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Histoire de dieu

néant – ou plutôt
mouvement des matières
être
Qu'est-ce que l'être ? La conscience.
Elle apparaît. C'est Dieu. C'est-à-dire moi.
J'apparais.

Je dis « il », parce que je suis un homme
(en fait, je préférerais dire « elle »)
et que la sexualité est culturelle.
Il existe évidemment plus de deux sexes.
Dieu est également un animal (des totems), voire une plante (pour nous, ce serait un champignon).
Dieu est l'incarnation de la conscience. Le reste est délire.
pas de téléologie
je ne peux pas échapper à la culture ; je n'essaye qu'en badinant.

Il est aveugle, sourd, muet,
dépourvu de l'odorat et du toucher ; il est anosmique et allesthésique.
Il déplie sa pensée à l'intérieur et à l'extérieur de soi. Il est lithique, végétal. Il deviendra organique.
Il est encastré dans un plein (qui se retrouvera dans l'horor vacui médiéval), et il commence à sentir ce plein, il commence à le développer : le plein s'étend s'étend s'étend en vide.
A la dimension d'une pièce, candide et sans porte, dans laquelle Dieu n'est pas encore un corps, mais une masse informe qui adopte un mouvement binaire comme principe de vie, puisque l'un, compacte et rigide, s'est divisé. C'est la scissiparité première.

Masse informe et abrutie, un mouvement intrinsèque la tord et bientôt la déchire en une béance noire. De ce trou, des cris comme des hoquets, des râles, ce qu'on pourrait éprouver comme des pleurs ou des gémissements de douleur, mais qui ne sont que le déchirement des matières (c'est notre conscience qui traduit le déchirement des matières comme douleur).

Dans ce cri (Munch, Soutine, Bacon, etc.), une spatialité nouvelle se met en place, et déjà un temps nouveau. Ce cri creuse aussi des cavités internes : une cage thoracique, une bouche, un utérus, un anus.
Et surtout, ce cri crée l'Autre.

Cet autre n'est pas encore le Diable, ni la Mère, ni l'Ami, ni l'Amante. Il ne respire pas tout de suite, mais il est pour l'instant un miroir en relief, une géométrie dans l'espace, et définitivement plus jamais un double.
La conscience de Dieu s'élargit. L'Autre se développe. Dieu tend vers lui des appendices qui forment un bras, un coude qui relie l'humérus à l'ulna et au radius, puis à la main (le chapelet des os : scaphoïde, trapèze, trapézoïde, capitatum, hamatum, triquétrum, pisiforme, lunatum), puis aux doigts,
les longs doigts effilés oblongs à l'ongle en lame
les phalanges
le majeur
vers l'Autre qui n'est que Lui-même.
C'est une main de femme, des doigts de femme, du désir de la femme, mais c'est ma main, mes doigts, mais dans l'Autre je projète ce désir de l'Autre qui veut de moi.

Les murs lisses de la pièce se fripent et se bigarrent,
des filaments de couleur innervent les reliefs

j'ai aimé plus que de raison Motherwell,
Lyonel Feininger,
Nicolas de Staël,
Hans Hartung,
Wols,
Rothko,
Georges Mathieu
Cy Twombly
les peintres de Rome, la Ville d'ici et maintenant

avec l'Autre apparaît le signe, le singe
avec l'Autre apparaît tout le reste – la mort

il trace sur le mur (Jacques Dupin)
les signes de son corps – les inscrit sur son corps, corps sur le corps, surface sur la surface, territoire dans le territoire

ses dents poussent
j'inscris dans ton corps la trace de mes dents, l'empreinte de mon sexe (ton moule),
j'aspire ton sang par tes pores
filtrer
ou confondre le souffle de mes poumons à ton propre circuit

la horde des autres mugit
par la fenêtre ; et il te faut sortir
ta maman, issue de toi-même, t'ordonne de te confondre à la horde
de l'ordinaire cauchemar.
Ta maman te hait.
La télévision s'est allumée, tes voisins sont venus frapper à ta porte, Dieu, et tu as dit sans t'en rendre compte :
« Entrez dans ma grande maison ! »
Plus jamais ils n'en sortiront : et c'est à toi de devenir eux.
Un beau jour tu deviendras eux tous
un beau jour tu calfeutreras à nouveau les sillons microscopiques
de ta conscience entière.
Tout beugle
dans la symphonie que tu trouves particulièrement fade et monotone.
Et tu ouvres tes veines pour boire le vin chaud
tu grignotes à tes pieds les résidus du temps où tu balbutiais
et en silence tu les regardes d'un œil assassin.

Ils se dressent froids, d'une beauté de métal et d'argent ;
l'inox et le tungstène rutilent en crocs et en gueules
grandes ouvertes sur des stalactites de glace.
Droits, la mécanique puissante meut cinq bras
par flanc, ils se déploient silencieux autour de
Dieu de moi de mon amour irréductible pour
toi ; ils ont l'instinct des stratèges et se multiplient
ou se réduisent selon mes propres mouvements.
De leur inertie brutale se lève l'ardeur des bêtes,
la chaleur commence à brûler leur bouche où
la neige devient flamme, le croc devient lave
ensanglantée, sanglée, cinglée, glutineuse
sur ma peau tendre qu'une simple aiguille par-
vient à percer. Le vernis sur les doigts de Dieu est tout
mon apparat guerrier, le totem de la puissance qui
ne demande qu'à exulter. Ils tournent, se positionnent
et dans la peur Dieu aime cette danse martiale
qui nourrit l'exaltation de son cortex, l'hypophyse
asphyxié depuis trop longtemps, la nuit des temps,
depuis que ta nue s'est évanouie dans les rues
de Babylone. Et cette exaltation qui gonfle les veines
de Dieu semble faire enrager ses ennemis.
Leur métal circule dans leur carcasse et
leur squelette s'épaissit à coup de marteaux sur
l'enclume. Dieu fixe l'enclume. Le marteau s'accélère
jusqu'à la frénésie. D'un coup, ils plongent sur
Dieu tendre, hérissés de pics et mêlent le bruit
insupportable à leur saillie. D'un simple pas de
côté Dieu esquive, et sans attendre, lance une salve
de mitraillette dans le dos désormais gras et poilu
des Ennemis. Dans leur course, la décharge les pousse
les projette contre le mur blanc de sa naissance,
le mur des gémissements. Ce sont des bêtes, de
simples et belles bêtes qui n'ont de rage
que pour manger. Mais Dieu est devenu fou
pris par l'irrésistible envie de s'a-
charner contre les chairs blessées. Ils sont deux
et se sont relevés, à quatre pattes comme des fauves
la gueule baveuse et l'œil rouge, ils aboient et se
ruent à nouveau contre Dieu ailé. Ils s'élancent
dans les airs, déployant le blanc Tyvek de leur rage...
Je ferme les yeux sur elle, sur toi : s'ouvre
sur notre monde un ciel aux énormes nuages
gris et noirs

Dieu s'endort de fatigue, infiltrant l'abîme dans
un abîme

ma texture, ma trame de macramé, mon réseau
mon sceau d'eau, mon âne, ma privauté.
mon oiseau, mon pénis, ma gidouille, ma
potence, la plume du paon, l'ocellé, violet
orange rose, le mamelon, ta confiture, ton con
ton credo, l'aparté, la capture des crânes aux
nitides minous d'églantine ou d'osier c'est dieu
réinventé reparlé revenant rivalisant ravalant
de sa hache la morve des commissures des vo-
ls de vikings à ta nuque (niska) des voy
elles vitalistes à la mini-jupe à l'aine à la lune
nue des roues

la multitude grouille de par ses pattes comme
des poils,
tout autour de tout
les exhalaisons se multiplient à l'infini
c'est l'infini de Dieu qui remplit l'espace
puisque nous n'avons tous jamais accepté
le vide
il remplit chaque case, chaque pli repli
le trou des mondes qui refusait de s'ob-
scurcir
c'en est bientôt fini

Dieu va se transformer
j'imagine l'explosion (Nagasaki, Hiroshima, attentats, etc). Peut-être parce que l'explosion focalise le fantasme de notre époque (le Big-bang)
j'imagine l'échec (un raté, une lenteur pitoyable, la fatalité de la mort, du désastre, de la tristesse, de la douleur, du corps qui s'abîme, de la vanité). Peut-être parce que l'échec est méprisé par notre société. Si l'échec effraye, c'est qu'il renvoie à l'inutilité de toute action, ou du moins de toute planification, de toute organisation, de toute fin. La téléologie détruirait notre société.
Tout est de plus en plus plein, même si je perds la mémoire, même si j'oublie. Parce que j'oublie.
La froideur, la neige, l'homme piégé dans la glace, dans l'iceberg,
mais c'est le fossile, le pétrole, les strates de matière qui se délitent et s'agglomèrent incessamment.
Chaos – ou plutôt néant – tout