – l'écume
de fer, mon baiser, la mâchefer,
ton parfum – je suis fou autant
que toi, folle, en catabase d'os
iliaque, sonne l'instant de gloire
l'ut de glace ma tête à ton bassin plein
d'eaux – je m'endors à ton roulis

*

mon muscle contre tes os
conquérir la stature des pi
erres la conquérir par le
coït – ta tendresse – ton lacis
de mystères et d'osselets
tes mots d'oiseaux fossilisés
oui, verser dans l'alambic
l'abondance des lymphes verser
l'amour mat

*

puisque ta maigreur insane
m'excite, la cascade de tes
os sur le macadam et l'habit
sec comme un alcool, sur
la batterie chromée de
ton squelette, du cratère de
chair qui bée comme un ulcère
le bijou absurde de l'existence
et du coït, du mouvement
même de la musique de ta
voix d'oiselet ton cliquetis d'osselets
l'infini refus d'ingurgiter quoi
que ce soit sinon quelques gouttes
à l'alambic quand tu es ma
bouteille de verre – puisque tu es
d'os et de verre, de peau pâle de
lin, soie diaphane et parfums,
musc, benjoin et l'indicible odeur
de toi de toute toi de toi toute

*

tes os de glace mon désir
dans leur cloche de verre
la cloche d'os tintinnabule
au métal du pavillon
c'est l'incidence des incendies
scandinaves ton grain de peau ton
grain de pin et de neige à
mes muqueuses en bouche, ta bouche
et l'auréole de ton sein par-dessus le
dédale de tes côtes la caverne
de l'aisselle où ne ruisselle
jamais la larme des corps ton
œil de fjord ton œil fleurdelisé
et ton cri de fée

*

les clefs de ton échine ou
la gamme d'une colonne verticale
où se casse la dent et
s'émaille le palais, l'accord à
chaque vertèbre chaque numéro –
le caveau d'une urgence, d'
un soupçon ophidien de peau
love sur le mécanisme et le calcaire
– la chinite – l'ambiguïté
d'une symétrie dont la somme
incertaine est faite de tes figures

*

les papilles batifolant aux no-
dules de ton dos, dodéca-
phonique, à bêcher l'i-
nextricable, à décoder la
communication des flux
en rang de secrétaire ton
dos sacré irrigué de mercure
ton dos en bascule d'une
pression de la main, modulé
en tension concave en collusion
convexe les ligaments d'un larynx
grêle dans un cou de cygne

*

le ronronnement perpétuel de ta
chatte – le triomphe des maigreurs
faméliques et de l'alcool
pur que nos valves scandent
à notre cœur – le muscle – indifférente
évidemment aux passions
des humains, elle progresse sur le duvet
de nos nudités, la carrière de
nos corps, nous couvre, griffe l'atlas
que ma bouche, tout à l'heure, avait doré
adoré de baisers fantômes

*

tu rêves lointaine aux phalanges dépliées
sur mon plectre tu rêves sourde
à la fête qui bat la foule et les
parois de bois, les yeux pétillants de
champagne, ailleurs, railleurs, au mot
facile tu es toujours plus fine plus min-
ce moins mienne plus tangible ir-
réductible à la chose comme si
juxtaposée au mur des croisées tu
rétractais les griffes sous un sourire

*

tes yeux de pierre au fond du Rhône
le matin après la nuit inconnue tu
ris et c'est déjà fini je ne t'ai pas vue
je ne t'ai pas trouvée, et je suis épuisé,
c'est un salut d'eaux troubles une
prédiction de mathématicien dans
la bouche la langue âpre que l'
on voudrait trancher d'un tour de
main un torticolis le dessin de ta
maigreur ton odeur soupçonnée ce regard
sans reflet sans retour ce regard
jeté – et qui ne veut plus être (r)attrapé