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L'ipsicide

La nuit fut rude encore, et longue ; il regardait l'horizon blanchir, baver sur le noir du ciel, avec un certain dégoût, et anxiété : il bafouillait avec l'horizon. Son cerveau macérait encore des produits, et toutes les voix les rires les bêtises de ses amis se confondaient dans un tohu-bohu faramineux : Jérôme, Xavier, Baptiste, Sylvain. Il était empoisonné : les poudres ingurgitées irriguaient son corps, alors qu'elles lui avaient définitivement fatigué l'esprit : le repos sera difficile à trouver.

La rue était vide et les caniveaux héliotropes valsaient à tout va. Tout semblait factice, mais plus pénétrant qu'à l'ordinaire, plus agréable : l'attention apportée aux choses les métamorphosait sous ses yeux. Les lumières des réverbères et les façades en carton-pâte. L'Humain. Et dans ces apparences mêmes, il sentait le chant du monde, l'univers entier, du pavé aux étoiles, le tempo du cœur. C'est instinctivement, ou par hasard, qu'il retrouva son immeuble, mais il se perdit encore dans le réseau des couloirs, la série des étages étouffants, un sous-marin, les diverticules d'une grotte, chauds et humides, – et il suait. L'angoisse montait en lui jusqu'à ce qu'il retrouve son pallier. Il s'appuya sur la porte pour chercher ses clefs, mais elle céda sous son poids : « Putain, j'ai encore laissé ouvert ! », puis l'éclair de lucidité disparut dans le silence.

Il tâtonna, tituba, cogna chaque meuble, le front aux angles, des bruits sourds, avant que sa vue (il sentait ses yeux gonflés à éclater) ne s'habitua à l'obscurité. Il se dévêtit, s'assit à terre pour se déchausser, regarda le lit, ferma les yeux un instant.

Une angoisse verticale lui serra la gorge.

Il se répéta, pour se rassurer : « c'est cette pute de MD ! »... mais sa voix de nouveau s'éteint, et l'angoisse reflua plus puissante. Il voyait par points, nuances grises et noires dans le noir de la nuit. Il y avait comme un air des Béruriers. Pourtant, il voyait bien un amas immense sur son lit, et son délire lui imposait l'image du cadavre. Cœur battant. Sur la table de chevet, une lampe. Il approcha la main, tremblant, incrédule, amusé presque. Alluma ; et son cœur cessa un instant de battre :

car il y avait vraiment quelqu'un dans son lit, qui dormait ! Un étranger ! un sans-abri qui avait trouvé la porte ouverte ! un assassin trop saoul pour guetter... respiration coupée, il se concentra. il sentait qu'il connaissait cette masse, ce corps, cet être... un ami peut-être... il semblait qu'il le connaissait... qu'il le reconnaissait... car il le connaissait si bien qu'il en eut un sursaut... écarquillés ses yeux dilatés... c'était lui... oui, il le connaissait si bien cet étranger que ce ne pouvait être personne d'autre que... lui-même !

La tête décrochée, le cou en aiguille, il s'approcha à tâtons, en bête apeurée, insecte de sa propre phobie, décalqué, et le bras long, détendu par le coude, et d'un doigt souleva le drap... dégager un visage... Alors, il prit un coup derrière le crâne, dans son crâne, et recula d'un bond : c'était lui ! c'était moi ! c'était son moi !

et ce lui, ce moi, se réveillait ! Moi s'éveillait !

Le Moi du Monde !

Et ce Moi métaphysique, qui s'éveillait comme s'éveille la conscience de Dieu, ce petit moi gémit quelque obscénité d'usage : « putain... » en ouvrant ses paupières obèses : dans son œil l'étonnement : « mais qu'est-ce que tu... je... » Oui, c'était moi ! Rodolphe ! devant lui-même ! Narcisse du sommeil ! Le poison ne fit qu'un tour dans ses veines, l'aveuglant. Il se voyait devant lui-même ! En dehors de lui-même ! Déjà tué, presque mort. Dans l'angoisse primaire de l'usurpation, tandis que son double se frottait les yeux, il saisit sur le guéridon une bouteille vide et fracassa le crâne de l'imposteur !

Rodolphe saigne, sonné, et la bouteille est brisée, mais du goulot qu'il lui reste en main, il lui bêche la gorge. Le verre s'enfonce dans la chair comme dans du beurre. Alors il se retire catastrophé et se regarde agoniser, les yeux ouverts, implorants, dans des clapotis. Le sang tâche les draps, l'autre meurt, il pense : « Rodolphe saigne comme un porc dans mes draps rouges », il pense aux animaux des abattoirs, il se tâte la gorge pour savoir s'il ne s'est pas tranché du même coup la sienne, et s'il n'est pas fou... son cœur s'est remis à battre, il se dit qu'il n'est pas fou. Alors il se regarde, inanimé, tandis que le sang continue mollement de couler. Pas un bruit, juste son éternel cœur. Par la fenêtre la nuit grise, l'aube sale. Et tout qui n'en finit pas d'onduler, jusqu'à ces yeux globuleux qui sont toujours les siens.

Paniqué, il se lève, trébuche, se coupe au verre du sol, tourne en rond, ferme la porte à clefs, se tient la tête, essaye de se concentrer pour chasser l'ivresse, mais tout tourne, tout tourne de plus belle. Il a quitté le cadavre des yeux... peut-être a-t-il disparu ! je suis défoncé, c'est un mirage, un rêve, un délire ! Il revient doucement, et se dit « scène du crime »... tout est là, comme il l'a laissé ! et en voyant son propre visage mort, son diaphragme se contracte, son cœur se soulève. Il lui faut réagir ! Un instant d'absence. il se ressaisit. se déshabille, éponge les traces de ses vêtements, couvre le visage interdit, son visage à lui ! et enroule le corps dans les draps, le saucissonne, enfourne la tête du paquet dans un sachet qui traîne, et retourne s'asseoir sur le canapé en observant son âme et son amas...

Il se réveille.

Ce n'était qu'un cauchemar !

la vengeance des psychotropes ! des rêves terribles, oui, terribles, mais magnifiques, si forts, si puissants, si vrais ! des rêves meilleurs qu'aucun film, qu'aucun livre ! Combien de temps avait-il dormi ?

Un sourire aux lèvres, le soleil brille. il s'étire, se soulève, cherche une cigarette du bout des doigts, le cerveau toujours en cendres, un brasier. Lève la tête. L'amas est là. Cligne des yeux. il ne peut l'ignorer... l'amas est toujours là. quoi ? inéluctable. Si réel qu'il en perdrait, sans transition, la raison. Si réel que ça en tuerait le réel ! ... des fluctuations de lumière, des variations de couleurs : le trip encore... toujours pas clair – tout était possible ! il s'était peut-être juste battu avec sa couette ! Hercule des lits, sans les filles de Thespios... une foule de détails en tête. Des réminiscences de télévision. Putain de merde !...

Faible, la tête détruite, la pensée s'évaporant à tout vent, ne comprenant pas où il était, qui il était, ce qu'il avait fait, il ne parvenait plus à bouger son corps pour vérifier sa folie. Tétanisé. Longtemps il resta là, ainsi, immobile, sans pouvoir vomir. A peine réussit-il à allumer la cigarette. La fumée s'élevant vint irriter ses yeux et c'est en se les frottant, qu'aveugle, il se leva enfin.

Le paquet était bien ficelé, avec une minutie et un acharnement qui redoubla sa frayeur. En même temps, il pensait qu'une telle rigueur ne pouvait être son œuvre. Il pensait à sa défense, devant les tribunaux : j'étais fou ! j'étais défoncé ! je me suis tué moi-même ! ... il eut un rire sec. C'est vrai : il s'était tué lui-même !... quel délire ! quel cauchemar... Il déchira le sachet et vomit à terre.

Il crut qu'il allait crever sur place, et l'idée ne lui déplut pas. Sa tête chauffait, les drogues, encore, s'exhalaient en lui. Son cœur tînt bon. Il attendait que quelque chose arrivât : que ses visions s'arrêtassent, que les flics débarquassent, que le monde s'arrêtât, qu'il mourût. Mais le temps ne servait à rien, ne changeait rien à l'affaire. Il resta là des heures entières, groggy, n'entendant que d'un au-delà les rumeurs graves des rues et des voisins. Il contemplait la souillure rouge-noire du drap. Avant tout, le regarder. Savoir. Il fuma encore, où était-il ? but la fin d'une bière éventée, fixa les éclats épars de verre... Défoncé, il s'était peut-être battu avec une bête, un chien ! ... en retirant les draps collés, son cœur se souleva une seconde fois : pas de doute, c'était lui ! Et ses yeux ouverts roulaient encore dans l'orbite ! Il se moquait de lui-même ! Non, pas de doute : son nez crochu, son menton saillant, cette tête de défoncé ! En un instant, il sut tout – sauf que faire.

Puis le reste du mystère reflua en lui, comme une lente marée : comment cela était-il possible ? D'où sortait ce double ? L'avait-on cloné à son insu ? Était-ce une grande supercherie ? Un complot ? Une nouvelle « solution finale » ? L'Histoire avait suffisamment démontré son absurdité ! Sa capacité d'horreurs... Six millions de juifs exterminés en quelques années, on pouvait prêter foi à la théorie des clones de remplacement... ou que sais-je ? a priori il était impossible de viser juste. Mais pourquoi lui, pourquoi comme ça ? Il n'était qu'un branleur parmi des millions d'autres, insignifiant, impliqué dans rien, juste bon à se défoncer ! Non, c'était fou, et c'était une hypothèse aussi éculée que farfelue ! Pourquoi le corps était là, tangible, lourd, inéluctable ! Il le toucha de nouveau pour s'assurer de sa consistance, de sa réalité. Quand ai-je pu me diviser ? Phénomène appelé la scissiparité. Le visage souillé de lui avait une texture étrange : il avait déjà ressenti cette sensation quand il avait touché son bras endormi : sensation de chair morte mais molle, perdue. La panique revenait. Il se mit à suer, ses oreilles à bourdonner, sa vue blêmissait... il se retrouva à terre, pris de malaise... un instant, il avait tout oublié. Son cerveau, encore, macérait d'acides. Alors il se mit à pleurer. Rouvrit les yeux aux cris d'enfants au bas de sa fenêtre. On frappait à la porte. Nouveau sursaut : il fallait fermer la porte, ne laisser entrer personne ! Alors qu'il avait désiré la présence d'autrui, lui perdu avec un cadavre, maintenant cette idée lui paraissait la pire de toutes. On l'enfermerait ! dans une cellule de 9m² durant des mois entiers, des années durant ! ... Avec sang froid, après les sanglots, à pattes de velours, il progressa vers la porte : il l'avait fermée à clefs dans une première panique. On frappa encore, il se tenait coi. Puis on arrêta. Un téléphone se mit à vibrer prêt du lit, il se jeta d'un élan sur l'appareil tandis que retentissait la première sonnerie. On recommença à frapper. « Réveille-toi Rodolphe ! Feignasse ! Il est 17h ! », c'était une voix mâle, qui semblait ralentie, lointaine, ridicule à force d'être grave, irreconnaissable. On frappa à grands coups pesants. Puis plus rien.

Il attendit sans bouger.

Le danger écarté, il réfléchit cahin-caha. Soit. Il y a un cadavre. Si je me dénonce, j'irai en prison. Pourquoi faire ? Être puni ? ça ne changera pas grand-chose au schmilblick... 15 ans de réclusion rajouteraient à l'absurdité de la situation ! Et puis, c'est moi que j'ai tué, putain ! Je peux pas être condamné pour ça ! C'est pas un suicide, c'est de la légitime défense ! ... est-ce que je serais puni par la loi contre le suicide ? C'est du délire ! Putain, je suis complètement fou, y'a pas de doute !... pour l'instant mieux vaut tout cacher, tout dissimuler, et mener une petite enquête avant d'alerter qui que ce soit... Ces bonnes résolutions prises, il reprit son courage à deux mains, en titubant, la vue troublée, bourra l'amas dans le placard qui ne fermait plus, alluma de l'encens, s'allongea sur le canapé, ferma les yeux.

On frappa de nouveau. Il s'était assoupi. Dehors, il faisait noir. Il alluma la lumière de chevet qui passa du fuchsia au rouge. Il se sentait toujours défoncé, et tout voguait encore. Les coups redoublèrent. Ayant repoussé le paquet dans le placard, fatigué d'être fou, il se décida d'ouvrir. C'était Jérôme.

- Ah, mais tu est ici ? Tu as dormi ici ?

- Eh oui !

- Je suis passé tout à l'heure, mais il n'y avait personne.

- J'étais tellement mort que je n'ai pas répondu !

- C'est ce que je me suis dit... Tu t'en es mise encore une bonne, mon vieux !

Jérôme regarda autour de lui :

- C'est propre ici dis donc ! Ça ne ressemble pas à Rodolphe !

Il regarda Jérôme d'un air étrange. D'un coup, il eut un soupçon : peut-être était-il en train de le tester... Il ne comprenait pas encore tout ce que cela voulait dire, mais il résolut de jouer le jeu. Jérôme reprit :

- Putain, mais tu es encore raide ! Regarde-moi ces pupilles ! On dirait un fou !

- Non, non, je vais bien ! Un peu fatigué, c'est tout... et puis, il se passe des choses étranges...

- Tu vas bien ? Tu as l'air complètement paumé !... Et il est où Rodolphe ?

Les deux amis se dévisagèrent. Jérôme s'approcha de lui, l'air inquiet. Alors Christophe se mit à vomir violemment.

- Oh, putain, mais qu'est-ce qui m'arrive ?!

Il fut pris de convulsions...

- Eh ! Qu'est-ce que tu as, Christophe ! Mais qu'est-ce qui t'arrive ? Mais t'es resté perché ? Putain ! Attends, je vais appeler le SAMU... calme-toi mon pote... Ça va aller...