Poèmes



Nords

Van Gogh - Le semeur au soleil couchant - 1888 - Otterlo

c'est la plaine et le soleil bas. Enfin l'ombre s'all-
onge en onces sur les champs vides – m'all-
onger à mon tour – m'allonger de tout mon
corps mon long sur ces monts et ces
vaux ces vallons défrichés de frais fumier fer-
miers – de ce rien tout vient : la vie paisible et la vi-
tesse, l'appétit et le silence des cortèges fu-
néraires. l'herbe grasse pousse sur les cen-
dres de nos ancêtres. à perte de vue les fûts
de la forêt abattue laissent place aux ombres du
soleil.


*

Jordaens - Les jeunes piaillent comme chantent les vieux - Musée de Valenciennes

le tabac des échoppes les éperlans
les flétans les drôles de loteries
où pendent la graisse des souhaits
– le ciel lourd pèse comme la bière –
et la carcasse des bœufs, la soupe
dans le coquemar pour une pièce
dans la pipe un rêve de cocagne
le roi boit comme un bébé obèse
dans l'opulence des femmes bien
en chair (vomir aux corsets où dé-
gorgent les gros mamelons la mar-
melade d'orange et de citron) la
vieille matrone mafflue toute bouffie
racle les escarbilles au comptoir et gruge
triche pleurniche aux carreaux des croisées
la nuit couvre les farces interlopes, les
chattes en guenilles pendues aux vieilles
lanternes, dans un son de carrousel crache
braille, éternue, s'écroule !


*

Brueghel l'Ancien, Pieter - Le jour foncé

se briser aux chevaux de frise à
coups de bélier démolir le blo-
ckhaus – les grans sons des ribau-
dequins, l'invincible Armada –
dégringoler les boulevards à nu
le vacarme en tête pour une mau-
vaise loterie – rompre la digue – les
dés cassés et brisée la chante-
relle, la servante étriquée dans
son corset lave à grandes eaux la
ruelle le carrelage dragué les
bouts de viscères – les vestiges du champ
de bataille – des flaques noires de boue
et de sang, la vase des sentiments, l'é-
chec...


*

Brueghel l'Ancien, Pieter - Le jour foncé

reluquer dans l'écrou le mannequin
blond comme un maelström ou un
pamplemousse, drogué comme un
foc et maquiller ce cauchemar en
grugeant par la ripaille et le tabac
des blagues tout le vacarme en vrac
en loque en bloc en breloque menu
fretin qui grouille par les polders
les cancrelats affalés et bègues
hurlent de trouille en descendant
des yoles, les godets, la bière, l'air
frisquet courent les canaux de ja-
dis – double six – les emblèmes de
nos gestes pour une morale morte
le cul en buse et la tête en hareng
saur !


*

Ecole flamande - Prise de jérusalem - XVe

Autre désert, sans ciel parmi le soleil
les parpaings suintent l'huile et la graisse
l'inexpugnable du gravât et des glaires
gorge saignée au nadir contre l'ap-
pareil la machine d'archer en cascade de dé-
lire des cuirasses épiques – de Namur à Smyrne –
les millénaires des chênes à la jaude de
la paume la peau de Baudoin – sa gloire – la
forêt du Hainaut – sans immerger dans
le Jourdain la lèpre des enfants – Henri
ailleurs, l'amour de Byzance et l'amour de
Jérusalem, l'amour des morts et des hu-
mains. l'eau est plus trouble mais la foi
reste la même, dans l'hémicycle des nou-
velles violences.