L’amitié

à Aïssa Benouahlima

Aïssa, pour qui d’autre écrire ce petit traité sur l’amitié ? Et à qui d’autre le dédier ? Qui a plus d’ami-es et surtout d’ami-es sincères et fidèles ? Qui accorde à ses ami-es plus d’attention, de soin, et finalement d’importance ? Et qui enfin serait plus intéressé pour discuter de tout cela ?

Car tu préfères de loin la discussion vivante aux livres morts, et tu as bien raison. En attendant celle de tout à l’heure, de ce soir, autour d’une bonne bouteille de vin, j’écris en pensant à toi ce petit traité. Je le fais à la manière romaine, à la manière de Cicéron, c’est-à-dire dans une perspective de philosophie pratique.

Et qu’y dis-je que tu ne saches déjà ? C’est avec toi autant que pour toi, finalement, que je l’écris. C’est, selon l’expression, le fruit de nos conversations. Le voilà en substance : rien n’est plus important que l’amitié, qui est la bienveillance, rien n’apporte autant de plaisir au quotidien, de soulagement dans la peine et somme toute, à la longue, de solide bonheur.

Mais je te vois déjà un peu perplexe. Tu me diras : « l’amour apporte plus de plaisirs ». Oui, sans aucun doute, je ne dirai pas l’inverse : mais outre que l’amitié et l’amour ont plus de choses en commun que de choses qui les différencient, l’amour apporte presque toujours autant de peine que de plaisir, et une peine bien plus lourde. L’amitié, elle (quand elle mérite d’être nommée ainsi), surpasse toutes les peines. Une amitié qui fait souffrir n’est pas digne de ce nom, ce n’est pas ou ce n’est plus une amitié.

Mais n’anticipons pas.

Pas question, donc, de philosopher abstraitement : l’amitié est concrète, c’est du concret que nous partirons, c’est dans le concret que nous resterons. Qu’est-ce qui réunit des ami-es ? Comment l’amitié naît et existe ? En quoi elle est un lien supérieur aux autres ? C’est cela, et d’autres choses encore, en passant, que je propose d’envisager.

*

Ce qui réunit les ami-es

Ce qui réunit les ami-es, c’est la bienveillance. C’est la bienveillance qui fait d’une personne une « bonne personne », une personne « bien ». Et qu’est-ce que le « bien » ? Laissons de côté les concepts incompréhensibles et appuyons-nous sur le bon vieux gros sens pratique et concret.

Tu seras d’accord pour déclarer que Faouzi, Elsa, Joachim, Marion, Julien, Amandine, Marek, Perrine, Martin, Élodie, Fletch, Besiana, Selim, et tant d’autres personnes que nous aimons et qui se reconnaîtront sont des « gens bien ». Ils vivent de telle manière à chercher à améliorer le quotidien des autres, qu’ils les connaissent ou non. Et pour cela ils sont prêts à faire des efforts, c’est-à-dire à diminuer leur propre confort. Ils sont généreux. Et en plus de cela, ils sont aussi courageux, dans le sens où ils cherchent toujours à corriger leurs défauts. Ils se remettent en cause, et pour mieux être avec les autres, ils cherchent à se changer eux-mêmes.

Tu seras d’accord avec moi, je crois, pour déclarer que c’est là une manière de définir « une personne bienveillante ».

L’amitié n’existera de manière privilégiée qu’entre des personnes bienveillantes.

L’amitié peut certes exister entre bandits, entre voleurs, mais elle ne peut pas exister entre gens crapuleux : la cupidité est un obstacle à l’amitié. Tout autant que l’égoïsme, ou une forme exacerbée d’égocentrisme. Car c’est par l’écoute de l’autre, par l’attention portée à l’autre, et quand cette attention et cette écoute sont réciproques, que l’amitié peut s’épanouir.

Combien de personnes rencontrons-nous qu’on sait tous les deux, Aïssa, avant même d’en discuter ensemble, ne pas pouvoir prendre en amitié ? Ces menteurs, ces hâbleurs, ces ivrognes narcissiques, dans les bars, dans les fêtes, dans l’ivresse… Ils déblatèrent et n’écoutent pas. Ils ne veulent qu’imposer leur propre personnalité, se justifier à eux-mêmes en prenant le plus d’espace possible, n’utilisent l’autre que pour mieux s’étaler eux-mêmes. Ils sont ennuyeux.

L’amitié rend donc, de fait, les gens meilleurs. Oui, les gens qui cultivent consciencieusement l’amitié savent qu’ils ont aussi besoin d’être plus bienveillants, plus attentifs, plus attentionnés, et moins égoïstes. Car on peut faire plus pour nos ami-es que pour nous-même.

Mais l’amitié n’est pas une valeur ni une pratique qui apparaît à tout le monde comme un avantage. Certains lui préféreront la richesse, d’autres la santé, d’autres encore le pouvoir ou la gloire. Mais tout cela est incertain, dépendant moins de nous que du hasard. Seul cultiver l’amitié est le fait de notre volonté.

Et puis tout cela n’apporte que des biens limités : la richesse procure des objets ou des divertissements ; le pouvoir, de l’orgueil et de la vanité ; la gloire, quelques louanges (et, du reste, beaucoup d’ennemis) ; la santé, l’absence de douleur et une disposition physique qui, inéluctablement, finira par s’épuiser et par nous abandonner : nous serons malades et nous mourrons. L’amitié, elle, au contraire, est infinie. Elle est là partout en nous. Il n’est pas d’endroit où elle n’ait sa place, de circonstance où elle soit de trop, où elle puisse gêner. Et même, à tout prendre, ces amitiés superficielles qu’on néglige par manque de temps ou d’envie, mais qu’on ressent, ont même elles aussi des charmes et des avantages.

Les philosophes qui croiraient que le souverain bien s’identifie à la sagesse se tromperaient encore : la sagesse est un mythe, l’amitié une réalité concrète. L’ami-e par ailleurs serait plus près de la sagesse que le philosophe le plus sage, que le mystique le plus zélé. L’amitié est terrestre. Elle est même, pour le dire selon la vérité poétique, tellurique.

L’amitié nous accompagne dans le bonheur et le malheur. L’amitié rajoute au bonheur, et allège le malheur. L’amitié est une source de plaisirs innombrables. De menus plaisirs (boire un café, un verre, échanger une anecdote, simplement se croiser par hasard dans la rue), et des plaisirs plus grands (enrichir notre expérience du monde, partager un bonheur, soulager un malheur). Bref, l’amitié rend non seulement la vie plus vivable, mais elle la rend aussi plus intense.

Qu’y a-t-il de plus agréable que de pouvoir oser se confier à quelqu’un aussi bien qu’à soi-même ? Et parfois même mieux qu’à soi-même : dans la confusion de ses sentiments, quoiqu’on partageât avec l’ami-e leur intensité, on connaît alors cet-te ami-e mieux que ellui-même. On pense avec ellui, on ressent avec ellui, on s’ouvre à ellui, c’est-à-dire à l’autre, c’est-à-dire au monde. Qu’y a-t-il de plus agréable que de partager, de vivre aussi pour soi le bonheur d’un-e ami-e ?

Mais ce n’est pas tout : qu’y a-t-il de plus réconfortant, dans le pire malheur, que de voir un-e ami-e partager avec vous ce malheur ? En le partageant, iel le soulagerait presque. En tout cas, iel vous aide à supporter ce qui peut être insupportable. On sait que sa douceur nous apaisera, nous réconfortera, ramènera le plaisir qui nous échappe ou qui nous a été ôté. L’amitié illumine l’avenir, quand le malheur frappe : l’amitié aide à vivre.

L’amitié est politique puisqu’elle aide à vivre, et à mieux vivre ensemble. Que les humains soient liés, cela est sinon « naturel », du moins biologique. Mais c’est aussi une nécessité vitale : Robinson n’est qu’un mythe, et dans le mythe il est encore accompagné de Vendredi.

L’amitié est mêmenécessaire à la solitude. Cela peut paraître paradoxal mais c’est parce que nous connaissons l’amitié que nous pouvons profiter de la solitude. Sans la première, la deuxième serait trop lourde.

La société des humains gagnerait donc à favoriser et encourager l’amitié. Si la société n’était pas aliénée par le spectaculaire-marchand, elle érigerait comme valeur fondamentale l’amitié et n’aurait plus besoin de cette notion ambiguë et douteuse qu’est la « fraternité ». « Fraternité » me semble parfois le nom édulcoré du « patriarcat ». Mais l’amitié n’est encensée qu’à la marge, auprès des enfants (ce qui la teinte de puérilité) ou dans les fictions télévisuelles et cinématographiques. Et ce n’est pas un hasard. D’abord parce que l’amitié est plus puissante que la loi étatique, et qu’elle permettrait, si elle était pratiquée plus largement, de remettre bien souvent en cause l’absurdité de l’État et des pouvoirs en place. Ensuite, parce l’amitié n’est pas une valeur de la société capitaliste. Sa bienveillance va à l’encontre de la concurrence. Elle déjoue les pièges du marché. Ces lois du marché, qui sont les lois de l’État moderne (qui postule le bonheur des individus à partir de la richesse économique), sont contraires à la pratique de l’amitié.

Mais revenons à l’amitié elle-même. Une grande question se pose souvent qui paraît faussement compliquée : quelle différence entre l’amitié et l’amour ?

La différence entre amitié et amour peut sembler confus ou poreux. Et il est certain qu’une proximité existe entre l’amitié et l’amour. Mais autant nous parlons, tu l’auras compris, d’une amitié infinie, autant il faudrait parler d’un amour total. Quand l’amour est violence, passion, qu’elle est l’énergie, comme disent Lucrèce et Dante, che move il sole e l’altre stelle (« qui meut le soleil et les autres étoiles »), l’amitié est plutôt ce qui stabilise, ce qui repose, ce qui apaise.

Alors tu seras peut-être d’accord pour dire avec moi que l’amitié est l’amour apaisé.

La grande différence entre amitié et amour, c’est que l’amitié est sociale, s’ouvre à l’autre, à tous les autres, tandis que l’amour est asocial. L’amour sépare, discrimine. C’est le lien privilégié et nécessairement exclusif entre deux individus (sinon on parle de « polyamour »). Longtemps considéré comme une maladie (et encore aujourd’hui à travers des chansons populaires – vox populi vox dei), l’amour est suprême, mais il est tragique. Tragique dans le sens où il est, quand il est véritable, impossible : c’est la consumation réciproque de deux êtres.

Beaucoup de personnes confondent les deux. Les amis jaloux confondent amitié et amour. Mais cette confusion est compréhensible, à la fois parce que notre société n’encourage pas, comme nous l’avons dit, l’amitié (et on est parfois désarmé ou inculte par rapport à elle), mais aussi parce que les sentiments les plus intenses peuvent troubler l’entendement.

Ce n’est pas un hasard si l’amour et l’amitié ont – ou semblent avoir la même racine étymologique. Est-ce l’amitié qui donne son nom à l’amour, ou l’amour qui donne son nom à l’amitié ? À la Renaissance (mais Verlaine aime encore utiliser cette jolie formule qui s’est malheureusement perdue), l’amante, l’amant appelle son amour : « m’ami », « m’amie ». Mon ami, ma moitié. C’est la formule hypocoristique de l’amour confiant.

Pour exemple de cette limite étroite, parfois, entre amour et amitié, parmi les célébrités (qui ont cela d’intéressant non pas d’être célèbres mais de nous être accessibles par tout un matériau archivé), une des plus belles amitiés me semble être celle qui lia Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre. Outre la légende (qui a donné lieu à de mauvais films), outre l’entretien de l’été 1974, à Rome (Roma/amoR toujours…), ce sont les mémoires de Simone de Beauvoir qui nous renseignent, plus en filigrane qu’en pleines lignes, sur cette relation si chère. Je la crois, selon ce qu’on dit ici, tenir plus de l’amitié que de l’amour. L’une comme l’autre ont connu l’amour. Les fameuses amours américaines : pour Simone de Beauvoir Nelson Algren, Dolorés Vanetti pour Jean-Paul Sartre. La distinction d’adolescents, tout deux premiers de classe mais un peu attardés, il faut bien le reconnaître (ils se rattraperont après 45), entre « amour nécessaire » et « amours contingentes », est bien romantique : il y a là une relecture de Baudelaire par deux bourgeois parisiens de l’entre-deux guerre. Cet « amour nécessaire », qui demandera à être cultivé (plusieurs récits de Beauvoir évoquent autant les épreuves traversées que les bonheurs et les malheurs partagés), est une des plus belles amitiés qui se puisse imaginer, qui a sans doute existé. On confine à l’amour, mais l’amour demeure nécessairement physique. Je ne dis pas « sexuel », mais bien physique : un rapport au corps de l’autre. (Et c’est par là que je peux me tromper sur la nature du lien qui unit Beauvoir et Sartre, parce que la présence du corps de Sartre, dans La Cérémonie des adieux (1981), qu’on a beaucoup reprochée à Beauvoir, traduit peut-être non pas une impudeur – Beauvoir n’est-elle pas pudique ? – ou une quelconque indécence romanesque à la Zola, mais bien un rapport de Beauvoir au corps – malade, incontinent, bientôt putrescent – de Sartre : alors, peut-être, Beauvoir et Sartre réalisent l’amitié et réalisent l’amour, l’amour et l’amitié n’étant plus, entre eux, qu’un seul et même sentiment.)

À ce titre, j’ai toujours pensé que la question de la possibilité de l’amitié entre les femmes et les hommes, et plus largement entre des individus potentiellement attirés sexuellement, était également un faux problème. Entre femmes et hommes, la différence relève essentiellement de la société patriarcale : il faut la déconstruire (et cahin-caha c’est ce qui passe aujourd’hui). Ou tout simplement rester ouvert et bienveillant. Entre les gens qui pourraient s’attirer sexuellement, c’est toujours la même chose : une question de bienveillance envers l’autre. Écouter, et ne pas blesser.

Cela pourrait nous amener à nous demander quels liens unissent les gens ? Et qu’est-ce qui fait que l’amitié serait un lien supérieur aux autres ?

On pourrait ici détourner à notre compte la distinction sartro-castorienne entre contingent et nécessaire : il y aurait des liens qui dépendent du hasard (« contingence ») et des liens qui s’imposent de l’extérieur sans que je n’y puisse rien (« nécessité »). D’un côté, le hasard des rencontres plus ou moins éphémères, de l’autre le déterminisme des circonstances. Nous avons tous les deux, Aïssa, ce penchant à être un peu mécanistes : nous savons que le hasard est un déterminisme qui n’est pas compris, clarifié ou énoncé. Ne serait-ce que par le fait qu’on fréquente les lieux qui nous correspondent socialement, on est enclins à rencontrer les gens qui nous ressemblent. On a tous des histoires incroyables de rencontres improbables. Par exemple, quand j’ai voyagé au Japon, j’ai croisé un ami de Lyon, que je n’avais pas vu depuis des mois, au musée des Beaux-Arts de Tokyo. Mais est-ce vraiment si incroyable que ça ? Il aime l’art, il aime le Japon, moi aussi. J’ai appris à ce moment-là qu’il était, comme moi à l’époque, en couple avec une Japonaise. Nous étions tous les deux professeurs, nous nous sommes croisés l’été durant les vacances scolaires. On pourrait aller plus loin, mais l’idée est celle-là : en analysant le fait qui nous semblait improbable, nous nous rendons compte qu’il est en fait bien banal.

De l’autre côté, il y a, dans les liens, un déterminisme plus commun. On se lie au quotidien par les échanges marchands : en faisant ses courses, avec la caissière, le caissier, avec la boulangère, avec le garagiste, la barmane, le barman et toustes les plus ou moins habitué-es des cafés, etc. Bref avec des gens qu’on voit régulièrement dans les « commerces ». Ensuite bien sûr il y a le travail. C’est sans doute la première source de rencontres. Et enfin – mais c’est le premier lien dans l’ordre chronologique –, il y a la famille. Sur les liens de parenté, il y a trop de choses à dire, et beaucoup ont déjà écrit dessus (Claude Lévi-Strauss, Pierre Bourdieu, parmi nos préférés). Ce n’est pas ce qui nous intéresse ici. Mais le lien amical, selon moi, est supérieur à tous ces liens-là. Pour les premiers, cela peut sembler assez évident. Par rapport à la famille, cela l’est moins. Regardons cela.

Le lien familial semble plus fort parce qu’il est imposé, si l’on peut dire, avant même la naissance : c’est dans la trame, dans la texture familiale que s’inscrivent toutes les naissances potentielles (qui ne se réalisent pas toutes). On pourrait ainsi dire que le lien familial est supérieur à celui de l’amitié. Mais cela dépend en fait de la valeur qu’on accorde à la volonté. Si l’on préfère donner l’avantage au déterminisme, alors oui, le lien familial est supérieur au lien amical. Si l’on préfère penser que le choix, même conditionné (il n’existe pas d’acte totalement libre : l’exemple topique de l’assassinat a priori gratuit de Lafcadio dans Les Caves du Vatican qui pousse un étranger d’un train est en fait conditionné par le principe qu’il veut se prouver à lui-même qu’il est libre), est plus noble, alors l’amitié est supérieure. Pourquoi plus « noble » ? Parce qu’il représente un potentiel de vie, une puissance de vivre plus grande : le choix est positif quand le déterminisme est négatif. Le choix est un « plus », il peut être une surprise, il est moins engoncé dans la gangue du destin. Ainsi l’amitié est supérieure à la famille en tant que la famille est imposée par le hasard – nécessité ou contingence nécessaire, peu importe –, tandis que l’amitié est une préférence, une élection parmi toutes les possibilités. La famille est forcée, mais on choisit l’amitié. Et si beaucoup de gens finissent par préférer la famille à l’amitié (combien d’ami-es disparaissent une fois marié-es ou parents?), c’est qu’il est plus simple de se laisser aller à la passivité du lien familial qu’à l’exigence active du lien amical. Dès que le couple se sépare, les voilà qui rappliquent dare-dare : iels ont elleux-mêmes honte de leur erreur.

De l’autre côté, il peut y avoir, au sein de la famille, une véritable amitié. Le lien qui unit des parents à leurs enfants devenus adultes, des frères, des sœurs, s’approche quelquefois davantage d’un lien d’amitié que d’un lien du sang. Confiance, franchise, connaissance de l’autre dans son évolution plutôt que comme un donné et un acquis. L’exemple le plus parfait est mythique : c’est Castor et Pollux. Ce n’est pas pour rien qu’ils apparaissent dans la célèbre chanson de Georges Brassens, Les copains d’abord, comme un des parangons de l’amitié : Castor et Pollux, en fait, sont des frères jumeaux (et même des triplets, avec Hélène), mais les épreuves guerrières les rapprochent plus que le lien du sang. J’aime enfin le subtil argument de Cicéron : même quand tout sentiment quitte la parenté, la parenté subsiste. En ce qui concerne l’amitié, les sentiments ne la quittent pas : car s’il n’y a plus de sentiments, il n’y aurait même plus lieu de parler d’amitié.

Plus encore, tu demandes comment naît l’amitié. On connaît toustes cette fameuse phrase de Michel de Montaigne à propos de son amitié avec Étienne de la Boétie : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Autant Montaigne me semble un des penseurs les plus pertinents et les plus sages qui nous aient laissé une trace écrite, autant je n’ai jamais vraiment été séduit par cette formule. Outre qu’elle est trop rebattue, elle me semble surtout vide. L’amitié n’est pas une magie mystique, mais une affinité élective. Cette affinité est multiple : elle peut être de goût, de dessein, de désir. Elle est tout le temps une combinaison de tout cela. Il est possible de reconnaître la valeur d’une personne sans que l’amitié ne naisse, parce que les goûts divergent. La nature des rapports humains est sans doute infinie dans ses nuances. L’amitié élective est d’autant plus rare : on se laisse aller à un penchant, et on le cultive.

En ce qui concerne ceux qui prétendraient que l’amitié naît d’un manque, tu seras d’accord avec moi, je crois, pour affirmer qu’elle naît plutôt d’un surplus, d’une énergie excédante (j’ai presque envie de citer Georges Bataille et sa « part maudite », ce qui ne serait pas incongru). L’amitié ne vient pas de la faiblesse, du manque, de l’intérêt ou de la cupidité. On reconnaîtra aisément que ce n’est pas là de l’amitié. Autant la société ne se fonde pas sur un principe de rareté, autant l’amitié ne se fonde pas sur le besoin et l’indigence. Sinon ceux qui auraient le moins seraient ceux qui s’aiment le plus, or l’expérience prouve que ce n’est pas le cas.

On ne donne pas pour recevoir, on donne pour donner. L’amitié naît quand le don de soi, qu’on pratique le plus et le plus souvent possible malgré d’inévitables difficultés ou manquements (personne n’est jamais constamment au meilleur de soi-même), est reconnu par quelqu’un qui cherche à se donner tout autant. (C’est l’histoire, au passage, de cette merveilleuse amitié qui lie les personnages d’Henri Murger dans La Vie de bohème – 1847 – qu’a merveilleusement adapté au cinéma Aki Kaurismaki en 1992.)

L’amitié naît donc du don. Et si le don, nous dit Marcel Mauss, appelle un contre-don, ce contre-don n’est pas un équivalent exact, il n’est pas question d’un équilibre des comptes. Le don de soi désire un simple geste en retour, mais il ne lui est pas subordonné. Le don, même s’il appelle un contre-don, reste gratuit. Imposer une contre-partie transformerait le don en échange qu’on pourrait qualifier de « marchand ». Le don est un appel, mais le plus souvent finalement il ne reçoit aucun écho. Nous ne donnons pas pour recevoir. Nous donnons pour donner et d’une certaine manière plus nous donnons, plus nous nous sentons comblés. L’amitié, c’est donner le plus possible, et toujours plus. En donnant à un-e inconnu-e, nous proposons une possibilité : qu’elle s’actualise ou non, cela ne dépend plus de nous. Et ce qui ne dépend pas de nous, nous n’avons pas à nous en inquiéter outre mesure : advienne ce qu’adviendra.

Plus encore : quand nous donnons, nous sommes plus liés à qui nous donnons que cette personne n’est liée à nous. C’est nous qui avons choisi, et donc d’une certaine manière c’est la personne qui subit. Nous créons pour nous-même, en nous-même, une affection pour l’autre, pour les autres. Et cette affection est une richesse. Car cette affection est un lien plus intense avec l’autre et le monde. L’intensité du lien est une intensité de vie. C’est la valeur de la vie. C’est en cela que donner enrichit.

Si je porte de l’attention à une personne, ce n’est pas parce que j’attends en retour de l’attention de sa part. Si elle est disponible, si elle en a envie, elle me rendra peut-être cette attention. Mais ce n’est pas mon dessein initial : mon dessein est d’abord de mieux la connaître, et de lui paraître agréable parce qu’elle est elle-même quelqu’un qui me plaît.

De la même manière, si je paie un coup à quelqu’un-e, je n’attends pas qu’iel me paie un coup en retour. Cette pratique des tournées n’est parfois qu’un moyen d’entraîner les autres dans sa propre ivresse par peur de se retrouver seul-e saoul-e. J’offre un coup si la personne accepte, et je n’insiste que pour rompre la barrière des scrupules polis tout en prenant soin de m’arrêter avant de forcer la main. Un verre de plus est un moyen de prolonger une discussion. C’est une invitation. À prendre ou à laisser.

L’amitié pourra naître ainsi dans la reconnaissance réciproque du don.

*

L’amitié se cultive comme un jardin

Après avoir été question de la nature et de la naissance de l’amitié, si tu veux bien, voyons comment elle perdure. Même si elle peut naître d’un coup de foudre, l’amitié sera néanmoins longue à s’affirmer. Naissance et mûrissement vont de pair.

Ce n’est qu’en tête-à-tête que peut naître et mûrir l’amitié. Elle est lente. Elle est exigeante. Elle demande à connaître la sensibilité de l’autre, à apprendre à la ménager. C’est alors qu’on peut espérer créer une forme d’intimité à deux, qui ne sera jamais celle qu’auront les autres. Je n’ai pas le même rapport avec Joachim que celui que tu as avec lui. Ou lui avec toi ou moi. Ou toi avec lui ou moi (sans que cela soit exclusif).

Pour qu’il y ait un véritable sentiment d’amitié au sein d’un groupe, cette amitié en duo est un prérequis. Pour que le groupe soit soudé, il faut que chaque membre soit soudé personnellement avec tous les autres membres. L’amitié est une affaire de couple, avant d’être une affaire de groupe.

Mais il est difficile de cultiver de nombreuses amitiés. Question de temps. Même si les liens qui ont uni deux ami-es, quand ils ont été intenses, subsistent à travers le temps et l’absence, l’amitié nécessite un soin pour ainsi dire quotidien. Ou disons fréquent. Même si on ne se voit pas chaque jour, même si on ne se parle pas chaque jour, chaque jour cependant on pense à ses ami-es. Que fait-iel ? Où est-iel ? Est-iel content-e ? Je lui raconterai ceci ou cela, cela l’amusera, ceci l’intéressera. C’est donc une présence constante, rassurante, encourageante, agréable. Une pensée douce jusque dans l’angoisse. Oui, l’amitié est une affection.

Mais surtout, tout le monde le sait, ce qu’il y a de plus difficile, c’est de conserver une amitié tout au long de la vie.

Il en va des amitiés d’enfance comme de la famille : avant l’âge de raison, avant l’âge adulte, cette forme d’amitié est une contingence-nécessaire. Elle est conservée par habitude ou par attachement à un passé irrévocablement résolu, perdu. La nostalgie – et même la peur semi-consciente, instinctive de la mort – rend presque obligatoire cette amitié. On voit des ami-es de longue date se retrouver par exemple une fois par an dans un gîte ou une semaine en vacances bien qu’iels se détestassent. L’amitié d’enfance a besoin d’être pleinement réaffirmée en connaissance de cause, et cultivée. Elle a presque besoin d’être arrachée à l’enfance pour s’imposer comme choix délibéré. Et une fois cette dialectique accomplie, si l’amitié d’enfance perdure à l’âge adulte, alors seulement ce sera une amitié plus solide dans les absences, et même dans les manquements.

Mais une amitié d’adulte, une amitié choisie, décidée, élue, nécessite une attention beaucoup plus aiguë. Les difficultés sont multiples : soit un ami déménage, construit une vie ailleurs, loin ; soit son style de vie change : un couple, un mariage, des enfants, un métier ; soit encore les positions politiques divergent ; les caractères se modifient, les envies s’opposent, les oppositions s’exacerbent. C’est ainsi qu’il y a une part indéniable d’aléatoire dans la conservation de l’amitié. Mais c’est justement cette part d’aléatoire, qui est le lot courant de la vie, qu’il faut surpasser. Car une vie molle – je crois que tu seras d’accord avec moi – est une vie pauvre.

On peut, pour s’amuser, proposer quelques qualités, quelques pratiques, quelques attitudes qui permettent de cultiver l’amitié et, comme le vin, la bonifier.

Être prévenant. Devancer les besoins des ami-es. Ne pas faire sentir les services rendus, ne pas rendre redevable ses ami-es. Tout en leur donnant le plus possible. Montrer de l’entrain et éviter les hésitations dans les engagements pour elleux. Surtout, non seulement oser, mais se sentir tenu de donner son avis sans craindre que cet avis ne soit pas celui attendu.

Les premières te sembleront, je crois, assez évidentes. En ce qui concerne la franchise, la question est plus ardue. Car la franchise peut entraîner bien souvent des conflits, jusqu’à la rupture.

Un de nos amis me raconta une fois l’histoire d’un de ses amis à lui qui avait trompé sa compagne, mère de ses enfants, avec la future épouse de son ami d’enfance. Situation on ne peut plus banale et déplorable. Cette femme, me dit-il avec une pointe de misogynie intégrée, a toujours été volage. Son ami, en se confiant à lui, cherchait la complicité, et même à justifier sa faute, ou du moins à la minimiser. Il lui a été répondu que c’était bien sale de sa part. Cette réponse crue et franche l’a désarçonné. Vraiment ? Une telle réponse décevait l’infidèle, car il croyait son ami au-delà du bien et du mal, de la morale et de la moraline. Il cherchait un complice. Gêné d’avoir fâché cet ami qui lui confiait un lourd secret, notre ami commun voulut dulcifier la situation, et lui expliquer sa réponse. Sa réaction semblait « décevante » en ce qu’elle ne répondait pas à une attente. Mais elle ne l’était pas à ses yeux parce qu’elle était franche, et donc loyale. La plus franche, la plus loyale, bref la plus amicale des réponses… Mais cette explication ne permit pas de calmer les esprits du confident qui endura en plus du poids de sa faute, le poids de l’avis de son ami dont il avait espéré l’absolution.

À mon avis, notre ami aurait dû être plus délicat. Sa franchise a paru trop brutale et cette brutalité a fait écran à la tendresse infinie qu’elle contenait. Pour ce qui est de ce qu’a fait l’autre, je crois que nous serons tous les trois d’accord : c’est typiquement ce qu’on n’inflige pas à un ami, si l’on tient à lui, s’il y a vraiment de l’amitié. Non pas qu’on « ne touche pas à la femme » d’un ami pour je ne sais quel impératif moral ou code idiot de l’honneur, mais simplement parce que cela blesserait l’ami. Et en blessant l’ami, on se blesse soi-même, revers du « en étant bienveillant, on s’enrichit ». Si cette situation sordide d’infidélité conjugale, doublée (ce qui est plus grave) d’un bafouement amical, a été possible, c’est selon moi qu’il n’y avait pas vraiment d’amitié. Comme je l’ai précisé, l’ami trompé était un ami d’enfance : voilà ce qui renvoie à ce que j’en ai dit.

Il y a plus que la franchise, il peut y avoir aussi une forme d’impériosité dans l’amitié. Tu fronces le sourcil. Qu’est-ce cela veut dire ? Au-delà même de la franchise, l’amitié peut s’avérer rigoureuse, et même parfois, selon les situations, impérieuse. L’amitié n’impose pas l’obéissance, mais l’ami étant la moitié de nous-même, il doit avoir sur nous, en certains cas extrêmes, la force de notre propre jugement, la force de notre propre aliénation. S’aliéner soi-même est plus grave que s’aliéner à l’ami.

Si quelqu’un décide, aveuglé par une drogue quelconque, par des excès qui l’ont usé ou enfoncé dans une pusillanimité honteuse, de faire un choix tout à fait contraire à son bien-être, et que dans une ultime lueur de raison, il s’en remet à un-e ami-e, celui-ci aura le (osons le mot) devoir de décider pour lui. Si l’ami-e est un danger pour ellui-même, s’iel devient fou (tout le monde est fou, nous sommes d’accord, mais il n’est pas rare que certaines personnes soient prises, dans notre société disjonctive, de terribles « bouffées délirantes »), nous ne pourrons pas le laisser ainsi… Mais ces situations sont heureusement extrêmes et rares.

L’amitié peut donc amener parfois des souffrances. Mais ce sera encore en cultiver les bienfaits. Non pas que tout mal aboutit à un bien supérieur, mais il est impossible d’échapper aux maux et l’amitié, nous l’avons dit, a cette franchise de ne fermer trompeusement les yeux devant rien.

J’espère que tu me permettras une courte digression qui profitera – je l’espère aussi – à notre propos. Elle commence par une lapalissade : la douleur est une part de la vie qu’il est vain de vouloir abolir. Rien n’est plus méprisable que ces « coachs de vie » qui jouent sur la faiblesse pour grappiller de l’argent. Ils prétendent qu’on peut vivre toujours heureux, que c’est là le « vrai sens » de la vie, que de tout mal naît un bien, et on croirait entendre, avec moins de finesse encore, le maître de Candide. En fait, leur position est plus pernicieuse et plus dangereuse qu’il n’y paraît. Parce qu’en s’attaquant à la peur de la peur, ils s’attaquent à l’angoisse fondamentale qui nous ronge. Cette angoisse existentielle qui nous fait entrevoir que tout est fondamentalement absurde, qu’être ivrogne ou président, c’est la même chose, qu’il n’y a pas de transcendance extérieure à l’humanité, qu’il n’y a rien qui nous légitime. Mais ce sentiment de l’absurde aboutit, aussi bien chez Camus que chez Sartre, à un engagement envers l’autre. Cet engagement envers l’autre, tu l’auras compris, c’est ce qu’on appelle ici l’amitié – l’amitié élective. Or, balayer du revers de la main, ou en invoquant un dieu, ce néant qui ne peut être supporté que dans le lien à l’autre, c’est rendre inutile ce lien à l’autre. On préférera un dieu plutôt qu’un humain, qu’on tuera sans hésitation. On préférera de l’argent (la Valeur) plutôt que des inconnu-es qu’on laissera trimer dans des usines au Bangladesh qui, de temps en temps, manque de chance, s’écroulent sur elleux. On continuera à croire aux pires mensonges qui imposent des lois autoritaires au nom soi-disant de notre bien et du bien collectif.

Certes, admettre que les maux sont inéluctables n’aboutit pas logiquement à combattre les maux. Un sentiment de résignation peut nous écraser. Mais cette résignation n’est possible que dans deux cas : le premier, c’est celui qu’on vient d’évoquer d’un lien transcendant supérieur au lien qui nous unit aux autres (« s’en remettre à Dieu » ou à l’État) ; le second, c’est l’occultation brutale de ces maux. Car qui voit souffrir et ne croit pas à une légitimité supérieure de cette souffrance (que de cette souffrance naîtra un bien : un meilleur avenir politique, un paradis dans l’au-delà, etc.), sera scandalisé par cette souffrance et ne pourra pas l’accepter. Il n’aura pas le choix de la résignation. À peine pourra-t-il même côtoyer des gens qui ne sont pas scandalisés : mais plus volontiers, il fréquentera des gens qui le seront. On peut dire, ne penses-tu pas, que, sans les haïr, on méprisera ces gens qui ne regardent que ce qui les intéresse, qui sont incapables de bienveillance mais très capables au contraire de commettre les pires saloperies comme par négligence ?

L’amitié peut donc amener des souffrances, mais à la fois pas en elle-même (contrairement à l’amour) et ce ne sera toujours que passager : ces souffrances nous enrichissent et nous encouragent à être plus bienveillants.

Car l’amitié est plus volontiers douce, agréable, aimable, et même voluptueuse. Il est doux d’échanger dévouements et services. Les reproches eux-mêmes seront toujours adressés avec précaution et bienveillance. Et si les conseils les plus avisés, les plus vérifiés par l’expérience ne sont pas écoutés, c’est qu’il faut désespérer de la personne qu’on considérait peut-être à tort comme un-e ami-e.

Ce qui fait le prix de l’amitié, c’est aussi cela : qu’elle peut avoir une fin. Pour le dire autrement, l’amitié est d’autant plus précieuse qu’elle est fragile et délicate. Parfois le temps et la négligence suffisent à dénouer une amitié. Parfois ce sont des actes, des actions, des demandes déplacées qui séparent les ami-es. Il serait un peu fastidieux de passer en revue tous les motifs de brouille. Mais il y a cependant, parmi eux, un motif qui mérite qu’on s’y attarde : demander de mentir.

Des ami-es peuvent en effet nous demander de mentir, de les couvrir, pour une raison ou pour une autre. Quand le mensonge est bénin, peu importe. S’il permet de les tirer d’une mauvaise passe administrative, vis-à-vis de la police, de la justice, de l’État, ou de toute autre institution et de ses sbires, alors le mensonge est pour ainsi dire un devoir de l’amitié. Mais quand il s’agit de mentir à une tierce personne qu’on connaît également, la situation est plus problématique. Sans évoquer d’impératif catégorique, un-e ami-e ne nous mettrait pas dans une situation dans laquelle nous ne voudrions pas mettre les autres et il ne nous mettrait pas non plus dans une situation qui pourrait faire souffrir à la fois une autre personne qui n’a rien demandé, ni nous-même. Ce serait bafouer l’amitié que d’imposer à l’ami-e de soutenir un mensonge qui le dégoûtât. C’est pourquoi aussi l’amitié, comme il a été dit au début, ne peut vraiment exister qu’entre les gens bienveillants. On peut demander à un-e ami-e de nous appuyer dans une entourloupe, dans un délit, dans un crime même, mais on ne lui demande pas de nous soutenir dans un acte cruel.

Cela ne veut pas dire que l’amitié est morale, ou moralement liée à ce qui s’appellerait le « Bien » et qui est une chimère. Car l’on trouverait, si l’on veut, des amitiés du « Mal », et elles sont peut-être encore plus spectaculaires : les ami-es ne conservent qu’entre elleux les liens les plus francs, et renient le monde institutionnel. Iels sont seul-es contre tous. Pour tout un faisceau de raisons concordantes, iels s’inscrivent, à deux ou plus, en porte-à-faux avec la société. Cela peut être épique, et cela peut être tragique, comme dans les films de gangsters (ce qui, au passage, révèle quelque chose de notre société), mais cela peut être aussi simplement discret. C’est l’amitié qui unissait, dans l’ombre, certains libertins érudits au XVIIe siècle. Mais il reste difficile, dans n’importe quel art, de trouver des occurrences satisfaisantes d’une amitié du « Mal ». Ce n’est pas qu’une question d’édification morale : entre deux personnes malhonnêtes, l’amitié est difficile parce qu’il n’y a pas de confiance possible. C’est ce que dépeignent avec une naïveté souvent comique de grosses productions américaines.

L’amitié peut se régénérer. Nous avons parlé du délitement ou des ruptures de l’amitié, mais les réconciliations sont également possibles, quoique plus rares. Un-e ami-e longtemps perdu-e de vue peut ressurgir. Puisque les gens ne sont pas parfaits, que la sagesse est un mythe, que tout le monde est fou, que tout le monde fait donc souvent n’importe quoi, ce serait à la fois finir seul-e et se tromper soi-même (par vanité de croire que nous sommes meilleur-es que les autres) que de refuser ou de retirer notre amitié à des ami-es qui nous ont menti, trompé ou demandé de le faire.

Nous parlons ici de femmes et d’hommes de chair et d’os, et avec beaucoup de névroses dans un monde où la compétition est la norme, où on laisse crever au milieu des mers des gens qu’on a réduits sciemment à la misère, où les pires pourritures sont élues démocratiquement, où l’on minimise et rejette comme bien vieilles les exterminations de l’Histoire qui ont eu lieu hier, où on s’indigne pour des faits spectaculaires sans prendre la peine de se renseigner finement, où on soutient des guerres, où l’inconsistance est la norme et la loi, où malgré tout on se permet encore de faire la leçon aux autres en croyant que la situation changera par un simple petit papier dans une urne sans fond… Vraiment, si on ne pardonnait même pas à nos ami-es, autant se jeter directement sous un train (ce n’est pas la plus honteuse des morts). Par-donner, c’est encore donner, et le don, nous l’avons dit, est à la base même des rapports entre les êtres.

Et puis l’amitié se renforce des épreuves surmontées, à condition que ces épreuves soient réellement surmontées : une fausse réconciliation finit toujours par gangrener, les amertumes acides finissent par tout ronger. Il s’agit donc de surmonter des épreuves extérieures, aussi bien que des épreuves intérieures et même intimes. L’amertume est en nous, et c’est à nous de la supporter.

Pourtant il est des amitiés qui meurent. Alors laissons-les mourir. Nous mourrons toustes – et tout meurt.

Mais il n’y a rien de plus idiot, de plus honteux que de se faire ennemi avec un-e ancien-ne ami-e. Si quelqu’un nous a offensé, mieux vaut découdre que de déchirer : pour rendre hommage à l’amitié d’autrefois, il faut laisser toute la responsabilité à qui s’est mal conduit, sans lui en vouloir outre mesure.

Je ne crois pas, pour notre part, Aïssa, que nous puissions nous froisser. Nos liens sont plus ou moins serrés selon les époques, mais rien dans nos discussions ne pourra nous séparer. Au contraire, c’est parce que nous aimons aller le plus loin possible dans l’expression de nos idées, dans l’analyse des faits et dans la connaissance sans concession – mais sans malveillance – des humains, que nous nous apprécions. Nous avons le recul nécessaire, juste ce qu’il faut de pyrrhonisme. Tout en ayant bien conscience que certaines choses sont intolérables. Et puis, qu’y a-t-il d’assez sérieux dans des idées pour pouvoir se froisser ? Mourir pour des idées, rien de plus sot. On peut certes se tuer pour la réalité d’actes commis, mais pas pour des idées abstraites et invérifiables. On peut croire (nous croyons toustes en des choses indémontrables, malgré nous), mais on ne peut pas croire que ces croyances soient universelles.

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Conclusion

Tout ce qui a été écrit vient de l’expérience, et non pas de principes. Le plus passionnant reste d’envisager les situations particulières. Chacune de ces situations, si nous voulions en rendre compte, remplirait des livres entiers. Mais mieux vaut les vivre que les écrire. Et mieux vaut les livres courts qu’on peut lire et relire. C’est pourquoi, aussi, ce petit traité s’arrête ici. Il s’arrête là où tout commence : il n’est finalement qu’une préface. Ou mieux : il n’est qu’une récréation. Une invitation à la discussion. Et surtout un modeste cadeau pour toi, par amitié.

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Abolir les bibelots – repenser le livre

Introduction – Le livre, un malentendu

L’art ne libère pas. Le savoir ne libère pas. Au contraire : l’art et le savoir sont d’abord des outils de domination, puisqu’ils sont définis et diffusés par les pouvoirs en place1. Si l’on veut s’occuper d’émancipation, mieux vaut privilégier des savoirs et des arts qui n’ont pas de rapport avec les pouvoirs de domination, et donc pas de rapport avec l’argent et les médias. Mais, à supposer même que cela soit possible (ce que nous soutenons), les pouvoirs en place récupèrent et s’approprient systématiquement tout ce qui pourrait leur nuire : ils envahissent, colonisent ou saccagent les territoires de sédition. Pourtant il est encore possible d’agir. Selon la formule de Michel de Certeau : ce ne sont pas les pratiques humaines qui ménagent des îlots au sein des espaces institutionnels, mais bien les réalités institutionnelles qui flottent et, éphémères, s’engloutissent dans la mer continuelle des pratiques humaines2. Malgré tous leurs efforts, les pouvoirs en place ne parviennent pas à réduire, limiter l’humain, et à défaut de le dompter, ils le massacrent. Ce qu’on appelle « culture » et « art » participe de cette machine oppressive. Tout ce qui est pétri par l’argent et les médias participe de cette machine oppressive. Le livre est d’abord un rouage de ce système.

Mais alors, pour répéter la terrible homophonie de Ghérasim Luca, comment s’en sortir sans sortir ? Il semblerait que nous soyons prisonnier-es, ou pris-es en otage par la situation, condamné-es par l’aporie. Pourtant des solutions existent, et parmi ses solutions, hic et nunc, il y a celle du braconnage, du vol, de l’appropriation. Pour qu’ils deviennent des outils d’émancipation, il faut extraire les savoirs et les savoir-faire des territoires de domination, il faut les extraire du domaine3.

Oui, les braconniers, les voleurs, sont infiniment plus admirables que les artistes, et il y a quelque chose de ridicule à admirer et honorer ces hérauts de l’industrie culturelle. Admire-t-on un rentier ou un banquier ? Les braconniers de tous poils remettent en cause les prérogatives des puissants. Les faux-sauniers inversent l’inversion, transforment le faux en nouveau vrai. Pas les artistes, même les plus critiques : si c’était le cas, iels seraient voué-es aux gémonies avec les criminel-les, cloué-es au pilori avec les hérétiques. Les artistes sont les factotums des dominants, la valetaille des oligarques, et on les célèbre généreusement. Celleux qui ne sont pas, sciemment ou non, à la botte des pouvoirs,n’ont pas le sou et souvent ne créent plus.

Il en va logiquement de même pour le livre : le livre ne libère pas, n’émancipe pas. Le livre participe au système de domination, quand bien même les auteurices cherchent à le critiquer. Car le livre reste un produit de l’industrie culturelle. Il est une marchandise comme une autre, et même pire qu’une autre dans la mesure où sa couverture se veut blanche et vertueuse. Or, sa nature de marchandise prend le pas sur n’importe quel message qu’il pourrait véhiculer : il est un objet concret, alors que les idées sont abstraites. Il est un bibelot d’inanités sonores qui n’a de sens que dans le décorum où il s’inscrit. Aucun rapport avec ce qu’il contient. Car si les idées abstraites ont bien sûr une influence, elles en ont infiniment moins que des réalités économiques quotidiennes.

Il faut donc repenser le circuit du livre dans son entièreté, de sa conception à sa réception, en passant par son écriture, sa fabrication, sa diffusion. Et si cela peut paraître formidable, il faut rappeler que le livre a une existence historique donnée et précise, qu’il n’a pas été non plus toujours ce qu’il est aujourd’hui et que, sans parler de revenir à un état antérieur (illusoire et illusoirement), il est possible en revanche d’inventer du nouveau.

Et pour expliquer tout cela, pas la peine de 500 pages à 25 euros : quelques remarques en quelques pages, et on transmettra ce livret à qui se montrera intéressé-e.

I – Le livre n’est pas en soi un vecteur d’émancipation

Le livre n’est pas, en soi, émancipateur. Mais il n’est pas évident d’abord que le livre se veuille le véhicule d’idées émancipatrices. La plupart des livres n’ont rien à voir avec l’émancipation des individus. Les livres les plus vendus, semaine après semaine, depuis des décennies, n’ont absolument rien à voir avec la critique fondamentale des pouvoirs. Il y a bien sûr quelques intrus de temps à autre, mais ce sont les livres aux mieux les plus indifférents, au pire les plus nauséabonds qui occupent l’en-tête de la réclame. Et cela est une volonté assumée de l’industrie culturelle : il faut vendre. Le contenu n’a pas d’importance, l’important est que les livres doivent être nombreux et produire de la plus-value.

Pourtant, il est communément admis que le livre participe à l’émancipation des individus. D’où vient cette idée reçue ? Elle vient d’un discours historique très beau et très trompeur sur la Renaissance et l’Humanisme, qui s’est développé au XIXe siècle avec – pour ne citer que les plus célèbres – Michelet, Taine, Renan. C’est-à-dire à un moment où le Positivisme s’appuyait sur le sujet bourgeois. S’il est indéniable que l’invention de l’imprimerie (par Gutenberg vers 1445, avant de se diffuser dans la deuxième moitié du XVe siècle pour conquérir le XVIe siècle) a permis la propagation des idées qui aboutirent in fine à la Révolution française, c’est-à-dire à la « fin des privilèges » et au renversement de l’Ancien Régime, à une large diffusion d’idées variées et à la critique des superstitions, de l’intolérance, de la violence, non seulement nous constatons un demi-millénaire plus tard que cette diffusion n’empêche pas les génocides, les barbaries, les extrémismes, mais force est de reconnaître surtout que cette invention de l’imprimerie a permis, de manière tout aussi efficace, la diffusion d’idées qui ont mené à ces massacres, barbaries, extrémismes et, plus généralement, à des soumissions volontaires. La Bible, sur presque deux millénaires, et le Petit Livre rouge sur dix ans, ont causé des ravages qui suffiraient à faire regretter l’invention de l’écriture. Mais ne prenons que l’exemple du premier best-seller de l’histoire de l’imprimerie : les œuvres de Martin Luther ont connu 3100 éditions du vivant de leur auteur, sur le seul territoire germanique. De 1518 à 1524, elles constituent un tiers du commerce de livres. Deux siècles de guerres civiles et d’atrocités indicibles ont suivi4.

Les livres renforcent le pouvoir plus qu’ils ne le remettent en cause. D’abord, comme nous l’avons dit, par leur nature de marchandise. En tant qu’ils répondent, comme objet, à cette logique de la marchandise, ils alimentent actuellement le pouvoir en place (qui est financier). Leur contenu, pour peu qu’il soit critique (« anti-capitaliste », pour le dire vite), est secondaire, voire inutile (il ne transforme pas la logique et le processus de sa diffusion marchande). Ensuite, même s’ils sont critiques, les livres renforcent pourtant les pouvoirs dominants. Ce n’est pas seulement en participant pleinement à l’économie capitaliste, mais parce que, même quand il se met à le critiquer, le livre renforce le pouvoir en place pour quatre raisons au moins.

Tout d’abord, en en faisant la publicité. Rien de plus pernicieux que la diffusion d’un message. On sait qu’il vaut mieux avoir mauvaise presse que pas de presse du tout : l’important est d’occuper l’espace médiatique. C’est la première clef du succès. Parce qu’il se crée un phénomène d’habitude. Cette habitude, même si elle est nuisible, devient un pilier dans la vie et l’esprit des gens. Soit les gens ne peuvent plus faire sans, soit ils n’ont plus conscience de faire avec. Mais il y a pire : il y a la fascination. Des phénomènes d’attraction se produisent quand on évoque un sujet de manière ambivalente, à la fois positive et négative (ce qui est le cas avec le système économique actuel). Ce balancement, ce mouvement suscitent la curiosité, qui peut aller jusqu’à la fascination. De la fascination à l’accord, le pas est vite franchi. Il suffit que la publicité soit stimulante pour que de plus en plus de personnes s’y intéressent. Les bonnes idées ne l’emportent pas sur les mauvaises ou les mauvaises sur les bonnes parce qu’elles sont bonnes ou mauvaises, mais pour des raisons de proportionnalité. Trump gagne parce qu’il est visible. Musk fascine parce qu’il est visible. On ne fait que parler des états-Unis et jamais de la Chine. Résultat : plus de gens rêvent d’aller aux états-Unis qu’en Chine ; plus de gens admirent Trump et Musk que Xi Jinping (qui a tout de même son petit club de fanatiques : Raffarin et Villepin parmi d’anciens dirigeants). La droite l’emporte sur la gauche parce qu’elle est plus visible, comme la gauche l’a remporté sur la droite, en 1981, quand elle était plus visible.

Par suite, l’absence de conscience de ce mécanisme vicieux alimente à peu de frais la machine : il suffit de laisser aller les critiques et l’ordre des choses se consolide. « Je ne peux pas changer le monde », « on ne pourra pas changer les choses », etc. Oui, toute transformation s’inscrit dans un temps long, qui dépasse largement le temps d’une vie humaine, et même dans nos « sociétés chaudes »5. Mais cela ne doit pas empêcher, par équilibre personnel, par morale politique, par éthique, que sais-je, d’œuvrer pour une transformation.

La troisième raison est que les critiques énoncées à longueur de livres, non seulement ne changent rien puisqu’elles se vautrent dans l’abstraction comme de jolis cochons roses dans la braye brune, mais qu’en plus elles prêtent un flanc dégagé à toutes les attaques. Il est évident que les nombreux ouvrages théoriques sur la transfor-mation de la société, c’est-à-dire contre les pouvoirs en place, sont utilisés par ces pouvoirs en place, leurs thuriféraires et leurs chiens de garde, pour se préserver et persévérer : ils apprennent à déjouer les logiques, ils minent les fondements, car le meilleur moyen de combattre les tentatives de transformation, c’est de les prévenir. Contrer les critiques en les anticipant et en les désamorçant.

Enfin, il existe une règle qui s’apparente à une loi physique : toute idée critique est annulée, ou neutralisée par le fait même qu’elle est véhiculée dans le cadre contrôlé par l’autorité dénoncée.Il s’agit d’un processus similaire à celui qu’évoque par exemple Michel Foucault avec la transgression, à partir de Georges Bataille : la transgression affirme la limite. Toute idée critique qui n’aboutit pas à une transformation concrète affirme et consolide ce qu’elle critique.

C’est en cela que le livre, loin d’être un vecteur d’émancipation, participe au contraire à la persistance des enclaves. À moins de déjouer à la base ce qu’on veut atteindre au sommet.

II – Misères des auteurices

Les attaques contre la figure auctoriale était une marotte des années 70. Roland Barthes, Maurice Blanchot, Umberto Eco, Gilles Deleuze, parmi tant d’autres, l’ont malmenée sans pourtant en venir à bout. Les rares dernières et derniers étudiantes en Lettres, peut-être, en entendent encore parler. La défaite a disqualifié la cause et l’a rejetée dans les bizarreries de l’histoire littéraire : personne, hormis quelques vétérans, n’y croit plus. Et pourtant…

Pourtant la réflexion mérite d’être ravivée. Autant le commanditaire et l’iconographe sont aussi importants, en peinture, que le peintre, autant le contexte est aussi important que le texte en littérature. Le texte est le produit de la société dans laquelle il apparaît, autant que le produit de la personnalité qui le fait apparaître. Laissons de côté ici le débat des « structures ». Limitons-nous à rappeler que l’émergence de la figure de « l’auteur » et de l’artiste marque la rupture entre le Moyen Âge et la Renaissance, c’est-à-dire l’avènement de ce qu’on appelle la « modernité ». Cette figure n’a rien de naturel, d’évident, ou d’indépassable. Elle s’accompagne de la célébration de la figure du « Grand Homme » et du « génie ». Cette notion de « génie », totalement artificielle, ne renvoie à aucune réalité concrète : c’est un statut plus ou moins institutionnel. La notion de « Grand Homme » participe pleinement à la violence patriarcale, au niveau politique comme au niveau intime. La figure de l’auteur, comme celle de l’artiste, vient alimenter ce système patiemment, longuement, péniblement tricoté au fil des siècles et qu’il sera aussi long et difficile de détricoter. Car ces structures sont des structures de domination, comme l’est celle de la célébrité6.

S’il n’est pas inutile de savoir qui écrit un texte pour en comprendre une part de la teneur, la construction médiatique et commerciale des auteurices (contemporain-es comme passé-es) empêche cependant d’en avoir une idée claire. Qui sait que Pascal Quignard, publié chez Gallimard par sa compagne, Martine Saada, est par ailleurs le petit-fils de l’alors célébrissime et institution-nalissime grammairien Charles Bruneau ? Même les esthètes qui veulent passer pour des moines de la littérature sont entourés d’une cour royale et engoncés dans leur réseau d’ancêtres, solidement fagoté dans leur business plan familial. Qu’on se renseigne un peu sérieusement sur tel ou telle auteurice, on finira vite par découvrir la vraie nature de leur talent. Les exceptions, par leur rareté, ne viennent que confirmer la règle générale.

Où sont passées nos émulations adolescentes ? Qui n’a pas rêvé d’être écrivain-e, ou sa formule moins bourgeoise, chanteur-se ? Les jeunes gens qui écrivent, au collège, au lycée, se cherchent avec fièvre, le cœur battant. Quand iels se trouvent, iels se réunissent presque secrètement, avec l’espoir, et parfois la certitude, de trouver la clef des songes. C’est le succès du (très masculin) Cercle des Poètes disparus. Mais tout cela s’évapore comme rosée au soleil. Les rares rescapé-es qui n’ont pas vu leur passion raillée et rayée par l’École et la nécessité du Travail,une fois adultes, plumitifs et rimailleurs, quand iels se croisent, se toisent avec un peu de méfiance et du haut d’un puits de mépris. La première chose qu’iels veulent savoir, c’est si l’autre a été publié. Comme c’est désormais souvent le cas, iels jaugent la maison d’édition ou le nombre de publications. Comme s’il y avait de l’honneur à être publié chez Gallimard, dont les membres ont fricoté avec toutes les pourritures politiques, de gauche, de droite, d’extrême-droite ou fascistes, n’hésitant pas à spolier un Juif pour leur collection de prestige, et qui se survivent de père en fils dans une dynastie nauséabonde. Pire, nos anciennes adolescences dénombrent leurs followers sur les réseaux sociaux, comme d’autres balancent leur salaire ou leur chiffre d’affaires en K (« kilo » en grec signifie « mille »). Iels évoquent les « scènes littéraires » auxquelles iels participent, les résidences plus ou moins prestigieuses qu’iels ambitionnent, les salons où on les a convié-es pour poireauter huit heures sur une chaise dans ce qui n’est qu’un openspace cacophonique. La mesquinerie de la chasse au prix littéraire, de la publication « prestigieuse », c’est-à-dire chez un nanti, un dominant, ne retient pas leur langue, ni leur main… La fièvre merveilleuse qui les tiraillait du poème secret au fond de leur carnet est devenue une anxiété de snobisme. Iels n’ont même pas conscience que leur sort est plus méprisable que celui du dernier bureaucrate, qui n’a pas leur mauvaise foi. Même si s’attaquer à l’Auteur, c’est s’attaquer à un statut, pas aux personnes, ces personnes n’en sont pas moins insupportables. Leur ridicule suscite à juste titre le mépris des foules, mais fait aussi le lit de l’anti-intellectualisme. Auteur, et même « poète », sont des métiers et des statuts, comme le sont « professeur-e », « flic », « esthéticien-ne », et tous les métiers en soi se valent : il n’y a que de sots métiers. Et il n’y a que les préjugés sociaux qui établissent une distinction entre eux.

Par suite, comme le bureaucrate se rend au bureau chaque jour que Dieu fait, l’écrivain-e se sent obligé de produire sa page, de pondre régulièrement un livre. Sans quoi, iel perd son statut d’écrivain-e, c’est-à-dire son gagne-pain. Cela donne des masses de livres inutiles que la presse spécialisée, ou plus générale, nous exhorte à lire à chaque rentrée littéraire, à chaque nouvelle année, à chaque été. Se tenir au courant. Participer au petit débat sur le dernier prix littéraire qui n’a d’intérêt que par ce débat, souvent de société, et qu’on oubliera aussi vite qu’on a oublié tous les autres prix littéraires depuis le début des prix littéraires.

« Y a-t-il trop de livres ? » se demande-t-on régulièrement dans les journaux. Non, il n’y en a pas trop, mais ils devraient être gratuits, ne pas faire l’objet de publicité, ne pas faire marcher l’économie de marché, ne pas participer à la grande farce, à la danse macabre de l’industrie. Mais qu’a-t-on besoin qu’un-e écrivain-e nous écrase de sa production pléthorique ? Baudelaire, Mallarmé ou Yourcenar n’ont pas eu besoin d’écrire beaucoup. Rien n’est plus assommant que les œuvres complètes de Victor Hugo. Comme au XIXe siècle où les journalistes étaient payés au mot, le XXIe siècle exige des écrivain-es ou des apprenti-es intellectuel-les qu’iels publient des livres interminables et profondément sciants pour être agréés « professionnel-les », pour pouvoir ensuite occuper la scène médiatique, être invité-es dans toutes les émissions qu’on regarde ou écoute par ennui, et pour se changer les idées après une journée de travail idiot. Mais, à part de rares romans, et quelques encore plus rares livres dits « scientifiques » (sont englobés là-dedans aussi les livres de « sciences humaines »), les livres de 500 pages n’en nécessitaient jamais 50. Et à part quelques spécialistes obligé-es de les lire pour produire leur propre pavé superfétatoire, qui lit entièrement ces livres ? Personne. Les librairies passent leur temps à renvoyer les invendus, les éditeurs à pilonner leur stock en catimini, les bibliothèques désherbent chaque jour : car le chienlivre est plus persistant que le chienlit. Le reste pourrit dans des cartons rongés par les rats, ou sur des étagères, dans des caves, des greniers, dans les entrepôts des derniers bouquinistes qui sont aussi les derniers chiffonniers.

III – Mauvaise foi des éditeurices

Mais pire que le métier de gens de lettres, il y a le métier d’éditeurice.

Car il y a une confusion et un écartèlement irrésolubles à pratiquer ce métier, entre la volonté de diffusion la plus large possible d’un savoir et la contrainte de plus-value imposée par le marché qui limite nécessairement cette diffusion. On publie des livres, mais à quoi cela sert-il ? À alimenter le marché du livre, et à pas grand-chose d’autre. Sinon à participer à la mise au pas de toutes les générations d’écoliers contraints et forcés d’ingurgiter les inepties publiées et qui ne trouveraient pas leur public sans « les scolaires » (tout comme pour les spectacles « vivants » ou les expositions des musées).

L’éditeurice est un-e chef-fe de projet, parfois même un-e chef-fe d’entreprise (de petite ou micro-entreprise le plus souvent) : iel doit trouver le bon produit, bien le publiciser, pour bien le vendre. Il faut avoir du flair, savoir s’entourer d’une équipe dynamique, d’éléments engagés, efficaces, et qui ne comptent pas leurs heures, et qui ne sont pas regardants sur le salaire : « Eh quoi, la culture, la vraie, vaut bien qu’on se sacrifie un peu ! »

C’est un dévoiement. Peut-être pas un dévoiement par rapport à une histoire de l’édition qui n’a toujours été qu’une question d’argent, mais un dévoiement par rapport à un idéal du métier lui-même. Mais l’idéal est là justement pour nous faire avaler des couleuvres. Gutenberg cherchait la production de masse à moindre coût. Et si le retour d’une statue d’Étienne Dolet, supplicié le 3 août 1546 place Maubert pour athéisme et critique de l’Église, est à espérer, il ne s’agit là, derechef, que d’une exception. L’indifférence publique, et des pouvoirs publiques, témoigne plus objectivement que nous de la réalité sociale du métier d’éditeurice aujourd’hui.

Car les éditeurs qui œuvraient pour l’émancipation étaient brûlés hier, et s’ils ne le sont plus, par bonheur, aujourd’hui, c’est que leur insuccès et la faillite les rendent inoffensifs.

Mais il y a surtout une différence majeure entre ces débuts de l’édition et l’édition d’aujourd’hui : la chaîne du livre n’était pas fragmentée. Comme en beaucoup de domaines, le morcellement du processus de production (jusqu’au fordisme, pour le livre comme pour les voitures) provoque une multiplication des points de contrôle qui rend impossible, entre autres, toute velléité émancipatrice. Si le contenu s’avère sulfureux, soit il ne bénéficiera d’aucune publicité, soit au contraire le battage médiatique l’émoussera en lui offrant une visibilité qui le rendra acceptable (ou du moins assez peu dangereux pour être justement médiatisé), soit la production sera limitée, soit le prix sera rédhibitoire. À chaque étape de l’opération, à chaque poste de la réalisation du produit manufacturé, la dimension contestataire et factieuse sera neutralisée par la fragmentation du processus. De la même façon, les maisons d’édition sont cataloguées selon leur « ligne éditoriale » qui neutralise d’emblée toute pensée performative, puisque le produit sera destiné à une clientèle cible qui sera conquise par avance, tout comme les détracteurs seront connus d’avance. Ou comment stagner dans un semblant de débat démocratique.

C’est qu’on oublie, ou qu’on veut oublier, ou qu’on a intérêt à faire oublier que le commanditaire, qui est aussi la clientèle marketing, est aussi important, dans le processus de production, que la main productive elle-même (l’artiste, l’écrivain-e), et que le contexte est aussi fondamental que l’œuvre elle-même, et certainement, d’un point de vue historique, beaucoup plus. Dissocier le texte de son contexte, c’est nier et refuser la responsabilité. À cela s’ajoute donc l’inanité de l’édition.

Il faut donc ressouder les différentes tâches du circuit du livre. Cela signifie que toute lecteurice doit être l’éditeurice, doit être par ailleurs auteurice, doit être aussi fabricant-e. Le livre rentrerait dans un circuit d’échange qui ne serait plus financier, mais d’une autre nature qui reste à définir. Cette production du livre ne serait pas solitaire ou solipsiste, elle se ferait aussi dans l’échange des savoir-faire, dans les collaborations fructueuses, dans l’apprentissage continu.

IV – À mort la librairie, vive la bibliothèque

Et qui vend les livres, sinon les libraires ? Certes, la concurrence est grande des super-marchés et surtout des groupes de ventes à distance, mais la librairie reste le lieu privilégié, par nature, de la vente de livres. La concurrence, justement, d’autres groupes fait apparaître la librairie traditionnelle comme un lieu à sauver. Se multiplient les cagnottes, et les appels à l’aide. Pourtant, la librairie est et reste un commerce, c’est-à-dire une part visible du capitalisme. Le monde de la librairie n’a rien de très reluisant, et pourtant, même dans les milieux les plus pointus de la critique socio-économique et politique (mais rien ni personne n’est parfait), on assiste à des poussées sporadiques de solidarité avec des éditeurs et des librairies rencontrant des difficultés économiques. Plus avec des librairies qu’avec des éditeurs, du reste, et cela pour une raison très simple : ce n’est pas tant le commerce qu’on veut sauver, qu’un lieu où l’on se sente bien, qui nous apparaisse comme accueillant, amical, voire familier. Mais il ne faut pas se tromper : c’est le lieu qui nous est cher, et en aucun cas le commerce où l’on dépense son argent, ni même les marchandises du commerce. Car ce qui fait vivre les petites librairies, ce sont les mêmes titres qui plafonnent en haut des classements de ventes des grands groupes. Ce qui se vend se vend toujours mieux, ce qui ne se vend pas n’a pas de valeur. La légitimité reste celle de la force, et c’est la force qui impose la vérité.

C’est qu’il y a, en français, une pudeur des noms. « Librairie », en anglais, c’est le « bookshop » : le magasin de livres ; et la bibliothèque, c’est la « library » où n’est audible que l’objet lui-même, liber, libri, nom masculin de la deuxième déclinaison en latin (qui a lui-même une belle histoire, puisqu’il désigne le liber, la partie entre l’écorce et le bois d’un arbre). La librairie, en français, efface, pudiquement, c’est-à-dire honteusement, son lien avec le négoce, cette négation de l’otium, l’oisiveté, qui n’est l’apanage que de qui n’est pas esclave. La librairie prétend donc offrir une alternative aux activités laborieuses en offrant un divertissement de qualité. Mais elle n’offre qu’un divertissement au scandale de la situation générale. Hypocrisie ou mauvaise foi (sartrienne7). Ce divertissement est pire qu’une diversion, c’est un conditionnement : on canalise les forces d’attention, les forces vives sur des sujets inoffensifs. En anglais, entertainment a des racines communes avec le mot « entrain » : c’est une animation joyeuse, une allégresse ; rien de vital ne doit venir l’alourdir. Après le boulot, on ne veut pas se prendre la tête, on veut juste décompresser.

Reste notre attachement au lieu. La librairie offre des activités, des rencontres, des lectures, et de plus en plus souvent une buvette, un petit bar. Elle s’adapte aux besoins. Et oui, nous le savons toustes, ce sont ces lieux de vie qui font la richesse de notre quotidien. Et pourtant ils sont si rares ! Il y a la librairie, le bar surtout, les jeunes gens (et pas seulement) passent leurs samedis après-midis dans les centres commerciaux, il y a les salles de sport, les différents clubs, et même les super-marchés… Ces lieux sont des lieux à finalité commerciale. Notre nécessité de sociabilisation, qui devrait être la finalité de l’organisation sociale, devient un prétexte, une excuse, un moyen même pour une autre finalité : celle de faire du bénéfice, de produire de la plus-value. L’aménagement de lieux de vie devrait être une des priorités des instances publiques, et elle le serait si ces instances publiques étaient des comités constitués par tout le monde, et non pas des « pouvoirs publics ».

Pour le livre, il y a les boîtes à livres. Mais elles sont petites. Les bouquinistes sont des marchands comme les autres, et on se sent comme Folantin le long des quais de Paris : on s’en lasse comme des librairies. Où trouver des livres alors, sans payer ?

on ne fera jamais assez l’éloge de la bibliothèque…

Qu’il y ait des livres à vendre, tant que la nourriture sera à vendre, paraîtra logique. Qu’il y ait ensuite des livres de luxe, des beaux livres, etc., cela n’est pas en problème en soi. Et qu’on vende même les livres de fascistes, de politiciens véreux, d’économistes criminels, cela est logique, puisque le livre est le produit de la société qui non seulement tolère mais génère ces fascistes, ces politiciens, ces criminels. Non, ce qui doit nous occuper, c’est d’extraire le livre du domaine, du système marchand. On ne rappelle jamais assez (et même jamais) que les bibliothèques sont les derniers lieux d’une émancipation possible au sein même de l’institution. C’est la dernière trouée dans le mur. Une trouée de plus en plus minuscule. Et sans doute, si on en faisait davantage l’éloge, les bibliothèques subiraient, d’une manière ou d’une autre, la censure du système. Les bibliothèques publiques sont les derniers endroits de la gratuité, de la chose publique. Les musées ne sont pas gratuits, les bibliothèques si. Tout le monde peut entrer dans une bibliothèque, consulter un ouvrage, et même accéder à d’autres services : remplir un document administratif ou simplement aller aux toilettes. Si les toilettes des bars sont réservées à la clientèle, si celles des gares sont payantes, si les vespasiennes modernes coûtent de l’argent, les toilettes des bibliothèques sont accessibles à tout le monde, sans restriction. La bibliothèque est le dernier lieu non-marchand et, si l’on excuse ce lyrisme, véritablement humain de notre société.

V – Le plaisir du luxe ou le coût des livres

Nous plaidons pour un autre circuit du livre, pour une autre manière de concevoir, de créer et de diffuser les livres. Mais nous restons pragmatiques : certains livres ne peuvent actuellement exister qu’en suivant le circuit traditionnel.

De même, nous ne nous inscrivons pas contre le luxe, quand le luxe répond à un savoir-faire et à une préciosité des matériaux. Mais il ne doit en aucun cas être réservé à une élite, et encore moins à une élite financière. Le luxe doit être accessible à tout le monde. Car la rareté, dans ce cas, n’est pas tant une question de quantité que de qualité. Chaque qualité, par définition, varie d’une personne à l’autre, d’un objet à l’autre. Tout le monde peut donc avoir accès à une qualité, qui ne sera pas celle du voisin. Tout le monde peut peaufiner des qualités à tel point qu’elles soient inimitables, et donc rares et luxueuses. Même quand elles sont réservées à l’ombre, à l’intime. Tout le monde peut créer et jouir du luxe, et c’est cela aussi l’avenir du livre.

Au cas où nous aurions été lu-es d’un œil distrait, répétons que nous n’appelons pas, bien évidemment, à la fin du livre, qui viendra en son temps comme toute chose, et encore moins que nous nous attaquons à la notion de culture. Nous plaidons pour un autre usage de la culture. Les beaux livres, les livres d’art, les œuvres complètes avec un appareil critique solide (ni trop verbeux, ni surtout ridicule comme nous le trouvons trop souvent dans les plus prestigieuses collections), sont et restent essentiels. Tous ces livres ou presque, c’est inévitable dans l’état actuel des choses, auront un prix exorbitant. Nous ne pouvons que nous en attrister. Les bourses, les prix, une partie de nos efforts devraient œuvrer à corriger cela.

Conclusion – Amateurisme contre professionnalisme : le livret

Il faut extraire le livre du système marchand. Du moins, les livres qui ont une portée politique critique, ou dont les auteurices ont une conscience politique : peu importe le contenu.

Beaucoup trop de livres analysent jusqu’à la nausée, et ne proposent rien. Finalement, leur plan détaillé suffirait : 5 pages au lieu de 500. Si nous proposons quelque chose, nous savons que beaucoup de ces propositions pourraient devenir caduques une fois expérimentées. Néanmoins, il est important d’aller jusque-là.

Il ne s’agit absolument pas de militer pour le livre gratuit dans une société marchande, mais de participer à un changement de société par la gratuité du livre. Nous proposons donc un nouveau système de diffusion, non pas fondé sur la monnaie, mais sur l’engagement moral. Le livre vaut par sa diffusion : il faut donc s’engager à transmettre le livre à une personne qu’il pourrait intéresser, en lui transmettant également l’engagement moral.

La circulation de l’objet reste fondamentale : c’est une matérialité de l’idée, sans quoi l’idée s’évapore dans l’abstraction générale, dans le spectacle généralisé. L’objet est toujours transactionnel, il est à la fois une part de nous et d’autrui, une prolongation de nous jusqu’à autrui et vice-versa. Nous sommes nous-mêmes, d’une certaine manière, une prolongation des objets : nous appartenons au même agencement. Les ascètes, passionnés de nihilisme, refusent les objets, les biens ; nous pensons qu’une morale phénoménologique (pour ne pas dire « existen-tialiste ») est plus généreuse, moins violente, porteuse de plus de possibilités, plus d’intensité.

Cette transactionnalité sujet-objet, qui dénoue les nœuds de la conscience, se manifeste par la création. La création est au centre du processus. Non pas la création professionnelle, institutionnelle, mais la création quotidienne : les arts du quotidien. Créer n’est pas un métier, c’est une des conditions de la vie. Et plus que d’argent (même si, encore une fois, de manière pragmatique, l’argent est actuellement un moyen pour cette fin), la création a besoin d’abord et avant tout d’éducation, de temps. Nous ménageons des possibilités. Nous ménageons des possibilités en cheminant vers la production totale du livre.

La peur de l’erreur ne doit pas empêcher d’agir.

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Notes

1 Nous renvoyons au livret : Pour en finir avec l’art (éditions Solstices, 2024). L’art est un statut octroyé par le Marché, le Musée, la Critique.

2 Citation : « À scruter cette réalité fuyante et permanente, on a l’impression d’explorer la nuit des sociétés, une nuit plus longue que leurs jours, nappe obscure où se découpent des institutions successives, immensité maritime où les appareils socio-économiques et politiques feraient figure d’insularités éphémères. » (Michel de Certeau, L’Invention du quotidien 1, arts de faire, Folio, 1979)

3 Selon Alain Rey et son équipe, « domaine » « est probablement un emprunt adapté (av.1150) au bas latin dominium ‘‘pouvoir, autorité’’, juridiquement ‘‘droit de propriété, propriété’’ » (Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française).

4 Pierre-Olivier Léchot, Luther et Mahomet. Le protestantisme d’Europe occidentale devant l’islam (XVI-XVIIIe siècles), éditions du Cerf, 2021. La faute n’est imputable ni à Luther, ni au livre, mais l’imprimerie et le livre alimentent cette guerre moderne.

5 Formule de Claude Lévi-Strauss pour désigner les sociétés où les événements et les changements structurels sont (ou semblent?) rapides.

6 Nous renvoyons, pour le détail de ce processus, au livret Abolir les idoles – pour en finir avec la célébrité.

7 La mauvaise foi, selon Sartre (illustrée par l’exemple du garçon de café dans L’Être et le Néant) consiste à croire qu’on est notre métier, notre statut social, à tel point qu’on oublie qu’on n’est obligé à rien que ce à quoi on s’oblige soi-même, même si on s’expose, en renversant la table, à des difficultés terribles. Ce n’est pas parce qu’il y a des dangers, qu’on est obligé, socialement, à quoi que ce soit. (Bourdieu viendra, si l’on veut, complexifier la question, mais dans une mesure qui n’entre pas en jeu ici.)

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Abolir les idoles – pour en finir avec la célébrité –

Introduction – De la célébrité à l’idole

Il n’est pas question d’étudier en quelques pages le phénomène social de la célébrité. D’autres s’en sont par ailleurs chargé1. L’enjeu est de convaincre, à partir d’une critique de la célébrité, de l’intérêt de disqualifier et d’abandonner le schéma traditionnel des idoles à admirer et à suivre.

Quelques précisions sémantiques. Célébrité renvoie au fait d’être célèbre, mais aussi à la personne célèbre. La célébrité est liée étymologiquement à l’espace public : « celeber », en latin, signifie « nombreux », surtout dans le contexte d’un lieu. « Le mot s’est employé notamment à propos des jours de fête religieuse attirant une grande affluence et, de là, par l’intermédiaire d’emplois du verbe (celebrare sacra, celebrare aliquid, aliquem), a développé le sens de ‘‘fameux, vanté’’, ‘‘illustre’’ »2. Il y a donc plusieurs degrés du phénomène qui induisent différents mécanismes : être connu, être célébré, être idolâtré.Idole appartient au vocabulaire religieux : c’est « une image représentant une divinité, adorée comme si elle était la divinité elle-même », elle est donc sacrée.Si la célébrité (la personne) est nécessairement vivante, l’idole, elle, est plus généralement une personne morte. Qualifier d’idole une célébrité relève de l’hyperbole : c’est une surenchère publicitaire (« l’idole des jeunes »). En revanche conférer le statut d’idole à une personne morte relève d’un processus social de sacralisation : c’est une transcendance qui fait passer un individu historiquement défini à une sphère prétendument supérieure, instaurant une hiérarchie sacrée. Le sacré interdit la critique, qui devient sacrilège, et la réprime. Car le sacré est censé légitimer les fondements sociaux (ce qui fait qu’une société peut assurer la survie des individus qui la constitue), alors qu’il légitime surtout les dominations au sein de la société.

De toutes les critiques qui seront formulées, la principale est donc la suivante : le phénomène de la célébrité appartient aux structures de domination et aux mécanismes de répression. Qui veut s’attaquer efficacement aux dominations et aux répressions doit s’attaquer aussi à la célébrité.

Malgré les révolutions, dans nos démocraties tronquées3, a perduré la structure pyramidale de la société. L’idée que la domination soit nécessaire au maintien de l’ordre social est si ancrée dans l’imaginaire collectif qu’il est la plupart du temps un impensé, qu’il appartient davantage à l’inconscient qu’à l’imaginaire. Il y a une logique coercitive intériorisée. Ce n’est plus (seulement) un maître ou une oligarchie qui légitime la domination, la domination est maintenue par les foules et les publics eux-mêmes. Le phénomène de la célébrité participe, au premier rang, à cette logique intériorisée de la coercition de toustes par toustes.

Cette intériorisation et cet inconscient produisent souvent des discours aberrants sur la domination. Alors que la domination est décriée dans ses différentes manifestations, elle semble pourtant aux yeux de beaucoup nécessaire au bon fonctionnement de la société. Comme s’il y avait une bonne domination et une mauvaise domination, une domination souhaitable, bénéfique (celle de l’État, de la Justice…) et une domination néfaste (celle des classes, du patriarcat, de la colonisation…). Or, toute domination est mauvaise.

Le paradigme de l’idole doit être abandonné, et par suite le phénomène de célébrité doit être déconstruit collectivement. Aucun modèle ne libère, ni individuellement ni collectivement. C’est le dépassement même de l’idéal d’idole, l’abandon du principe du modèle à suivre et à admirer, qui permettra une émancipation individuelle et collective, qui ouvrira à de plus nombreux possibles politiques.

I – En quête de gloire

Beaucoup de gens cherchent à devenir célèbres. Ou du moins, ils ont l’air nombreuxses à chercher à le devenir. Cette impression est sans doute un leurre : comme la célébrité consiste à faire parler de soi, l’espace public est saturé par le bruit de ces célébrités (politicien-nes, acteurices, musicien-nes, influenceurses…), alors que la plupart des gens préfèrent le calme et la paix. Et pour cause : on présente la célébrité comme un avantage, une aubaine, alors que c’est plutôt un poids et une aliénation.

Pourquoi vouloir devenir célèbre ? Il y a trois raisons principales : la mode ; l’argent ; la vanité.

La célébrité est tout d’abord une mode. Il faut devenir célèbre : c’est l’injonction capitaliste quand l’individu est devenu lui-même une marchandise. Comme tout le système marchand repose sur la création du besoin, il se nourrit de la promotion et de la célébrité elle-même. La célébrité est aujourd’hui un but en soi : elle est vide de contenu. Internet a permis de multiplier considérablement le nombre de gens célèbres. Le système capitaliste produit davantage de célébrités comme il produit davantage de téléphones, de livres, de bombes, de jouets, de pesticides : l’important est la quantité, peu importe la nature de la marchandise4. Mais, du coup, ces célébrités sont moins sacrées, moins sacralisées, et souvent éphémères (c’est le « quart d’heure de gloire » de Warhol). Les célébrités sont plus sujettes qu’avant encore à être renversées et traînées dans la boue. La Roue de la Fortune s’emballe. La vindicte populaire se tourne désormais plus brutalement contre des stars jusque-là adulées. À juste titre, on se méfie de plus en plus des célébrités.

Ensuite, le désir de célébrité est lié à un désir d’argent. Cela paraît un bon motif au premier abord, puisque la célébrité génère de la richesse. Mais c’est une erreur : d’autres moyens sont bien plus efficaces pour créer de la valeur et gagner de l’argent, et surtout bien moins dangereux. La richesse appelle la convoitise, la convoitise la malveillance, et la malveillance aboutit à des agressions en tous genres. Les riches le savent, et restent discrets. Pas seulement au quotidien, mais au long cours : les révolutions restent des phénomènes récurrents de l’Histoire, et elles consistent souvent en un lynchage de nanti-es en place (au profit de nanti-es sans place, mais cela est un autre sujet). Les riches en quête de célébrité apparaissent comme des marginaux dans leur milieu (Paris Hilton) et deviennent facilement des boucs émissaires.

Enfin et surtout, c’est par vanité qu’on recherche la célébrité et la gloire. Et qu’est-ce que la vanité ? Vanus, en latin, c’est ce qui est « creux ». La vanité, c’est s’appuyer sur du vide. C’est le fait de se prévaloir de qualités qui ne sont pas stables (qui passent), qui ne sont pas les fruits de nos efforts, et cela pour se faire valoir plus que les autres. C’est réclamer l’estime des autres pour une mauvaise raison. La vanité peut s’appuyer sur de nombreux facteurs : l’argent, la beauté, un talent quelconque, et donc aussi la célébrité elle-même.

« Et pourquoi pas ? », rétorquera-t-on.

Certes, pourquoi pas… Car c’est encore le meilleur motif pour devenir célèbre. Il est évident qu’on tire une satisfaction quotidienne directe, immédiate, à être célèbre : on nous acclame, on nous applaudit, on est sympathique avec nous a priori. On en tire donc un plaisir immédiat. En outre, des facilités s’ouvrent à nous : séduction, confort, attention. Il n’y a pas de justice dans la nature, et il faut mieux être beau que laid, riche que pauvre, sain que malade. Cruelles lapalissades. La mort nivelle tout le monde, mais comme personne n’est jamais revenu pour s’en plaindre ou s’en réjouir, et que personne n’a conscience d’être mort, tout cela n’a aucune importance. Tant que la vanité fonctionne, autant profiter de cette foire et de cette « grande Farce à mener par tous ». Mais la vanité ne se nourrit pas seulement de la célébrité, et c’est encore une fois un mauvais moyen de la satisfaire. Car la célébrité est mauvaise pour soi, mais aussi pour les autres, les gens qu’on fréquente autant que la société dans laquelle on vit, c’est-à-dire politiquement.

II – Critique de la célébrité

Une autre évidence : la célébrité posthume (ce qu’on appelle aussi la gloire) ne sert à rien. Mais il y a pire : la célébrité rend odieux.

1. Que la gloire posthume ne serve à rien, voilà qui aujourd’hui semble acquis. Il y a quelque chose de ridicule à vouloir inscrire son nom dans l’Histoire, puisque nous n’en profiterons pas. Si nous voulons l’inscrire dans l’Histoire, c’est de notre vivant, c’est-à-dire en sachant et en jouissant, de notre vivant, de l’inscription de notre nom dans l’Histoire. Puisque après notre mort, qu’importe ce qu’on dit ou ne dit pas ? Quelqu’un-e qui prêterait sérieusement de l’importance à une gloire dont iel ne pourra pas jouir est quelqu’un-e dont il faut se méfier : une telle bêtise alliée à une telle ambition ne peut produire qu’un comportement nuisible pour autrui.

La gloire posthume ne sert encore qu’aux vivant-es. Elle est même instrumentalisée par elleux. Souvent à des fins économiques (héritage, ayant-droits), parfois à des fins idéologiques (avec des lectures tous azimuts). Elle n’est en aucun cas un gage de qualité propre : elle répond à des critères circonstanciés.

Affirmer que la survivance ou l’oubli dans l’actualité culturelle d’un-e écrivain-e du passé prouve son talent ou sa nullité est fallacieux : cela présuppose que toutes les femmes jusqu’ici négligées l’auraient été, et le seraient encore, à juste titre. En aucun cas, la célébrité ni la renommée ne suffit à prouver une « vérité ».

2. Moralement, la célébrité rend odieux les gens qui en jouissent. Pourquoi ? Parce qu’elle se fait toujours au détriment d’autrui : la concurrence est rude, et il y aura toujours quelqu’un-e de meilleur-e que nous. Enfin, il y a quelque chose qui rend ou devrait rendre odieuses les personnes célèbres : politiquement, elles jouent le jeu du maintien de la domination des dominants5, ne serait-ce que par le simple fait de participer à la structure hiérarchique de la reconnaissance.

La célébrité se construit contre autrui, systémiquement.Toute célébrité se produit en effet dans un contexte de concurrence, qui donne lieu à des pratiques moralement condamnables. Car tout dispositif de concurrence est nocif. Il y a certes une stimulation et une émulation dans le jeu de la concurrence, mais on peut très bien stimuler et être stimulé sans concurrence. Surtout qu’en l’occurrence la concurrence n’est pas gratuite : la célébrité donne accès, dans le contexte capitaliste (généralisé, pour ne pas dire totalitaire), à des privilèges importants, notamment l’argent, qui est un des pires générateurs de conflits. Même la plus vertueuse des personnes sera tentée par des bassesses pour ne pas se faire prendre sa place. Ces bassesses peuvent être anodines, et même passives, mais elles sont souvent très actives. Elles devraient suffire à nous prévenir contre toute admiration. Mais ce n’est pas le cas. Alors que nous devrions ressentir plus de fascination pour quelqu’un qui s’adonne au bien que pour quelqu’un qui s’adonne au mal (le mal est commun, le bien est exceptionnel), nous sommes généralement plus fasciné-es par le mal (serial killers, dictateurs…). Au moins deux raisons à cela. La première, la plus convaincante peut-être, est médiatique : on nous abreuve de « mal » pour nous détourner des méfaits quotidiens qui devraient nous apparaître insupportables (violence de la police, corruption des dirigeants, scandale des guerres). En nous habituant au paroxysme, nous sommes non seulement émoussé-es (voire anesthésié-es) devant la banalité du mal, pourtant inadmissible, mais, par la couverture médiatique même, le mal nous semble avoir de la valeur. La deuxième raison, moins convaincante sans doute, est psychophysiologique : un penchant « inhumain » est peut-être très humain. Nous construisons symboliquement notre humanité par rapport à ce qui ne serait pas humain, c’est-à-dire à ce que nous définissons comme « inhumain ». Cette « inhumanité » peut s’activer en chacun-e dans certaines conditions (psychologiques, familiales, politiques). Admettre chez autrui cette « inhumanité » ne peut manquer de fasciner : qu’est-ce qui fait que cette personne soit un « monstre » et pas moi ? On va jusqu’à se faire peur : est-ce que je pourrais l’être ? On balaye l’idée : « non, je ne pourrais jamais faire cela ! » On rit. Le mal nous indigne, nous interroge, parfois nous fascine par son énormité, et c’est pour cela que nous le scrutons. On n’oublie qu’il est facile d’y glisser. Le bien, d’une certaine manière, est tellement éloigné de nous que nous le considérons comme ennuyeux et sans intérêt. Qui peut s’intéresser à un sujet qui lui est complètement étranger ? Mais, à bien y réfléchir, le mal l’emporte sur le bien simplement parce qu’on en fait la promotion. Et les dominants, comme nous l’avons dit, ont un intérêt direct à cette promotion.

Les célébrités ne se révèlent vertueuses que dans les circonstances où leur privilège n’est pas remis en cause. Qu’il s’agisse d’un siège de député, d’un porte-feuille ministériel, ou simplement d’une place de candidature, qu’il s’agisse d’un rôle au cinéma, d’une présence dans une émission, alors on assiste aux plus abjectes combines. En politique, elles sont révélées à la faveur des intrigues et des concurrences ; dans le show-biz, elles ont tendance à être dissimulées. Mais elles sont également féroces dans tous les domaines de la célébrité.

Il faut ajouter à cela que, si nous avions connaissance ou conscience des atrocités commises par les gens qu’on adule, on n’adulerait plus personne. Prenons Léonard de Vinci, célébré comme un génie universel. D’abord, la plupart de ses inventions n’en sont pas, mais s’avèrent être des tentatives (par ailleurs toujours ratées) d’amélioration d’inventions précédentes (l’hélicoptère, le parachute, les tables anatomiques…). Mais qu’on regarde surtout un peu attentivement son parcours, et on sera affligé de toute la flagornerie étalée devant de petits roitelets, des chefs militaires sans pitié, des nobles sans foi ni loi, sinon celles de leur propre réussite. Un des plus importants mécènes de Léonard est Ludovic Sforza, brute de la pire engeance. Quand ce dernier finit ses jours à croupir dans une geôle française, que fait Léonard ? Il se vend à François Ier. Idem pour Michel-Ange : tantôt à flatter les Médicis, tantôt à servir la République. Ces deux artistes qu’on célèbre comme des génies sacrés, de grands humanistes, ont passé une bonne partie de leur temps à mettre au point des armes de guerre pour Léonard, des fortifications pour Michel-Ange, bref à aider à détruire la vie. Voilà ce que sont ces « grands hommes » : des girouettes politiques sans considération pour la vie humaine. Plus proches de nous, et sans évoquer Gandhi ou l’abbé Pierre, qu’on examine les opinions politiques d’un Clint Eastwood, les comptes en banque ou la morale phallocrate d’un David Lynch, les tâtonnements et les bassesses de la moindre starlette d’Internet, de la TV, de la radio, et on ne pourra que s’en détourner avec dégoût. Personne ne résiste à l’examen de conscience. La vertu publique est un mythe, et la célébrité est un outil de propagande, et de domination.

Personne n’est parfait. Et il se trouvera toujours quelqu’un-e d’inconnu-e de plus talentueuxse qu’une célébrité dans son domaine. Mais cela n’est pas accepté si facilement, et pour cause : la légitimité de la célébrité en est ébranlée. On prétend que la personne célèbre doit sa célébrité à une de ses qualités extraordinaires. On entend même dire : « c’est un-e génie ! » Or, il n’y a pas de génie. Le « génie » est un mythe et il faut en finir avec le mythe du génie.

Le génie est celui (on parle surtout d’hommes) qui a des qualités innées que n’a pas le commun des mortels. Mais le génie doit être connu, et surtout reconnu, pour être ainsi qualifié. Il est certain qu’on peut prétendre qu’un-e inconnu-e est un-e « génie », mais ce sera une figure de style, une hyperbole affective. « Génie » a valeur de statut officiel. Ou plutôt, c’est un titre plus ou moins formel qui n’aura de crédit que si la personne est déjà célèbre. Sans cela, le terme « génie » disqualifiera autant la personne qui l’émet que la personne qu’elle vise. Car le génie est proche de la sanctification : il est au-dessus de l’humanité. Or pour devenir « saint », il faut avoir validé toute la procédure de canonisation. Il en va de même pour le « génie », saint laïc. Ainsi, comme tout statut, on peut être illégitime à le porter, ou être légitime et ne pas le porter. Le terme de « génie » n’implique donc aucune réalité transcendante, il est juste une décoration honorifique.

Certes, il n’est pas question de nier le talent. Et encore moins le travail. Car c’est le travail qui permet d’avoir du talent, ou de transformer une facilité en ce qu’on appelle « génie ». Car il n’est pas question non plus de nier que certaines personnes aient des « facilités ». Mais ces facilités n’aboutissent jamais à rien sans un environnement qui les met en lumière et leur permet de s’épanouir. Ces « facilités » viennent même d’un héritage culturel. Bach est issu d’une famille de musiciens, et on sait à quel point le père de Mozart avait dressé son fils comme on dresse un caniche. Le père de Raphaël, peintre lui-même, écrivait aussi pour la cour splendide d’Urbino de beaux poèmes savants. Pascal Quignard est issu d’une famille de grammairiens : il est lié au célèbre Charles Bruneau (père de sa mère). Pour se convaincre de l’inanité de cette notion de « génie », il suffit de se renseigner un peu sérieusement sur les « génies ».

En revanche, l’éducation est fondamentale. Il n’y a pas de « génie » sans apprentissage. Même si cette éducation et cet apprentissage doivent se prolonger, selon la loi de l’héritage, sur plusieurs générations pour aboutir parfois à un « génie ». Sans apprentissage, rien n’est possible. Django Reinhardt (issu, du reste, d’une famille de musiciens) jouait sans arrêt. Nous voyons cependant que l’éducation permettra à n’importe quel-le enfant de devenir musicien-ne ou acteurice. Cette éducation peut être institutionnelle, elle peut être alternative ; on peut suivre des cours dans une académie ou être autodidacte. Peu importe : il y a toujours éducation et elle doit être adaptée le plus possible à l’individu pour être la plus efficace possible, c’est-à-dire pour permettre à l’individu de développer des savoir-faire (et des savoirs) précis, techniques, complexes.

Pour le dire autrement : les « facilités » (qu’on entend nommer « talent » ou « génie ») sont gâchées sans un environnement propice et sans travail, et cela arrive même bien plus souvent que de voir le travail et l’environnement rendre « géniales » des personnes sans facilités. Il faut en tout cas arrêter de croire qu’il y a des gens mieux que d’autres, qu’il y a des « aristocrates » ou des « princes » de naissance : il n’y a que des structures socio-politiques fastes ou néfastes.

III – Critique politique des idoles

Mais la pire critique qu’on doive émettre contre la célébrité, quoique ce soit sans doute la moins spectaculaire, est, comme souvent, la plus importante : c’est la critique politique. La célébrité alimente les pouvoirs de domination.

Un contre-argument vient tout de suite à l’esprit : s’il y a de mauvaises célébrités, il y en a aussi des bonnes. Si cette contradiction est venue à l’esprit, il faut relire ce qui a été écrit ci-dessus : il n’y a pas de célébrités moralement vertueuses.

Mais la célébrité est politiquement néfaste, car elle instaure une hiérarchie. En haut, les personnes connues (avec une hiérarchie entre elles), en bas, les personnes qui ne le sont pas. La célébrité confère une légitimité à un système vertical où certaines personnes auraient plus d’importance que d’autres.

Cette importance va jusqu’à l’absurdité : on voit des gens pleurer pour la mort d’une vieille star qui a passé sa vie à se gaver, à faire des films pourris, à vivre entre Saint-Tropez et Los Angeles, et on zappera avec ennui l’annonce de la mort d’hommes, femmes, enfants à quelques kilomètres de nos côtes.

La célébrité se construit sur l’habitude de l’autorité, qu’elle vient nourrir en retour. L’autorité, c’est le pouvoir de commander et d’être obéi. C’est la puissance d’un pouvoir. C’est sa puissance et sa légitimité. Or, qu’on se le dise, aucune légitimité n’est légitime : on crée la légitimité (c’est-à-dire « ce qui rend légitime ») par tout un tas de subterfuges qui se soutiennent et se maintiennent les uns les autres. Ces subterfuges sont plus ou moins grossiers : le système du vote, par exemple, semble plus solide que celui de la violence militaire (il ne l’est pas). Mais tout s’appuie sur des concepts qui n’ont rien en soi de plus solides que d’autres. C’est le poids dont on leste un concept qui fait sa plus grande validité comparé à un autre. Ce poids, c’est le temps (le temps et l’espace) qu’on passe à le développer, à le justifier, à le marteler. Si on voulait prendre un autre concept complètement différent, et même opposé, et le faire adopter, il suffirait d’y mettre les moyens. Ainsi, pendant des siècles, la monarchie passait pour être de droit divin et le meilleur système possible. Maintenant, la démocratie apparaît le meilleur système possible. Mais on voit que la tyrannie a ses adeptes. Et si on voulait même développer un fonctionnement issu de la pensée anarchiste, il suffirait de s’y mettre sérieusement. De la même façon la célébrité fonctionne sur la circulation d’une information (cette information est une personnalité) dans une population donnée. Plus l’information circule, plus elle semble valable : plus la personnalité fera l’objet d’une présence publique, c’est-à-dire que plus elle dominera l’espace informationnel, plus elle sera célèbre. Les milliardaires le savent très bien et achètent les médias.

Il y a aussi un reliquat paternaliste là-dedans : la célébrité est un repère d’autorité, pour ne pas dire « autoritaire »6. À la mort d’une célébrité, on pleure une figure prétendument tutélaire. Lutter contre le paternalisme demande de lutter contre la célébrité. Beaucoup de mouvements féministes l’ont compris bien avant nous. Et pour cela, il faut renverser l’imaginaire.

IV – Les vertus de l’éducation

Cette métamorphose passe par l’éducation. « Éduquer », qui renvoie d’abord au fait de « nourrir »7, peut avoir le sens de « conduire hors de » (ex-ducere). C’est donner et se donner les moyens de devenir autonome : « sortir de ». L’éducation est une transmission et/ou8 une acquisition de savoirs et de savoir-faire qui doivent permettre aux personnes de s’émanciper. Et pas seulement les enfants : à tous les âges nous apprenons, à tous les âges nous devons surtout travailler sur l’apprentissage lui-même. Car c’est certainement plus l’acquisition de méthodes d’apprentissage qui est primordiale pour devenir autonome, que le contenu lui-même. Cela permet de désacraliser le savoir au profit d’une plasticité des comportements et d’une adaptation plus pertinente aux situations concrètes.

Cet aspect de la question touche encore à des habitudes profondes puisque l’apprentissage se fait traditionnellement à partir de modèles à suivre (De viris illustribus). Même les personnes qui refusent l’éducation verticale prôneront, dans une contradiction dont elles n’ont pas toujours conscience, l’alternative d’autres modèles. Elles remettent en question le choix des modèles donnés à et par la société, elles remettent en question la légitimité des professeurs assermentés par l’État, mais en proposant d’autres modèles et d’autres professeurs, elles sacrifient encore au mythe d’une célébrité censée être plus vertueuse. Che Guevara plutôt que De Gaulle, Louise Michel plutôt que Jeanne d’Arc. Or aucun modèle n’est bon, puisqu’ils émergent tous du mécanisme de la célébrité, qui est nocif en soi. Plus qu’un modèle à suivre, il faut apprendre à dépasser les modèles.

Le mythe du Père Noël est, à ce titre comme à bien d’autres9, révélateur. Le rite de passage qui consiste à ne plus y croire, et qui fait que les enfants, plus ou moins fièrement, quittent ainsi l’enfance, permet de comprendre qu’on peut croire en toute sincérité à un mensonge faramineux, et même que la société contribuera pleinement à ce mensonge. Peut-être le mythe du Père Noël a-t-il une part de responsabilité dans la crise du complotisme de notre société. En tout cas, il n’est pas utilisé à bon escient par les parents, souvent les premiers éducateurices : au lieu d’en faire l’outil d’une désillusion positive, c’est-à-dire de l’apprentissage de la résilience, iels en font la preuve d’une nécessité de la croyance, et même une nostalgie de la Vérité que seule la foi pourrait sauver, ressusciter. On en est encore à la mélancolie (quasi une déréliction) de Walter Benjamin face à la Révolution industrielle qui assassina « l’aura » de l’œuvre d’art unique par la reproductibilité technique. Pourtant, c’est là un moyen, dans la société, de transformer la société. Ce serait un des rares leviers facile à actionner pour changer la donne.

La critique n’est cependant pas nouvelle : certaines personnes ont toujours su qu’il y a quelque chose de pourri au royaume de la célébrité. Les histoires pour enfants fourmillent de modèles minuscules. Ces modèles n’ont pas besoin d’être des artistes connu-es, des héros et des héroïnes célèbres, de « grands » personnages : les modèles peuvent être des quidam, devraient être des inconnu-es. Et même mieux : pas de modèles, mais des encouragements à créer, à créer par soi-même. Si seulement tout cela ne se perdait pas en route : le goût pour le dessin, pour l’écriture, pour la danse, pour le théâtre, bref pour toutes les formes de création, si elles ne sont pas poursuivies dans le cadre d’écoles institutionnelles, sont vite décrédibilisées, puis méprisées. On ne les retrouve qu’au moment de la retraite, de la vieillesse, tard, bien tard, et bien tristement méprisées (« les peintres du dimanche »).

En attendant cette réforme de l’éducation, ce qui compte hic et nunc n’est pas tant de changer de modèles, que d’apprendre à renverser les idoles. Le plus dur est de faire le deuil de ce qui nous a accompagné émotionnellement dans notre construction, dans notre jeunesse. Nous voyons parmi celleux qui pensent et vivent l’alternative politique cette propension encore à se doter d’idoles. L’exemple le plus flagrant est la musique : les pires tubes sont jugés parfois avec bienveillance parce qu’ils accompagnent un souvenir, marquent une époque précise de notre existence. C’est encore plus ardu quand il s’agit de groupes, de chanteurses qui ont accompagné nos premières émancipations, nos premières révoltes. Car ce sont bien souvent aussi, pour la plupart des gens, les dernières… Les Rolling Stones, les Sex Pistols ou les Clashs, les Bérus, Nirvana, Rage against The Machine, NTM (qui aurait dû s’appeler NTP), le gansta rap, ou même Colette Magny, Brel ou Brassens, ne sont que les prémices bien insuffisantes, et souvent sans suite, de l’émancipation. En rester là, et faire l’éloge de leur potentiel émancipateur dix, vingt ou trente ans plus tard, suffit à prouver un degré de soumission. Tous ces produits de l’industrie culturelle restent des marchandises, et participent autant que McDo, les stars du football ou les grands magnats, à l’oppression systémique des individus. Et il a plus de fierté à avoir adulé Britney Spears ou un Boys Band et à s’en être émancipé-e, que de continuer à tenter de sauver la force rebelle d’un Bob Marley, d’un Kurt Cobain ou même d’un Steve Albini. Sans parler du cinéma, ni même des grandes figures politiques : car aucune figure politique n’est à sauver.

V – Quelle politique ?

À cette aune, il est à envisager, non pas un horizon, mais un socle commun, qui est un socle politique. Car tout dépend de la politique que nous voulons : si nous jugeons que la hiérarchie, la domination, l’ordre coercitif sont des systèmes acceptables de société (c’est ce qui définit « la droite »), alors notre propos paraîtra inutile, ou servira de repoussoir. Si on préfère, par goût ou par réflexion, ne pas participer aux processus d’exclusion et de domination (autant qu’on puisse y échapper sans s’exclure soi-même de la société), alors on aura bénéfice à remettre en cause le phénomène social – c’est-à-dire politique – de la célébrité.

Il ne s’agit pas, en effet, de rejeter la société ou d’aller s’isoler au milieu de Nulle Part. Il s’agit bien au contraire de rendre l’espace public (celui qui appartient à tout le monde, celui qui est commun à tout le monde) plus viable et plus accueillant. On s’enrichit avec et parmi les autres. Sans que cela n’interdise la solitude, la marginalité ou même certaines formes d’aristocraties : je suis toujours heureux de savoir qu’il y a des gens meilleurs que moi en peinture, en musique, ou même dans leur sociabilité, je suis heureux de savoir qu’il y a des gens qui forment des cercles de circassiens ou des élites de joueurses d’échec ou de go. Du moment que ce n’est pas une élite économique qui force les gens à gâcher toujours plus d’années de leur vie à s’éreinter à une tâche ingrate ou absurde… Toute cette énergie dépensée à enfoncer les autres plutôt qu’à leur rendre le quotidien plus facile, à les massacrer dans des stratégies géopolitiques coloniales plutôt qu’à résoudre les conflits, à conquérir et à polluer jusqu’à la lune plutôt qu’à désindustrialiser la Terre, engage, pour peu qu’on y réfléchisse, à dépenser au moins une partie de la nôtre d’une manière plus efficace qu’à lire des livres militants de 400 pages (même très bons), regarder des vidéos de célébrités alternatives ou assister à leurs conférences interminables. Changer d’imaginaire, c’est changer de politique : abandonner les idoles, c’est permettre une nouvelle manière d’organiser la vie sociale. Fin des politiciens, fin des « grands hommes », fin des prophètes. Certes, on n’éteindra ni les haines personnelles ni les conflits internationaux, mais il est vérifié que, certaines circonstances réunies, il est possible de limiter les tragédies absurdes sur des territoires donnés. Car si les mêmes causes produisent les mêmes effets, revoir radicalement nos manières d’être, c’est-à-dire nos manières d’agir et de penser nos actions, pourra changer cet ordre des choses qui nous indigne. Changement lent, long, de génération en génération. Nous ne verrons pas le fruit (si la fleur en donne) de nos actions : la vie humaine est plus courte que la modification des mentalités. Mais il n’y a pas même de petit changement sans de déchirants efforts.

VI – La célébrité comme pur phénomène de communication

Cette dernière partie aurait pu ouvrir l’essai : la célébrité n’est qu’un phénomène physique (matériel) de communication qui dépend aussi des lois complexes de la probabilité. Peu importe, du reste, si nous en comprenons ou non les rouages mathématiques, ce qui compte est que la « célébrité » est dissociée de son contenu. En tant que jeu d’échos, de résonances et de répercussions dans un milieu social, la célébrité ne dépend que de la qualité de la diffusion et de la transmission de l’information, pas de l’information elle-même.

Les gens peuvent devenir célèbres quand ils ont une qualité propre, mais ils ne deviennent célèbres que pour une raison aléatoire : leur présence à un moment donné. Être né dans un monde industrialisé, capitaliste, qui permette la célébrité. Il y a donc, en toute logique, dissociation entre la diffusion d’un contenu et le contenu lui-même : la célébrité n’est qu’une question de circulation. Internet met en lumière ce processus : on peut devenir célèbre pour quelque chose de complètement banal : raconter sa vie, une blague, avoir trébuché en public, avoir poussé la chansonnette dans sa salle de bain, etc. Des quidams deviennent célèbres pour rien. De la même manière, des réalisations fondamentales peuvent rester inconnues, ou bornées à leur domaine stricte : c’est le cas pour nombre de trouvailles scientifiques. Un excellent livre restera confidentiel s’il ne fait pas l’objet d’une publicité agressive. Un-e mauvais-e chanteurse deviendra une star s’iel a une bonne équipe de communication. Les politiciens sont inaudibles si leurs conseils en communication ne bataillent pas auprès des médias. Chacun-e trouvera des exemples de la totale dissociation entre le contenu et la célébrité. Et c’est quand on prend conscience de ce phénomène, qu’on comprend aussi pourquoi il y a quelque chose d’embarrassant devant toutes les attitudes d’admiration envers les personnes célèbres : preuves de servilité et du règne d’un individualisme confiné : la célébrité célèbre avant tout l’individualisme capitaliste. Et cela seul suffirait à disqualifier le phénomène.

VII – La célébrité est une impasse

Certain-es s’en plaignent et se récrient : « iel est célèbre sans avoir rien accompli, on ne devrait célébrer que les génies, les gens qui le méritent ! » Mais cette indignation contre la société du spectacle, c’est-à-dire le capitalisme, a des accents réactionnaires malencontreux, en plus d’être totalement inopérante. Il faut aller chercher un peu plus loin. La célébrité, on l’a dit, n’est pas intolérable parce que les gens célèbres sont encore plus insupportables que les gens inconnus. Non, elle est intolérable parce qu’elle participe pleinement à un système de domination qui donne lieu à des actes intolérables (corruption, écrasement des minorités, abus de pouvoir, injustices systémiques). Et si elle participe à ces systèmes nuisibles, c’est justement qu’elle est creuse. Ne valant que pour elle-même, elle peut être utilisée à toutes les fins de domination. La célébrité est apodictique. C’est-à-dire qu’elle repose sur des principes qu’elle pose et légitime elle-même, et sur rien d’extérieur à elle. Elle se veut évidente, nécessaire, elle se veut sa propre preuve, sa propre nécessité. Comment se justifie la célébrité ? Non pas pour les qualités ou les défauts de la personne, mais par le fait même que la personne célèbre est devenue célèbre. Si on est célèbre, c’est qu’il y a forcément une raison, et finalement peu importe laquelle : la célébrité est la meilleure preuve que cette raison existe, qu’il doit y avoir une raison. Bien sûr, il n’y rien de moins évident que cette pseudo-évidence.

La célébrité est apodictique : elle se pose elle-même comme le principe qui la justifie. Elle est apodictique, et elle est aporétique : à la base, il n’y a rien, et on ne peut pas non plus la dépasser. C’est-à-dire qu’on ne peut pas l’utiliser contre elle-même, pour la renverser ou renverser le système auquel elle participe. Pour la renverser, il faut la renverser totalement. On dit faire table rase (tabula rasa), préférons : « renverser la table ». Garder son admiration pour des personnes célèbres, qu’on pense qu’elles le méritent ou non (mais le « mérite » est un mythe aussi à déconstruire), alimente le système de la célébrité, et par suite les systèmes de domination.

Conclusion : bref éloge du pragmatisme contre l’idéalisme

Il y a de la mauvaise foi, autant que de la sottise, chez les personnes qui critiquent les foules prosternées aux pieds des stars d’Internet, du sport ou de la musique, et qui vont elles-mêmes idolâtrer d’autres icônes qu’elles jugent plus honorables et plus légitimes. Ces personnes pensent que c’est la valeur des idoles qui compte : il y aurait une idolâtrie respectable et des idolâtries honteuses. Or c’est le cadre qu’il faut casser, et se révolutionner soi-même pour révolutionner la société. Il y aura donc toujours moins de niaiserie et plus de vérité dans l’attitude populaire que dans le mépris des foules, puisque la réalité politique est péremptoire, en plus d’être infiniment significative. Admettre et comprendre les situations pour juger de la validité d’une tactique, d’une action, est la clef : c’est rester pragmatique.

*

Notes

1Notamment Antoine Lilti, L’Invention de la célébrité (Fayard, 2014 pour la première édition).

2Cette définition, comme la suivante, provient d’Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française (Le Robert).

3Le terme grec est repris, selon Alain Rey et son équipe, à la Révolution française, en 1791, pour s’opposer à « aristocratie ». Le pouvoir du peuple (mais il faudrait dire « des peuples », car le peuple n’est pas un tout unifié) ne serait effectif que si le pouvoir était géré en effet par le peuple. Or le peuple délègue actuellement son pouvoir par le truchement des élections. Seule la participation directe à l’« exécutif » serait une véritable jouissance du pouvoir. Il n’y aurait plus de hiérarchie, mais la nécessité d’une gestion horizontale, autrement dit d’une auto-gestion, fondée sur d’autres habitudes politiques.

4Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise (Denoël 2003, La Découverte 2017).

5Au masculin, parce que la domination, dans la société patriarcale, est fondamentalement masculine. Nous gardons, comme règle grammaticale, le masculin plutôt que l’inclusivité quand il s’agira de renvoyer à des dominations patriarcales.

6Historiquement (même si ce propos n’a pas l’ambition de la rigueur historique), la célébrité semble s’inscrire dans la continuité de la monarchie, c’est-à-dire d’un point de vue anthropologique, dans cet autoritarisme et ce paternalisme. Il semblerait aussi, si l’on en croit les études réalisées, qu’elle s’est développée justement au moment où la monarchie, au siècle des Lumières, se voyait concurrencée par la bourgeoisie commerçante : un mélange d’éclatement et de multiplication des figures d’autorité, et de développement des moyens de communication de masse. On aimerait y voir le stade enfantin de l’humanité. Mais ce serait sacrifier à un optimisme sans fondement, en plus qu’à une téléologie tout aussi infondée. Il reste toujours éclairant de rappeler que l’humanité est très jeune (et qu’elle mourra, sans qu’on s’en attristerait, sans doute très jeune), si l’on songe qu’elle commence il y a 7 millions d’années, que l’homo sapiens n’est la seule race sur Terre que depuis 40 000 ans, qu’on fait commencer l’Histoire en -3500, et qu’en comparaison les dinosaures ont peuplé la planète pendant 165 millions d’années. Nous sommes encore historiquement si proches de l’Ancien Régime qu’il n’est pas étonnant que des habitudes profondes perdurent : on peut raisonnablement penser qu’elles changer, même si nous ne verrons pas ce changement.

7Alain Rey, Œuvre citée.

8L’exemple topique du Maître ignorant de Jacques Rancière démontre combien celui qui transmet se nourrit.

9Claude Lévi-Strauss, « Le supplice du Père Noël » (1951).

*

Santa Francesca Romana

https://it.wikipedia.org/wiki/Basilica_di_Santa_Francesca_Romana

http://romapedia.blogspot.com/2019/01/st-frances-of-rome.html

(sur le forum)

760 : oratoire pour Paul I dans le Temple de Vénus et Rome (construit par Hadrian entre 121 et 135).

Oratoire bâti pour conserver les Apostolic Silices, les empreintes de Pierre dans la pierre sur la Via Sacra alors qu’il est en prière à genoux pour faire tomber le mage Simon (texte apocryphe des Actes de Pierre).

850 : Léon IV construit une église qui incorpore l’oratoire.

999 : agrandie par Grégoire V, avec le nom Santa Maria Nuova. Y est transféré le culte de Santa Maria Antiqua.

1161 : restauration du campanile et des mosaïques. Nouvelle consécration par Alexandre III Bandinelli.

1352 : confiée aux Bénédictines de la Congrégation de Monte Olivieto (fondée en 1313) par saint Bernard Tolomei.

1615 : façade et intérieur, par Carlo Lambardi pour le cardinal Paolo Emilio Sfondrati. Dédiée alors à Sainte Françoise de Rome (1384-1440), enterrée ici.

1867 : restauration du plafond.

1951 : restauration du plafond.

1971 : restauration du campanile.

9 mars : fête de Françoise de Rome : les voitures sont bénies.

Façade (1615, Carlo Lambardi)

Dérivation de Palladio : « « À l’intérieur, on retrouvait l’espace unifié des églises romaines de la Contre-Réforme et la nouvelle façade d’église qui prévalait dans l’architecture romaine du début du XVIIe siècle, avec ses accents classiques de l’ordre des géants et son style palladien, peut-être déjà pressenti par Militia et mis en lumière plus tard par plusieurs érudits (Fasolo, Wittkower, Blunt), qui ont compris son importance pour les débuts de l’architecture baroque à Rome, de Santa Bibiana (1624) de G.L. Bernini à San Gregorio al Celio (1633) de G.B. Soria » (Enrico Parlato).

Sainte non identifiée, Sainte Françoise de Rome et l’ange, Vierge Marie et enfant, Sainte Cécile, Sainte Agnès.

Contre-façade (image) avec ordre

Couvent (1816-29, Giuseppe Valadier)

Abrite la surintendance archéologique de Rome.

Plafond (1612, Carlo Lambardi) (image)

Reliefs de bois : Vierge à l’enfant, Agnès et Cecilia, Benoît, Françoise de Rome.

Emblème de l’ordre Olivetano du cardinal Sfrondati.

Sol (1952, avec d’anciens fragments cosmatesques)

1D – chapelle de la croix

Emanuele Alfani (1736-1774), Crucifixion (autel)

Melozzo da Forli (cercle), Docteurs de l’Église, endommagée et mal restaurée (voûte)

Anonyme, Repos en Egypte (gauche), Tolomei en extase (droit)

Pièce à l’entrée

Paolo Taccone (?), Monument funéraire du cardinal Marino Volcanoes (1395) : rare exemple de gothique tardif à Rome.

Mino del Reame, Monument funéraire d’Antonio del Rio sur son cheval (1470-7) : aucune référence religieuse.

2D – chapelle de saint Benoît (restaurée en 1937 par Lorenzo Cesanelli)

Augusto Orlandi, Benoît entre Françoise de Rome et Henri (1937)

Anonyme romain proche d’Étienne Parrocel, Tolomei exorcise un maniaque et Tolomei console un moine

3D – chapelle de Françoise de Rome (1727-8, Francesco Ferrari)

Michele Rocca (?), Vierge avec Françoise et enfant Jésus

Murs

Copie de Guido Reni et le Dominiquin (oratoire de sant’Andrea al Celio) par Giovanni Silvagni, Flagellation d’André.

Transept droit

Empreintes de Pierre : Apostolic Silices.

Pietro Paolo Olivieri, Monument funéraire de Grégoire XI Beaufort avec Foi et Prudence (1584)

Anonyme XVII, Vierge en gloire avec saint Michel

Maître-autel (image)

Anonyme XIII, dans un tabernacle du XV, Vierge à l’enfant (restauré en 1798)

Domenico Maria Canuti ou Giovanni Angelo Canini, Martyre de Nemesio et Martyre des compagnons de Nemesio (1684)

Reliques de Nemesio et ses 5 compagnons apportées en 996 et placées sous l’autel en 1580 par Grégoire XIII Boncompagni

Confession (1644-9, Le Bernin)

Après la découverte du corps de Françoise de Rome derrière le maître-autel, le 2 avril 1638.

Giosuè Meli, Statues de Françoise de Rome et de l’Ange (1866), sous l’édicule avec 4 colonnes de jaspe rose (très rare). Remplace un groupe similaire de Giovanni Maria Fracchi sur un projet du Bernin, ayant disparu durant l’occupation française en 1798.

Abside

Mosaïque avec Vierge à l’enfant avec Jacques, Jean, Pierre et André (c.1160) : proche de celles de Santa Maria in Trastevere et San Clemente.

École du Bernin, Anges avec corne d’abondance.

Cesare Maccari, Moïse et David (1870)

Transept gauche

Mino del Reame (?), Tabernacle sous le chœur

Stefano Pozzi (?), Tolomei réconforte les lépreux (droit)

Copie de Jacopo Zucchi, Résurrection (gauche)

Restes d’une fresque du X-XIe, Crucifixion

4G – chapelle de Bernardo Tolomei

Giuseppe Pirovani, Bernardo Tolomei réconforte un homme mourant (autel)

Anonyme, fausse coupole en trompe-l’œil

3G – chapelle de Notres-Dame des Douleurs

Pietro Tedeschi, Saint Emygdius (1797) (autel)

2G – chapelle de Grégoire le Grand

Angelo Caroselli, Messe de Grégoire le grand

1G – chapelle de la Nativité

Copie de Carlo Maratta, Nativité (de San Giuseppe dei Falegnami) (autel)

Anonyme, Tolomei en extase et Tolomei et le diable

Sacristie

Anonyme, Monument à Clément XII Corsini (1735) (couloir)

Icône XV, Glycophilusa Madonna (vient de Santa Maria Antiqua)

Girolamo da Cremona, Vierge avec Benoît et Françoise de Rome (c.1472)

Sinibaldo Ibi, Vierge avec saints (1524)

Perin del Vaga, Jacopino del Conte et Girolamo Siciolante da Sermoneta, Paul III Farnese et le cardinal Reginal Pole

Pierre Subleyras, Miracle de Benoît (1744), provient de la chapelle de Saint Benoît.

Giacinto Brandi, Trinité et Tolomei(1689), provient de la chapelle de Saint Benoît.

Giovanni Domenico Cerrini, Tobias et l’Ange.

Crypte

Andrea Busiri Vici, Tombe de Françoise de Rome (1868)

Ercole Ferrata, médaillon en marbre avec Françoise de Rome (1648)

Église du Gesù

https://it.wikipedia.org/wiki/Chiesa_del_Ges%C3%B9

https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Chiesa_del_Ges%C3%B9_(Rome)

https://it.cathopedia.org/wiki/Chiesa_del_Santissimo_Nome_di_Ges%C3%B9_all%27Argentina_(Roma)

1551 : projet initial confié à Nanni di Baccio Bigio.

1554 : nouveau projet de Michel-Ange.

1556 : mort d’Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre.

1561 : le cardinal Alessandro Farnese finance le nouveau projet, confié au Vignole.

1568 : construction par le Vignole (Jacopo Barozzi), assisté de Giovanni Tristano et Giovanni De Rosis.

Façade et coupole de Giacomo Della Porta (son dessin de la façade est préféré à celui de Galeazzo Alessi).

1575 : mort du Vignole. Reprise du chantier par Della Porta.

1584 : consécration.

1773 : suppression de l’ordre des Jésuites.

1814 : restitution aux Jésuites.

1858-61 : décoration de l’intérieur : marbre de la nef financé par le prince Alessandro Raffaele Torlonia.

1873 : expropriation : gérée par le Fondo Edifici di Culto (FEC)

1965 : titre cardinalice de « Santissimo Nome di Gesù ».

Façade (1571-7, Giacomo Della Porta) (images)

En travertin. Divisée en 2 ordres raccordés par deux volutes.

Bartolomeo Ammannati, emblème avec le monogramme du Nom de Jésus, en marbre et bronze.

Au-dessus des portes latérales, Saint Ignace de Loyola (gauche) et Saint Francesco Saverio (droit).

Inscription de l’architrave : ALEXANDER CARDINALIS FARNESIUS, S(anctae) R(omanae) E(cclesiae) VICE-CAN(cellarius), FECIT MDLXXV. (« Le cardinal Alexandre Farnese, surintendant de la sainte église romaine, fit construire en 1575 »).

Tympan triangulaire : emblème du cardinal Alessandro Farnese, vandalisé pendant l’occupation française de 1798.

Coupole

Intérieur (plan)

Nef orientée (c’est-à-dire abside à l’Est). Croix latine. Nef unique.

Contre-façade (images)

Les fresques de Baciccio (1672-85)

1672-5 : la coupole

1675-6 : les pinacles

1676-9 : la nef

1680-2 : l’abside (Le Bernin meurt en 1680)

1685 : le transept

→ 1ère fois que l’ordre des Jésuites (dont fait partie le Baciccio) exprime ses idées/idéaux non pas par des textes mais par des images

= avec des stucs d’Ercole Antonio Raggi, Leonardo Retti, Michel Maille.

Triomphe du nom de Jésus(1676-9, plafond)

= notice wiki

= ou « gloire de saint Ignace »

= Décoration illusionniste à quadratura de la coupole et du plafond. Déborde hors du cadre : avec 16 sculptures en stuc de Raggi : lient les fenêtres à la voûte, et guident l’œil vers le centre, zone lumineuse qui symbolise la Compagnie.

= Chute des anges : position prééminente à la frontière entre le domaine des laïques et le chœur, réservé au clergé (chute des anges = lutte contre l’hérésie, depuis la Contre-Réforme).

= études présentes au Louvre ; aussi à la galleria Spada

Modèle du « triomphe du nom de Jésus » (1685, Spada)

= Modello à l’huile du plafond de l’église de sant’Ignazio.

= apothéose, fondateur des Jésuites

= porté au ciel par des anges musiciens, avec fleurs

= flot de lumière dorée = espace divin

= vision réelle = corps des sont tangibles

1D – chapelle de Sant’Andrea (décorée en 1600-3) (images)

Agostino Ciampelli, Crucifixion d’André (autel) ; Vierge en gloire avec martyrs (voûte), Saints Ignace d’Antioche, Cyprien, Polycarpe, Clément (pinacles) ; Agnès sur le bûcher, Catherine et la roue (lunettes) ; Martyre de Laurent (gauche) ; Lapidation d’Étienne (droit).

2D – chapelle de la Passion (Giuseppe Valeriano) (images)

Giuseppe Valeriano et Gaspare Celio, Anges avec instruments de la Passion (voûte) ; Évangélistes (pinacles) ; Oraison de Jésus, Capture du Christ (lunettes) ; Dérision du Christ, Christ bandé, Christ couronné d’épines, Christ à la colonne (colonnes) ; Montée du Christ au Calvaire (gauche) ; Christ cloué à la Croix (droit).

Urne en bronze avec les restes de saint Giuseppe Pignatelli.

3D – chapelle des Anges / chapelle Vettori (1599-1600) (images)

Federico Zuccari, Sept archanges en adoration de la Trinité (autel) ; Couronnement de la Vierge (voûte) ; Ange Raphaël dit à Tobias de couper des parties du poisson ; Songe de Jacob ; Abacuc transporté par l’ange amène de la nourriture à Daniel dans la fosse aux lions et Trois Juifs en Enfer (pinacles) ; Les Anges offrent à Dieu les prières des fidèles et Pénitence du fils prodige (lunettes) ; Les Anges libèrent les âmes du Purgatoire (gauche) ; Les anges rebelles chassés du Paradis (droit)

Transept droit – chapelle de san Francesco Saverio / saint François-Xavier (1674-8, Pietro da Cortona) (images)

Pour le cardinal Giovanni Francesco Negroni.

Carlo Maratta, Mort de saint Francesco Saverio (1679) (autel)

Giovanni Andrea Carlone, Gloire de Saverio ; Crucifix de Saverio tombé en mer et ramené sur la rive par un crabe ; Saverio baptise une princesse (1673-8)

Anonyme, autel avec putti

Chapelle du Sacré-Cœur / anciennement Saint François d’Assise (images)

Commande de saint Francesco Borgia. Conçue par Giuseppe Valeriano.

Pompeo Batoni, Sacré-Cœur de Jésus (1767)

Baldassare Croce, il Baldassarino, Docteurs de l’Église et évangélistes (1599) (voûte)

Paul Brill et Giuseppe Peniz, Histoires François d’Assise (XVII) : Renoncement aux habits et à l’héritage de son père devant l’évêque d’Assise (conversion) (1206) ; Dompte le loup de Gubbio (1209-10) ; Prédication aux oiseaux (1212-3); Épreuve du feu devant le sultan al-Kâmil en Egypte pendant la cinquième croisade (1219); Apparition de François dans un chariot en feu (c.1216-20) ; Stigmates de François (1224); Mort de François (1226).

Maître-autel (images)

Reconstruit par Antonio Sarti (1841-3)

G.B. Gaulli, il Baciccia, Gloire de l’anneau mystique (1680-2, abside). Iconographie rare, dérivée des mosaïques de saint Praxède : fonction propagandiste secondaire, car touche moins directement le public.

+ arc : Concert d’anges (1680-5)

Alessandro Capalti, Circoncision de Jésus (1840) : rideau de l’autel pour couvrir la statue du Sacré-Cœur de Jésus.

Anonyme, Sacré-Cœur (derrière le rideau de Capalti)

Le Bernin, Monument funéraire du cardinal Roberto Bellarmino (1622-4), détruit en 1841. Reliefs avec Foi et Religion d’Adamo Tadolini (XIX). (centre)

Antonio Solà, Monument funéraire de san Giuseppe Pignatelli (1841) (droit)

Chapelle de la Madonna della Strada (images)

Anonyme XIII-XIV, Madonna della Strada (autel) < église homonyme détruite pour la construction de l’église actuelle.

Giuseppe Valeriano, Histoires de la vie de Marie (1584-8). Valeriano aménagea l’ensemble de la chapelle. Naissance ; Vierge au Temple ; Mariage ; Annonciation ; Visitation ; Assomption ; Couronnement.

Anonyme XIX, Anne et la jeune Marie (sculpture devant la Vierge au temple).

Giovanni Battista Pozzi, fresques de la coupole.

Transept gauche – chapelle de saint Ignace de Loyola (images)

Andrea Pozzo, Saint Ignace couronné par Jésus (1695-9) (rideau qui monte et descend à l’occasion de certaines festivités)

Pierre Le Gros le Jeune, Saint Ignace et deux anges (1695-9) : à l’origine en argent. Fondu pendant l’occupation française (1798). Au début du XIX, remplacé par le modèle. Parties manquantes réalisées en stuc argenté et doré par Antonio Canova et Adamo Tadolini.

Ciro Ferri, quatre statuettes : Francesco Saverio, Filippo Neri, Thérèse d’Avila, Isidore Agricola : tous canonisés le 12 octobre 1622 par Grégoire XV Ludovisi.

Bernardino Ludovisi et Lorenzo Ottoni, Trinité (c.1726) (centre du tympan)

Pierre-Étienne Monnot, Deux anges avec boucliers et monogramme du Nom de Jésus en cristal de roche.

Pierre Le Gros le Jeune, Putti en bronze.

Sept reliefs de la Vie de saint Ignace en bronze doré de René Fremin, Angelo De Rossi, Gian Giacomo Reiff, Giuseppe Nuvolone, Pierre- Étienne Monnot, Lorenzo Merlini : Messe ; Exhortation à un chef militaire ; etc.

Alessandro Algardi, urne en bronze doré avec le corps d’Ignace de Loyola

Giovanni Battista Gaulli, il Baciccio, Ignace en gloire (1680-5) (voûte)

Angelo De Rossi, Approbation de la Compagnie de Jésus (1695-6) (gauche, haut)

Jean-BaptisteThéodon, Triomphe de la Foi sur l’Idolâtrie (1695-9) (gauche, bas)

Bernardino Cametti, Canonisation d’Ignace (droit, haut)

Pierre Le Gros le Jeune, Allégorie de la Religion qui vainc l’Hérésie (1695-7) (droit, bas)

Vestibule gauche – chapelle du Crucifix (images)

Anonyme romain XVII, Crucifix

3G – chapelle de la Santissima Trinità (images)

Francesco Bassano il Giovane, Triomphe de la Trinité (c.1592) (autel)

Giovanni Battista Fiammeri, Création du monde (1588-9) (voûte)

Durante Alberti ou Giovanni Battista Fiammeri, Transfiguration et Baptême du Christ (murs)

2G – chapelle de la Sacra Famiglia / chapelle Cerri (images)

Giovanni Gagliardi, Jésus dans la boutique de Joseph avec Marie (autel)

Nicolo Circignani, il Pomarancio, gloire d’anges pour la Nativité (voûte), Baruch, Zacharie, Isaïe, David (pinacles), Histoires de l’enfance de Jésus (lunettes et murs) (1580-90)

Domenico Guidi (attr.), Bustes d’Antonio Cerri et du cardinal Carlo Cerri (1640-50)

1G – chapelle de san Francesco Borgia / chapelle Ferrari (images)

Andrea Pozzo, San Francesco Borgia et trois saints martyrs canadiens en adoration de l’Eucharistie (1683-6). Modifié au XIXe par Pietro Gagliardi avec l’ajout des figures de jésuites martyres.

Nicolo Circignani, il Pomarancio, Pentecôte (fresque de la voûte) ; Allégories des Vertus cardinales (pinacles) ; Crucifixion de Pierre(lunette gauche), Décollation de Paul (lunette droite) (1580-90).

Pier Francesco Mola, Pierre baptise en prison Processo et Martiniano (gauche) et Conversion de Paul (c.1660) (côtés)

Anonyme, urne moderne.

Sacristie (1620, Girolamo Rainaldi) (images)

Annibale Carracci, Saint Ignace

Agostino Ciampelli, Adoration du Saint Sacrement

Sant’Apolinare alle Terme

https://it.wikipedia.org/wiki/Basilica_di_Sant%27Apollinare_(Roma)

http://romapedia.blogspot.com/2018/05/s-apollinaris.html

Images Google

(derrière piazza Navona. Horaires très restreints, voire fermée.)

Proche de l’Opus Dei ? (tombeau du fondateur…)

638 : construction sur le site des Ludi Apollinares, jeux en l’honneur d’Apollon.

Dédiée à saint Apollinaris, d’Antioche (premier évêque de Ravenne). Permet d’effacer le souvenir païen…

1741-8 : reconstruite par Ferdinando Fuga.

Vestibule

Anonyme XV, Madonna dell’Apollinare. Recouverte en 1494 avec de la chaux pour la protéger contre les soldats de Charles VIII, découverte par hasard lors d’un tremblement de terre en 1648.

Voûte

Stefano Pozzi, Gloire d’Apollinaire (1746)

1D – chapelle de san Luigi Gonzaga

Ludovico Mazzanti, San Luigi Gonzaga (autel)

2D – chapelle de saint Joseph

Giacomo Zoboli, Sainte famille (image à vérifier)

3D – chapelle de François-Xavier

Pierre Le Gros, Statue de saint François Xavier(1702) : cf bio.

Maître autel

Ercole Graziani, Saint Apollinaire

Bernardino Ludovisi, anges (1746)

Luigi Valadier, crucifix et candélabres.

3G – chapelle de saint Ignace de Loyola

Carlo Marchionni, Saint Ignace de Loyola (c.1746?)

2G – chapelle de Jose Maria Escriva de Balaguer (fondateur de l’Opus Dei, à qui appartient le palais adjacent de Ferdinando Fuga)

Angelo Zarcone, peinture.

1G – Chapelle de saint Jean de Nepomuk

Placido Costanzi, Marie et Jean de Nepomuk (c.1746?)

Santa Maria in Monserrato

https://it.wikipedia.org/wiki/Chiesa_di_Santa_Maria_in_Monserrato_degli_Spagnoli

(piazza Farnese)

Église espagnole.

1518 : commencée par Antonio da Sangallo il Giovane, dans la zone de l’Ospizio di SanNicola dei Catalini.

1673-5 : achevée par G.B. Contini.

1820-2 : restructurée par Giuseppe Camporese et son neveu Pietro Camporese le Jeune.

Façade basse (1585-93, Francesco da Volterra)

G.B. Contini, Vierge à l’enfant sciant la pierre (en souvenir du sanctuaire de Montserrat).

Façade haute (1929-35, Salvatore Rebecchini)

Intérieur par Giuseppe Camporese

Images du plafond.

Images de l’orgue.

Francesco Nappi, Mort de la Vierge (droit)

G.B. Ricci, Couronnement de la Vierge (gauche)

1D – chapelle Rocci (image)

Annibale Carracci et Dominiquin, Diego d’Alcantara (1606) (à l’origine à San Giacomo degli Spagnoli)

Felipe Moratilla, Mausolée des 2 papes Borgia : Callixte III et Alexandre VI (1889), transférés ici en 1881.

Anonyme, Tombe d’Alfonso XIII et restes (1941), roi renversé Franco, mort en exil à Rome.

2D – chapelle de l’Annonciation (image)

Francesco Nappi, Annonciation, Naissance de Marie, Assomption

3D – chapelle de Notre Dame du Pilar (image)

Francisco Preciado, Notre Dame du Pilar et saints

Frans Van De Casteele, Assomption (droit) [prendre en photo]

Louis Cousin (Luigi Gentile),Triomphe de l’Immaculée conception (gauche) [prendre en photo]

Maître autel (images)

Girolamo Siciolante da Sermoneta, Crucifixion (1564-5), à l’origine à San Giacomo degli Spagnoli.

3G – chapelle de saint Jacques (image)

Jacopo Sansovino, Saint Jacques le Majeur (1517-20) < San Giacomo degli Spagnoli

Andrea Bregno, Tombe d’Alfonso de de Paradinas (1486) (gauche) + école pour Félix Aguirre (plaque)

Luigi Capponi, Tombe de Juan de Fuensalida, secrétaire de Alexandre VI (1498) + école d’Andrea Bregno, Pedro de Villa Urrutia y Montalvo et Antonio Vargas Laguna

2G – chapelle de Notre-Dame de Montserrat (image)

Francesco Carlo Bizzaccheri, décoration de stuc

G.B. Ricci, lunettes et pinacles

Anonyme XVII, Miracle de saint Raymond de Penafort (droit) ; Vue de Montserrat (gauche)

1G – chapelle de sainte Anne (image)

Tommaso Boscoli (Maso), Vierge, Anne et enfant et donateur (1544) < San Giacomo degli Spagnoli

« Selon Vasari, Tommaso Boscoli aurait collaboré avec Michel-Ange à la sculpture du gisant du pape dans le mausolée de Jules II, à l’église Saint-Pierre-aux-Liens.

« Cette œuvre, inspirée du groupe similaire d’Andrea Sansovino à Saint-Augustin de Rome, et faisant également référence à celle de Francesco da Sangallo à Orsanmichele, à Florence, et reprenant par endroits les modèles de Michel-Ange, témoigne d’une composition incertaine et d’un goût archaïque » (Giancarlo Bojani – Dizionario Biografico degli Italiani Treccani).

Luigi Capponi, Tabernacle en marbre avecle baptême du Christ et plusieurs anges

Collège

Paolo Taccone (Paul Romano), bas-relief Crucifixion et saints

Nicola Torriani, Tombe du cardinal Pietro Montoya (1630) avec buste du Bernin (1621)

Les bustes « Âme damnée », « âme bénie » faisaient partie de ce monument.

Santa Maria in Loreto

https://it.wikipedia.org/wiki/Chiesa_di_Santa_Maria_di_Loreto_(Roma)

https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Santa_Maria_di_Loreto_(Rome)

https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Santa_Maria_di_Loreto_(Rome)_-_Interior

http://romapedia.blogspot.com/2019/03/st-mary-of-loreto.html

(colonne de Trajan)

1507 : début du projet (par Bramante?), mais tout de suite interrompu.

Pour la guilde des boulangers (encore aujourd’hui). Commande de Jules II Della Rovere.

1522 : repris par Antonio da Sangallo le Jeune.

1534 : consacré (avec un toit temporaire)

1573-6 : campanile par Jacopo Del Duca : « Le tambour et le dôme constituent l’une des réalisations majeures de l’architecture romaine de la fin du XVIe siècle. Dans cette œuvre, l’architecte inverse le rapport entre la base et le dôme, faisant émerger ce dernier de la première : la base devient ainsi un élément générateur de formes et ses cadres architecturaux guident le regard du bas vers le haut. Le caractère ascendant de la vision est renforcé par les éléments décoratifs jusqu’à l’éclatement radial de la lanterne, que le critique néoclassique Francesco Milizia qualifiait de « cage à grillons ». Avec le petit clocher à l’allure étrange, l’architecte applique, dans un esprit maniériste, les préceptes de Michel-Ange, son grand maître, créant un mécanisme architectural libre et d’une grande qualité. »

1638-48 : restructuration et sacristie par Gaspare De Vecchi.

1867-75 : restauration par Luca Carimini

Voûte et contre-façade

Cesare Mariani, Histoire de Marie (tambour) ; Prophètes, sibyles, saints et anges (voûte) ; Marie de Lorette portée par les anges (contre-façade) (1870-4)

Orgue : images

Intérieur

Stefano Maderno, Ange (1630) et un autre Ange (1630)

François Duquesnoy, Sainte Suzanne (1630-3) : son chef-d’œuvre (cf bio)

Domenico De Rossi, Sainte Domitilla (1629) : seule œuvre attestée de ce sculpteur.

Pompeo Ferrucci, Sainte Agnès (1630)

Giuliano Finelli, Sainte Cécile (1633) (cf bio)

1D – chapelle de Catherine (image)

Anonyme XIX, Aloysius Gonzague (autel)

Paolo Rossetti, mosaïques du Saint Esprit, Catherine (centre), François et Baptiste

2D – chapelle des mages (image)

Anonyme XIX, Vierge du Rosaire avec Dominique et Catherine

Niccolo Circignani, fresques et peintures de l’Adoration des Mages, saints, anges, Trinité et commanditaires

Maître autelimage (1628-30, Gaspare De Vecchi, retravaillé par Luca Carimini)

Marco Palmezzano, Notre Dame de Lorette avec Roch et Sébastien (peinture sur ardoise)

Cavalier d’Arpin, Mort de la Vierge (droit), Nativité de la Vierge (gauche)

2G – Chapelle du Crucifix (image)

XVI, crucifix en bois sculptée dans l’autel

Anonyme XIX, Notre-Dame des Douleurs

Cesare Mariani, fresques avec l’Histoire de Jésus et saints (1870-4)

1G – chapelle de Charles Borromeo (image)

Filippo Tedeschi, Charité de Borromeo(autel) ; André et Baptiste (côtés)

Anonyme, stucs des Vertus, putti, évêque et un modèle de l’église (1638-40)

Anonyme XVII, Charles distribue la communion durant la peste (1664)

Sacristie

Pietro Tedeschi, Sacré-Cœur de Jésus (1796)

Faustina Concioli, Vierge à l’enfant avec Antoine, Catherine, Onuphrius (1806)

Santa Brigida

https://it.wikipedia.org/wiki/Chiesa_di_Santa_Brigida_(Roma) (mieux)

https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:Santa_Brigida_(Rome)

https://it.wikipedia.org/wiki/Chiesa_di_Santa_Brigida_(Roma)

http://romapedia.blogspot.com/2018/10/st-bridget.html

(peu de photos : en prendre)

Piazza Farnese.

Église de la Suède.

1373 : mort de Brigida (Birdgitta Birgersdotter) qui habitait ici avec sa fille, santa Caterina. La maison fut donnée par Francesca Papazzurri (qui avait rencontré Bridget lors du Jubilée de 1350 à Assise) au monastère suédois de Vadstena, premier siège de l’ordre des Brigidini.

1391 : proclamée sainte par Boniface IX.

1626-41 : première église construite par Francesco Peparelli.

1704-5 : restauration de la façade et reconstruction de la voûte par Pietro Giacomo Patriarca, collaborateur de Carlo Fontana, pour Clément XI Albani (à qui l’église était confiée quand il était cardinal).

Couleurs originales : bleu et blanche (très communes au XVIIIe).

1780 : restauration par Pie VI Braschi (qui a un ancêtre suédois)

1894 : restauration par Raffaele Ingami qui dessine aussi le campanile.

Façade (1704-5, par Pietro Giacomo Patriarca)

Andrea Fucigna, Brigida (gauche), Catherine (droite) (1705)

Contre-façade

Eugenio Cisterna, Anges (1894) peints sur la chair en bois.

Voûte

Biagio Puccini, Gloire de Brigida et Evangélistes (1709-11)

« Les tableaux ont été exécutés selon une technique spéciale sur enduit sec, semblable à la tempera, qui permettait à Puccini d’obtenir des nuances douces de jaune et de blanc et, par conséquent, des effets de lumière très réussis. La représentation est entourée d’emblèmes tirés de l’Iconologia de Cesare Ripa, un manuel de symboles bien connu des artistes du XVIIe siècle : on y trouve différentes figures allégoriques qui soulignent la lutte acharnée de Brigitte contre l’hérésie et son ascension au ciel. » (Sofia Barchiesi)

Nef

Biagio Puccini, 6 Histoires de Brigida : « Vierge et Brigida » & « Vierge couronne Brigida » (droite) ; « Communion mystique de Brigida » & « Christ et Brigida » (gauche) ; « Brigida en extase » & « le Christ apparaît à Brigida » (presbytère)

Autel de droite

Copie d’un original perdu d’Annibale Carrache, Vierge et enfant (1694)

Pietro Camporese l’Ancien (dessin) et Tommaso Righi (sculpteur), Monument funéraire de Nils Bielke (1768) (droit)

Maître autel (1894)

Anonyme tyrolien moderne, Crucifix en bois

Marbre polychrome.

Anonymes, vitraux avec Sacré-Cœur

Anonyme, saint suaire

Autel de gauche

Eugenio Cisterna, diptyque Brigida et sa fille Catherine de Suède (1894)

Chambres de Brigida

Vitraux par la campagnie Zettler

Domenico Guidi, relief de la Face de Brigida (1664)

Oratoire de Brigida

Edoardo Brandon, Histoires de Brigida (1856-63), tempera sur mur.

Oratoire de Catherine

Attilio Palombi, Translation du corps de Brigida de Rome à Vastena (1894) ; Catherine arrête l’inondation du Tibre (1895).

Sant’Antonio dei Portoghesi

http://romapedia.blogspot.com/2018/05/st-anthony-of-portoguese.html

https://it.wikipedia.org/wiki/Chiesa_di_Sant%27Antonio_in_Campo_Marzio

1439 : fondation d’un hospice pour Portugais, avec l’aide financière du cardinal Antonio Martinez de Chaves.

1539 : l’église de l’hôpital est dédiée à saint Antoine de Padoue (né au Portugal où il est connu sous le nom saint Antoine de Lisbonne)

1630-8 : reconstruite par Martino Longhi le Jeune. Dont la façade

1674-6 : coupole terminée par Carlo Rainaldi.

1696 : façade terminée par Cristoforo Schor.

1869 : portique dessiné par Francesco Vespignani.

Façade

par Martino Longhi le Jeune (1630-8), terminée par Cristoforo Schor (1696).

Contre-façade

Gabriele Valvassori, chœur (1748)

Jean Guillou, orgue

Plafond/Voûte

Anonyme XIX, Apparition du Crucifix à Alfonso Enrico (premier roi du Portugal) (style de Seitz)

Nef

Antonio Moroni, vitraux (style ancien)

1D – chapelle de sainte Catherine

Anonyme XVII (style de Guido Reni), Catherine, Engrazia, Irène

Antonio Canova, Monument d’Alessandro De Souza Holstein, ambassadeur (1808)

2D – chapelle de saint Jean-Baptiste (1682, Cesare Corvara pour BG Cimini et sa femme Caterina Raimondi)

Andrea Fucigna, portraits en marbre de Cimini et sa femme Raimondi : « Le buste de G.B. Cimini, attribué à tort à Andrea Bolgi (…), s’inspire, pour la découpe de l’image et pour son insertion dans une niche murale sans tombeau, de l’image de Gabriel Fonseca de Gian Lorenzo Bernini. La religiosité poignante du prototype n’est cependant qu’une émanation d’émotion manifestée avec calme chez Cimini, dont les traits sont exprimés avec un réalisme modéré. Si le buste de Cimini est comparable aux œuvres de Fucigna attestées avec certitude au début du XVIIIe siècle, comme le tombeau d’Eleonora Boncompagni Borghese à S. Alessio, celui de Caterina Raimondi, réalisé une vingtaine d’années plus tard, est stylistiquement très différent, beaucoup plus rigide et froid. » (Maria Barbara Guerrieri Borsoi – Dizionario Biografico degli Italiani Treccani)

Giacinto Calandrucci, Baptême du Christ (autel), Sainte famille, Père éternel (lunettes).

Nicolas de Bar, Nativité de Jean-Baptiste (1682-6)

Francesco Graziani (Ciccio Napoletano), Prêche de Jean-Baptiste

Transept droit

Luigi Agricola, La reine Elisabeth réconcilie son mari et son fils (1801)

Francesco Navone, autel

Maître-autel (Cristoforo Schor ; Francesco Navone)

Giacinto Calandrucci, Apparition de la Vierge à Antoine (autel)

Giovanni Odazzi, Teresa et Sancia du Portugal (gauche)

Michelangelo Cerruti, Joan du Portugal refuse le cadeau de mariage

Coupole

Pendentifs et tondi de Francesco Grandi, Sancia, Mafalda, Giovanna et Teresa

Transept gauche (1764-6, dessin de Luigi Vanvitelli, réalisé par Carlo Murena)

Giacomo Zoboli, Vierge (autel)

Pietro Bracci ou Filippo Della Valle sur dessin de Vanvitelli, Double tombe de l’ambassadeur Emanuel Pereira de Sampajo avec tombe et armes.

Gaspare Sibilla, Charité et Pureté

2G – chapelle de Notre-Dame de Bethléem (dessin de Francesco Navone)

Antonio Concioli, Nativité (1792, autel), Retour d’Egypte (droite), Adoration des Mages

1G – chapelle de saint Antoine d’Egypte

Antoniazzo Romano, Vierge avec Antoine et François (autel)

Marcello Venusti, Antoine avec Sébastien et Vincent de Saragosse (gauche, c.1565)

Copie de Pellegrino Aretusi, Pietà

Sacristie

Salvatore Nobili (?), Miracle d’Antoine de Padoue (voûte)

Institut portugais

Marcello Venusti, Antoine et l’enfant (à l’origine au maître autel)

Domenico Crespi (Passignano), Annonciation

Gaetano Sortini, Antoine, Sébastien, Vincent de Saragosse