Notes

Notes pour une méthode méditative

La méditation comme symptôme d'une vision irrationnelle du monde

La méditation a le vent en poupe : les centres de yoga poussent comme des champignons partout en Occident. En Inde, le filon est exploité jusqu'à la lie, avec parcours initiatiques, apprentissages auprès de grands maîtres et attrape-nigauds en tout genre. La pratique ancestrale requiert une ascèse qui n'est pas à la portée du premier palot venu : le corps doit se soumettre lentement, longuement à des exercices qui le plient, le tordent, le disloquent. D'autres préfèrent la lenteur, fatigante cependant, du tai-chi, ou la beauté des pierres du Reiki. De Chine, à coup sûr, certains parviendront à développer les modes du Qi Gong, du Dao Yin, du Zhi Neng Qi Gong, ou encore du Daoyin Yangsheng Gong, qui sait ? D'orient, le soufisme a quelque chose de fascinant, et déjà les plus avant-gardistes, les aventuriers en quête d'authenticité courent la Turquie pour assister aux grands rassemblements mystiques.

On peut penser, et c'est recevable dans une certaine mesure, que l'intérêt pour les pratiques orientales s'épanouit depuis les années 60 et 70, alors que les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale sont vivaces chez les enfants de ceux qui les ont vécues et que le schéma agressif occidental de politique extérieure continue sur la même ligne (Indochine, Vietnam, Algérie...). L'ensemble des représentations et des discours sont perçus avec scepticisme. Les alternatives orientales, indiennes notamment (puisque même la Chine de Mao prône un schéma occidental), offrent des attraits et des garantis : pratiques ancestrales toujours d'actualité, c'est-à-dire reconnues même par les tenants de la pensée occidentale (les spécialistes universitaires), et une large diffusion par l'indépendance acquise récemment et soutenue par des figures charismatiques (Gandhi). Le danger pour la société occidentale traditionnelle était réel, et évident : son fondement rationnel était attaqué. C'est-à-dire les critères de jugement, les catégories de pensée, ce qu'on appelle superficiellement « les valeurs », l'ensemble des mœurs, des traditions et des modes (opératoires) qui soutiennent et meuvent les institutions étatiques des nations, et les individus eux-mêmes. Contre tout cela, les pensées non rationnelles sont revendiquées et, pouvons-nous dire dans une certaine mesure, réhabilitées.

Mais cette présence de l'illogique (c'est-à-dire du logos catégorique aristotélicien), de l'irrationnel, des pratiques qui permettent une connaissance du monde sans passer par les sciences (ou, pourrait-on dire, « le scientifisme »), a toujours accompagné la démarche occidentale platonicienne, aristotélicienne, cartésienne, celle des Lumières, puis positiviste : les pré-socratiques , Apollonius de Tyane, Porphyre, tous les grands mystiques médiévaux, Maître Eckhart, Swedenborg, Schopenhauer, Bergson, etc.

En d'autres termes : toute pratique implique une vision active du monde. Toute action actualise une pensée effective, c'est-à-dire une pensée qui produit dans d'autres zones des effets sensibles. Beaucoup n'en ont pas conscience et vont à leur séance de yoga comme ils vont au cinéma.

Notes sur le mot « méditation »

Balayé l'effet de mode antipathique, la mot de « méditation » résonne avec profondeur et sur un mode grave. Une forme plus figurée, dérivée du OM primordial.

Il y a dans « mediter » l'idee du soin (médecine, remède) et celle d'une pensée « qui règle, qui ordonne ». Mais il y a également quelque chose d'irrationnel : en grec « je médite » est un déponent μέδωμαι (forme passive pour un sens actif), qui donne au participe présent : μέδουσα. La méduse, cet animal marin, a la texture gélatineuse, urticante, que Linné a nommé ainsi en référence a une des trois Gorgones (la seule mortelle), ses tentacules évoquant une chevelure. Les représentations baroques du XVIIe siècle sont les plus vivaces : le Bernin, le Caravage (qui la peint sur un bouclier, arme défensive de Persée devenant ainsi arme offensive). Son regard fixe lui a donné son nom : « celle qui médite » (de la même manière on peut dire que le mystique méduse), et c'est celle qui frappe de stupeur, qui pétrifie. Un regard de femme pétrifie l'homme, sexuellement, physiquement, mais ici non par sa beauté, mais par sa laideur (déjà un renversement). C'est Médée penchée sur ses enfants : sa réflexion irrationnelle est un bouleversement du monde, ouvre à l'inhumanité, puis à la monstruosité. À l'inhumanité puisqu'elle échappe à sa condition humaine en détruisant en elle et autour d'elle tous les liens qui la rattachent à la société des hommes. À la monstruosité puisqu'elle se montre, puisqu'on la montre, puisqu'elle finit par s'envoler sur un char solaire.

La méditation est un des outils de l'expérience intérieure pour Georges Bataille. Mais l'expérience bataillienne requiert une concentration (un soin) sur l'horreur la plus irreprésentable, la plus indicible de l'humanité. Cette « horreur » ne peut que se présenter qu'à l'individu, et par une pratique ultime. Traverser la maya, connaître le néant, le dégoût irréversible, l'inutilité fondamentale de toute chose, de toute énergie possible. Et cela, non pas afin de se complaire dans un pseudo-nihilisme (puisque ce dégoût et ce néant sont insoutenables à l'homme – sinon dans la mort et son propre anéantissement), mais bien au contraire afin de pouvoir libérer sans rétention toute l'énergie possible, celle qui nous traverse, celle qui nous fait. Car, de fait, nous n'avons pas d'énergie en nous, nous ne sommes pas un réservoir, un conteneur, mais un vecteur, un catalyseur. L'expérience bataillienne nous donne l'assurance d'une dépense infinie (non pas éternelle) de l'énergie du monde, et cela sans but (sans finalité).