Exégèses

Exégèse du Tao(I)

I – Le Tao qu'on saurait exprimer

n'est pas le Tao de toujours.

Le nom qu'on saurait nommer

n'est pas le nom de toujours

etc.


On ne peut pas exprimer le Tao de toujours, parce que le langage est le code d'une civilisation. Il est même la codification fluctuante, jusqu'à d'immenses échelles qui sont celles des situations d'un individu qui émet un mot, indifféremment à l'écrit ou à l'oral, et sa réception pouvant se limiter à celui qui l'émet.

Le toujours n'est jamais que le néant. Il n'est pas une perdurance d'un état, d'une matière. Il est plutôt ce que les Grecs appelaient le Chaos, c'est-à-dire la macération de matière aux infinies métamorphoses.

Le sans-nom devient donc l'origine du ciel et de la terre, le principe de ce qui ne peut être ni dit ni découvert, puisqu'il se réalise immédiatement, instantanément, continuellement (à chaque instant jusqu'à nous).

Est-il un principe masculin pour Lao-Tseu ? Pour nous ? Nous voulons croire que non. Nous voulons dire qu'il n'est ni masculin ni féminin, et que sa sexualité s'identifie au moteur, au principe qui n'a jamais en fait été premier, à l'amour dont parle Dante à la fin de la Divine Comédie (L'amor che muove il sole et le stelle).

Qu'est-ce que le néant permanent d'où nous pouvons contempler le secret du Tao ?

Pas de hiérarchie entre les différentes formes de vie. Végétation, action, contemplation, action.

La première action serait celle de la vie quotidienne.

La seconde serait celle des inconsciences : ivresse, jouissance.

Mais les deux se confondent, peut-être toujours : l'action quotidienne est hors conscience, elle est mécanique, souvent robotique. Si nous préférons la seconde, c'est qu'elle est un désordre, qu'elle échappe à la contrainte.

En quoi la contrainte est-elle négative ? Elle l'est pour nous du moins, et pour des raisons qui n'ont pas ici à être développées. Elle peut être positive pour d'autres.

Le « grand homme » pourrait être le symbole de la confusion des deux stades de l'action. La vie d'un Alexandre le Grand ou la vie d'un Ben Laden ont ceci en commun d'être toute dévouée à une dynamique, qui se concrétise par « une cause ».

Dans la contemplation, il y a projection de l'esprit, oubli du corps, ou fusion du corps à l'esprit, dans la dynamique. Mouvement. Flux. Macération de matière.

Dans « l'être permanent », ou plutôt dans « l'ayant-nom », les taoïstes veulent « contempler l'accès » au Tao. Ils veulent parler de leur mise en action. Cette volonté, ce bavardage, est déjà une mise en action, et donc une concrétisation du Tao.

D'autres appellent Tao : Dieu, Allah, Être Suprême, Principe premier, Amour, etc.

N'est-ce pas ce qui est dit ensuite ? « Ces deux issus d'un même fond / ne se différencient que par leurs noms. »

Puis : « Ce même fond s'appelle obscurité. »

et de manière merveilleuse :


Obscurcir cette obscurité,

voilà la porte de toutes les subtilités.


C'est peut-être le scrupule des initiés à révéler les secrets de ce qui se passait dans les cérémonies cultuelles : ce n'est pas la crainte de dévoiler des actions immorales ou criminelles, mais bien celle d'aplanir une intensité exceptionnelle.

On punissait de mort cette évasion.

Une fois révélé, ou une fois expliqué, la chose était non seulement devenue impossible : la tension était perdue, relâchée ; mais en plus ce dévoilement n'apportait rien à ceux qui le demandaient.

La même crainte m'envahit dans l'exégèse de ce dernier morceau.

Expliqués, ces vers n'en seront pas moins incompréhensibles, et mon explication semblera bête, ou décevante (ma forme de mise à mort).

Obscurcir cette obscurité, c'est déjà du Bataille.

C'est déjà du Quignard.

C'est du Soulages.