Arts plastiques

Couverture de 'Illustre Feccia'


Pour une expostion subreptice : l'art d'Illustre Feccia

Illustre Feccia est un de mes amis. C'est pourquoi il est assez difficile d'écrire sur son travail. Nous gravitons tous deux dans le Minesweeper Collective. Tous deux, je crois, y trouvons ce que nous cherchons : une liberté et une ouverture d'esprit, doublés d'un dynamisme et d'une rigueur essentielles, ce que ne concilient jamais d'ordinaire les collectifs (et il faut rendre ici hommage à toutes ces personnes incroyables qui nous ont accueillis, dont Camden McDonald qui a initié le projet, Niccolo Bruni et Andrew The Terror qui le soutiennent au quotidien à bras-le-corps – littéralement – et, évidemment, Kevin Seven qui s'évertue à chaque instant à le faire croître).

Nous sommes tous les deux assez semblables. Illustre Feccia est ambitieux comme je le suis ; il est voluptueux comme je le suis, il supporte difficilement les contrariétés et refuse les contraintes absurdes. C'est un sensitif. Il est à fleur de peau. En plus d'être d'une générosité sans bornes, comme le sont souvent les Italiens.

On a déjà beaucoup parlé, dans les quelques articles qui lui ont été consacrés, de ses influences et de ses références. Il est assez évident que l'univers punk, l'expressionnisme (Beckmann, Grosz, etc), H.R. Giger, sont des figures tutélaires, et comme une base (ce sur quoi on s'appuie, mais aussi là où on se replie) pour Illustre Feccia. Mais je voudrais surtout parler dans cette petite étude du mouvement souterrain de son geste artistique.

Je dis geste et j'entends à la fois le geste qui est tout le mécanisme corporel qui se met en branle (comment ? pourquoi ?), mais aussi, un peu derrière, la geste, qui fait référence à un aventure épique, un combat et une (con)quête.

« Undercurrent », « courant sous-marin, courant profond », au pluriel, est le merveilleux nom donné par l'équipe du Minesweeper à la galerie qu'elle gère au Bird's Nest, notre pub préféré (le meilleur) de Deptford : The Undercurrents Gallery. C'est un détournement ingénieux – un pas de côté – par rapport à « underground » (« sous terre », « souterrain »), étant donné que le Minesweeper est un bateau... Mais j'aime à l'interpréter aussi – surtout – justement comme ce mouvement sous la surface, sous le miroir (plus encore que derrière), sous la plaque tectonique. Et ce qui vient faire frissonner l'écorce et la peau.

Le geste artistique est connecté avec la surface, évidemment, mais il est en-deçà des références, de la culture, de l'« ego » même, peu importe – c'est assez naturel – sa démesure (« leaving egos at the door... », où l'ego n'a pas d'importance).

C'est ce mouvement souterrain, qui apparaît à chaque fois différemment à la surface, qui importe dans ce qu'on voit – dans tout ce qu'on voit.

Et ce mouvement qui est fascinant chez Illustre Feccia.

C'est le trait, compulsif, généreux, maniaque (de cette mania dionysiaque, cette folie qui possédait les Bacchantes et les Bacchants), qui vient saturer la surface et lui inoculer cette densité expressive. Puisque c'est par ce trait, cette abondance de traits, que surgit le mouvement apparent.

Qu'on comprenne bien : ce n'est pas qu'une simple manière de parler. Le geste vient tirer du fond de la surface les traits qui y émergent, saillissent ou jaillissent.

Cela vient des bas-fonds, de ce marc obscur, qui n'est pas vraiment caché mais qui est assez dense pour qu'on n'y distingue rien. Du pétrole et du goudron. C'est aussi pourquoi ce qui jaillit est encore sombre et comme tâché par ce geste d'expulsion.

Illustre Feccia

Il y a un processus évident de maïeutique de la monstruosité chez Illustre Feccia. C'est ce processus lui-même, processus d'extraction d'une vie hypogée qui est mis en avant. Ce n'est pas le résultat qui est présenté, le fœtus mort dans son bain de formol, cette tératologie de musée, non, c'est tout l'ensemble de l'opération d'extirpation d'un grouillement endogé, avec une brèche sur la fressure, l'abondance des flux, fluides et tissus, en plus des faces et des monstres.

Les faces viennent du fond de la surface – toile, papier ou mur –, elles sont projetées (ou se projettent) vers nous, nos propres faces, avec une soudaineté presque violente. Avec une proximité qui n'est pas seulement un effet de la spatialité picturale, mais qui est aussi une proximité intérieure : comme des aimants, les monstres attirent les monstres de notre dedans (« Il bambino che c'è in te »). Illustre Feccia puise des profondeurs et des arrières, extirpe les forces et les énergies qui y remuent.

Illustre Feccia

Son nom même, Illustre Feccia, en quelque sorte, fait écho à cela. Illustre, c'est la lumière, la mise en lumière. Feccia renvoie à la matière vile, sale, à l'excrément (fex, fecis en latin), et qui vient frapper le visage – les fèces qui frappent les faces – le corps et l'intellect. C'est la matière clandestine.


Ici, évidemment, nous pouvons connecter le mouvement avec sa forme, le motif et le thème, les sujets et les références. C'est expressionniste et c'est punk. Il y a de la révolte et de la critique sociale, celle des religions, de la finance, des divers pouvoirs coercitifs. Cette critique fonctionne comme une dénonciation générale d'un monde où beaucoup crèvent quand d'autres se goinfrent, où la libre-pensée est sinon punie, du moins, limitée, où l'on va empêcher les gens qu'on a volés de voler à leur tour, etc. Cette dénonciation fonctionne comme, nous l'avons dit, une extirpation et une mise à la lumière des forces profondes, et somme toute, irrationnelles. Car tout cela est irrationnel : cette énergie irraisonnée (irraisonnable ?) qui fait que l'on peut prouver par A+B que certaines réalités socio-économiques sont injustes, que tout le monde (vraiment tout le monde) en est conscient, que beaucoup s'en offusquent, et que cela ne change et ne changera jamais rien (quand on commence à vouloir raisonner sur ces forces irraisonnables, quand on essaie de les raisonner, qu'on fait de la politique ; ici, on s'inscrit dans la cité : c'est le politique). Cette énergie irraisonnée, inhumaine (dans le sens qu'elle vient de l'humain mais qu'elle le dépasse, comme l'abeille seule et l'essaim fonctionnent différemment, ou – si l'on veut détourner une référence platonicienne – qu'on compare un membre et l'ensemble du corps), cette énergie se manifeste et se figure en monstres. Et ces figurations monstrueuses d'Illustre Feccia, on sera d'accord au moins sur cela si on ne l'est pas sur ce le reste, sont un régal.

Mais avant que d'être politique, le propos d'Illustre Feccia est plus large : c'est la sensibilité qui est jeu, cette sensibilité d'être-au-monde, ce qu'on appelle – en terme philosophique et (il faut bien l'avouer...) heideggerien – le Dasein.

Illustre Feccia

C'est encore d'une autre manière, d'une manière moins superficielle (et quel ennui ces bavardages pseudo-politiques au fond des squats), que le geste est politique : à travers le « street art ».


Car le street art (dans ses meilleures manifestations), on le sait, est le reconquête de l'espace public. La surface est grande et modulable : elle ne vaut plus dans sa fonction architecturale première (un mur, une porte, une fenêtre, etc), mais elle est détournée, réappropriée par l'humain. Mieux : on y dénonce les hypocrisies et les lâchetés qui ont servi à les bâtir. Et ainsi on peut dire qu'Illustre Feccia fait sortir des murs toute leur monstruosité.

Illustre Feccia

C'est l’œuvre immense (le Grand Œuvre), sans avoir besoin de beaucoup. L'artiste n'est plus limité aux cadres, à la toile, à ce que cela coûte (l’œuvre est, de plus, éphémère et – plus – difficilement récupérable), à la petite surface à laquelle il est contraint par manque de moyens. Il n'a plus à démarcher les galeries et les lieux d'exposition, à se corrompre : il peut faire de la rue sa propre galerie, comme l'a fait Illustre Feccia sous les arches de Deptford, dans le prolongement du Ha'penny Bridge. Il peut se permettre l'expression selon son désir, sans le recours aux institutions, sans être estampillé, récupéré, avalé, et en somme nié.

Illustre Feccia

Mais ce serait réducteur de faire de l'art d'Illustre Feccia un art de la dénonciation, un art – seulement – contestataire (même « beau » ou « bien fait »), et encore plus un art « sombre ». Puisqu'il y a aussi de l'humour, comme dans cette figure sarcastique du mangeur de spaghettis et vu qu'Illustre Feccia (qui vit à Londres depuis plusieurs années) est Italien, je serais tenté de dire un humour pasolinien, ou mieux encore un humour boccacien, sarcastique et satyrique, qui se plaît, comme au Moyen-Âge, dans les jolies vulgarités et les beaux blasphèmes.

Illustre Feccia

Mais je veux finir sur un aspect de son art qui me plaît beaucoup, qui est assez rare, qu'il n'a peut-être pas encore aussi bien exploré que les autres : la volupté.

La première œuvre que j'ai vue de lui était un hommage à Modigliani, qui reprenait la figure de Luna Czeckowska (1919) qui a longtemps été (est peut-être encore) chez Modiglian ma préférée (et là aussi, je sens une affinité sensitive très forte entre nous). Son long cou et ses yeux qui se brouillent de bleu comme dans la pâmoison.

Illustre Feccia

C'est encore du mouvement, non plus souterrain, mais sous-marin. Des courants moins violents que dans les œuvres « politiques », mais tout aussi intenses. Des volutes et des circonvolutions, comme elles existent dans la beauté – qui est le plaisir et l'amour. Ici, l'art aspire à une certaine harmonie, qui cherche à se réinventer, faite de bizarreries sympathiques et de profondeurs intimes qui affleurent, ici encore, ici et là, à la surface.

Je dis surface mais l'hommage à Modigliani était peint dans une cave (dans le squat du Palmerston à Deptford), ce qui lui allait très bien.

Le « Printemps » (qui appartient aussi à cette veine féerique très riche chez Illustre Feccia) est l'individuation de cette érotisme surgi des fonds : un monde de racines, un monde hypogé fait monade, une planète (une île absolue) mais aussi comme une bulle fragile.

Illustre Feccia

L'Ariane, de facture classique, est l'Ariane du Labyrinthe, c'est-à-dire du coin, l'Ariane de l'« innermost » (« le plus intime, le plus secret, le plus profond – le bas-ventre »).

Illustre Feccia

Cette mise à la lumière (qui est une mise à nue) s'oppose complètement à la Société du Spectacle analysée par Debord et les Situationnistes. Le saillant s'oppose au spectaculaire, l'expression de l'expérience intérieure s'oppose au divertissement et la cathartique événementielle. On pourrait dire ici qu'on a affaire à un spectaculaire subreptice, de l'ordre de l'illicite, du clandestin, du souterrain.

C'est en cela que cet art est précieux et digne d'admiration – au-delà de l'amitié qui se suffit à elle-même...