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Petite histoire de M. et T.

Lyon, avril

Sa peau tavelée par le printemps et l'odeur douce qui monte du sol. Il aurait voulu qu'elle ne soit magnifique que pour lui. Ces tons rompus et pastels sur la surface diaphane – son lin – sa peau tendue par l'ossature, tout elle animée de ligatures et de veines. Elle est veinée de richesse, riche de ses veines. de cette veine extraordinaire sous son œil droit – à ma gauche, à ma tendresse – à mon désir violent de tendresse (de tendresse violente). sa tendresse rose et violette. blanche. Rêver d'elle à ne pouvoir la voir au matin, parmi la foule des autres. Son architecture qui vibre dans l'ivresse. Fraîche. fraîche et sucrée.

Il la voyait écouter, attentive, de son œil resserré et vide, la réunion de travail. Avait-elle été aussi vibrionnante ? aussi désirable (il la désirait sans oser se l'avouer) ? son badinage à la fois aussi subtil et cavalier ? si présente, là. en-ce-lieu-même. tout prêt de lui et comme sur le même plan. Les pavés de Saint-Georges et la cigarette qu'elle expirait en levant le menton. d'un geste sec sous les lampadaires – et derrière elle, les berges de Saône, les roseaux, l'eau calme.
Son sourire solaire (« La nuit aussi peut être un soleil » Nietzsche), son sourire solaire et sa tête qui dodeline.
son corps encore distant
entre ses doigts effilés, la cigarette. la cigarette aussi svelte qu'elle
elle-même
M. née en 1977 (le 10 mai) et à ce moment précis parfaite – avec lui en accord
T. était né en 1984 (le 21 juin) et tout lui se refusait de l'aimer, pour l'adorer passionnément – puisqu'il était fou
d'elle
sa légèreté pleine de désirs
… aux sons de ses voix d'oiselet, d'osselets, tout l'arc-en-ciel de ses inflexions, son corps d'échos
à son verre, à son iris noire d'encre. ce dessin étrange du visage. qu'elle porte à ses lèvres, contre ses dents, dans sa main, la bière dans sa gorge de cygne
qu'elle resserre, hélas !, à la pensée de son plaisir qu'on lui refuse de prendre
puisqu'il y a des autres, un autre, et que son téléphone (qu'elle ne quitte pas et auquel elle s'accroche) sonne sans cesse...

ils sont ivres, et du même côté de la table (elle sent son corps à côté d'elle)
elle sent son corps à côté d'elle, son corps étranger et qui tend insensiblement vers elle
qui tend irrésistiblement vers elle
qu'elle sent tendu pour soi, qu'elle ne conçoit qu'à demi-conscience
depuis des mois qu'ils se connaissent, ils ne se sont jamais touchés, fût-ce pour la bise, jamais effleurés, et qu'à peine le soupçon de l'haleine – et la myriade des petits phéromones non décodés.
ils boivent et ils sont du même côté de la table à pouvoir se dire des choses que pour eux (ce qui passe dans leurs voix est incompréhensible pour les autres), ils s'effleurent enfin et ils n'osent le penser
ils s'effleurent
et les autres, tous les autres sont jaloux

j'aime penser à toi dans mon ivresse. et j'aime ton ivresse

j'aime ton ivresse à en perdre la raison

il aime quand elle est ivre, et quand il est ivre avec elle – elle le fascine, elle l'attire, il la délire :
- Tu viendras chez moi, d'accord ?
- Pourquoi ? Non, je n'ai pas confiance !
- Oh, tu peux me faire confiance, je suis bien-élevé tu sais !
- Je n'ai pas confiance quand même ! (Elle n'a pas confiance en elle)
- Nous parlerons, nous aurons du temps, je te prendrai en photo...
- Ah non ! je refuse que tu me prennes en photo, pas question !
- Je ferai les choses bien : tout sera impeccable, et il y aura du champagne et des chocolats...
- Toi, tu sais parler aux femmes ! (moqueuse)
- Tu viendras alors ?
Elle hésite, puis elle dit :
- Il ne faut pas que ça soit prévu, il faut que ça se fasse à l'improviste...
Il s'étonne ; il réfléchit.

elle lui dit : tu me rends farouche ; quand je suis avec toi, je deviens farouche

elle ne demande pas : tu veux quoi en fait ?
il répondrait : je veux embrasser tout ton corps pendant des heures, tout le long des nuits

j'apaiserai ton inquiétude

on s'amusera plus que tout

avant de la rejoindre (le travail leur avait ménagé un moment d'intimité), il farfouilla à la librairie à la recherche d'un livre pour elle : il aurait voulu lui offrir D.H Lawrence (Women in love), mais ne le trouva pas. Belle du Seigneur : tu l'as déjà lu ? - C'est mon livre préféré ! Alors il ne dit rien et l'offre à une autre fille.

Viens chez moi, il n'y a rien à perdre...

M. : Tu sais, il est très jaloux ! Ce soir, il ne voulait pas que je sorte... il m'en veut !
T. : Vraiment ?! il t'en veux de sortir ?
M. : Oui, il me fait la tête ! et je m'en veux un peu... (silence) je vais rentrer...
T. : oui, reste ! oui, viens !
je parcourrai tout ton corps du bout de la langue
on se taira, on sera ivres, j'embrasserai chaque parcelle de ta peau
je prendrai soin de toi
je prendrai soin de ta chair
je jouerai avec tes nerfs, avec tes os
je te ferai fête, je te ferai joie, je te ferai l'...

tu es merveilleuse, ne fais pas de bébé avec l'autre. attends ! je veux être le père de tes enfants. je veux aimer ton ventre. lire les graphes de ton corps, le dédale de tes os.

son ventre qu'il attend

ce jour-là, cette nuit-là, tu seras aimée plus passionnément que jamais par personne d'autre

je creuserai en toi pour que tu jaillisses

la gangue qui soutient ta poitrine
et le jeu compliqué des membres joints au sextant
que je ne peux pas penser, que je ne peux pas dire – que je n'ai pu que rêver, sans même pouvoir te voir au matin

cette triade de soirées où ils sont connectés (le lundi 19, le mardi 20, le mercredi 21 avril 2010)

dis, je te plais ? - peut-être
peut-être ? - un peu
dis, tu es jalouse ? - non !
(et toi, tu es jaloux ? peut-être un peu : je puis l'être jusqu'à ce qu'on fasse l'amour, jusqu'à ce que je te fasse jouir – jouir en toi – alors, quand tu auras joui, quand tu auras fondu, je ne serai plus jaloux)

*

Première variation de fin :

tu as dit. tu dis. tu es froide. A cause du jeu pipé, tu es devenue froide. J'ai feinté (on peut considérer qu'il a feinté) : on peut tout perdre et on peut tout perdre sans cesse. Il réfléchit, se contredit : on ne peut perdre que la conscience, la distance mentale qui fait qu'on est soi, qu'on se pense, qu'on se guide, mais alors, quand on perd la conscience, on ne peut plus le savoir : on n'a rien perdu.

ta superficialité inquiète
ta superficialité qui se réfléchit, qui s'interroge, et qui ne se célèbre qu'envers le reste,
quand elle pourrait être solaire

ta légèreté désirée

il ne savait pourquoi, mais il avait voulu parler, parler sans cesse, parler trop. tout lui dire. se saboter. démanteler son mécanisme par la parole, là où il aurait dû profiter de sa parfaite maigreur, s'en charger, s'en égayer, débusquer de son corps les odeurs de son corps

elle boit elle boit et l'ivresse l'effraye. elle veut sortir : il l'a perdue

elle lui en veut de n'avoir pas réussi

Ce n'était pas la première fois que la rencontre n'avait pas lieu, que les mots avaient gâté les désirs,
mais, à chaque fois, le fiasco stagnait en nausée dans son œsophage – un goût de pourriture, et déjà de mort
M.-la-mort

*

Seconde variation de fin :

Au champagne et aux macarons, il avait joint les livres et l'encens,
la musique.
Il parla – et au début, il y eut de longs échanges pleins de banalités :
elle était mal à l'aise et elle avait peur.
peur qu'il ne parvienne à la toucher, à la rejoindre, pire encore ! oh, ç'avait été une mauvaise idée de venir, d'accepter : il avait réussi, elle était là. Elle était en colère, et en même temps, elle en couvait une pulsion qui la pressait. Elle le voulait. Elle devrait partir. Le glas du téléphone en suspension.
tu n'as pas le droit de regarder ton téléphone tant que tu es ici
ah ça, non !
il ne fallait pas qu'elle soit ailleurs, que l'autre l'enferme ailleurs
Elle réfléchissait, elle se demandait : ai-je été prise à mon propre jeu de séduction ? ou l'ai-je voulu ? qu'il la guide, qu'il la drague chez lui. Elle le désirait peut-être mais il ne fallait pas que son désir se concrétise : ce serait terrible !
pourquoi ?
le corps exultant
Elle ne savait plus, il lui disait des choses insensées ; et le champagne n'était pas mauvais
elle aimait qu'il pense vraiment au champagne
et elle aimait son regard qui la dévorait.
Elle, son œil pétillant. Elle était plus belle que jamais – d'être là – toute à lui (même si la peur les contraignait)

de son index droit, elle pointe en la touchant la veine qu'il adore

ton corps est une aube, ton corps est une aube brouillée. au diapason quand à l'aube il frémit dévoilé par les draps

son sourire clair à l'aube, et ses yeux noirs.
Elle ne le sera pas. Elle ne le sera plus. Sa présence miraculeuse, et son parfum. Lui dire je t'aime pour résoudre le paradoxe : ne pas vouloir en tomber amoureux, mais l'aimer le plus possible à cet instant.

fraîche d'être crue

sa bouche s'ouvre sur elle-même, blanche et illuminée. et ses yeux se plissent : l'éventail à ses commissures – et le soupirail aveugle de son iris d'encre
plus crue d'être fatiguée,
elle allume une cigarette et s'en va



*