Nirvana ou la révolte impossible

Que faire de nos premiers émois quand on comprend qu’ils dépendent du capitalisme industriel qu’on rejette ?

La révolte contre le capitalisme industriel peut-elle être suscitée par le capitalisme lui-même ?

Comment s’inscrit un groupe comme Nirvana dans cette dynamique ?

Au-delà de l’exemple de Nirvana, pour le dire d’une autre manière, peut-on rester fidèle à nos émois de jeunesse alors qu’ils sont le produit du capitalisme, surtout quand on prend conscience que suscités par l’industrie culturelle, ces émois de jeunesse sont un des moyens les plus efficaces du système capitaliste pour s’imposer à la société ?

Introduction – La grâce et la crasse

Partie I – Déterminations
A. De l’industrie intime
Heurs et malheurs de l’industrialisation
Soumission & rébellion
B. Petite histoire du grunge
Seattle et le grunge
Le Riot Grrrl : du féminisme dans le punk-rock

Partie II – Contingences irréductibles
A. Nirvana
Bleach
Nevermind
Incesticide
In Utero
Unplugged in New York
B. La banalité du cas Cobain
La vie d’un jeune homme
Des mots & des paroles
L’enfance fantasmée
De l’abstraction musicale à la destruction finale
Eloge de Courtney Love

III – Dialectique tronquée
A. Puissance et faiblesse des critiques de Nirvana
Dénonciation du viol
Une histoire de genre
Dénonciation du racisme
B. Critique tronquée de l’industrie culturelle
Eloge du marginal
Critique des faux fans
Critique de la scène musicale

Epilogue – Critique radicale & impropriation

Bibliographie
Sur Nirvana, Kurt Cobain, le grunge
Livres cités

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Bibliographie

  1. Amours I (poésie, Rome, 2005-10)
  2. La fête et la fin (récit, Lille, 2005)
  3. La Revanche de Frenhofer (poésie, septembre 2008) ;
  4. Solstices (roman, 2010) ;
  5. Cartographie (poésie, Lisbonne, 2012) ;
  6. Amours II (Lille, 2013) ;
  7. Miscellanées états-uniennes (récit de voyage) (septembre 2014) ;
  8. Fauna (poésie), avec Camilo Cardenas, Les éditions Solstices (septembre 2014) ;
  9. Sweet nightmares (contes en anglais), The Minesweeper Collective (octobre 2014) ;
  10. Dédale (poésie, anglais), avec 20 artistes, Minesweeper Collective (nov 2014) ;
  11. Les os sous la peau (poésie), Les éditions Solstices (novembre 2014) ;
  12. Berceuse pour une insomnie (récit, 2015) ;
  13. Le Silence de Ferrare (récit), Les éditions Solstices (août 2015) ;
  14. Vie et oeuvre de Dosso Dossi (étude), Les éditions Solstices (septembre 2015) ;
  15. The Minesweeper songs (poésies en anglais, Londres, 2015) ;
  16. Materia (poésie), typographie, avec gravures de Yann Legrand (novembre 2015) ;
  17. Api & scorpioni (poésie, Rome, 2016) ;
  18. Les cités amoureuses (nouvelles, 2017) ;
  19. L’art de l’ombre (essai, Paris, 2017) ;
  20. Les idées plus noires que l’encre (poésie), avec dessins de Trefex (mai 2018) ;
  21. Animots/Animals (poésies angl/fr) linogravures d’Illustre Feccia (mai 2018) ;
  22. Anna Imaginaire (récit en vers, 2020) ;
  23. Nirvana ou la révolte impossible (essai, 2021) ;
  24. L’Amitié (essai, 2021) ;
  25. Aprilins (poésie pour Marion Poulain, 2022) ;
  26. Noir & rouge (Berlin, mars 2022) ;
  27. La punta della lingua (poésies en italien, Trieste, juin 2022) ;
  28. Animals (poésies, Berlin, juillet 2022) ;
  29. Sérigraphies lilloises (Lille, décembre 2022) ;

Le Palais des Doges

On encense encore le pouvoir qui écrase. Le pouvoir inaccessible. On le perpétue. On le sacralise. Il est interdit d’emprunter l’escalier des Géants. En revanche, les prisons sont longuement parcourues. C’est qu’on continue à distiller dans la révérence du Pouvoir et la crainte d’y porter atteinte.

Mais aujourd’hui, toutes ces salles en enfilade sont désertées. Elles bruissaient de monde et d’intrigues, elles sont creuses comme des dents pourries. On transite de l’une à l’autre et les récits des guides nous ennuient.

Et le Tintoret ? Sartre le dépeint en rupture, en séquestré : il a atteint au contraire la gloire. Son paradis (qui a des airs de jugement dernier) est une consécration aussi grande que celle du jugement dernier de Michel-Ange à la chapelle Sixtine.

Par ailleurs, c’est fort éloquent de voir la traduction déjà moderne de l’établissement du pouvoir sur un fondement transcendant qui lui est cependant secondaire. Car le paradis, derrière le doge, n’est que la garantie d’une légitimité du pouvoir séculier. Il ne vaut plus pour lui-même. Personne à Venise ne croit au paradis et surtout ne craint le jugement dernier, mais tous craignent surtout les Plombs. C’est presque un mensonge, une mascarade : beaucoup comprennent qu’il n’y a pas d’autre légitimité au pouvoir du doge et du conseil que la violence d’État. Mais maquiller cette violence par un récit mythologique ancestral détourne l’attention, endort les velléités critiques, ou mieux : montre l’exemple quant à l’attitude à adopter s’il s’avère qu’on n’est pas dupe. Baffo. Cela est toujours vrai aujourd’hui).

Personne n’ira aujourd’hui critiquer cette muséographie laudative d’une oligarchie qui sentait le sang et le fer. Et c’est bien triste.

Pauvre Carpaccio / Pauvre gamin

Pauvre Carpaccio

Scuola di San Giorgio. Je rentre. Le cycle du Carpaccio en frise sur tous les murs. Une femme derrière sa vitre me rappelle que je dois enfiler mon masque. Je remarque alors que c’est payant. Quoi ? Regarder ces fresques qui sont là déjà exposées, c’est payant ? La guichetière me débite un laïus de soumise : elle ne gagne que des miettes, mais elle proclame tout le bien fondé des 6 euros qu’on extorque aux rares curieux. Je tergiverse tout en regardant les fresques. Elle s’impatiente. Je sors un billet de vingt euros, je le plaque sur la vitre. Je luis dis : « Vous le voyez ? » Elle me répond mi-agacée, mi-étonnée : « Ben oui ! » Je regarde à nouveau les fresques puis range le billet : « Et moi j’ai vu les fresques, nous sommes quittes. »

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Pauvre gamin

Le pauvre gamin d’une dizaine d’années à qui sa grand-mère faisait souffrir la torture de la guide privée, totalement démunie en termes de pédagogie, une fois arrivé devant le cycle de Sainte-Ursule avait remarqué : « Carpaccio, c’est le nom d’un jus de tomate, non ? » Stupéfaction et incompréhension des vieilles dames. « Pardon ? Qu’est-ce que tu dis, mon petit ? » Et l’enfant de réitérer : « Carpaccio, c’est pas le nom d’un jus… de tomate ? » Étonnement désormais apeuré devant l’élucubration : « Mais non, voyons, c’est le nom du peintre. » Pauvre petit gars, c’est toi qui as raison : carpaccio, c’est un nom de bouffe. Pas un jus de tomate, mais je suis sûr que tu en buvais un quand ta mère commanda un « carpaccio » de thon ou de saumon. Et ces vieilles sorcières qui te regardèrent comme un demeuré…

La gare autoroutière & Paul Morand

J’ai continué à explorer les routes et à observer les gens, en allant à la gare pour un aller-retour express à Mogliano Veneto où j’ai garé ma voiture. Je me rappelle d’un passage où Paul Morand se plaignait que les voitures fussent arrivées jusqu’à Venise. Un pont autoroutier a été construit en 1931 (mais le train avait relié l’île à la terre dès 1846). Dans mon souvenir, il regarde avec circonspection les beatniks et les hippies (cheveux longs, débraillés) qui attendent à la gare autoroutière le bus, ou qui font la manche. La piazzale Roma porte bien son nom : on dirait une place de Rome. Mais on en voit des similaires partout en Italie. Les bus rouges et blancs. Le bruit. Je me rends compte alors que si Venise n’a rien d’angoissant, c’est bien parce qu’il n’y a pas de voitures. Même si le Canal Grande ressemble à une autoroute. On devrait y interdire les bateaux à moteur (il paraît par ailleurs que le roulis violent qu’ils génèrent abîment les fondations, érodent les palais, ruinent les pierres), ou les limiter au moins à l’urgence sanitaire.

*

Paul Morand prétend qu’arriver à Venise par la gare, c’est entrer dans un palais par la porte de service. Il ne cesse de vilipender les « hippies » qui fument de la marijuana à la gare autoroutière, et qui sentent très mauvais. On aurait pu lui couper la tête. Il a la nostalgie des aristocraties, comme tous les diplomates. Son élitisme est celui de la vacuité. Pour ma part, je ne trouve pas de meilleur effet que de sortir de la gare de Venise. Mais je dois dire qu’en bon émule de Dolmancé, j’aime passer par derrière. C’est justement renverser l’ordre, avec beaucoup de plaisir. Ce n’est qu’une fois après avoir connu l’intérieur qu’on pourra apprécier – ou non – la façade. Si cela était la règle en amour, il y aurait beaucoup moins de drames et de larmes. Je ne parle pas de l’intériorité, qu’on s’entende bien, non je parle de l’intimité du corps.

Venice is not dead

J’ai écrit deux heures hier, et même plus, et je n’ai pas pu tout dire ce que je voulais. Comme Sartre, il faudrait passer des heures éveillé, sous amphétamine, pour faire de la vie un pavé de plusieurs dizaines de milliers de pages et continuer cependant à vivre.

Un hélicoptère survole sans cesse la ville à cause du G20 qui se tient à partir d’aujourd’hui (vendredi 9 juillet 2021). Le palais des Doges est fermé, officiellement par mesure de sécurité, mais plus volontiers pour offrir aux aristocrates les meilleures conditions de visite. On ne mélange pas les serviettes et les torchons.

De démocratie, il n’y a aujourd’hui que le nom qui existe.

Venise n’est donc pas morte.

Je lisais hier le Dictionnaire amoureux de Venise de Philippe Sollers, et autant le personnage est insupportable et écœurant, et son écriture illisible, autant nous ne pouvons lui faire grief d’ignorance. Il connaît Venise. Il se place du côté de Debord (l’Internationale Situationniste était venue à Venise) plutôt que de Debray (alors que Debord lui crachait dessus), il sait lire Beauvoir, il apprécie Sartre (jusque dans quelques pics pas forcément mal venus). De Sartre, il critique les énormités du Séquestré de Venise mais en reconnaît les fulgurances. À côté des bêtises sur l’Arétin, le Titien ou sur une l’influence protestante à Venise, Sartre a vu et surtout a su dire les beautés du Tintoret. Je découvre qu’il cite le passage que j’avais noté de Beauvoir qui, dans La Force de l’âge, raconte leur premier séjour vénitien avec Sartre et sa langouste tricotante. Mais il ne relève pas que Sartre aussi plaidait pour une Venise vivante, et que ne pas voir la vie à Venise, c’était détester l’humain. Beauvoir était attentive à la vie des quartiers populaires (qui sont peau de chagrin ici comme dans toutes les métropoles), à la nourriture, aux détails où se niche ce qui vainc le factice comme le plantain défonce le macadam. Sartre, plus empêtré dans la littérature, tentait de faire concorder le passé de Venise et son présent, la beauté de Venise et la haine de la bourgeoisie. Il trouva en Tintoret le héros d’un de ses drames.

Sollers plaide pour une Venise vivante, loin du cliché de sa mort. Si on ne voit pas qu’elle est vivante, c’est qu’on n’y est passé qu’en touriste, ou que nous sommes contaminés par le nihilisme ambiant. Sans l’aimer, et en méfiant de lui, je rends à Sollers ce que je lui dois : il a secoué mon apathie.

En sacrifiant moi-même au laïus de la mort de Venise, je cède non seulement à un romantisme de carton-pâte mais surtout à ma fainéantise. Je suis alors moi-même plus mort que vivant.

De jeunes garçons et de jeunes filles hier, vers 23h, jouaient au basket avec un panier fixé dans la fenêtre murée d’une bâtisse renfermant je ne sais quel jardin, je ne sais quelles merveilles.

Les mouettes croassaient.

Ce matin, un vendeur en chariot sonnait aux portes en criant : « Immondizia ! »

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Le homard de Venise (Beauvoir & Sartre)

Je crois que n’importe qui que Sartre et Venise intéressent a connaissance d’un épisode de la vie de Sartre, qu’il raconte dans La Reine Albemarle et que Beauvoir relate dans ses mémoires : celui de la langouste qui tricote.

Après son expérience de la mescaline, pourtant encadrée (combien aujourd’hui, et depuis les années 60, ont pris et abusé du LSD, des champignons et autres hallucinogènes?), Sartre fut pendant plusieurs semaines poursuivi par une vision de langouste ou de homard (le homard a deux énormes pinces, contrairement à la langouste qui n’en possède que deux petites au bout des pattes. Elle a en revanche pour particularité de longues antennes épineuses qui ressemblent à des aiguilles à tricoter).

À la fin du chapitre IV de La Reine Albemarle, il écrit : « Venise est une des seules villes qui me donnent l’impression d’y avoir vécu. En 1934, j’y étais fou et malheureux. Je m’y suis promené toute une nuit, poursuivi par un homard considérable qui tricotait des pattes derrière moi. Je n’ai jamais de ma vie vraiment pensé au suicide mais cette nuit-là je craignais d’y penser. »

(Il y a ceux qui n’ont jamais vraiment pensé au suicide, et il y a nous.)

« Dans la vérité je pense que le touriste est un homme du ressentiment. Il tue. Puis, dans la cité déserte, il rêve à des morts, à des absences. » (p.765)

Le touriste tuerait le présent pour retrouver l’image actualisée du passé qu’il désire. Mais peut-on vraiment lui en vouloir ? N’est-ce pas même un travail d’imagination digne de tout romancier (qui écrirait à l’imparfait). Mais le problème du touriste ne semble pas tant cette propension psychologique que justement cette absence totale d’historicisation, et sa propension à se promener en groupes. C’est encore un touriste du Grand Tour que ce touriste qui sait tuer et qui sait rêver à des absences. Le touriste d’aujourd’hui n’a plus rien à tuer : on a fait le sale boulot pour lui. Ce qui était sans doute vrai en 1955 ne l’est plus en 2021 : le touriste d’aujourd’hui n’a aucune connaissance préalable, il n’a que des images en tête à travers le filtre desquelles il ne plus percevoir la réalité non pas vraie, mais nue, mais crue. Il est partout chez lui, il est partout en lui, dans son lui comme dans son lit. Toujours dans le cocon de l’enfance, dans le berceau du confort capitaliste. Il n’a pas conscience du passé en tant qu’altérité, en tant que possibilité d’une altérité et d’une extériorité. Or en ne se confrontant à rien d’extérieur, il ne se confronte pas à lui-même. Il est dépersonnalisé. Il consommera ce qu’on lui donne envie de consommer.

On peut s’intéresser tant qu’on voudra aux gens, il est difficile de s’intéresser à un touriste : le touriste est restreint à son statut de touriste. Il suit un drapeau qu’il faudrait brûler ou une ombrelle colorée, il écoute ennuyé ce qu’on lui braille dans l’écouteur de son oreille, se distrait en faisant dérouler son « fil Facebook », en alimentant son compte Instagram (ou tout autre réseau social qui aura la cote à son époque), prend une photographie mâchouillée par une application quelconque pour démontrer qu’il est bien en vacances et qu’il est à Venise, puis pour continuer à ne pas trop penser, il s’accroche au troupeau dont il fait partie, et tient la route qu’on lui impose.

On ne peut pas communiquer avec lui : il croira, par expérience, que c’est pour lui soutirer de l’argent. Il n’a pas envie de communiquer. Au mieux, le soir, s’il ne rentre pas dormir après avoir regardé la télévision, il se saoulera la gueule et pérorera tout seul au milieu d’autres touristes.

À l’époque de Sartre, dans les années 50, Venise devait être plus bourgeoise, comme l’était le tourisme culturel en général. Mais ce devait être, en 34, une toute autre histoire. À noter qu’autant le nazisme n’avait pas frappé Sartre le premier de classe à Berlin en 1933, autant ni lui ni Beauvoir ne semblent particulièrement frappés par le fascisme italien en 34. Ils se rattraperont cependant pendant la guerre, et cahin-caha par la suite.

Beauvoir écrit dans La Force de l’âge : « Un misérable rafiot nous a ramenés de Messine à Naples ; je passai une mauvaise nuit : il faisait trop froid pour dormir sur le pont, et dans le ventre du bateau on respirait d’insoutenables odeurs. Nous nous arrêtâmes encore quelques jours à Rome. Assez brusquement, l’humeur de Sartre changea ; le voyage s’achevait et il retrouvait ses soucis : la situation politique, ses rapports avec Olga. J’eus peur. Est-ce que les langoustes allaient ressusciter ? Il m’assura que non, et je n’y pensais plus quand nous arrivâmes à Venise, que nous voulions revoir. Nous y restâmes quatre ou cinq jours et nous décidâmes d’y passer, comme à Rome deux ans plus tôt, une nuit blanche. Pour couper les ponts, et par économie, nous avons réglé l’hôtel et libéré notre chambre : plus un coin à nous dans la ville. Nous avons traîné dans les cafés, jusqu’à leur fermeture ; nous nous sommes assis sur les marches de la place Saint-Marc ; nous avons marché le long des canaux. Tout se taisait ; sur les largo on entendait, à travers les fenêtres ouvertes, la respiration des dormeurs. Nous avons vu le ciel blanchir au-dessus des Fundamenta Nuova ; entre le quai et le cimetière, des barques, larges et plates, glissaient comme des ombres sur les eaux de la lagune ; à l’avant, des hommes godillaient ; de Murano, de Burano, des îles et de la côte, elles amenaient des cargaisons de légumes et de fruits. Nous sommes revenus vers le cœur de la ville ; dans les halles au bord du Grand Canal, le marché se mit peu à peu à vivre, dans la profusion des pastèques, des oranges, des poissons, tandis que le jour s’affirmait ; les cafés s’ouvrirent ; les rues se remplirent. Alors, nous allâmes prendre une chambre, et dormir. Sartre me dit plus tard que tout au long de cette nuit une langouste l’avait suivi. »

Triestines

à Mathias Enard, l’auteur de Boussole

Vendredi 3 mai 2019

Arrivée tout à l’heure, à Ronchi dei Legionari, que certains veulent légitimement rebaptiser Ronchi dei Partigiani. Nous sommes sur le front de l’Isonzo, où a combattu Hemingway, ce que j’ai lu avidement avant de venir dans Farewell to the arms. Avec les campagnes de la Lys, parmi les plus odieuses boucheries de la Grande Guerre : c’est ici que le gaz moutarde a été utilisé la première fois. Sur la route de Trieste tranchée dans la roche du Karst au couteau, des cimetières massifs. Mais la plupart des corps ont été pulvérisés par les obus dont des représentations gigantesques servent de poteaux aux portails des lieux de mémoire. De l’autre côté du golf splendide, Grado, et l’antique Aquileia. Aquileia, un songe plus ravissant que Byzance. La Barbarie. Le bus longe la côte. Les usines de Montefalcone. L’histoire oubliée des ouvriers. En contre-bas, la mer qui respire dans la nuit. Duino. Les élégies, jamais aimées, de Rilke. Les fourches de Dante : c’est une cavité naturelle où l’on a aménagé la SS14. Au fond, l’écrin de la ville. Le château de Miramare construit par Maximilien. J’ai lu, avant de venir, l’histoire de l’empereur du Mexique, appelé par les Français, puis lâché par eux. Exécuté par les révolutionnaires : c’est le sujet d’un tableau illustre de Manet (et contrairement à ce qu’on en dit, le sujet est important). Trieste se rapproche. Dans le relief, oui, comme si on avait creusé la montagne à la petite cuillère.

Une odeur de mer et de lessive à la lavande. J’observe les gens : sont-ils si différents parce que nous sommes à Trieste ou est-ce mon attention qui les transforme ? Je suis étonnée par leur taille, par leur blondeur, par leurs yeux clairs, par leur accent, par la cohabitation du laisser-aller et de l’apprêt excessif.

Je suis dans mon lit. Installée dans la chambre où je resterai un mois, via Slataper, près de l’hôpital. Tout près, il y a le Viale, une grande artère piétonne où flâne la ville. Des boutiques, des restaurants, des bars, et le Politeama Rossetti, le théâtre de la ville, haut lieu au siècle dernier de l’irrédentisme bourgeois. Nous sommes au sixième étage et j’ai une vue dégagée par la fenêtre. Les lumières du castello San Giusto brillent jusque dans mon lit. Malgré l’heure tardive, Xenia, ma colocataire, m’a gentiment accueillie. Une jeune femme magnifique. Elle est blonde aux yeux bleus, les traits slaves, fine, karstique. À côté du petit cochon picard que je suis, elle ressemble à une princesse russe. Je l’aurais bien appelée Anastasia. Mais Xenia est déjà un prénom remarquable. L’Étrangère. Nous sommes vraiment aux portes du monde barbare, comme l’écrit Chateaubriand. Nous sommes en mai et le vent froid raidit mes os. Le portique des Balkans. La mère de Xenia est Serbe. Tous les villages alentours sont indiqués en slovène. Une terre inconnue s’ouvre à moi, et il ne dépend que de moi d’être à sa hauteur. Le voyage (l’aéroport, l’attente) m’a fatiguée, je m’endors dans l’euphorie.

Samedi 4 mai

Réveil splendide. Nous sommes presque en Croatie, en Albanie, comme au nord de la Grèce, et le ciel est méditerranéen. Il est tard quand je me lève enfin et Xenia a eu la délicatesse de me préparer sur la table de la cuisine le petit déjeuner italien : café, biscotti, céréales, fruits. Aujourd’hui, je dois retrouver ma professeure au café San Marco. Je n’ai rien à consigner pour l’instant, mais avant de sortir je suis tellement remplie d’énergie que c’est un moyen de me libérer. Mon téléphone n’arrête pas de sonner des messages de mes parents, de mes amis, et je n’ai qu’une envie : le jeter dans l’Adriatique !

*

Café San Marco. Adossé à la synagogue. C’est un jeune Grec qui, récemment, l’a repris. Il y a installé une librairie. Je relis les premières pages de Danubio où Claudio Magris fait une longue description de la vie à San Marco. Rien n’a changé. C’est un café austro-hongrois. Grands miroirs sous des fresques de Vito Timmel. Des apparences de rigidité mitteleuropa mélangées à une sociabilité du mezzogiorno : un paradis. Quelle drôle d’Italie ! Comme dans Magris, des joueurs d’échec, des journalistes, des étudiants, une bourgeoisie oisive, quelques touristes. Bientôt une grande femme élégante rentre, et par son affairement, je devine que c’est Vittoria Crespi Morbio, ma professeure. Elle est en retard d’une bonne demi-heure. Elle s’excuse. Commande un capo in b. « Non, ce n’est pas la note si en anglais », me dit-elle avec un peu de ridicule dans un accent charmant, « c’est une spécialité de Trieste : il cappuccino in bicchiere. Ah, vous avez beaucoup à apprendre ! » Elle est souriante, les dents blanches, bien rangées, la lèvre rouge, les cheveux abondants, les yeux clairs. Elle a bien cinquante ans, et elle est pimpante comme une Parisienne de trente ans. Elle parle. Non, elle piaille. Un oiseau du paradis, dans ce paradis des frontières latines. « Ce n’est pas vraiment l’Italie. On dit que c’est la seule ville du nord de l’Italie qui soit une ville du sud. Les gens ici détestent travailler. Et ça leur réussit. » Puis elle enchaîne, si abondamment que je me demande si elle sait vraiment qui je suis. Mais, à ma plus grande surprise, de but en blanc, elle m’appelle par mon prénom, commente mon parcours, me félicite pour ma bourse et mon projet d’étude, regrette la brièveté de mon séjour, et comme si c’était moi qui avais parlé, elle reprend le cours de sa logorrhée en m’assommant de mille noms qui (me) sont tout à fait inconnus mais qui, à l’entendre, sont célèbres à travers le monde entier. Certains reviennent à plusieurs reprises, dont je me souviens et dont il faut que je me souvienne. Car elle a été proche d’Anita Pittoni qui tenait salon, si j’ai bien compris, que fréquentaient Umberto Saba, Italo Svevo ou encore Bobi Bazlen. Elle a été l’élève de Nora Franca Poliaghi, une spécialiste de Stendhal qui a passé à Trieste quelques mois malheureux comme consul. Je ne la suis pas, impossible, mais son chant m’enchante. Elle a mentionné Gillo Dorfles, Giorgio Strelher et, de nouveau, Roberto Bazlen. Et j’essaie d’avoir l’air moins bête en ponctuant de commentaires savants ces quelques noms. Elle me regarde alors avec attention. Je marque des points.

Dans son flot, une remarque, particulièrement, a retenu mon attention : « Vous savez qu’Albertine a fait son apprentissage lesbien à Trieste ? Dans le quartier de Cavana qui était à l’époque un quartier portuaire et donc mal famé. » Je ne me souvenais plus de ce détail. Sur Internet, je suis allé vérifier et j’ai trouvé, en effet, quelques occurrences à Trieste dans Sodome et Gomorrhe. Comment l’idée est venue à Proust ? J’ai toujours aimé les enquêtes policières : j’aimerais résoudre ce petit mystère. Mais avant cela, il me faut avancer sur ma recherche. Un mois, en effet, c’est court, et je dois rencontrer beaucoup de personnes, lire beaucoup de livres, amasser assez de matériaux pour mon travail sur Leonor Fini. J’ai pu enfin parler un peu, et la Crespi Morbio m’a écoutée en hochant la tête, puis m’a demandé si je maîtrisais l’italien. Nous avons parlé italien et elle m’a quittée aussi précipitamment qu’elle était arrivée, tout sourire, toute contente, en me serrant la main affectueusement et me souhaitant tout ce qu’il y avait à me souhaiter. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser : « Voilà bien une Italienne ! »

Dimanche 5 mai

Dimanche. Il pleut. On se croirait dans une complainte de Laforgue ou de Gozzano. Xenia est partie avec son compagnon, Michele, en villégiature je ne sais où. Il est aussi beau qu’elle est belle. C’en est presque déprimant. Ils ont eu la gentillesse de me proposer de les accompagner, mais à la fois j’aurais été gênée de les déranger, et je suis contente de me retrouver seule dans l’appartement. Et d’avoir le temps d’aller découvrir la ville.

Après de lentes et longues ablutions, je sors enfin. La pluie a cessé, le soleil pointe. Le Viale – où l’on prend déjà l’apéritif en terrasse, des vins blancs et des mousseux (Prosecco n’est qu’à quelques kilomètres sur les hauteurs), des spritz pour les parents, des glaces pour les enfants. La piazza Goldoni – refaite certainement il n’y a pas si longtemps et très mal foutue. La piazza Verdi où trône une statue du compositeur financée (lis-je dans mon guide) par la bourgeoisie irrédentiste, comme un pied de nez aux Autrichiens. Puis le Canal Grande est apparu ; et le Temple San Antonio où vient butter l’eau ; l’église orthodoxe néo-byzantine de San Spiridione ; la piazza Rossa et le pont de Joyce ; la ribambelle des bâtiments Art Nouveau. Quelle symphonie ! La mer, le golfe, Monte Grisa sur le Karst à droite, l’Istrie à gauche, les ports abandonnés ! Quelle merveille ! Je marche grisée. Beaucoup de migrants sur les môles, le long de la mer, comme des chats qui cherchent à se chauffer aux rayons encore frisquets du soleil printanier, et qui refourguent, pour survivre, des livres pour enfants… Petite collation dans un grand bâtiment élégant et moderne, Eataly, d’où la vue est imprenable sur la mer, sur le phare, sur le port, sur le golfe. J’écris ces quelques lignes en mangeant un cornetto al cioccolato.

*

J’ai arpenté piazza Unità, qui est la plus grande place d’Europe donnant sur la mer. Elle me rappelle la place du Commerce à Lisbonne, mais qui donne, elle, non pas sur le large, mais sur le Tage. J’aimerais aller à Thessalonique : là-bas aussi une place donne sur la méditerranée. Voyager donne envie de voyager. Mais je n’ai même pas l’impression de voyager : je vis à Trieste, même si ça ne fait que deux jours, que ce n’est que pour un mois. J’ai l’impression d’avoir déménagé. Le temps s’est élargi. J’ai vu plus en deux jours qu’en deux ans à Paris.

Après un arrêt à l’office du tourisme, j’ai exploré Cavana, à la recherche d’Albertine. Je ne crois pas que Proust – qui a finalement visité Venise – ait jamais mis les pieds à Trieste. Assurément ce n’est plus la même ville. Avant 1918, elle appartenait au grand empire austro-hongrois. Et l’architecture typiquement fasciste qui, avec une certaine réussite – il faut bien l’avouer –, alliait un vocabulaire romain aux canons modernistes, n’avait pas encore marqué la ville, comme c’est le cas du côté du théâtre romain. Et ce théâtre romain, devant le commissariat, c’est justement les fascistes, dans cette ville politiquement stratégique comme partout ailleurs en Italie, ont eu à cœur de mettre à jour.

Xenia me disait que Cavana était encore un coupe-gorge quand elle était petite. Aujourd’hui, c’est le quartier chic. Beaucoup de touristes. Et encore ces Triestines, la jambe longue sous le tailleur, le talon haut, les immenses lunettes de soleil, la peau hâlée que le maquillage met en valeur. Qu’est-ce qui fait le charme de ces femmes mûres ? Une assurance dans la présence, une prestance. Quelque chose que ne peut conférer que l’expérience.

Piazza Attilio Hortis, qui est un petit parc, je salue la statue d’Italo Svevo. À mon grand étonnement – nous sommes dimanche –, la bibliothèque municipale est ouverte. C’est en fait une bibliothèque de revues, une « hémérothèque », au nom de Fulvio Tomizza, où je suis encore plus étonnée de trouver des revues qu’on ne trouverait, en France, que dans les universités. Parmi les badauds éclectiques, j’en feuillette quelques-unes et je m’enfuie : je pourrais y passer la journée ! Mais, comme je vois sur mon téléphone que je me rapproche, je deviens de plus de plus impatiente d’atteindre mon but initial (à peine avoué) : le Museo Rivoltella.

Demeure du baron Rivoltella, grand industriel du XIXe siècle « éclairé » et irrédentiste. La bonne tenue de ses affaires, plus que ses idées libérales (même si les deux sont intrinsèquement liées), le poussaient à prôner le rattachement de Trieste à l’Italie qui cherchait à l’époque, entre imbroglio politique (notamment avec un Napoléon III un peu girouette) et épopée garibaldienne, à se constituer en tant qu’État unifié, contre l’empire Austro-hongrois (on retrouve notre Maximilien soutenu par les Français au Mexique…). Aujourd’hui un beau musée, rehaussé par une architecture moderne qui abrite des collections contemporaines. C’est là, je le sais, que deux toiles de Leonor Fini sont conservées. Bien sûr, je passe rapidement sur le reste : les estampes anciennes de la ville, les collections bourgeoises du baron, les tableaux historiques de Cesare dell’Acqua, les belles femmes qui flânent, parmi d’autres merveilles, et arrivée sur le plateau des peintures du XXe, je ne mets que quelques secondes, mon œil brassant l’espace sans s’arrêter sur de nombreuses toiles qui pourraient pourtant retenir son attention, pour reconnaître instinctivement la couleur, la touche de Leonor Fini. Son autoportrait ! Je suis soufflée autant par la pénétration de son regard, les proportions de son visage (qui, à en croire les photographies qu’on a d’elle, ne semblent pas exagérées), et les couleurs du fond et de son chapeau. Elle est belle et elle semble jeune : elle a pourtant 68 ans. Les photographies de cette époque prouvent qu’elle ne s’enjolive pas. Un peu dodue dans son enfance, un peu pouponne, elle s’était émaciée avec l’âge, avait gagné en angularité. D’où venait cette toile ? Quel avait été son parcours ? Questions simples, qui rempliraient mon étude.

À côté de l’autoportrait, un portrait d’André Pieyre de Mandiargues, qui avait été son amant. Elle le dépeint en mendiant chétif. Il est très efféminé, elle est très sûre, on pourrait dire : virile. Mais elle a beau jeu de sacrifier à cet exotisme de la pauvreté : la fille d’ambassadeur argentine, la grande noble n’aura jamais connu la pauvreté que de très loin… ! Je ne connaissais pas ce tableau. Je découvre aussi (la muséographie est intelligente) un portrait d’elle par un certain Edmondo Passauro. Son professeur je crois. Voilà de quoi remplir encore mon essai, à peu de frais.

Toute excitée, je prends quelques photos, monte sur la terrasse pour respirer l’air marin et contempler le grumelas de la ville puis je repars à l’appartement, via Slataper, pour consigner tout ceci. J’ai prévu de regarder ce soir, pour me délasser, le film de Mathieu Amalric, Le stade de Wimbledon (2001).

Lundi 6 mai

Le film d’Amalric est un peu mon histoire ! Une étudiante qui part sur les traces d’un écrivain qui n’aurait pas écrit (Bobi Bazlen, grand mythe de la modernité, écrivains sans œuvre ayant légué une œuvre sans écrivain). Dans le livre de Daniele Del Giudice (qui est un homme) publié en 1983, le narrateur est lui aussi un homme, un jeune homme. Amalric en fait une femme. J’aime bien ce transfert des genres. Aujourd’hui, c’est très à la mode. Le film est un vrai guide touristique pour Trieste : beaucoup d’endroits que je n’ai pas encore visités, et que j’ai hâte de voir : le bagno piedoni, plage publique où les femmes et les hommes sont strictement séparés par un mur de trois mètres ; Barcolà ; la piscine sur la mer qu’on appelle aujourd’hui « Ausonia » ; d’autres lieux que j’ai oubliés. Il faudra que je le regarde de nouveau : je m’endormais devant.

*

Aujourd’hui, premier jour d’université. Toujours un peu de trac mêlé à l’excitation. Il faut monter sur les contre-forts du Karst pour s’y rendre, par une route en lacis à la pente raide. Encore une vue panoramique splendide. La mer étale, jusqu’à perte de vue. À gauche la mer qui descend vers la Grèce. À droite, la côte, le phare de la Victoire, le château de Miramare. On aperçoit dans une brume le port industriel de Montefalcone. On ne voit pas Venise, mais on la devine. Entre Trieste et Venise, il y a la lagune de Grado. Le bâtiment de l’université est d’une lourdeur fascisante, mais la modernité est atténuée par un classicisme un peu passéiste. J’ai rencontré mon groupe de travail au sein du département Lettere e Arte. Nous ne sommes pas nombreux. La plupart semblent très sympathiques. Un accent étonnant. Ils se lancent des « Bon di’ » pour « Buongiorno » à tout va. Une certaine simplicité, somme toute, qui tranche avec les us et coutumes de Paris. Je me suis tout de suite rapproché d’une fille aux cheveux courts, très belle, qui me rappelle Léa Seydoux dans La Vie d’Adèle. Elle a compris pourquoi c’était d’elle dont je me rapprochais et elle a été très affable. Elle s’appelle Sibilla, comment ne pas fondre ? Un garçon nous a rejoint, Giancarlo, un ami proche de Sibilla. Aujourd’hui, le séminaire consistait en une table ronde où chacun présentait son travail de recherche, ses difficultés, ses doutes et ses questionnements. Une courte discussion suivait. Certains travaillaient sur des sujets locaux comme les rapports qu’entretenait Italo Svevo avec l’art autour de 1900, ou ceux de Robert Bazlen avec l’art entre les deux guerres, ou encore sur le moment de basculement entre l’influence munichoise et l’influence florentine au début du XXe siècle sur les artistes triestins. D’autres travaillaient sur les sempiternels sujets : rapports entre naturalisme et impressionnisme, la place de l’art dans l’œuvre d’André Breton, et d’autres sujets que j’ai oubliés. C’était un peu l’ennui. Les discussions qui suivaient, en revanche, étaient toujours très enrichissantes, et j’en ferai mon miel.

À 18h, après une longue séance éreintante, Sibilla et Giancarlo m’ont proposé d’aller boire un verre dans un café-librairie de Cavana : Knulp. J’ai accepté. On est redescendu en motorino, je me suis accrochée à Sibilla. Le café est moderne, un peu trop à mon goût : je préfère de loin San Marco. Mais c’est clairement ici que se regroupent tous les étudiants en « sciences humaines » de Trieste. Un côté « jeunesse intellectuelle de gauche » qui ne fourbit pas ses idées, mais les répand après qu’on les lui eut prémâchées. Mais je suis peut-être sévère. Sibilla et Giancarlo connaissaient un tas de monde, et j’en ai profité pour poser un tas de questions. On m’a parlé de la décadence de l’Italie, on a tenu des discours ambigus sur Salvini (« Certes, il est d’extrême-droite, mais il est le seul vrai rempart contre les technocrates et les financiers de Bruxelles… »), du sort pitoyable des migrants aux frontières hongroises (il y avait justement une exposition de photographie sur un de ces camps de concentration), de la malchance de Trieste d’être devenue italienne plutôt que yougoslave, de l’opportunité et des risques de l’engagement de la Chine dans la région (Trieste ayant été désignée ultime étape des « nouvelles route de la soie »). J’ai su aussi qu’il y avait plusieurs librairies où je pouvais trouver des livres pas chers. Il libraio del Nono, à quelques dizaines de mètres d’ici, où tous les livres sont à un euro, mais qui est tenue, m’a-t-on dit, par un facho. Et la librairie Dedalus, via Torre Bianca, dans le borgo teresiano (du nom de Marie-Thérèse d’Autriche qui a modernisé Trieste qui était le principal port de l’empire – ce dont sont encore bêtement fiers les Triestins). Contrairement à la France, pas de prix unique du livre en Italie, et personne ne s’en plaint. Au contraire. On m’a conseillé enfin de suivre les cours de Luca Bellocchi à l’université, le mercredi. C’est un spécialiste de l’art triestin, notamment Liberty, qui se partage entre Trieste et Capodistria (Koper en slovène). Tout cela en buvant des spritz à l’Aperol ou au Campari. Quand il y eut un concert, le bruit était trop fort, et j’ai préféré rentrer pour tenir ce journal, et être en forme demain pour attaquer mon étude.

Mardi 7 mai

Beau soleil dès le matin. Les mouettes pleurent. Le réveil est un peu difficile, j’ai un peu trop bu hier. Je repasse la soirée dans ma tête. Giancarlo, petites lunettes, petite barbiche, est très gentil, mais je crois qu’il a des vues sur moi. Il me semble pourtant évident que je ne suis pas intéressée par les hommes. Cela ne l’a pas empêché d’avancer ses pions – qu’il va perdre. Tant pis pour lui. Sibilla a beaucoup parlé avec ses amies, peu avec moi : je crois que c’est pour cela aussi que j’ai bu (par ennui) et que je suis partie plus tôt. Mais je voulais être en forme ce matin : car la première chose que je vais faire, c’est d’aller à la librairie del fascista, comme l’appelle Sibilla.

*

J’ai acheté 10 livres, j’en ai eu pour dix euros. Je n’aurai jamais le temps de tout lire en un mois ! Deux recueils de Claudio Grisancic, poète de langue dialectale, Bora zeleste et La storia de fausta qui me semble un pur chefs-d’œuvre ; deux romans de Fluvio Tomizza, La Città di Miriam et Fanziska ; une grammaire slovène (en italien) ; un petit fascicule intitulé « Casanova a Trieste » ; trois ouvrages de peinture dans la collection, datée mais toujours précieuse, « Classici d’arte » chez Rizzolli : Carpaccio, Boldini, Hayez. Bref, pas grand-chose à voir avec mes recherches… Je suis tombée sur un nid de livres français improbables. Je ne pouvais pas ne pas acheter l’édition Lemerre, non découpée et en bon état, des traductions d’Eschyle par Leconte de Lisle… à un euro ! Une caverne d’Alibaba ! Bien qu’il n’y eut ni le Canzoniere d’Umberto Saba, ni les poésies de Biagio Marin. Le Fasciste, brave gars à l’accent gras et à l’arrière du crâne écrasé (typique de la physionomie slave), plutôt sympathique pour un bouquiniste et un fasciste, m’a expliqué que le Canzoniere se vendait à peine rentré, et que si je le voulais, mieux valait directement l’acheter neuf, c’est-à-dire au prix fort.

J’ai cependant dégotté, en anglais (et toujours à un euro) le livre de Stephen Vizinczey, In Praise of Older Women. Je suis montée sur la place de l’arc de Ricardo (piazza Barbacan), puis dans le parc féerique juste derrière, et là j’en ai lu la moitié d’une traite. C’est ce qu’on appelle « dévorer un bouquin ». Génialissime. Pourtant, mon attente fut déçue : il ne m’apprend rien sur le mystère des vraies femmes matures, comme celles qu’on rencontre à tous les coins de rue de Trieste. Comme si, depuis 1965, la définition même de « femme mûre » a évolué (les Américains ont un acronyme bien explicite que des amies à moi aiment employer – milf) : pour Vizinczey, ce sont presque des femmes de mon âge, ou à peine plus âgées, disons autour la trentaine. Alors que les Triestines qui m’intéressent ont plutôt la cinquantaine. Tout est à écrire encore !

En redescendant de la piazza Barbacan, je me suis arrêtée à la Feltrinelli, via Mazzini. Une plaque commémorative a été accrochée sur le côté de la façade. On peut y lire : « Dans la mansarde de cette maison a vécu Umberto Tommasini, 1896-1980, anarchiste et combattant d’Espagne, exemple d’amour et de liberté. Septembre 1990, groupe Germinal. » Pour 18 euros, j’ai pu repartir avec le Saba, et pour 17 euros avec les poésies de Biagio Marin. C’est cher, mais c’est bien à cela que sert ma bourse d’étude, non ?

Je suis rentrée m’immerger dans tout cela. Demain, premier cours de Bellocchi.

Mercredi 8

Cours de Bellocchi ce matin, de 10h à midi (rythme triestin). Passionnant. Il a été question d’architecture Liberty : la casa Basevi par Eugenio Geiringer (1903), la splendide casa Terni (tout près de la statue de Saba et de sa librairie : car Saba était libraire, il en avait bien la tête!) par Romeo Despoli, l’Ex-Pescheria de Giorgio Polli (1913), la casa Bartoli de Max Fabiani (1906) sise piazza della Borsa (et léguée récemment par une vieille riche au mouvement nationaliste Trieste Libera qu’on voit partout, mais qui récolte, semble-t-il, très peu de voix aux élections), le Narodni Dom (ou « hotel Balkan ») de Fabiani encore (1906) avec des fresques de l’adorable Koloman Moser, incendié par les fascistes en 1920, mais reconstruit à l’identique et bientôt restitué à la communauté slovène. Il était temps ! C’est dans cette Trieste prospère, cultivée, moderne qu’avait grandi Leonor Fini, arrivée de son Argentine natale en 1909 à Triste où Malvina Braun, sa mère, était née avant de suivre son riche mari argentin, diplomate. Le couple était revenu à la faveur de l’après-guerre, alors que le père de Fini avait été missionné sur la question triestine. Mais la mère, jeune femme encore, aux mœurs libres, l’avait quitté pour convoler à d’autres amours. Je songeais à l’influence de son milieu sur ma peintre, quand Bellocchi a déclaré qu’il était temps d’aller manger.

Avec Sibilla, Giancarlo, et presque toute notre classe, nous avons déjeuné à l’OPP (prononcer « o-pi-pi ») qui est l’ancien hôpital psychiatrique. Aujourd’hui, c’est un agglomérat de petits bâtiments dont la moitié est à l’abandon, de jardins, de centres culturels, d’administrations diverses, avec, derrière une petite place au centre de laquelle se dresse une minuscule église (une chapelle plutôt), un bar : Il Posto delle fragole. « Fragole » signifie fraise. On me raconte que l’OPP, jusque-là lieu hermétiquement fermé, avait été ouvert grâce au mouvement anti-psychiatrique de Franco Basaglia, dans les années 60. Comme Pinel avait détaché les enchaînés de la Salpêtrière en 1795 (j’ai en tête un tableau de Tony Robert-Fleury pour illustrer cet événement), Franco Basaglia avait libéré dans la ville les enfermés de l’hôpital psychiatrique. Mais quand je demandai où étaient les gens qui souffraient de troubles mentaux, on m’expliqua qu’on leur trouvait généralement des appartements thérapeutiques à Opicina, un petit village sur le plateau du Karst. On les avait libérés, mais on les avait aussi expulsés de la ville…

Après déjeuner, Giancarlo et Sibilla ont insisté pour me se servir de guides. Nous sommes montés au château San Carlo, nous avons visité la cathédrale, nous sommes allés voir le catafalque, assez bancal à vrai dire, de Winkelmann (qui est mort assassiné dans une auberge de l’actuelle piazza Unità) dans le jardin archéologique, puis nous sommes redescendus piazza Barbican. C’était déjà la fin de l’après-midi et comme il faisait beau, ils ont insisté pour m’emmener à Barcolà. C’est un long front de mer où les – nombreux – retraités de Trieste se font dorer la pilule dès qu’il y a un peu de soleil. On descend dans l’Adriatique par des échelles (mais la mer est encore un peu froide), on se sèche sur la promenade. À la bonne franquette. Au bout, c’est le château de Miramare. Du côté de Trieste, il y a une vague pinède avec deux ou trois cabanons où nous avons bu, comme il se doit, des spritz au coucher du soleil. Tout était paisible et agréable. Des amis de mes nouveaux amis nous ont rejoints, et ça a piaillé infatigablement pendant deux heures. Un vrai chant d’oiseaux ! J’ai profité qu’une fille reparte en voiture dans le centre pour me faire raccompagner. La fille un peu ronde et très léchée travaille dans un magasin de la galerie Torri d’Europa dans un quartier que je ne connais pas encore, San Giacomo. Elle m’a longuement décrit ce quartier d’immigrés balkans, populaire et même pauvre, mais vivant et dynamique. Je me suis promise d’y aller.

Quand je suis rentrée, Xenia dînait avec Michele, et j’ai accepté de me joindre à eux, même si je n’avais absolument rien à offrir. J’ai posé des questions sur les Slovènes. J’avais oublié que la mère de Xenia n’était pas slovène, mais serbe… J’ai tout de même demandé si elle ne connaissait pas quelqu’un qui accepterait de me donner quelques leçons de slovène contre des leçons de français. Elle m’a dit que ce serait facile à trouver : comme partout en Italie, la France a bonne presse, surtout les Parisiens – encore plus les Parisiennes. Il est clair pour moi, aujourd’hui, que ce serait passer à côté de ce qui fait Trieste que de ne pas connaître, au moins un minimum, cette langue qui jusque-là n’existait que vaguement dans ma tête : le slovène.

Jeudi 9 mai

Ce matin, je suis allée à la librairie Dedalus, via Torre Bianca. J’y ai acheté une dizaine de livres. Encore. Non seulement je me ruine, mais surtout je ne sais absolument pas comment je vais faire pour tous les remporter à Paris ! Un livre de Boris Pahor (écrivain centenaire triestin de langue slovène), qui n’existe qu’en français, Arrêt sur le Ponte Vecchio ; une version commentée de Il mio Carso de Scipio Slataper que je n’avais qu’en format numérique sur ma liseuse, et ses Lettere triestine. J’ai acheté aussi deux livres de Giani Stuparich, Ricordi istriani et Guerra del ‘15, précédé d’un essai d’Anita Pittoni, la femme qu’apprécie tant Crespi Morbio.

Sur ma lancée, j’ai embarqué Persuasione e retorica de Carlo Michelstaedter et, chez Einaudi, ses Poesie. Simplement parce que je savais qu’il s’était suicidé à vingt ans, dégoûté par le monde, et que cette histoire me rappelait Victor Escousse et Auguste Lebras qui, à dix-neuf ans, en 1832, s’étaient donnés la mort ensemble, dépités par un échec théâtral alors qu’ils y avaient déjà connu un franc succès quelques mois plus tôt. Il y a quelque chose de fascinant, chez Michelstaedter, à maîtriser si tôt si bien les codes de la pensée universitaire, de pouvoir ouvrir toutes les portes par son rang et son esprit (comme ça a été le cas pour Sartre qui n’a jamais eu de difficulté, d’abord à obtenir l’agrégation, ensuite à publier des romans, enfin à s’engager dans la vie politique à la meilleure place qui soit : celle de l’intellectuel), et de tout sacrifier d’un geste définitif… Même s’il est très peu probable que je m’attelle jamais à la lecture suivie et complète de ce traité (fastidieux, il faut bien l’avouer, dès les premières pages), il m’a semblé – et c’est assez naïf – que de posséder ce livre valait hommage.

Au point où j’en étais, je me suis dit que c’était idiot de ne pas acquérir le livre de référence Trieste, un’identità di frontiera de Claudio Magris et Angelo Ara, même si rien que le titre me paraît louche.

Enfin, il me fallait absolument deux livres plus « géographiques » : un livre immense sur le Carso et un autre sur la région du Frioul-Vénérie julienne…

Mais surtout (j’ai un peu honte de me l’avouer), j’ai acheté autant de livres parce que je voulais rester le plus longtemps possible dans la librairie afin de bavarder avec celle qui est sans aucun doute la patronne, une femme immense qui, avec ses talons de dix centimètres, doit dépasser allégrement les deux mètres ! Elle est tout simplement superbe. Je suis restée médusée par elle, et je crois qu’elle l’a remarqué. Elle me souriait gentiment. Quel corps ! Quel regard ! Je la voudrais comme amie. Si ce n’est comme amante… Mais elle était très occupée, et au moment de payer, alors que la somme fut assez rondelette, elle n’a pas pris la peine de répondre à mes avances. Une pure cisgenre, sans aucun doute. Et qui doit avoir l’habitude des petites gouines dans mon style qui tombent en défaillance à ses pieds… C’est bien triste ! J’ai cherché son nom sur Internet, sur la page Facebook de la librairie, mais je n’ai rien trouvé… Je vais demander à Fabien, il est très fort avec l’espionnage informatique.

J’ai passé l’après-midi à bouquiner, et à travailler : demain j’ai rendez-vous avec la Crespi Morbio. Mais ce soir, je me permets tout de même de sortir un peu !

Vendredi 10 mai

La soirée d’hier a été catastrophique.

J’hésite même à la raconter, ce qui va me la faire revivre une seconde fois !

Pour mon rendez-vous avec la Crespi Morbio aujourd’hui, inutile de préciser que, vu mon état, je n’ai pas pu y aller. J’ai appelé ce matin, et elle a bien voulu accepter qu’on se voie demain. Je crois que ça l’arrangeait qu’on reporte. Tant mieux. Je suis soulagée, je vais pouvoir lentement mourir tout le saint jour, et tenter d’oublier les bribes de souvenirs honteux qui me hantent…

C’était la nouvelle lune. Peut-être que j’ai été influencée. Il faut bien se trouver des circonstances atténuantes… J’aime croire que, par les ovaires, la femme a un lien privilégié avec la lune, même si j’ai bien conscience que c’est un reste (ou un relent?) de l’imaginaire patriarcal qui nous (pré)définit. Comme presque toujours, quand la lune est vide ou pleine, le temps était apocalyptique. Il faisait un vent terrible, qui est monté, au moment même où je sortis pour rejoindre Giancarlo et Sibilla, à 70 km/h. Le vent rend fou, c’est bien connu. Je croyais que c’était la fameuse bora, mais on m’a dit qu’il n’y avait plus de bora à cette époque. La pluie cinglait par moments. Certainement la journée de travail m’a assommée. Je n’en ai pas moins bu. D’abord dans un petit locale dans une perpendiculaire au Viale, sur lequel une plaque indique que Joyce a habité à cette adresse quelques mois (pendant ses dix ans à Trieste, il en eu une vingtaine de maisons différentes!). Da Roby. Avec leurs spritz, j’étais complètement ivre. Surtout qu’il n’y avait que des assiettes et des sandwichs à base de viande et que, du coup, je n’ai rien mangé… Pourtant la soirée avait bien commencé : nous avions longuement parlé avec Sibilla, et je la découvris beaucoup moins superficielle que je le pensais. Touchante. Mais rapidement je ne comprenais plus tout ce qui se passait. Je me suis laissée faire. Il y avait beaucoup de monde. Les garçons tchatchaient, c’était difficile de s’en dépêtrer. On m’a emmenée dans une boîte, pas très loin de là je crois, où la foule était compacte et la musique assourdissante. Les shooters défilaient, et je les descendais cul-sec sans avoir l’impression qu’ils me faisaient quoi que ce soit. Quelle distorsion de la perception ! D’autant plus traître que c’était justement l’alcool qui l’induisait. J’ai beaucoup dansé. Avec beaucoup de garçons. Je ne pensais à rien. Parfois, je lorgnais Sibilla qui fricotait avec une nana très laide. Ça me dégoûtait, alors je buvais de nouveau un shooter (la fille très laide ressemblait à Violette Leduc, ça me rendait encore plus jalouse!). Giancarlo se proposait toujours de m’accompagner, me tendait d’autorité un nouveau verre quand je ne buvais plus. Clairement il en a profité ! Et moi, comme une idiote, je n’ai rien vu venir. Car il m’a embrassé ! Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas embrassé un garçon. Cette impression de brosse autour de la bouche, cette odeur d’eau de colonne rebutante, ces paluches baladeuses… Dégueulasse. Le pire, c’est que je crois qu’il m’aime bien. Il faisait front autour de moi contre l’assaut de gars moins bien attentionnés. Je lui dois au moins cela. Mais, vraiment, quelle idiote ! Ce baiser m’a refroidi, et m’a presque dessoûlé. J’ai profité du moment où il est parti aux toilettes pour filer à l’anglaise. J’ai tourné dans toutes les rues que je rencontrai pour être introuvable : j’étais sûr qu’il m’aurait cherchée partout. Je n’avais pas fui depuis cinq minutes, qu’il a essayé de m’appeler trois fois d’affilée, et m’a envoyé quatre messages. « Où es-tu ? » « Tu es repartie ? » « Tout va bien ? » « Je m’inquiète, tu peux répondre ? » J’aurais préféré mourir plutôt que lui répondre. Le sang cognait mes tempes, j’étais ivre dans les rues vides. Je me sentais salie. Je suis passée devant l’appartement mais j’étais bien trop énervée pour rentrer. Alors je suis allée voir la mer au niveau du môle Audace. Je m’y serais bien baignée. Une ville au bord de la mer, il n’y a rien d’aussi beau ! J’ai remonté le canal. Je titubais et le sommeil commençait à m’engourdir les membres. La piazza Goldoni était vide, ou presque. Mes pas semblaient interminables mais je me suis retrouvée chez moi avant même d’avoir pu y penser. Je me suis allongée. Erreur. Impression d’ascenseur qui n’arrête pas de commencer à monter. Ça m’a tourné sur le cœur. Surtout quand je pensais à ce baiser qui, justement, était écœurant. Je n’ai eu que le temps de zigzaguer, en cognant tous les meubles telle une grosse chauve-souris, tous les murs, jusqu’à la salle de bain et de vomir dans les toilettes. J’ai cru que j’allais mourir, que mon diaphragme allait expulser tous mes organes : cœur, poumons, estomac, gosier ! Et puis je me suis sentie plus légère, et j’ai pu retourner m’écrouler dans mon lit. Enfin, le noir complet.

Pas de mystère, aujourd’hui, grosse gueule de bois. Xenia se moque de moi. Michele est là : je me sens encore plus sale et dégueulasse à côté d’eux. La beauté incarnée… Heureusement que j’ai les livres d’hier, et deux ou trois films à voir, dont The Best Offer qui, en partie, a été tourné à Trieste.

Samedi 11 mai

The Best Offer, film de Giuseppe Tornatore de 2014, est assez mauvais. Il y a aussi des complications de montage au niveau des lieux où se passe l’action qui sont tout à fait injustifiables. Parfois on est piazza Oberdan dans un champ, puis dans une autre ville (à Gorizia) dans le contre-champ ! De plus l’histoire est plate, attendue, et le film enfile les perles. Un vieux spécialiste d’histoire de l’art s’amourache d’une jeune femme intrigante qui, finalement, le manipule. Un seul détail peut sauver cette catastrophe (détail qui, par ailleurs, casse la logique interne de l’intrigue) : le tableau d’Umberto Veruda, Sii contenta, apparaît lors de la série d’expertises par le maître. Je lis sur Internet que c’est, pour Tornatore, un moyen de rendre hommage à Trieste. Dans le film, un mécanisme de montre cassée a été rajouté en bas à droite du tableau. Même si celle-ci n’y est pas, la prochaine fois que j’irai à Revoltella, je regarderai ses toiles de plus près.

Cette apparition d’une toile de Veruda dans un film m’a rappelé une citation oubliée, dans un film de Fassbinder, de Leonor Fini. Dans Roulette chinoise (1976), au moment du dîner, on voit derrière Anna Karina et Margit Carstensen (la seconde appuyée tendrement sur la première qui tient un cigarillo entre les doigts), un tableau de Fini (que je n’ai pas encore identifié, mais qui doit être assez facile à retrouver) dont les couleurs sont reprises par la corbeille de fruits sur la table. Le tout, à vrai dire, a quelque chose d’un peu factice. J’étais contente de cette réminiscence (je réécoute, du coup, Kraftwerk – la bande-son du film).

Je me suis réveillée de bonne humeur, et même en forme. Quelle merveille que ce corps capable de se reconstituer ! J’étais au bord de la mort hier, et me voilà aujourd’hui comme neuve ! Et c’est tant mieux car j’ai rendez-vous à San Marco avec la Crespi Morbio.

*

Crespi Morbio vient de partir, et je suis sous les miroirs et les ors de San Marco, comme Claudio Magris, à écrire. Plaisir d’écrire.

Notre rendez-vous s’est déroulé à merveille. Crespi Morbio m’a conseillé de rencontrer une journaliste du Piccolo, Ariadna Bora, et une professeure à la retraite, Cristina Benuzzi. Elle m’a donné leurs contacts. Aujourd’hui, je crois que j’ai parlé plus qu’elle. Ou, en tout cas, j’ai beaucoup parlé. Je lui ai fait part des premiers résultats de mes recherches et elle a paru enchantée.

D’abord sur les influences de Fini. Non seulement les peintres triestins : Edmondo Passauro, Carlo Sbisà, Arturo Nathan, mais aussi l’éclectisme et le Liberty. Formes et couleurs. Crespi Morbio acquiesce en réfléchissant : elle semble assez convaincue. Je poursuis ma démonstration. Cette architecture qui rivalise avec la sculpture a inspiré les premières toiles de l’Argentine : qu’on pense à la sensualité et au vocabulaire de la casa Terni. Elle plisse les yeux, j’abats mon atout : j’ai sur mon ordinateur des dessins de Fini qui sont des études des femmes à la poitrine nue de cet immeuble. J’ai fait un montage comparatif que je lui expose. Elle écarquille littéralement ses prunelles bleus, et s’exclame : « Ah oui, incroyable ! Je ne connaissais pas ces dessins… Passionnant… » Puis elle se remet à réfléchir.

Comme elle ne disait rien (ce qui m’a paru étrange), j’ai rebondi sur les rapports entre Leonor Fini et André Pieyre de Mandiargues. Elle connaît mal, je crois, Mandiargues. Elle plisse derechef les sourcils. Je lui montre le tableau de Revoltella, son visage s’éclaire. Puis deux photographies prises par Cartier-Bresson, à Trieste, du couple. Sur la première, on ne voit pas très bien Leonor, dissimulée par Mandiargues. Dans l’eau, elle enserre de ses jambes le corps osseux de son compagnon. La deuxième photographie a été prise de toute évidence au même lieu, pendant la même séance. Un corps nu de femme, le sein abondant, le pubis rasé, est allongé dans l’eau, parmi les galets. Mais on ne voit pas la tête, coupée par le cadre. Pudeur sans doute. Cela n’empêche : quel corps ! Nous sommes en 1932. Crespi Morbio, qui ne connaissait ces clichés (elle m’apparaît alors un peu légère tout de même), les regarde avidement et pousse de petits gloussements de poule. Je ne peux me retenir de rire, et elle lève la tête vers moi mi-étonnée mi-amusée. Elle se replonge dans mes notes et conclut : « Très bien, très bien, me dit-elle enfin, je vois que vous avez bien avancé ! Plus en quelques jours que la plupart de mes étudiants en plusieurs mois ! Très bien, très bien, continuez comme cela. » Elle refait un point sur les prochaines dates et notre prochain rendez-vous puis me quitte, comme cela devient une habitude, dans un coup de vent.

Je n’ai rien dit pour l’instant d’Albertine. J’attends d’abord d’avoir mené mon enquête et de pouvoir apporter des éléments probants.

*

Une fois que j’ai terminé de tenir mon journal, je suis allée directement travailler à la grande bibliothèque de la ville, la biblioteca Stelio Crise. J’ai fait un effort pour ne pas me laisser détourner par le musée Sartorio qui est juste en face (et, il faut l’avouer, par un spritz en terrasse via Torino). Et j’ai bien fait, car j’ai pu avancer dans mes recherches. J’ai compulsé les œuvres complètes de Gillo Dorfles. Le célèbre critique (qui fut aussi peintre) a été l’ami de Fini dès l’enfance. Mais, bizarrement, il n’a rien écrit sur elle. Dans l’index de ses œuvres, la vedette « Leonor Fini » est indigente, et les quelques entrées ne renvoient qu’à des allusions, une citation de son nom dans une liste, et toujours pour la classer parmi les Surréalistes, ce qui est plus que discutable. Or, ce que je veux prouver, c’est qu’avant d’être surréaliste (si elle l’a jamais été), elle s’est inspirée de la peinture post-symboliste munichoise, influencée par le Liberty, typique de Trieste. Qu’elle vient donc d’un tout autre univers, pour réaliser une tout autre œuvre, bien à elle, inclassable. J’ai pris quelques notes, feuilleté quelques livres, puis me suis résolue à appeler Giancarlo.

Je n’avais répondu à aucun des messages qu’il m’avait laissés depuis mon départ précipité de la boîte de nuit. Il a décroché en lançant un « Finalmente ! », et nous nous sommes donnés rendez-vous au caffè Tommaseo, autre haut lieu de l’histoire triestine (je profite « d’avoir la main » pour visiter de nouveaux lieux). Le temps de l’attendre, je suis tombée faible, à la librairie Ubik (dans une galerie couverte qu’on appelle le palazzo tergesteo, en face de l’Opéra), sur un recueil bilingue, slovène-italien, de Miroslav Košuta, La Ragazza del Fiore pervinca, dans une édition magnifique de Del Vecchio. Košuta a été pendant plus de vingt ans le directeur du théâtre slovène de Trieste qui, après l’incendie du Narodni Dom par les fascistes, a erré pendant des décennies avant de trouver refuge dans un beau bâtiment de San Giacomo. J’ai aussi craqué (je suis peut-être en train de devenir une acheteuse compulsive, ou une vile matérialiste) les Scritti chez Adelfi de Roberto Bazlen qui contiennent les fameuses Lettere editoriali (je crois qu’elles viennent d’être traduites en français…). Je les avais déjà lues en bibliothèque mais il me semblait important de les avoir sous la main pour mon étude. Bazlen était un ami de Fini, bien sûr. Au Tommaseo, en attendant Giancarlo qui a un peu de retard, je les parcours et mon impression première, vieille déjà de plusieurs années (alors que je ne parlais qu’imparfaitement italien), se renouvelle : Bazlen m’ennuie.

Mais Giancarlo est arrivé, et nous avons commandé deux spritz, qui nous ont été servis avec un tas de stuzzichini : olives et grissins, (incontournables) cacahuètes et chips, petits fours et mini-sandwichs. Ce fut assez pour mon dîner. Le lieu est splendide : un café viennois au bord de l’eau… Nous avons d’abord parlé de l’université et de mon rendez-vous avec la Crespi Morbio, mais on avait tous les deux envie d’en arriver vite au sujet qui nous concernait. J’ai fait le premier pas, et il s’est tout de suite excusé de son attitude, ce dont je suis assez contente. Je me suis excusée à mon tour, et j’ai bien précisé que je n’étais pas, mais pas du tout intéressée par les hommes. Il m’a alors demandé si Sibilla me plaisait et comme je lui ai rétorqué un peu froidement que ça ne le regardait pas, ce qui pouvait être interprété comme une confirmation, j’ai tout de même répondu que non. Même si, à bien réfléchir, je n’en suis pas si sûre… Bref, je n’ai pas apprécié cette intrusion dans ma vie privée, et je le lui ai dit. Il s’est excusé une seconde fois, il avait l’air tout penaud. Il n’est pas méchant, et s’il avait été jeune, j’aurais pu dire qu’il était un peu trop jeune. Mais on n’est plus « jeune » à vingt-six ans et je le trouve donc un peu bête. Ou peu courtois. Je me le dis maintenant, mais sur le moment je ne me suis pas arrêtée à cela : j’étais soulagée que la situation soit éclaircie. Nous avons parlé peinture et littérature, et quand nous avons fini le deuxième spritz (on devient vite alcoolique dans cette ville!), il m’a proposé d’aller dans un restaurant de piazza Cavana, réputée pour le poisson. Je lui ai rappelé que j’étais vegan (dans les faits, juste végétarienne). Mais, surtout, je n’avais aucune envie de prolonger la soirée. Nous nous sommes quittés bons amis.

Via della Cassa di Risparmio (quel nom de rue ! qui rappelle bien que les deux dieux tutélaires de Trieste sont Neptune et Mercure) j’ai croisé les premiers groupes de fêtards du samedi soir. Et j’étais bien contente, moi, de rentrer. Les deux spritz avaient suffi à m’égayer. Même si j’eus aimé ne pas rentrer seule… Via Slataper, j’étais soulagée que Xenia et Andrea soient de sortie. J’ai bu de l’eau et j’ai lu. Je mets à jour mon journal et je vais m’endormir en continuant ma lecture de Pahor.

Dimanche 12 mai

Nouveau dimanche gris. Presque un cliché. Sibilla me propose d’aller à la Risiera di San Saba qui a été un camp de concentration, et même d’extermination (puisqu’il y avait un four crématoire), pendant la Seconde Guerre mondiale. Je ne sais pas d’où lui vient l’idée (peut-être du temps?), mais je suis contente de la visiter.

L’endroit, comme il se doit, est sinistre. Quelque part parmi des hangars, près du port. Une architecture moderne accentue l’oppression : de hauts murs aveugles qui contraignent le visiteur. Plus sobre, tout aussi efficace, que le musée juif de Berlin. C’est dans l’essence même de l’usine de servir à la destruction des humains. D’abord par le travail, ensuite par les productions qui les coupent du monde et médiatisent les rapports sociaux, enfin par l’extermination directe. Une logique germinale. Comme dans tous les autres camps devenus musées, il n’y a pas grand-chose à voir, tout est allusion. Mais la partie proprement muséale de la Risiera, en plus de témoignages sonores et visuels, expose quelques objets et des fac-similés de manuscrits. On y trouve Boris Pahor, bien sûr, et on y trouve Zoran Music. « Nous ne sommes pas les derniers. » Ils n’étaient pas non plus les premiers.

Sibilla était autant bouleversée que moi, bien qu’elle connût cet endroit depuis son enfance. J’ai acheté Necropolis de Pahor, en français (dont le titre a été malheureusement traduit en Pèlerin parmi les ombres). Au café, alors que nous avons fait une transition entre le monde des ombres et celui des vivants (le monde du commerce qui me semble l’envers de la même médaille morbide), j’en ai lu les premières pages. Densité et puissance. Ce n’est pas la première fois que l’écriture de Boris Pahor m’apparaît dans l’évidence de sa force. Il est né en 1913 et il est toujours vivant. J’ai imaginé sa mort (le pauvre, je l’ai déjà tué!) et j’ai dû me réfugier aux toilettes pour dissimuler mes larmes. Sibilla n’a pas fait de remarques. Sa pudeur m’a touchée. Nous n’avons pas beaucoup parlé (et je n’aurais pas aimé parler de la fameuse soirée avec Giancarlo), mais cette visite nous a rapprochées.

Tout a été gris dans ma tête tout le reste de la journée.

Malgré ma rencontre avec Cristina Benuzzi.

Très affable, cette dame, en me voyant triste, m’a demandé si tout allait bien. Je lui ai parlé de ma visite. « Plus que la décadence financière, c’est bien la décadence morale qui est à regretter avec l’annexion à l’Italie de Trieste. Sous l’empire austro-hongrois, la tolérance prévalait. C’est l’ancien libéralisme : le commerce nécessite l’égalité des acteurs. Peu importe la nationalité, c’est l’argent qui compte. On venait ici du monde entier : Slovènes, Italiens, Serbes, Grecs, Albanais, Turques, Chinois, Américains, Anglais, Allemands, Français, Chypriotes, Égyptiens, Chilien, Argentins (j’ai pensé à Fini), Russes… Trieste n’était pas une petite New York, c’était New York ! » Je pensais par-devers moi à ce paradoxe du commerce marchand (de la marchandise financiarisée) : la nécessité des échanges regroupait les gens, rejetait à la marge les conflits (quoique nécessaires dans une certaine mesure, on le voit avec les États-Unis), mais elle minimisait l’humain jusqu’à pouvoir s’en passer, jusqu’à vouloir l’exterminer. La fin de l’Histoire est la fin de l’Humanité, la réalisation dialectique de l’Esprit qui n’est que la forme aboutie de la Valeur…

Cristina Benuzzi est revenue sur Leonor Fini, mais ne m’a rien appris de particulier. J’ai griffonné quelques noms, quelques anecdotes que, par politesse, afin de la citer, j’utiliserai dans mon étude. Je la regardai presque sans l’écouter. Elle devait avoir plus de soixante-dix ans, en paraissait vingt de moins. Encore le pur fruit de Trieste : époustouflante d’élégance et de beauté pour son âge. Il paraît que Trieste est la ville où il y a le plus de centenaires en Europe. À cinquante ans, elles ne sont même pas à leur moitié de leur vie : c’est peut-être cela qui fait qu’elles sont si séduisantes si longtemps. Les espèces s’adaptent à leurs milieux…

Lundi 13 mai

Après la Benuzzi, rendez-vous avec Ariadna Bora. Disons-le d’emblée : une vraie butch. En plus elle porte le nom du vent ! Une nouvelle caractéristique de Trieste : non seulement les femmes mûres et magnifiques sont pléthores, non seulement tout le monde est poète, aussi bien l’ouvrier que le boutiquier que le bourgeois (le pompiste tue le temps en écrivant son Rolla), mais il y a aussi plus de personnes LGBTQ+ que n’importe où ailleurs. Il va falloir que j’envisage de déménager ! À mon grand étonnement, la Bora ne porte pas Leonor Fini dans son cœur : « Je l’aimais bien quand j’étais plus jeune, mais je le trouve trop vamp’, trop courtisane à mon goût. » Elle lui préfère désormais Claude Cahun, Djuna Barnes ou Natalie Barney, ses exactes contemporaines. Voilà qui m’apprend plus sur cette femme qu’un tas de confidences qu’elle aurait pu me faire en plusieurs années… Elle m’a longuement détaillé le combat féministe triestin, parmi les premiers en Europe avec l’Angleterre, et m’a parlé d’une revue en slovène à la fin du XIX siècle : Slovenka, « la Slovène ». Ayant paru pendant 5 ans, de 1897 à 1902, en même temps que La Fronde fondée par Marguerite Durand (quotidien de 1897 jusqu’en 1903, puis mensuel jusqu’en 1905). La Bora ignore s’il y avait des liens entre les deux rédactions : ce n’est pas le mien, mais ce serait un beau sujet d’étude. Le spectre chronologique est un peu trop lointain pour que cela me serve dans mes recherches sur Fini, mais il est certain que l’existence d’une telle revue participe à l’ambiance générale de la ville de Trieste où a germé Leonor.

Bora m’a ensuite parlé d’un tas de choses passionnantes, avec une volubilité et un charme parfaits. Elle me conseille le livre de Jan Morris, The Meaning of Nowhere, que j’ai vu plusieurs fois en librairie mais que je n’ai jamais eu la curiosité d’ouvrir : je croyais que c’était un de ces livres un peu faciles pour touristes. Elle m’a expliqué que Jan Morris, aujourd’hui une écrivaine de voyage reconnue, avait été soldat anglais, alors qu’elle était encore un jeune homme, pendant l’occupation de Trieste après la Seconde Guerre mondiale – qui n’a pris fin ici, me précise-t-elle, qu’en 1954… Les tensions avec la Yougoslavie de Tito… Tant que Tito était puissant, il était difficile aux Alliés de lui refuser Trieste, mais après la mort de Staline, et l’isolement du dictateur croate, la réponse fut évidente. Les nationalistes triestins sont encore nostalgiques de cette époque où Trieste était déclaré à l’ONU comme « territoire libre ». Drôle d’antiphrase ! Jan Morris était revenue souvent dans cette ville enchantée et, selon Ariadna Bora, mieux que quiconque, en avait cerné la complexité. Son changement de sexe (la même année que Wendy Carlos) ne devait pas être pour rien dans cette appréciation.

Puis elle m’a vigoureusement enjoint de fréquenter la Casa delle donne. Là, je rencontrerais des gens intéressants, j’y connaîtrais la meilleure part de la ville. Je veux bien le croire. J’ai toujours eu quelques scrupules à ne pas m’engager davantage dans des causes importantes, même si j’espère ne jamais devenir une fanatique bornée comme on en rencontre trop souvent (peu importe la cause en cause, du reste). Mon travail me prend beaucoup de temps, mais je ne dois pas m’en servir comme d’une excuse !

Bref, je dois avouer que son charisme, son enthousiasme, son assurance m’ont envoûtée. Notre entrevue s’est terminée sur des familiarités qui semblaient, de sa part, presque des avances. J’avoue que ce badinage ne m’a pas laissée indifférente. Comment ne pas être flattée de plaire à une femme comme elle ? Elle m’a invitée à une soirée qu’elle organiserait chez elle bientôt, et j’espère qu’elle ne m’oubliera pas.

C’est enthousiaste que je me suis rendue à mon premier cours de slovène. Une amie d’une sœur de Xenia a accepté l’échange de bons procédés : elle m’enseigne les rudiments du slovène, je lui parle français. Katarina est une jeune fille de vingt ans, toute fraîche, qui sent encore le talc. Elle a une bouille de bébé. Elle vit à Opicina, parle slovène chez elle, étudie à Ljubljana dans un master de traduction après avoir fait des études de langue à Trieste. On se met d’accord pour parler français, et c’est par le français qu’elle va m’apprendre le slovène. Curieuse, je lui pose quelques questions sur la situation des Slovènes à Trieste, sur ce qu’en disent ses parents, sur ce qu’elle ressent elle, mais elle me répond avec de grands yeux ronds. J’aurais pu lui poser la question de l’intégration des Algériens en Nouvelle-Calédonie au moment de la colonisation française qu’elle n’aurait pas semblé plus étonnée. Elle me finit par me dire avec une naïveté que j’ai trouvée rafraîchissante sur le moment mais qui, avec le recul, m’apparaît plus effrayante : avec l’Europe, tout cela est terminé depuis bien longtemps ! La Slovénie n’est entrée dans l’Union Européenne qu’en mai 2004 et on ne peut pas dire que la situation, depuis 2008, est pacifiée…

Mardi 14 mai

Après avoir tenu mon journal, hier soir, j’ai beaucoup lu : Slataper, Magris et Ara, Pahor. J’ai fait quelques recherches sur Internet. Le sujet de « l’identité » triestine est passionnant mais je ne dois pas perdre de vue le travail pour lequel je suis venue. En même temps, je crois que j’ai de l’avance : je ne voudrais pas heurter par trop de zèle. Et puis j’ai hâte de me procurer le livre de Jan Morris : je vais en profiter pour retourner à la librairie Dedalus… Je ne sais pas si c’est le printemps, la chaleur qui arrive, mais je suis pleine d’envie. Ma nuit a été agitée malgré moi, et j’ai, ce matin, les yeux cernés. Il va falloir que je me maquille fort.

*

À Dedalus, j’étais dépitée de ne pas trouver ma libraire. J’ai erré, désœuvrée, parmi les rayons. Jusqu’à ce qu’enfin elle fasse son entrée. Toujours aussi immense, toujours aussi majestueuse. Je lui ai dit bonjour comme une collégienne dit bonjour à sa professeure préférée. Elle doit me croire complètement idiote.

Alors que son collègue était à son bureau depuis le début, c’est à elle que j’ai demandé le livre de Jan Morris. Elle ne l’a pas en anglais, mais elle m’assure que je n’aurai pas de mal à le trouver dans une autre librairie. J’aurais voulu encore lui parler mais je n’avais rien à lui dire de plus et elle s’est éloignée… Quelle frustration !

Je suis allée à San Marco où, en effet, il était disponible non seulement en italien et en anglais, mais aussi en français, en allemand et même en chinois… Un best-seller. Je l’ai feuilleté tout en buvant un capo in b. Sibilla et Giancarlo, qui m’avaient appelée, m’y ont rejoint avec un couple d’amis qui participe aussi au séminaire. La conversation fut légère et agréable. On a beaucoup parlé de l’université, des prochaines séances, des professeurs, des intrigues, mais avec une légèreté qu’on ne trouverait pas en France. J’ai hésité à évoquer le vernissage qui a lieu tout à l’heure, comme je l’ai vu sur leur site, à la Casa delle donne, mais je me serais sentie coupable de ne pas le faire. Sibilla et Giancarlo sont enthousiasmés, et je ne peux m’empêcher de regretter d’avoir parlé. À 18h, nous y allons ensemble. Il y a déjà du monde, autour de peintures assez médiocres. Ariadna n’est pas là, et elle ne viendra pas. Elle m’envoie un message pour s’excuser. Je me sens alors plus libre de profiter de mes amis. À 19h se met en place un rituel d’un autre âge : une jeune femme, commissaire de l’exposition je crois (curatrice), se met à présenter l’artiste, puis à commenter quelques-unes des toiles devant les toiles mêmes. Une véritable ekphrasis ! Cela dure une heure. On boit un verre, on échange quelques mots puis on se décide à partir. Comme il fait chaud, Sibilla et Giancarlo veulent aller près de l’ancienne gare, à une ancienne station service réhabilitée en bar de plein air. Roger, je crois. Mais j’ai beaucoup de travail et je préfère rentrer. Sibilla se serait-elle alors montrée déçue ?

Mercredi 15 mai

Ce matin, deuxième cours de Bellocchi. Suite de la séance précédente sur l’architecture Liberty : le palazzo Viviani sur le Viale XX Settembre (aujourd’hui un cinéma) de Giuseppe Sommaruga, un élève de Camillo Boito, avec des sculptures de Romeo Rathmann (1908) ; la Casa de Stabile ; la splendide Casa Valdoni de Giorgio Zaninovich ; la gare (1898). On est revenu sur l’importance de l’académisme un peu lourd du bâtiment de la poste, et sur l’éclectisme : la mairie par exemple. On s’est attardé sur le bâtiment de la région, piazza Unità, qu’on peut lire soit comme la concurrence entre une bourgeoisie commerçante et un pouvoir politique fort, ou alors, au contraire, comme l’entente des deux sphères dans un projet urbain d’envergure. Bellocchi a évoqué l’affaire de Winckelman, que je connais déjà par cœur.

Déjeuner à l’OPP, au Posto delle fragole. Une bonne partie de la classe était là, dont Bellocchi. On a reparlé de l’anti-psychiatrie de Bassaglia (j’ai vérifié dans l’Anti-Oedipe de Deleuze et Guattari, son nom n’apparaît pas). Quelqu’un a dit que Vito Timmel, le peintre à qui l’on doit les fresques de San Marco, était mort ici, fou. Bellocchi a rajouté que les toiles conservées à Revoltella laissaient entrevoir les problèmes psychiques du peintre. Je me suis inscrite en porte-à-faux contre cette analyse déterministe, mais la plupart de mes camarades partageaient l’opinion de Bellocchi, ou ne voulaient pas le contredire. Triste, mais aussi réductrice vision des choses…

Après le séminaire de l’après-midi, j’ai travaillé à la bibliothèque. J’ai failli m’endormir. Je n’avais qu’une hâte : profiter du parc, du soleil, de la mer. Mes camarades ont insisté pour je les rejoigne au Posto delle fragole où ils étaient retournés boire l’apéritif. Le patron me reconnaît déjà : « Ce sera quoi pour to0,i Hélène? » Je rougis, j’ai l’impression d’être un pilier de bar. Il y a un concert, un peu de monde, des familles, un ou deux patients qui restent dans les derniers pavillons médicaux du parc, des gens plus ou moins jeunes. Je parviens à me raisonner avant d’être saoule et, malgré l’incitation de Giancarlo et de Sibilla, je m’en vais. Je redescends le parc, parmi les jardins et les pavillons, et la musique faiblit peu à peu laissant place aux sons de la nuit. Et puis c’est le Viale, l’ambiance chaude mais calme des restaurants et des bars. La douceur triestine…

Jeudi 16 mai

Au réveil, temps maussade. Ce qui arrive souvent quand même. Une impression de frontières du monde connu, au-delà desquelles tout est aride. Avant de me lever, je reprends la lecture avec laquelle je me suis endormie : Jan Morris. Tout d’un coup, je tombe sur le passage où, comme si c’était un détail, Albertine se trouve à Trieste. Est-ce que la Crespi Morbio a déniché cette information chez Morris ? Et Jan Morris, où l’a-t-elle trouvée ? La désinvolture avec laquelle elle lâche ce détail capital me laisse croire que la découverte n’est pas de son fait. Il faudrait revenir aux sources, mais comment ? Rien sur Internet. Peut-être dans les quelques publications françaises consacrées à la ville (un numéro d’Europe notamment)… ? Somme toute, un livre plein d’anecdotes, comme tous les bons livres. Mais je trouve les théories de Jan Morris un peu faciles, comme pour se payer du sensationnel à bas coût. Toutefois, cette histoire de « genre », omniprésente à Trieste, m’intrigue de plus en plus.

Rendez-vous – toujours à San Marco – avec ma professeure. La rencontre est très technique : formalités de présentation, calendrier, impression des illustrations, normes à suivre, etc. Mais la Crespi Morbio est en beauté aujourd’hui. Elle sent bon. Ça plairait à Aïssa. Je me laisse aller (je me laisse trop aller en ce moment) à profiter de sa présence. Je deviens libidineuse, dans cette ville douce et dure comme l’enfant de Saba.

Sibilla m’a convié à un dîner chez un couple via Rossetti. Je ne peux m’empêcher de penser à Fulvio Tomizza. Sharon, blonde généreuse à la peau blanche, est néo-zélandaise et Andrea, Triestin, est un grand gars aux yeux bleus très sympathique. Ce sont deux comédiens qui font mille choses : soirées Cluedo, danses dans l’obscurité, entraînements sportifs, ateliers pour enfants, et, pour payer leur appartement, du Airbnb. Ils ont inventé « Le plus petit théâtre du monde » (Il Teatro Più Piccolo del Mondo) : à partir d’un choix hasardeux de symboles et de lettres par le spectateur, ils improvisent un spectacle de quelques minutes dans une cahute d’un mètre sur un mètre, transportable partout. Les deux ou trois spectateurs glissent leur tête sous la toile pour assister au spectacle. Dans la pure tradition dadaïste. Ils ont consenti à une démonstration. Un régal !

Avec Sibilla, nous nous quittons en nous donnant rendez-vous le lendemain pour une promenade sur le Karst.

Vendredi 17 mai

La promenade sur le Karst a été une merveille. Nous avons commencé simplement par le chemin napoléonien. Vue imprenable sur la ville et le golfe. Puis, par Opicina, nous sommes allés visiter les foïbe de Basovizza. Ce sont les fosses creusées naturellement dans la roche minérale du Karst où, tour à tour, les Nazis et les Yougoslaves (pendant la quarantaine de jours où ils occupèrent Trieste après l’avoir libérée) ont précipité les opposants, prisonniers, soldats, rivaux. La grandeur de l’Homme !

Comme il était encore tôt, Sibilla a insisté pour m’emmener à Val Rosandra. Je voulais travailler mais j’étais tellement bien avec elle que je n’ai pas résisté davantage. C’est de l’autre côté de la ville. Une promenade en surplomb du torrente Rosandra, à la base des pierriers, qui mène au village de Botazzo auquel on ne peut accéder qu’à pied. Veit Heinichen en a fait la scène du crime qui ouvre Le Requin de Trieste. Nous sommes descendus à la cascade, y avons trempé nos pieds, puis nous sommes remontés boire une limonade au village, avant d’inscrire nos noms dans un cahier à la frontière avec la Slovénie.

Je suis épuisée et j’écris ces quelques lignes plutôt que de continuer mon travail qui commence à prendre sérieusement du retard. Il faut absolument que j’arrête de procrastiner ! Mais je viens de recevoir un message d’Ariadna qui m’invite demain dans une petite maison qu’elle a à l’entrée de… Val Rosandra ! Quelle coïncidence… Enfin ! Je suis euphorique qu’elle me rappelle. Je croyais qu’elle m’avait oubliée.

Samedi 18 mai

Sommeil profond et réparateur. Je me suis réveillée d’excellente humeur. Après des préparatifs rapides, je suis allée à la bibliothèque où j’ai passé la journée (j’y suis encore). J’ai rédigé mes notes, organisé mon étude, élaboré un plan. Bref j’ai bien avancé, j’ai la conscience plus légère. J’ai notamment découvert – ou plutôt « redécouvert » – Wanda Wulz. Tout le monde connaît, je crois, la photographie, classée futuriste, Moi+chat. Un photomontage. C’est elle. La famille Wulz est une famille triestine dont la passion, de père en filles (Wanda a une sœur du nom de Marion) était la photographie. En revoyant cette photographie, le rapprochement m’a paru évident : cette métamorphose en chat de Wanda Wulz est la même que celle de Leonor Fini. Les deux aïloruphiles qui se connaissaient, cultivaient jusque dans leur corps la félinité. Je commence à faire le tour du Gotha triestin. Un nom, notamment, revient avec régularité, celui d’Aurelia Gruber Benco. La fille de Silvio Benco et de Delia de Zuccoli. J’ai pu ainsi esquisser à grands traits, mais de manière juste je crois, l’ambiance culturelle dans laquelle Leonor Fini avait grandi et appris son art.

Je rentre me préparer et je pars en bus à San Dorligo della Valle.

Dimanche 19 mai

J’ai passé la nuit avec Ariadna.

C’était la pleine lune.

Ce fut un pur bonheur. J’en avais aussi furieusement besoin. Je me rends compte combien le délassement du corps, et son exaltation, sont nécessaires à l’exaltation de l’esprit. L’ascèse – qui, étymologiquement, signifie « exercice » – consiste surtout à trouver l’équilibre entre l’ordre et le désordre.

Hier, en quittant la bibliothèque, je suis passé, par plaisir, piazza Barbican. Sibilla et Giancarlo buvaient l’éternel spritz en terrasse. La pluie menaçait mais tant qu’elle ne tombait pas, pourquoi s’en inquiéter ? Ils m’ont parlé de choses désagréables. Des racontars : untel m’a dit que tu lui avais dit que etc. J’ai coupé court : « les gamineries, ai-je annoncé froidement, j’ai passé l’âge. » J’étais d’autant plus contrariée que ma journée était parfaite et qu’ils venaient me la gâcher. Ou du moins me gâcher la rare perfection. Devant ma réaction, ils ont tout de suite minimisé et changé de sujet. Mais l’ambiance est restée froide. Je regrettai d’avoir commandé, par pure politesse, un verre, et je n’avais qu’une hâte : rentrer me préparer. Quand il a commencé à pleuvoir, ils décidèrent d’aller se réfugier chez Knulp. J’avais bu trop vite et la tête me tournait.

Cette contrariété est passée dès que je suis montée dans le bus, piazza Goldoni. J’étais en voyage ! Je partais à l’aventure ! J’allais me retrouver dans une fête dans une ville qui, il y a trois semaines à peine, m’était inconnue. Le bus a grimpé cahin-caha les côtes abruptes, a passé au pied de l’abominable complexe Rozzol Melara (une monstruosité pire que celles de Le Corbusier qui, plus que la Risiera, rappelle que nous ne sommes pas à l’abri d’un retour des exterminations massives), s’est enfoncé dans l’hinterland vers la campagne montagneuse. Je suis descendue sur la petite place du village, que j’ai traversée sous les yeux de quelques types qui buvaient un prosecco ou un spritz en terrasse de deux vieux bars. Je me suis enfoncée dans la route que j’avais empruntée, la veille même, avec Sibilla et j’ai trouvé la maison. Une grande demeure de pierres de taille, qui jouxte le refuge (qui est le plus bas refuge d’Europe, si ce n’est du monde : 34 mètres d’altitude!). Ariadna était plus lipstick que butch : petit tailleur et rouge à lèvre. Elle était à couper le souffle. Il n’y avait, à mon arrivée, que quatre autres personnes, des amis à elle, et nous discutâmes en buvant un punch maison. Inutile de dire qu’avec l’excitation, le travail de la journée, le spritz piazza Barbacan, je fus très vite grisée. Le ciel s’était dégagé et nous nous étions installés dans le jardin. Un grand jardin plein d’oliviers, avec quelques pieds de vignes, des cerisiers, des noyers. Nous étions à l’entrée même du chemin qu’empruntent les randonneurs pour partir vers Botazzo et la Slovénie. La maison d’Ariadna était tout bonnement la dernière avant le val Rosandra. Et la Slovénie n’était qu’à quelques minutes à pied, sur un sentier de montagne. Un rêve.

Les invités sont arrivés peu à peu, et à minuit la fête battait son plein. Le punch avait fait son office : les gens dansaient, riaient, se galvanisaient dans de grandes discussions politiques. Ariadna m’a présenté à des gens importants, des journalistes, des universitaires, des éditeurs, que sais-je encore, car j’ai tout oublié aujourd’hui. Et pour cause… Je me rappelle seulement qu’il a été question de l’indépendance de Trieste, de sa décadence depuis son retour dans le giron italien, de la double culture italo-slovène, de Mitteleuropa, des routes de la soie voulue par Xi Jinping, des migrants, de la Lega Nord, de la réussite de Salvini, etc. Bref, les sujets habituels. C’est tout de même incroyable : je n’ai pas rencontré un seul soutien (déclaré) à Salvini, parmi les centaines de personnes que j’ai croisées depuis mon arrivée. Qui peuvent donc bien être les personnes qui votent pour lui ? Peut-être le patron du Posto delle fragole ? Les clients de la supérette, via Slataper, où je fais mes courses ? Peut-être la patronne de la panetteria où j’achète mon pain, peut-être le chauffeur de bus qui m’a conduite jusqu’ici… Soit très peu de monde, finalement, soit des gens isolés. Plus il y a de gens isolés, plus il y a de gens qui votent pour la xénophobie ? Bref je n’écoutais que d’une oreille les mêmes discours qui reviennent avec toujours aussi peu d’arguments, et aussi peu de volonté d’agir. Babillage. Et puis, comme on s’enquérait de l’étude que j’étais en train de mener, la discussion bifurqua sur l’art. Il y avait deux galeristes, ils parlèrent de Fini et ce fut intéressant. Ils évoquèrent le rôle de Leo Castelli. De cela, je me souviens : je vais m’en servir. La fête commença à se clairsemer. Il était tard dans la nuit. J’étais bien, doucement ivre. Trois amis d’Ariadna ont continué à boire et à discuter. Elle me lançait parfois des regards de coin, et je lui en retournai de plus explicites encore. Je faisais bien attention de ne sombrer ni dans l’alcool, ni dans le sommeil. Sans me le formuler (je n’en étais plus capable), je la désirais. Elle me proposa de me conduire à ma chambre, à l’étage, salua ses amis, me prit par la main une fois que nous étions dans le salon noir. Je me suis laissé faire. Et c’était très bien…

Mardi 21 mai

Hier, Ariadna m’a emmené en Istrie, à Capodistria et à Piran. Nous sommes rentrées tard le soir. J’ai manqué mon cours de slovène, mais Katarina a accepté qu’on se voie aujourd’hui. Je suis à San Marco et j’écris ces lignes en l’attendant.

La vieille, malgré la fatigue de ma nuit, j’ai réussi à avancer sur mon étude. C’était une fatigue détendue, et quand, dans la soirée, Ariadna m’a proposé cette balade, j’ai accepté. Si je ne peux pas affirmer que je n’ai pas encore mis le pied en Slovénie car je l’y ai effectivement posé pendant la promenade à Val Rosandra avec Sibilla, je ne peux pas non plus affirmer que j’y sois vraiment allée. J’étais donc doublement contente de cette proposition.

Sur la route, nous avons fait un arrêt rapide à Muggia, que tout le monde me vantait, et qui m’a paru assez anodine. En revanche Capodistria m’a beaucoup étonnée. D’abord par sa propreté, loin du négligé italien, sa modernité, un premier abord presque factice. Et puis par sa facture italienne : la place est très belle et on peut admirer dans l’église un époustouflant Carpaccio. En face, sur le fronton de la mairie, sont appendues les bannières de la Slovénie, de l’Europe et de l’Italie, pour rendre hommage aux cultures qui cohabitent encore ici, malgré les douloureuses migrations qui ont eu lieu sous l’ère communiste. À Trieste, sur la mairie, ni nulle part ailleurs, n’est suspendu le drapeau slovène. Je suis pourtant à peu près sûre qu’il y a plus de Slovènes à Trieste que d’Italiens à Koper ! Le port fait concurrence à celui de Trieste. Ainsi, au lieu d’avoir un seul et unique endroit pour polluer l’estuaire du Rio di Ospo, il y en a deux, d’un côté et de l’autre de la rive. À ce propos, Ariadna me précise qu’aucun train, en partance de Trieste, ne rejoint ni Capodistria, ni Ljubljana (j’ai pensé à Katarina), ni aucune autre ville de Slovénie ou des Balkans. Alors qu’à la fin du XIX siècle, quelques heures à peine de train suffisaient pour rejoindre Vienne. Et on nous parlera encore de progrès…

Piran est une stupéfiante petite station balnéaire. La ville est interdite aux véhicules, et de grands parkings payants (chers bien sûr) ont été aménagés à ses abords. Nous sommes hors saison et si les touristes sont déjà nombreux, on peut deviner l’enfer l’été. Tout a été aménagé pour les accueillir : les restaurants, les bars, les commerces, les places. Il ne reste plus grand-chose de typique dans ce village de pêcheurs qui devait être un paradis sur Terre, il y a encore vingt ans, peut-être dix.

Nous avons mangé des éperlans frits sur le port, avec du vin blanc du Karst, c’était tout de même agréable.

Au retour, Ariadna m’a invité chez elle, sur les hauteurs de Sottomonte, le long du chemin de tramway (la maison de Val Rosandra est une maison familiale, de campagne – une villa). Un petit appartement plein de livres féministes, comme il se doit. Nous avons fait l’amour, et je me suis endormie dans son lit. Ce matin, levée tôt, quand je suis rentrée chez moi (par le tramway), Xenia m’a souri. Elle n’osait rien demander mais il était évident qu’elle voulait savoir. Je lui ai dit et j’ai cru percevoir dans son regard une once d’étonnement qu’elle tentait de dissimuler : elle croyait que j’étais hétéro. Elle ne s’était visiblement même pas posé la question.

J’ai dormi une heure et j’ai repris studieusement mon étude. Deux heures bien remplies, à la suite de quoi je me suis octroyée la visite du musée Sartorio. Belle demeure bourgeoise, encore, comme il doit y en avoir des dizaines inaccessibles et toujours habitées par d’ancestrales familles. Ici, on a exposé les œuvres spoliées à l’Istrie et la Dalmatie. Des suiveurs vénitiens de Bellini et de Carpaccio. Un peu de peinture tardo-bourgeoise, encore Biedermeier (Giuseppe Tominz, qu’on retrouve à Revoltella, et que René de Cecccaty fait revivre dans un de ses romans, était de Gorizia – où mourut Charles X en exil) et une salle consacrée à Arturo Fittke (1873-1910). Je suis restée longtemps à regarder ces tableaux dont les couleurs pâles, presque une imitation de pastels, contrastent avec la puissance des sentiments qui s’en dégagent. On retrouve dans les premières toiles de Fini cette tonalité et cette force.

*

Pour le cours de slovène avec Katarina, j’avais pris les numéros de Slovenka. Katarina ne connaissait pas cette revue, et je l’ai fait un peu travailler. L’ensemble est assez modéré, naturellement, parfois désuet, mais on n’en trouve pas moins un grand nombre d’écrivaines, et de poétesses dont, toutes, sans exception, ont sombré dans l’oubli phallocratique. Katarina égrène les patronymes. Tout un coup, une secousse dans mon cervelet : « Répète, s’il te plaît. » : Malvina Braun. La mère de Leonor ! « Tu connais ? » « Oui, c’est la mère de la peintre sur qui je travaille. » « Ah, génial ! » me lance, dans toutes sa fraîcheur, et aussi contente que moi, Katarina. Nous nous sourions : je suis aux anges.

Mercredi 22 mai

Ce matin, troisième cours de Bellocchi. Sur la peinture « impressionniste » triestine : Umberto Veruda, Carlo Wostry, Eugenio Scompari, Arturo Fittke, Isodoro Grunhut, Gino Parin, Glauco Cambon, Bruno Croatto, Guido Grimani, Giovanni Zangrando, Vito Timmel. Deux sculpteurs ont été évoqués : Giovanni Mayer et Romeo Rathmann. Je les connais déjà tous, et même très bien pour certains d’entre eux. Et puis, pas une femme. Pas une ! Bref, je n’ai rien appris, j’étais déçue. Et un peu en colère.

Nous avons tous mangé au Posto delle fragole (comme d’habitude aurais-je envie de préciser) et j’ai posé des questions à Bellocchi. Il m’a regardé en souriant, il était gêné : il ne pouvait pas me répondre. « Pas de femmes, vraiment ? » « Certainement, mais elles ne sont pas connues. » J’ai insisté quelques instants, mais il n’avait rien à tirer de lui. Une idole vient de sombrer. Comme je ruminais dans mon assiette, je n’ai pas tout de suite remarqué que Sibilla me boudait. C’est vrai que je l’ai négligée : elle m’a envoyé plusieurs messages depuis samedi, quand je l’ai croisée avec Giancarlo à l’arc de Riccardo, et je n’avais même pas pris la peine de lui répondre. Nous sommes allés au séminaire, et en sortant je lui ai proposé d’aller le lendemain au château de Miramare que je n’ai pas encore visité. Elle a accepté, un peu triste.

Je me rends ensuite à la Casa delle donne. J’y retrouve Ariadna, mais elle me traite avec indifférence. Ça ne me gêne pas : je n’ai pas envie d’être cataloguée « en couple » avec elle. Il y a certaines filles qui étaient là lors du vernissage et aussi lors de la soirée à Val Rosandra. Je n’arrive pas à me rappeler leurs noms, alors qu’elles me lancent toutes « Hélène ! » avec de grands sourires blancs et rouges. Ce n’est vraiment pas mon jour. Mais la réunion n’est pas mondaine : un couple de jeunes filles s’est fait agresser via Gallina, entre piazza Goldoni et piazza Verdi, et une manifestation se prépare pour samedi. Certaines filles, dont Ariadna, m’invitent à les accompagner boire un verre, mais je décline la proposition parce que je ne suis pas très bien.

Le temps passe à une vitesse fulgurante. Platitude qui n’enlève rien à la réalité du phénomène, hélas. Et ce n’est pas parce que je trouverais un moyen plus original pour évoquer cette idée qu’il passera plus lentement. Bref, je suis de mauvaise humeur. À cause de Bellocchi. À cause aussi de mes menstruations qui me font souffrir et m’empêchent d’en profiter pleinement avec Ariadna. Si elle veut encore de moi…

Jeudi 23 mai

Miramare. Un autre paradis dedans le paradis triestin. Paradis dont l’étymologie, en persan, signifie l’enclos où se trouvent les animaux sauvages (la boîte de communication d’un zoo belge s’en est malheureusement rappelé). Comment ai-je pu ne jamais venir encore ici ? Combien de lieux magiques vais-je manquer ? Je ne suis pas allée dans les grottes alentours (qui sont, paraît-il, les plus vastes d’Europe et du monde), ni à l’emplacement sacré, qu’évoque déjà Virgile, où le Timais se jette dans la mer après son parcours souterrain. Il me reste moins de dix jours, et je n’aurai pas le temps de tout voir. Il me reste peut-être cinquante ans à vivre et je n’aurai pas le temps de tout vivre… Avec Sibilla, nous avons pris un copieux petit déjeuner à Eataly (qu’elle a vertement critiqué), puis nous avons embarqué sur le Delfino, petite embarcation qui fait la navette de Trieste jusqu’à Sistiana. Nous nous sommes arrêtés à Barcola et nous avons marché jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au château de Miramare. C’était splendide. Un vrai château romantique, avec des tours crénelées, du marbre blanc, des vagues qui viennent se rompre au pied des hauts murs, un jardin féerique… Pendant la visite, en lisant les cartels, c’est bête, mais j’ai eu du chagrin pour Maximilien et pour Charlotte. Le gentil prince qui aimait sa femme et la nature, la princesse qui aimait son mari et la peinture. Il a été exécuté lâchement, elle est devenue folle. Ils étaient pourtant, ici, au Paradis !

« Ah, quel sentimentalisme niais ! » me lance Sibilla. « Il n’aspirait qu’à cela, avoir un royaume ! Il s’en moquait bien de sa femme ! Et elle ? Une dégénérée imbue de sa personne. Elle pouvait dire aux mères qui n’avaient plus de pain pour nourrir leurs enfants : ‘‘Donnez-leur des brioches !’’ On ne va pas les plaindre quand même ! Qui sait combien d’ouvriers ont été blessés sur ce chantier, ou même y sont morts ? Combien d’impôts inutiles ont été prélevés pour construire un château où cet idiot n’aura même pas eu le temps de vivre ? Et puis, d’accord, il est mignon, mais c’est quand même un château dans un pur style réactionnaire, qui impose l’image de la supériorité, du pouvoir, de la domination dynastique. Non, vraiment, on ne va pas aller jusqu’à les plaindre ! C’est bien fait si ce fat est allé se faire fusiller pour un royaume de pacotille. On ne va pas se récrier contre la révolution, quand même, Hélène ! » Elle ne riait qu’à moitié, et elle avait raison. Un instant, j’avais été la dupe de la propagande… Mais peut-être suis-je trop sévère ? À force de traîner avec des Femen, je penche dans l’extrémisme, le fanatisme ? Ce qui est sûr, c’est qu’on fait encore rêver les foules avec les histoires de têtes couronnées. Comment s’appelle-t-il cet ancien présentateur télé devenu défenseur du patrimoine, spécialiste des dynasties monarchiques d’Europe ? Dans un livre, on trouve une liste des morts en exil à Trieste, ou dans la région : en 1820, Elisa Bonaparte, appelée la comtesse de Compignano, sœur de Napoléon Ier, est morte à la villa Vicentina mais a résidé tout son exil à la villa Caprara à Trieste (je n’ai pas retrouvé l’adresse exacte de cette villa disparue). Ou encore Charles X, mort et enterré près de Gorizia avec son fils Louis XIX. On en a reparlé il n’y a pas très longtemps en France, alors que certains (qui?) avaient cherché à rapatrier son corps (comme on cherche, plus mollement encore, à rapatrier d’Angleterre la dépouille de Napoléon III). C’est vraiment incompréhensible, dis-je à Sibilla, que Stendhal soit passé à côté de tout cela. Il y avait facilement matière pour un livre : il suffisait de se pencher. « Et encore, me dit Sibilla, connais-tu Sir Richard Francis Burton ? » « Non, lui dis-je, qui est-ce ? » « Un polymathe doublé d’un explorateur, grand traducteur des Mille et une nuits, diplomate anglais ayant servi au Moyen-Orient qui se vantait d’avoir rigoureusement transgressé les dix commandements de la Bible. Bref, un émule du marquis de Sade, moins porté sur la chose. » Cette dernière réclame jeta un soupçon de discrédit sur ce qui précédait mais après un survol rapide, sur mon téléphone, de sa fiche wikipedia, en effet, à lui seul, je convenais qu’il aurait suffi à remplir un gros livre. Étrange qu’aucun plumitif ne s’y soit déjà attelé !

Nous avons pris un verre, au coucher de soleil, à la cahute de la pinède. Nous étions calmes, nous étions bien, à deux, et, sans prévenir, Sibilla s’est mise à m’embrasser. Je ne m’y attendais pas du tout. Et (comme d’habitude, aurais-je une nouvelle fois envie d’écrire) je me suis laissé faire. Je lui ai souri gentiment, de manière à ni m’avancer ni la repousser. Nous avons fini notre verre, elle m’a proposé d’aller manger dans une osmizza sur les hauteurs, à Contovello, mais, après ce baiser, ce simple dîner aurait valu un engagement. J’ai prétexté la fatigue et nous sommes rentrées en bus : elle est descendue piazza Oberdan, et moi à Goldoni.

En rentrant, j’ai cherché sur le site « project Gutenberg » des relations de voyage sur Trieste. J’ai découvert celle de Madame Mercier-Thoinnet. Encore un livre de femme qu’on a oublié. Il y a tellement à (re)découvrir. À ce propos j’écoutais sur France Culture une émission littéraire où un inspecteur général de l’Éducation Nationale qui se croyait aussi poète (la bonne blague) affirmait qu’il ne croyait pas que des chefs-d’œuvre aient pu ou puissent, selon son expression, « passer sous tous les radars ». Faut-il vraiment être inconséquent pour affirmer une telle ineptie ! Et ce type est inspecteur général de l’Éducation Nationale ! Et le présentateur n’a pas bronché… Il n’y a que ça des chefs-d’œuvre inconnus ! Surtout de femmes ! On a beau jeu de dire qu’il n’y a quasiment pas de littérature féminine avant le XIXe et le XXe siècles parce que les femmes étaient maintenues dans l’ignorance. C’est tout à fait inexact : beaucoup de femmes ont écrit, beaucoup de livres nous sont parvenus. Les réserves des bibliothèques en dégorgent ! Le vrai problème, c’est qu’on ne les diffuse pas, et qu’on se contente de dire : « Ce n’est pas que les femmes soient inférieures aux hommes, mais dans les conditions qui étaient les leurs, elles ont beaucoup moins écrit, et il y a donc beaucoup moins de chefs-d’œuvre… » Qu’on est bouffis de préjugés ! Qu’on est aveugles sur nos défauts et, à l’instar de cet Inspecteur Général, futur ministre (si ce n’est pas lui, ce sera son clone), qu’on est ridicules de fatuité !

Ça y est, j’assume : je suis plus radicale que Sibilla, Ariadna et les Femen.

Vendredi 24 mai

La Crespi Morbio, qui m’avait un peu oubliée (mais Ariadna aussi semble m’avoir oubliée…), m’a appelé ce midi et, aussi pressée qu’en gestes, elle m’a demandé de dîner avec elle, le soir même, dans son jardinet, à Farneto, en contre-bas de Longera. Il y a, m’explique-t-elle, une rangée de petits jardins le long d’une rivière : je n’avais qu’à suivre le sentier, je ne pouvais pas la manquer. J’ai regardé sur Internet, ce ne doit pas être difficile à trouver, je décide de traverser le parc.

En fait de parc, c’est un véritable bois. Dommage qu’une route la balafre. En même temps, c’est assez rassurant. Après avoir monté sec du côté de chez moi, je redescends vers les jardins. En effet, je trouve très facilement la Crespi Morbio. Le lieu est idyllique. Elle est en train de parler avec une femme de son âge, une amie qui est aussi professeure à l’université. Tatjana Rochj. Je me rappelle vaguement l’avoir croisée, mais le décor étant différent j’ai un peu de mal à me rappeler exactement à quel moment. La Crespi Morbio nous présente, fait de moi un éloge si flatteur qu’il frôle l’ironie, m’invite à manger. Elle a préparé une collation, il y a du vin blanc, des fruits, des légumes du jardin, des stuzzichini, de la charcuterie (je lui dis que je suis végétarienne). Nous parlons à trois, de manière très détachée, presque informelle. « Au fait, comment se sont passés vos (mais, en italien, où cela vient plus facilement, elle me tutoie) entretiens avec la Benuzzi et la Bora ? » Très bien, c’était très intéressant. « Et comment les avez-vous trouvées ? » Peut-être me trompé-je, mais à cette question j’ai l’impression qu’elle lance une œillade furtive à sa camarade. Je suis obligée de préciser qu’il m’arrive de revoir Ariadna Bora, notamment, tiens-je à préciser, à la Casa delle donne. Elle a un sourire entendu, qui ne laisse aucun doute quant à ce qu’elle pense – et qui, j’aurais beau vouloir la détromper (quoique je ne puisse pas, évidemment, rentrer dans son jeu), est vrai. Mais ce sourire si badin, si enfantin, si primesautier m’empêche de lui en vouloir. Nous serions presque dans la confidence, plutôt que dans l’entretien. Quand Titjana lui lance un regard un peu étonné, un peu interrogateur, et que la Crespi Morbio lui répond d’un nouveau sourire dont elle a le secret, me vient alors l’idée, pas si saugrenue que cela, qu’elles sont ensemble ! Est-ce parce que j’ai trop bu, parce que j’ai l’esprit mal tourné, parce que je ne me suis entourée, depuis mon arrivée, que d’elles, mais je vois des lesbiennes partout… Ces Triestines me font tourner la tête ! Ce serait un beau couple, en tout cas, deux femmes superbes, élégantes, intelligentes, légères, curieuses. Qui me laissent rêveuse.

Mais assez vite, la fraîcheur du bois tombe sur nos épaules nues et les moustiques commencent à nous dévorer. La Crespi Morbio tente de les chasser par des bougies à la citronnelle, mais c’est peine perdue : nous sommes sur leur territoire, nous allons nous faire massacrer. Les deux femmes me proposent donc de me reconduire, et me déposent en haut du Viale, près de chez Roby. En sortant de la voiture, la Crespi Morbio me lance : « Ah, nous n’avons pas du tout discuté de Leonor Fini… Mais tout va bien, n’est-ce pas ? Je ne me fais pas trop de soucis. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me contacter, Hélène. » Titjana me salue amicalement, avec cette familiarité qui s’impose plus simplement quand on n’a pas eu d’abord un contact formel.

Le Viale est plein de vie encore et j’hésite à appeler Giancarlo et Sibilla qui, à n’en pas douter, sont de sortie. Je sors mon téléphone, mais je prends conscience alors qu’Ariadna ne m’a toujours pas rappelée… Une chape de tristesse me tombe dessus, et je décide de rentrer écrire ces lignes, lire mes dizaines de livres sur Trieste, et m’endormir pour être en forme pour la manifestation, demain, via Gallina.

Samedi 25 mai

Je me lève, il fait beau. J’entends les mouettes. Je sens la mer tout près, et la montagne derrière. Une semaine. Il ne me reste déjà plus qu’une semaine à vivre dans ce paradis… Je ne sais pas comment je vais faire pour retrouver Paris. Quelle vie affreuse, Paris. Mes amis me manquent, mes parents aussi, mais je voudrais encore rester un mois, six mois, un an ! Süßes Leben.

Dimanche 26 mai

Hier, après avoir, le matin, fait quelques courses au marché couvert (et papoter avec quelques amies au téléphone, Aïssa et Fabien), j’ai travaillé. À 15h, comme Ariadna ne m’avait toujours pas appelé, j’ai demandé à Sibilla et Giancarlo s’ils voulaient m’accompagner. Ils ont tous les deux accepté avec plaisir, et j’ai été prise d’un vague remords à ne les avoir contactés que par défaut…

Il y avait du monde via Gallina, et une ambiance festive. Des drapeaux arc-en-ciel, des banderoles, des tenues excentriques, de la musique : une mini Gay Pride. Il y avait toute la Casa delle donne dont Ariadna qui, à la dérobée, m’a glissé : « Il faudra que nous parlions. » Dans un grand sourire que j’ai voulu le moins crispé possible, j’ai répondu : « Ne t’inquiète pas, j’ai compris. » Je voulais lui déclamer la tirade de Done Elvire, mais ça aurait cassé mon personnage détaché. (I, 3 : « Je n’en veux pas ouïr davantage, et je m’accuse même d’en avoir trop entendu. C’est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte ; et sur de tels sujets, un noble cœur au premier mot doit prendre son parti. ») Par dépit, j’ai bu. Et j’ai dansé, crié, serré Sibilla. Une forme de détresse. Je n’étais pas fière de moi, mais je le suis encore moins, aujourd’hui, avec la gueule de bois.

Car nous avons continué à boire et à danser. Le Teatro di Miele organisait, pour l’occasion, une soirée, et la plupart des manifestantes (elles étaient majoritaires par rapport aux hommes) s’y sont retrouvées – dont Ariadna et ses copines, que, même totalement ivre, j’ai soigneusement évité. La musique n’était pas bonne, une vieille pop-disco italienne, entrecoupée de tubs américains comme Mickaël Jackson (je déteste Mickaël Jackson, et j’espère qu’il sombrera vite dans l’oubli qu’il mérite!), mais l’ambiance était excellente. Je suis restée attachée à Sibilla comme à une bouée. Un amer. Car j’étais amère. Et elle a été à la fois très douce et très noble. Giancarlo nous a laissées (de mauvaise grâce, je crois) et nous sommes rentrées chez elle. Je me suis frottée à elle, mais soit j’étais vraiment trop repoussante dans mon ivresse, soit elle a été d’une grande classe, soit un peu des deux, mais elle n’a pas voulu aller plus loin. Je me suis réveillée dans son lit, dans ses bras, et malgré le mal de tête, ce fut un grand plaisir. Elle m’a proposé un petit déjeuner, mais je me sentais si sale de corps et d’âme que j’ai préféré rentrer au plus vite, avant qu’elle ne se réveille tout à fait et me voit dans cet état.

Aujourd’hui, comme il se doit, j’ai grassement flemmardé. Heureusement, j’étais passée la semaine dernière à la Capella nera (dont le nom n’indique pas qu’il s’agit de la vidéothèque publique, tout près de piazza Venezia, défigurée autant que piazza Goldoni par une municipalité ignare, au centre de deux grands bâtiments austro-hongrois, dont la Poste, immense, a quelque chose de beau et de bouffon). À noter que je n’ai eu besoin que de présenter mon passeport et remplir une fiche pour être autorisée à emprunter cinq films – gratuitement. On a beau dire : le service public, c’est bien. Et, avec un peu de volonté politique, c’est possible. J’ai emprunté La Ragazza di Trieste de Pasquale Festa Campanile (1982), La Coscienza di Zeno de Luigi Squarzina et Daniele d’Anza (1988) et Senilità de Mauro Bolognini (1962), Un Anno di scuola de Franco Giraldi (1977). Que des adaptations de romans. (La Coscienza di Zenoet Un Anno di scuola, tournés pour la télévision, sont disponibles sur Youtube).

Sortir de soi, s’intéresser à l’extérieur, se concentrer sur un objet complexe et divers comme une ville, est certainement le meilleur moyen de ne pas s’apitoyer sur son sort quand on a la gueule de bois et qu’on voudrait, sinon mourir, au moins s’enfoncer au plus profond de la terre.

Le film de Pasquale Festa Campanile est méconnu – et souvent déprécié. Pourtant, outre qu’il soit très bon, que le titre soit très beau (Campanile adapte, en suivant Pasolini, son propre roman), il réunit deux acteurs célèbres, Ben Gazzara et Ornella Muti. Y apparaissent également le grand Jean-Claude Brialy dans le rôle du psychiatre éclairé, Mismy Farmer, Andréa Ferréol ou encore William Berger. Beau casting. Seule la musique, peut-être, a mal vieilli, comme on dit – mais il faut l’accepter et dépasser ce qui, dans notre goût, dépend seulement des modes actuelles. Une musique qui offre en début de film une légèreté qui, de manière peut-être voulue, contraste avec les révélations à venir. Car ce film est un drame, – et même une tragédie. Une jeune femme, aux problèmes psychiatriques, s’amourache d’un architecte. Ce qui se joue n’est pas le seul fait de la volonté humaine, ce n’est pas une construction dramatique autour d’une situation circonstancielle due à une organisation ou à des décisions : ce qui déclenche et fait tenir l’action jusqu’à une fin qui n’est pas une résolution, c’est l’instinct. L’instinct en tant qu’amour et en tant que folie. On comprendra alors, même sans l’avoir vu, combien Ornella Muti est brillante dans ce rôle. Deux ans auparavant, en 1981, elle incarnait Cass dans l’adaptation du recueil de nouvelles de Bukowski par Marco Ferreri, Conte de la folie ordinaire (le film adopte le singulier pour « conte », tandis que le recueil, notons-le, utilise le pluriel). L’année suivante, en 1982, elle apparaissait déjà dans un film de Festa Campanile, Nessuno è perfetto, où elle interprétait (on taxe trop rapidement ce réalisateur de conservatisme) un transsexuel. Dans le rôle de Nicole, dans La Ragazza di Trieste, elle atteint sans doute un sommet de l’incarnation cinématographique : beauté à la fois époustouflante et fêlée, présence enfantine, trouble et psychopathique, érotisme à fleur de peau et maladif, plasticité et laisser-aller le plus prosaïque. Cette série de contrastes confine au paradoxe, en tout cas évolue en une aporie terminale. Ainsi, l’amour le plus fou, le plus passionné, le plus vrai, dont on suit toute l’évolution, lentement, attentivement, clairement, finit par se mêler à la folie qui ne peut être contrainte ou canalisée par les personnages – l’amant, les amies, le psychiatre. Cette folie est une force qui dépasse l’entendement et les facultés humaines, une force qui est semblable, si l’on veut, à l’hybris d’Œdipe, ou à la passion de Phèdre. Nicole (Ornella Muti) s’apparenterait à la figure de Médée, et à l’ancestrale créature qu’est la Méduse (cette fascination qu’elle exerce est sans limite). C’est la folie, quoi qu’il en soit, qui fait de ce drame une tragédie.

Senilità reprend le thème classique de la femme manipulatrice, dont tombe éperdument amoureux un artiste raté qui vit, avec sa sœur, une existence monotone. Angiolina est interprétée par Claudia Cardinale, dont la coiffure en casque à la mode des années 20 la rend assez méconnaissable. Le film prend de nombreuses libertés avec le livre, publié en 1898, par un Svevo qui ne fut découvert que dans les années 20, peu avant sa mort, grâce à James Joyce qui fut son ami. J’avais lu, il y a longtemps le livre de Svevo, et il m’avait agacé, comme m’a agacé le film. Je crois que c’est ce schéma de la femme et du pantin (que Pierre Louÿs avait exploité à fond, suivi par Bunuel qui en avait réalisé une adaptation décevante) qui m’énerve prodigieusement : comment peut-on être dupe à ce point ? Puis, dédupé, persévérer dans ce rôle de l’être-dupe (il faudrait écrire plutôt de l’étant-dupe) ? Faiblesse, mauvaise foi, médiocrité… Certainement cela touche en moi quelque chose de profondément abject, c’est-à-dire quelque chose que je ne peux pas accepter et qui pourtant est une partie constitutive de mon être-au-monde. Bref, un profond malaise. S’il ne m’a donc pas plu, ce film a rempli néanmoins à merveille sa fonction cathartique, et m’a guéri de mon chagrin d’amour pour Ariadna. La blessure n’était pas non plus très profonde, il faut bien le dire.

Une autre qualité que je veux consigner : la présence de la ville de Trieste. Le giardino pubblico (qui, en Italie, est une institution bien plus codifiée qu’en France, où l’on trouve notamment les bustes des hommes illustres de la cité) semble reconstitué dans un studio. Et pourtant c’est bel et bien une prise de vue en décor réel. Ce n’est pas la première fois où le décor réel semble moins réel qu’un décor reconstitué. Mais, sans en faire une ville factice (les éléments naturels – la mer, le vent, la montagne – sont trop puissants pour réduire Trieste à un rêve, à un fantasme), cette impression cinématographique dit quelque chose de vrai sur elle. Une mise à part. Une mise à l’écart. Et il est bon que cette ville, préservée à son orient par la Slovénie, à son occident par Venise, demeure une ville méconnue – et une ville de « frontière », dans une acceptation décalée du mot. Car, en plus de ce qu’en disent Magris et Ara (mais aussi Morris, Tomizza et d’autres), la frontière n’est pas seulement la frontière slave, c’est surtout la frontière poreuse de la mer.

Trieste fascine parce qu’elle est impossible à saisir, et elle est impossible à saisir car elle est une « ville-pour », une « ville-vers », comme la conscience est toujours conscience de quelque chose. Et les prépositions « pour » et « vers », sont, pour Trieste, ses bateaux (le Lloyd adriatico conquit le monde ; Revoltella creusa Suez avec Lesseps) et ses trains. Le film, dans son langage purement cinématographique (et cette image suffirait à en faire un « bon » film), l’illustre, dans la scène finale, par le passage d’un train entre la mer et la ville où, aujourd’hui, il y a la route. Un train qui n’existe plus.

Que Trieste soit comparé à la conscience, voilà qui est clair dans La Coscienza di Zeno. Encore un livre d’Italo Svevo, alias Ettore Schmidt (« Italo » pour l’Italie ; « Svevo » pour « souabe », assumant ainsi les deux cultures), écrivain longtemps raté (ami de tous les artistes triestins autour de 1900) qui géra une entreprise à Venise pendant des décennies. Mais ce n’est pas tant la psychanalyse et son rapport avec le capitalisme (presque une anticipation de L’Anti-Œdipe qui, du reste, ne mentionne pas plus Svevo qu’il ne mentionne Basaglia : Deleuze et Guatari sont passés à côté de Trieste) que je voudrais relever et souligner, que le rapport direct de Freud à Trieste. Certes, dans le film, il y a la présence du Moïse, dont on retrouve perchée au-dessus d’une bibliothèque l’exacte statuette de bronze noir au musée Sartorio (ce qui doit nous rappeler que c’est par Trieste que la psychanalyse a débarqué en Italie), mais le vrai apport de Freud à la ville est dans le lys qui est son blason. Car le pervers de Freiberg n’a pas manqué d’y observer, derrière ses lunettes rondes, l’organe sexuel masculin en trois parties. Le nom de « Tergestum », qui a donné Trieste, est rapproché communément du vénitien terg– qui signifie « marché », c’est-à-dire le lieu de l’échange marchand. Mais Freud (voulant peut-être par là occulter encore une fois ses collusions avec le capitalisme) propose une lecture déjà lacanienne du nom de la ville. Trieste, Tergestum, c’est le « trois fois en gestation » ! Il ne précise pas lesquelles, et Edoardo Weiss, éminent psychanalyste triestin de la première heure, qui fut son élève, ne le précise pas non plus. Mais il est simple (peut-être simplet… mais nous partons déjà de loin…) de comprendre la première gestation comme une gestation purement physiologique, la deuxième comme une gestation psychologique (la construction de l’individu en tant que tel, après la résolution de l’Œdipe), la troisième comme une gestation culturelle, qu’on appellerait volontiers aujourd’hui « genrée » (mais le terme est déjà marqué historiquement) : c’est-à-dire quand l’individu remet en question son « genre » assigné par la société. Il n’est pas douteux, par ailleurs, que notre milieu social, et donc la ville où l’on naît et grandit, influence la complexité de notre être-au-monde). La réalité historique qui fait de Trieste un lieu de transition des êtres et des choses, des individus et des marchandises, favorise, dans une mesure qu’il n’est pas capable de quantifier mais dont nous esquissons ici la grammaire (la « qualité »), cette remise en question de l’assignation sexuelle chez les individus. Sigmund Freud a entrevu cela, sans aller plus loin, et sacrifiant autant aux stéréotypes de son époque qu’à sa libido extravertie quand il parle – justement – de la « physionomie » (!) des Triestines : « Physiologiquement, je ne sais qu’une chose des femmes de Trieste : elles aiment marcher, et, quant aux recherches anatomiques, il est malheureusement interdit de disséquer des humains. » Dans ma première lecture, influencée par des dessins de Leonor Fini (je pense à ceux des Fêtes secrètes), j’avais lu « il est malheureusement impossible de les disséquer dans leur marche ». Derrière la misogynie crasse et la boutade (ou sous elles – comme le Timais coule sous le Karst, ou qu’il en réalise une manifestation de gravidité), on lit les limites mêmes de la psychanalyse, et comme l’aveu de son insuffisance. « Disséquer des humains », les découper, les manger, les aimer : voilà ce qu’aucune science ne peut réaliser, mais que réalisent parfaitement les arts.

Un Anno di scuola offre une perspective plus géopolitique de Trieste. Quoique Edda Marty figure la ligne de fuite (« la ligne d’erre ») vers une dimension « genrée ». Je ne sais pas si le livre de Giani Stuparich vaut le film, mais ce personnage féminin est bouleversant. Juste avant la déclaration de la Première Guerre mondiale, sous l’empire Austro-hongrois, nous suivons quelques étudiants de la bourgeoisie italienne dans leur dernière année d’étude. Une jeune femme, fraîche et vive, partage les bancs de l’école avec les garçons. Un sujet doublement politique donc : les rapports de la femme et de l’homme, le bellicisme et les doutes d’une population qui attend de la guerre sa libération et qui – elle l’ignore, mais nous le savons – ira surtout se faire massacrer dans la boucherie. Plus que le rattachement à l’Italie, c’est la guerre qui porta le coup fatal à Trieste.

Me voilà en passe de devenir une spécialiste patentée de la ville ! Mieux que Gérald-Georges Lemaire. Une niche peut-être… Mais il est temps de dormir : demain, ma dernière semaine au paradis commence par la visite de ses cimetières.

Mardi 28 mai

Hier, je me suis réveillée fatiguée. Le ciel était gris. J’ai salué Xenia et je suis partie un peu en catastrophe aux cimetières. Sibilla, Giancarlo et le reste de la classe étaient déjà là, à boire des cafés et à fumer des cigarettes. « Mademoiselle Leblanc, on vous attendait. » M’a lancé, fier de son français, Bellocchi. Je lui ai répondu qu’on ne disait plus « mademoiselle » mais « madame » en français. « Tout se perd ! » Il n’a pas tort. « Encore fatiguée ? » m’a soufflé Sibilla, en se collant à moi. Elle sentait bon : je reconnais maintenant son odeur. Je lui souris.

Paul Morand, dont la femme est issu de la noblesse triestine, est enterré ici. Pas loin de Venise qu’il chérissait plus que tout. Dans le cimetière orthodoxe. Car les différentes confessions sont toutes dûment compartimentées, séparées par de vieux murs : le catholique, le juif, l’orthodoxe, le musulman. Trieste peut se prévaloir, au passage, du premier cimetière musulman d’Europe. Encore un endroit que je n’aurai pas le temps de visiter… On déambule parmi les tombes, et Bellocchi poursuit son histoire de la ville. Les cimetières, ça le connaît, c’est le sujet de sa thèse. On passe des mosaïques éclectiques d’avant-guerre à l’expressionnisme massif qui caractérise la sculpture martiale d’après-guerre. Il la dénigre de quelques mots, mais je ne la trouve pas si laide, même si la comparaison avec la dentelle Liberty nécessite un peu de distance.

Après cette longue pérégrination parmi les ombres, Sibilla et Giancarlo m’ont proposé d’aller déjeuner quelque part avec eux, mais outre que j’étais épuisée, je voulais avancer dans mon étude sur Leonor Fini pour la finir au plus tard mercredi afin de profiter pleinement de mes derniers jours. Je leur ai expliqué et nous nous sommes donnés rendez-vous le soir pour prendre l’apéritif ou dîner. S’il le fallait, pensais-je, je décommanderais au dernier moment.

L’après-midi, j’ai dormi une heure et me suis réveillée toute neuve. J’ai pu non seulement terminer une première version de mon étude, mais j’ai eu encore du temps pour approfondir mes recherches sur Albertine. Je me sentais assez en forme pour honorer mon rendez-vous avec Giancarlo et Sibilla.

Mais résumons d’abord, pour la forme, mes recherches sur Albertine. Dix occurrences (sauf erreur de ma part) dans La Recherche, toutes dans Sodome et Gomorrhe II.

Édition de 1922, chez Gallimard (disponible sur Wikipedia qui la présente comme l’édition de 1919, alors que le livre ne paraîtra que trois ans plus tard… Je n’ai pas cherché à résoudre ce mystère).

La première, page 317.

Albertine fomente son coup : « Vous vous rappelez que je vous ai parlé d’une amie plus âgée que moi, qui m’a servi de mère, de sœur, avec qui j’ai passé à Trieste mes meilleures années et que, d’ailleurs, je dois dans quelques semaines retrouver à Cherbourg, d’où nous voyagerons ensemble (c’est un peu baroque, mais vous savez comme j’aime la mer), hé, bien ! cette amie (oh ! pas du tout le genre de femmes que vous pourriez croire !), regardez comme c’est extraordinaire, est justement la meilleure amie de la fille de ce Vinteuil, et je connais presque autant la fille de Vinteuil. Je ne les appelle jamais que mes deux grandes sœurs. Je ne suis pas fâchée de vous montrer que votre petite Albertine pourra vous être utile pour ces choses de musique, où vous dites, du reste avec raison, que je n’entends rien. »

La Vinteuil ! Lesbienne accomplie et sadique qui s’adonne à ses plaisirs interdits sous la photographie de son père mort – le grand compositeur de la petite sonate – à cause des soucis qu’elle lui causait. Qui est cette amie de l’amie d’Albertine ?

Marcel, d’angoisse, commence à suer et ratiocine tout ce qu’il peut.

Trois occurrences page 323.

« En ce moment Albertine — mon mal — se relâchant de me causer des souffrances, me laissait — elle, Albertine remède — attendri comme un convalescent. Mais je pensais qu’elle allait bientôt partir de Balbec pour Cherbourg et de là pour Trieste. Ses habitudes d’autrefois allaient renaître. Ce que je voulais avant tout, c’était empêcher Albertine de prendre le bateau, tâcher de l’emmener à Paris. Certes, de Paris, plus facilement encore que de Balbec, elle pourrait, si elle le voulait, aller à Trieste, mais à Paris nous verrions ; peut-être je pourrais demander à Mme de Guermantes d’agir indirectement sur l’amie de Mlle Vinteuil pour qu’elle ne restât pas à Trieste, pour lui faire accepter une situation ailleurs, peut-être chez le prince de… que j’avais rencontré chez Mme de Villeparisis et chez Mme de Guermantes même. »

Et pendant trois pages, Marcel se vautre dans son obsession.

Quatre occurrences page 325, et deux page 326.

« Aujourd’hui, pour qu’Albertine n’allât pas à Trieste, j’aurais supporté toutes les souffrances, et si c’eût été insuffisant, je lui en aurais infligé, je l’aurais isolée, enfermée, je lui eusse pris le peu d’argent qu’elle avait pour que le dénuement l’empêchât matériellement de faire le voyage. Comme jadis quand je voulais aller à Balbec, ce qui me poussait à partir c’était le désir d’une église persane, d’une tempête à l’aube, ce qui maintenant me déchirait le cœur en pensant qu’Albertine irait peut-être à Trieste, c’était qu’elle y passerait la nuit de Noël avec l’amie de Mlle Vinteuil : car l’imagination, quand elle change de nature et se tourne en sensibilité, ne dispose pas pour cela d’un nombre plus grand d’images simultanées. On m’aurait dit qu’elle ne se trouvait pas en ce moment à Cherbourg ou à Trieste, qu’elle ne pourrait pas voir Albertine, comme j’aurais pleuré de douceur et de joie ! Comme ma vie et son avenir eussent changé ! Et pourtant je savais bien que cette localisation de ma jalousie était arbitraire, que si Albertine avait ces goûts elle pouvait les assouvir avec d’autres. D’ailleurs, peut-être même ces mêmes jeunes filles, si elles avaient pu la voir ailleurs, n’auraient pas tant torturé mon cœur. C’était de Trieste, de ce monde inconnu où je sentais que se plaisait Albertine, où étaient ses souvenirs, ses amitiés, ses amours d’enfance, que s’exhalait cette atmosphère hostile, inexplicable, comme celle qui montait jadis jusqu’à ma chambre de Combray, de la salle à manger où j’entendais causer et rire avec les étrangers, dans le bruit des fourchettes, [p.326] maman qui ne viendrait pas me dire bonsoir ; comme celle qui avait rempli, pour Swann, les maisons où Odette allait chercher en soirée d’inconcevables joies. Ce n’était plus comme vers un pays délicieux où la race est pensive, les couchants dorés, les carillons tristes, que je pensais maintenant à Trieste, mais comme à une cité maudite que j’aurais voulu faire brûler sur-le-champ et supprimer du monde réel. Cette ville était enfoncée dans mon cœur comme une pointe permanente. Laisser partir bientôt Albertine pour Cherbourg et Trieste me faisait horreur ; et même rester à Balbec. Car maintenant que la révélation de l’intimité de mon amie avec Mlle Vinteuil me devenait une quasi-certitude, il me semblait que, dans tous les moments où Albertine n’était pas avec moi (et il y avait des jours entiers où, à cause de sa tante, je ne pouvais pas la voir), elle était livrée aux cousines de Bloch, peut-être à d’autres. »

Les « carillons tristes » de Trieste. Qu’on relise cette définition parfaite de quelqu’un qui n’est jamais venu : « un pays délicieux où la race est pensive, les couchants dorés, les carillons tristes, que je pensais maintenant à Trieste » ! Et cette suite apocalyptique : « une cité maudite que j’aurais voulu faire brûler sur-le-champ et supprimer du monde réel » !

Tout est dit.

« Cette ville était enfoncée dans mon cœur comme une pointe permanente. » Et, pourtant, après, plus rien. Nous sommes en 1919.

Très probablement, l’actualité a offert à Proust le nom de la ville (tout le monde semble s’être arrêté là, la question n’a jamais remué les foules, rien nulle part). Mais au-delà de l’euphonie (« carillons tristes »), pourquoi lier l’homosexualité d’Albertine à la ville de Trieste ?

La réponse m’est venue tout à l’heure en parcourant Barnabooth de Valéry Larbaud : dans le chapitre de Trieste, le personnage de Gertie s’habille en homme pour s’aventurer dans les rues la nuit ! Que Proust ait été frappé par cette image ne fait aucun doute. Et je tiens, je crois, la résolution de mon problème, même si cela me semble un peu facile…

Tout de même contente de ma découverte, j’ai rejoint Sibilla et Giancarlo au Redbrige, piazza Rosso, le long du canal, puis nous sommes allé danser dans le noir dans une petite salle de San Giacomo, à une de ces séances qu’organise régulièrement Sharon (l’épouse la via Rossetti). J’étais sceptique mais, après quelques minutes d’adaptation, l’exercice s’est révélé très libérateur. Une fois les lumières rallumées, et les yeux réhabitués, nous avons bu un verre tous ensemble, et Sibilla m’a proposé de me reconduire en Vespa. J’ai accepté. Nous sommes allés chez elle – et j’ai passé la nuit dans ses bras.

Ce matin, après le petit-déjeuner, bien plus fraîche que dimanche, je me suis arrêtée à la librairie Dedalus. La libraire était là, et malgré ma nuit d’amour, je dois avouer (dois-je en avoir honte?) que j’avais envie d’elle. L’amour vient en aimant… Pleine de confiance en moi, je lui demande de me conseiller des autrices qui auraient écrit sur Trieste. Elle se gratte la tête, réfléchit derrière ses lunettes, puis, me faisant sursauter dans mon fantasme, me cite un roman de la Croate Daša Drndić, sobrement intitulé Trieste (un pavé). Elle pourrait me vendre n’importe quoi. Puis lui vient une illumination : Anna Schimpff ! « La femme d’un libraire, qui publia en 1865, sous le nom de Moritz Horst une série de nouvelles intitulée Aus dem Küstenland (récits des pays côtiers). Littérature allemande donc. » Par (mal)chance, elle n’a plus d’exemplaire. « Mais pas d’Italienne ? » Elle se gratte de nouveau la tête, je la déshabille du regard. « Non, pas d’Italienne… » « Ou, en tout cas, remarquais-je, rien qui n’ait échappé à l’oubli phallocratique. »

J’achète mon livre et je sors, à reculons, un peu déçue.

Il commence à faire chaud. Je fais quelques courses et je rentre. L’appartement est vide. Je travaille tout l’après-midi et je me rends à mon troisième et dernier cours de slovène. On parle du cas duel, des prépositions, de la conjugaison. Nous n’aurons pas le temps d’aller beaucoup plus loin. Katarina, cependant, m’étonne positivement quand elle me dit qu’elle a réfléchi « un peu » à la question slovène en Italie. Elle me conseille un film télévisé slovène qui, à l’époque de sa sortie, en 2009, avait soulevé une polémique en Italie : Trst je nas, « Trieste est à nous ». Je viens d’en regarder quelques extraits sur Internet (où il est disponible en entier). C’est l’histoire burlesque d’un père de famille qui, comme passe-temps, se replonge dans la nostalgie titiste et cultive le fantasme d’un Trieste yougoslave, puis slovène. Cette nostalgie du régime de Tito, j’en avais déjà été témoin au marché aux puces de Koper, quand nous y sommes allées avec Ariadna, où l’on vendait des images du dictateur et des bibelots communistes. Du folklore pour touristes, avais-je alors négligemment pensé, mais sans doute est-ce plus profond.

Giancarlo m’a envoyé un message pour me proposer de boire un verre, et comme j’étais à San Marco, je lui ai dit que, s’il voulait, il pouvait passer après mon cours. Il n’était pas de bonne humeur, et nous nous sommes disputés. Si j’ai bien compris (même s’il ne l’a pas clairement énoncé), il m’en veut de fricoter avec Sibilla. Il est un peu stupide. La caricature du gars cisgenre qui n’accepte pas qu’une nana puisse ne pas être du tout attirée par les mecs en général, et par sa personne en particulier. C’est décevant. J’ai compris que c’était déjà lui, piazza Barbican, qui avait envenimé la conversation. J’ai coupé court et je suis rentrée. J’ai encore quelques lectures à terminer pour mon étude.

Jeudi 30 mai

Hier, c’était mon dernier cours avec Bellocchi, déjà ! C’est étonnant (nouvelle platitude sur le temps) comme une année peut passer vite alors qu’un mois peut être rempli autant qu’une année. Nous avons tous été déjeuner au Posto delle fragole (peut-être la dernière fois, aussi) et j’étais un peu émue, avant d’aller au séminaire, en remerciant Bellocchi pour ses cours et en le saluant. Il m’a invitée à le prévenir quand je reviendrai. Et je suis bien décidée à revenir bientôt.

Lors du séminaire, j’ai présenté les conclusions de mon étude. La Crespi Morbio était aux anges. À la fin du cours, nous avons convenu d’un dernier rendez-vous, vendredi, à San Marco, où je lui rendrai une version imprimée de mon travail.

Puis nous avons passé la soirée ensemble, Sibilla et moi, à nous promener à la marina, près du phare cher à Saba, sur le môle Audace, un peu partout. J’ai dormi encore chez elle, contre elle, et c’était très fort, et c’était très beau.

*

Aujourd’hui, je suis allée en bibliothèque pour mettre la touche finale à mon étude avant de l’imprimer en trois exemplaires dans un petit magasin pour étudiants, juste en face. Mais il s’est passé quelque chose d’incroyable : j’ai fait une découverte…

Alors que je feuilletais sur Gallica les vieux numéros du Figaro, les articles sur « L’Armistice avec l’Autriche » (lundi 4 novembre 1918) et sur « Les conditions de l’armistice » (mercredi 6 novembre 1918) où la question de Trieste est évoquée, puis deux articles sur les « Terres irrédentes (Trentin, Trieste, Istrie) » des 18 janvier et 16 mars 1919, je tombe sur un entrefilet qui ne pouvait pas ne pas me frapper, daté du 15 avril 1919 (quand je pense, au passage, que Boris Bahor avait déjà 6 ans à cette date…) : « Scandale dans le milieu diplomatique de Trieste ». Je lis : « Alors que Messieurs les diplomates de tous les pays d’Europe, mais aussi du monde, puisque Trieste est une ville portuaire de première importance, une histoire d’un cabinet – qui n’est pas un cabinet politique – vient alléger les pourparlers, si ce n’est ridiculiser un pauvre diplomate argentin dont nous tairons le nom, par respect pour sa fonction. Alors que la ville, passablement désorganisée, tend à sombrer dans les mœurs les plus dissolues, l’épouse italienne de ce diplomate, qui, par exception, ne porte pas le nom de son époux et que nous pouvons donc nommer Madame Braun, a été arrêtée dans un hôtel du quartier de Cavana, déguisée en homme, avec une jeune femme qui, elle, n’était pas déguisée. L’embarras de cet esclandre a eu des conséquences graves pour l’Argentine, et donc pour la politique mondiale autant que pour le commerce, puisque Monsieur le diplomate a dû (on le comprendra) se retirer des négociations. Ainsi, les femmes, comme certaines le désirent, ont déjà un rôle actif dans la vie politique, et ce au niveau, si l’on puisse dire, le plus élevé. »

Madame Braun ! Eurêka.

Voilà l’article qui est à l’origine du passé rétroactif d’Albertine ! Madame Braun, l’amie de Mlle Vinteuil… l’amie d’Albertine !

Madame Braun, femme de diplomate argentin ! Qui cela pourrait-il être, sinon la mère de Leonor Fini, Malvina Braun ?

Surexcitée par cette découverte que, sur le coup, je considère comme majeure, mais qui, en fait, reste anecdotique (nous avons tous nos hiérarchies de valeurs…), je téléphone sans attendre à la Crespi Morbio pour la lui rapporter. Ça sonne, elle répond. Je m’excuse de la déranger, et sans la laisser parler, je lui dévoile ma découverte. Sa réaction me refroidit : « Ah, mais c’est très bien ! Bon, ne vous emballez pas : il faut quand même vérifier les parentés, les noms, la véracité de cette anecdote… Et même si tout cela s’avère juste, ça ne suffira pas à remplir un article, ma petite Hélène ! » Elle a dit « ma petite Hélène » en français, et je me suis sentie tout d’en coup comme une enfant qui vient de trouver dans le jardin une coccinelle et qui la ramène à sa tante en croyant avoir mis la main sur la pierre philosophale quand la tante lui assène : « Ah, comme c’est mignon. Allez, maintenant, jette cela, et viens manger ton goûter ! » J’ai dessoûlé sec. Puis je me suis rassérénée. Et, un peu vexée, j’ai rejoint Sibilla piazza Goldoni, où elle m’avait demandé de la rejoindre.

Elle veut m’emmener quelque part, et en attendant le bus je lui raconte ma découverte et ma déconvenue. Elle rit. « Ce n’est pas peut-être pas la trouvaille du siècle, mais on peut dire qu’en un mois de temps, tu auras bien bossé !… et pas seulement… » Et sur cette parole assortie d’un explicite jeu d’yeux, nous nous rapprochons et nous nous embrassons.

Elle m’emmène dans un centro sociale qui tient, en Italie, de l’association et du squat politique. Ce soir, celui de San Giacomo organise un grand dîner pour les migrants. Ils le font une fois par mois, et on peut imaginer la foule qui s’y retrouve. Le lieu est adossé à une pente, bizarrement construit, avec des ponts, des escaliers, un grand gymnase. C’est plus un lieu de passage, entre des habitations privées et la rue, qu’un lieu fermé. L’ambiance est magnifique. Des Africains en majorité, mais aussi beaucoup d’Afghans. Les Africains parlent français et je parle longtemps avec quelques-uns d’entre eux. Les volontaires du centro sociale sont d’une efficacité qui me rend un peu honteuse : ils ont fait à manger, et j’apprends qu’en plus d’assurer l’hébergement d’une centaine de personnes, ils donnent des cours de langue et accompagnent ceux qui le désirent dans leurs démarches administratives de régularisation… Et moi qui m’intéresse au passé imaginaire d’un personnage littéraire… ! Si je suis bien évidemment ravie d’avoir connu ce lieu et ces gens, je me dis que c’est un peu tard. Si j’avais su plus tôt, je me serais investie davantage…

Vendredi 31 mai

Avant de rejoindre Sibilla, j’écris ces quelques lignes.

Dernier rendez-vous avec la Crespi Morbio à San Marco. Elle m’a longuement complimenté, et cela m’a touché. Les compliments, qu’ils soient sincères ou non, ne touchent que lorsqu’on se sent légitime de les recevoir. Mais, à vrai dire, ils ont été plus consolateurs que flatteurs, car je suis triste. À cause du départ dimanche, bien sûr, mais, de manière plus fondamentale, parce que tout départ est une prolepse de la mort. J’ai encore tellement de choses à faire, de choses à voir, des parcs où je ne suis pas allée, des bars où je n’ai rien bu, des musées même que je n’ai pas visités. J’ai encore tellement de choses à faire, oui, que je n’ai rien envie de faire. Sinon l’amour. Sinon pleurer.

Dimanche 2 juin

Il est 17 heures, et j’ai passé les portiques de sécurité de l’aéroport.

J’admire une dernière fois les Triestines. Celle-ci, grande et fine et élégante (exactement comme Freud, aussi, les décrit dans une lettre à Eduard Silberstein), prend soin d’un enfant d’une dizaine d’années. C’est un bel enfant, qui a de sa mère la grâce et l’élégance. Un calme presque aristocratique. Je les regarde longuement en attendant mon vol pour Roissy. Mais si la mère et son fils sont Italiens, la plupart des voyageurs sont Français. Et ils ne donnent pas envie de rentrer.

Entendre cette langue, qui n’a été pour moi quasiment que silencieuse pendant un mois, cette langue à moi parlée par d’autres, me met mal à l’aise. L’italien, qui est la langue d’Autrui, m’est plus agréable à manipuler. Je voudrais que personne d’autre que moi ne parle français. C’est idiot. Oui, au sens littéral, c’est idiot…

Vendredi, nous avons passé la soiré au Posto delle fragole. Une petite fête pour mon départ a été improvisée par Sibilla et mes camarades de classe. Giancarlo était là et nous nous sommes réconciliés. Mais en façade seulement : je ne ressens aucun chagrin à le quitter. Le patron du bar m’a offert une coupe de champagne, et mes camarades un livre… sur Trieste. Ma valise semble remplie de parpaings et je n’ai pas embarqué le quart des livres que j’ai achetés. Xenia a bien voulu les garder le temps que je revienne les chercher. Il me faudra plusieurs voyages.

Il faisait doux et frais sous les acacias de l’OPP. Nous avons été sages, beaucoup sont repartis dès qu’il a fait noir, et après les embrassades d’au-revoir, nous sommes nous aussi, Sibilla et moi, reparties chez elle. Une belle nuit d’amour.

Hier, pour mon dernier jour, comme il faisait un soleil splendide, nous avons passé la journée à la plage de Canovella de’ Zoppoli. Nouvelle chambre du paradis. L’eau était de métal, et les poissons d’argent s’y ébrouaient gaiement. On s’est beaucoup embrassées, on a beaucoup nagé, on a beaucoup ri.

Le soir, j’ai fait mes valises, je suis allé saluer les amies de la Casa delle donne (Ariadna n’était pas là, mais elle vient de m’envoyer un message pour s’excuser de tout – je ne lui en veux pas), puis j’ai retrouvé Sibilla piazza Unità, au caffè degli Specchi. Elle était en grande pompe, robe rouge, maquillée, apprêtée comme toutes les Italiennes qui font des aller-retour dans la rue principale de leur petit village comme on défile sur un podium. Nous en avons bien ri, mais Sibilla était époustouflante. Nous avons dîné à une très ancienne trattoria de Cavana, qui existait sans doute déjà quand Albertine fricotait avec Gertie. Combien d’Albertines, combien de Gerties se sont aimées dans ces rues ? Nous perpétuions ces affinités oubliées. Nous étions heureuses.

Aujourd’hui, Sibilla a emprunté la voiture de sa mère pour me reconduire à l’aéroport. Nous avons pris le chemin de la côte : Barcola, Miramare, Canovella, les fourches de Dante (Sibilla m’a reprise : « Ce ne sont pas ‘‘les fourches de Dante’’ mais simplement la ‘‘roche’’ de Dante ! »), Duino, le Timais, Montefalcone et bienôt Ronchi dei Partigiani

J’ai pleuré, comme il se doit, en quittant Sibilla. Elle me dit qu’elle viendra à Paris dès la mi-juillet. Dans longtemps… Je préférerais revenir à Trieste. Je me vois très bien vivre ici. Enseigner paisiblement à l’université. Même si, avec les routes de la soie, avec les routes de la migration, avec Salvini et ses compères, dans le calme de Trieste, comme il y a un peu plus d’un siècle, résonne presque le pas des bottes. Comme si soufflait à nos oreilles la relève…

Je vais être la dernière à entrer dans l’avion. Et c’est sur ce seuil que prend fin mon journal triestin.

Venise est vivante !

Extrait d’un récit de voyage (état juillet 2021 – disponible sur simple demande).

Table des matières
– “Venise est un cadavre”
– Les couples de Venise / Amour des touristes
– Le homard de Venise (Beauvoir & Sartre)
– Venice is not dead
Accademia
– Parrocchia Santo Stefano
– San Zaccaria
– Pauvre Carpaccio
– Pauvre gamin

– Ca’ d’Oro
– Une démocratie de flics
– Un samedi à Venise
– Ca’ Pesaro
– Ljubinka, Isis & la Popova
– Technologie
– Le palais des Doges
– Le palais Correr
– La gare autoroutière / Paul Morand
– Peggy Guggenheim Collection
– L’Italie, championne d’Europe 2021
– Un spritz Campari
– Il pleut sur Venise
– Basilica Santa Maria Gloriosa dei Frari
– Giuseppe Rensi
– Basilique San Marco
– Museo di storia naturale
– Départ

*

Andy Warhol, artiste tragique dans la société spectaculaire-marchande

Le mot d’ordre d’Arthur Rimbaud, « La vie est la farce à mener par tous »1, Andy Warhol et ses compagnons de la Factory l’ont suivi à la lettre. Mais à la Factory, autant que pour Rimbaud, la farce a été tragique2.

Pourquoi tragique ?

Le mot semble inapproprié et même incongru pour celui qui prônait la superficialité comme idéal, et qui aimait affirmer qu’il voulait être une machine3. Mais c’est justement dans ce type d’affirmations que se trahit la conscience acérée qu’Andy Warhol a de sa position intenable : qu’il le veuille ou non, il ne peut pas être une machine.

Qu’est-ce que le tragique ? Pour s’en tenir à une définition simple, le tragique est un antagonisme sans résolution possible. Une aporie sans espoir. La fatalité de l’impossibilité. De Sophocle à Racine, de Rimbaud à Warhol, la tragédie consiste toujours, à son degré le plus élémentaire, dans l’incompatibilité des impératifs individuels (au premier rang desquels figurent les désirs) et des impératifs sociaux (les devoirs). Un hiatus entre ce qu’on appelle le « moi » et ce qu’on appelle son « image ». Et, outre ce postulat problématique d’un « moi » originel, c’est bien la dichotomie conflictuelle original/copie (modèle/simulacre), que Platon a consignée et théorisée, qui provoque l’engrenage tragique. Nous voulons démontrer, à travers le paradigme warholien, que l’artiste (la figure de l’artiste), malgré ses prétentions, qu’il vive à New York ou à Dakar, à Londres ou à Hong-Kong4, dans un monde globalisé (à l’ère de la deuxième ou troisième mondialisation5) ne peut dépasser cette aporie qu’il partage, finalement, avec tout individu contemporain. Nous voulons démontrer que l’œuvre d’art est la dernière « marchandise » et que l’artiste est, dans la société spectaculaire-marchande6, le plus efficace de ses protagonistes (la contradiction, sur laquelle nous reviendrons, a été soulignée par beaucoup d’observateurs, et notamment Gilles Lipovetsky et Jean Serroy7). Nous assistons en fait, avec Andy Warhol, à une dialectique de la fascination et du rejet de la société, que la création (qu’elle soit, du reste, verbale ou visuelle, poétique ou plastique) cherche à dépasser – en vain. C’est cette dialectique (dialectique tragique) que nous voulons, dans cet article, mettre en lumière. En quoi y a-t-il tragédie ? Comment fonctionne cette tragédie du banal ? Que nous apprend-elle sur la figure de l’artiste, – sur nous-même ? La question, pour le dire selon la formule du poète – longtemps apatride – Ghérasim Luca, est la suivante : « comment s’en sortir sans sortir ? »8

Plus que tout autre artiste, Andy Warhol permet à la fois de préciser les termes de cette dialectique, et d’apporter un début d’explication. Non seulement en tant qu’il est une icône, mais parce qu’il s’est lui-même érigé en icône – qu’il est sa propre création. Ce geste artistique extrême, accomplissement, pour beaucoup9, de l’art, s’inscrit dans une perspective occidentale, économique et artistique, que nous étudierons dans un premier temps.

Ainsi nous apparaîtra plus clairement cette « tragédie du banal » que nous avons évoquée, et qui semble, aujourd’hui, le lot de tout à chacun. La formule détourne à dessein le titre du livre d’Arthur Danto, La Transfiguration du banal10, où le philosophe analytique cherche à inscrire l’expérience esthétique warholienne dans un universalisme de l’art, en élargissant l’acceptation du mot « art ». C’est aussi pour interroger cette lecture que nous menons notre réflexion. Car la tragédie fondamentale de l’expérience warholienne nous amène à interpréter dans un sens nouveau et plus large l’essentialisme : en cherchant à affirmer un universalisme de l’art, tout individu (qu’il soit un professionnel de l’art ou non) adhère à ce que la société veut lui faire accroire11 : qu’il y a un « universalisme » (ce qui sous-entend la notion de « vérité universelle ») qui transcende la contingence humaine. Pour le dire autrement, en affirmant l’idée d’un universalisme, le philosophe idéaliste (ou même l’artiste) déjoue, parfois malgré lui, la plus fondamentale des critiques à l’encontre d’une société eurocentrée, patriarcale, déshumanisante, dont, par ailleurs, il reconnaîtra tous les travers. C’est cela aussi que nous voulons prouver : que l’idée même d’un « universalisme » est mise à mal par l’aporie warholienne. Si la volonté de l’artiste est nécessairement débordée par la réception de son art, c’est peut-être malgré lui (il ne nous appartient pas d’en juger) qu’Andy Warhol permet de remettre en cause l’idéalisme, dont l’essentialisme est issu12. Et pour prouver cela, nous nous bornerons, dans cet essai, à aborder la théorie platonicienne des Idées. En nous appuyant sur les réflexions de Gilles Deleuze sur le renversement du platonisme dans Logique du sens, nous démontrerons que l’art d’Andy Warhol est une illustration des limites d’un platonisme utilisé par le capitalisme.

Ainsi, loin de s’inscrire dans une universalisme de l’art, Andy Warhol, artiste et œuvre de lui-même, expose toute la tragédie de l’individu de la société spectaculaire-marchande – qui est encore la nôtre. Il expose, selon les termes des théoriciens de la Critique de la Valeur, la tragédie contemporaine provoquée par la Valeur devenue sujet automate. Peut-être sera-t-il possible pour le lecteur et la lectrice, alors, d’envisager d’autres manières d’être-au-monde et de concevoir la création.

Situation de Warhol : un artiste à l’heure du capitalisme triomphant

Andy Warhol a pu échapper à sa condition grâce à l’argent

Andy Warhol suscite une fascination qui l’a – ou l’avait – rendu aussi célèbre que les vedettes (les « stars ») qu’il représentait : sa silhouette (lunettes, pâleur, perruque) était aussi connue que celle des acteurs et des actrices de Hollywood. Acteurs, actrices, musiciens, musiciennes, tous des « artistes », du reste, comme on l’entend dire communément. Warhol est devenu ainsi l’un des symboles de « l’Amérique » (en fait, rappelons-le, seulement les États-Unis d’Amérique), un de ses mythes, une, aussi, de ses « réussites » : un self-made-man. Une illustration du rêve américain. Fils d’immigrés élevé dans un milieu modeste13, Andrew Warhola était devenu riche et célèbre en tant qu’artiste ; ce qui est une double réussite. Qu’on apprécie ou non son œuvre, cette réussite reste un modèle, un idéal pour beaucoup d’artistes, jeunes et moins jeunes. Et qu’est-ce qui a permis cette réussite ? Ce que Howard S. Becker appelle « les mondes de l’art »14.

Pablo Picasso ou Salvador Dali étaient devenus des « stars » de leur vivant même. Picasso avait été, dit-on, le premier peintre millionnaire. Mais cette richesse et cette réussite n’avaient pas été leur objectif premier. Certainement pas pour Picasso qui, au Bateau-Lavoir, avait vécu dans une pauvreté à la limite de l’indigence, ni même pour Salvador Dali dont le personnage médiatique n’est apparu que tard dans sa carrière. Au contraire de ces deux exemples canoniques, Andy Warhol avait toujours eu le désir du succès et de l’argent. Mieux : il savait que succès et argent allaient de pair, et que pour devenir un grand artiste, il lui fallait avant tout être célèbre. Publiciste, il avait mis en place un art (au sens plein de « technique ») fondé sur ce qu’on appellerait aujourd’hui le marketing. Sans doute, la richesse ne pouvait pas venir sans une certaine popularité : Warhol, par souci d’efficacité, avait compris que c’était désormais (à l’heure de l’entertainment et de l’industrie culturelle15) par le grand public qu’il atteindrait le plus vite possible ses objectifs. Quitte à contourner les acteurs traditionnels du monde de l’art, et d’attendre que d’autres n’apparaissent (comme Arthur Danto). Ainsi, contrairement à ses compatriotes de l’élite culturelle (on pense surtout à l’abstractionnisme abstrait, de la puissance d’un Pollock à la peinture intellectuelle et littéraire d’un Motherwell, dont la réception par le grand public était difficile – et le reste), il avait cherché dès le début à se rapprocher de la « culture populaire », c’est-à-dire la « culture » marchande, ce qui a donné le terme de Pop Art.

Rappelons, à cet égard, que le Pop Art précède Andy Warhol et que ce dernier s’est appuyé sur les structures culturelles du Pop Art pour non seulement se lancer sur la scène artistique new-yorkaise mais aussi faire évoluer ses productions en fonction des besoins de ces structures. Arthur Danto explique par exemple que Warhol avait été interloqué par, pour ainsi dire, « l’avance » que Roy Lichtenstein avait sur lui : « Warhol se rendait régulièrement à la galerie Castelli, où étaient exposés les artistes qu’il admirait le plus16. C’était la galerie, où il aspirait à avoir sa place. Lors d’une de ses visites, il découvrit qu’il n’était pas seul : d’autres avaient emprunté une voie très proche de celle qu’il tentait de suivre. [Ivan] Karp lui montra les œuvres de Roy Lichtenstein, qui venait de rejoindre la galerie. / Warhol fut abasourdi : un autre peignait des bandes dessinées et des icônes publicitaires. »17 Ainsi, un peintre qui reprenait des images publicitaires, mais aussi des images de comics, comptait déjà parmi les artistes de la galerie de Léo Castelli qui était, comme on le sait et comme on le voit, à la pointe de l’art contemporain – qui en était, au même titre que les artistes eux-mêmes, un des acteurs. Il fit alors évoluer son art de manière radicale : il expurgea de ses tableaux les reliquats expressionnistes qui les caractérisaient encore. Suivant les conseils d’Emile de Antonio, il élimina les coulures18. Un autre paramètre s’avéra fondamental : alors que, précise Danto, « Lichtenstein s’adressait à un public extrêmement raffiné », Andy Warhol comprit qu’il fallait s’adresser au plus « grand nombre ». Ce « plus grand nombre », en fait, ne l’est pas : il ne s’agit pas de l’Américain « moyen », mais, à New York, plutôt d’une jeunesse « émergente », c’est-à-dire aisée et avide de nouveautés, attentive aux messages publicitaires, bref une « middle class » en passe de prendre, après mai 68, les rênes des institutions, sinon politiques, du moins économiques. Cet appui sur ce « grand public » restera un des principaux amers de Warhol toute sa carrière.

Mais Andy Warhol (cela a été abondamment commenté) ne se restreint pas aux « mondes de l’art ». Ou plutôt, issu du monde de la publicité (ce pour quoi, comme dans une variante de racisme classiste, il sera toujours très critiqué par certains acteurs conservateurs du monde de l’art), il sait qu’il s’imposera aussi – et surtout – grâce à l’argent, en s’appuyant sur le monde des affaires. En cela, du reste, il ne fait que privilégier un des mondes mêmes de l’art : celui du marché. Produit d’une démocratie industrielle (c’est-à-dire d’une démocratie à l’ère industrielle), c’est, dès les années 50, en tant que publiciste, qu’Andy Warhol connaît un certain succès. Il remporte un premier prix pour sa publicité pour les chaussures I. Miller et un second, pour l’ensemble de ses publicités, en 1957. Il fonde alors une société gérant les commandes publicitaires et, en parallèle, expose dans des galeries (sa première exposition a lieu en 1952) : dès le début, la création et les affaires sont inséparables.

Mai 68, moins qu’une révolution, a été une résolution des discordances entre structures économiques et structures sociétales

Mais c’est dans les années 60 que la « conversion »19 a lieu. Plus qu’une conversion, nous interpréterions davantage le changement qui a lieu alors comme un premier accomplissement. Andy Warhol trouve en effet la formule qui fonctionne et connaît le succès. En quoi consiste cette formule ? Dans le principe, en un ajustement du produit artistique avec la société de consommation qui se redéfinit alors. Les événements des années 60 sont connus : début de reconnaissance politique pour certaines « minorités » (les Noirs et les femmes), phénomène para-révolutionnaire de mai 68. Dans ces deux cas, l’évolution se lit davantage comme un accroissement du territoire capitaliste que comme une amélioration des conditions de vie de certaines catégories oppressées (même si, même maigres, améliorations il y eut alors). Il faut comprendre les événements de 68 non pas comme un renversement d’un ordre social injuste, mais plutôt comme une mise à jour d’un ordre social devenu désuet par rapport aux nécessités du marché. Les événements de 68, on le sait, ont touché surtout une population néo-bourgeoise dont les potentialités économiques ne pouvaient pas se réaliser dans l’agencement politico-moral en place. Car qui n’avait pas d’argent n’en a pas eu davantage après 68. Qui était exclu de la société n’y a pas été intégré : l’appareil s’est ajusté, il est devenu plus efficace, c’est-à-dire plus redoutable, il n’a pas été renversé.

En quoi Warhol accompagne cet ajustement ? Il l’accompagne, dans le milieu artistique (où il est déjà introduit et, sinon connu, du moins reconnu), en rendant l’art populaire. C’est-à-dire en réconciliant la consommation de masse avec la production artistique. Ce que personne n’avait tenté de faire, ou réussi à faire20. Andy Warhol sait qu’il y a encore trop « d’art », c’est-à-dire de réflexion critique, chez Jasper Johns, et cherche à simplifier le plus possible les images à la suite de Rosenquist et surtout de Lichtenstein. Devant des œuvres qui mettent à mal les critères esthétiques traditionnels, les critiques d’art (c’est-à-dire l’institution) sont hostiles, mais le public, jeune surtout (celui qui l’accompagnera à la Factory, auprès du Velvet Underground), lui, est enthousiaste. Cela ressemble à un paradoxe : en jouant le jeu de la société, Andy Warhol devient contestataire. En fait, il ne l’est pas, mais semble l’être : c’est le piège qui touche toute culture populaire qui se croit ou se veut « rebelle » ou « contestataire ». Theodor Adorno, puis Guy Debord, parmi d’autres, ont longuement analysé ce phénomène qu’on désigne couramment comme la capacité de « récupération » de la société spectaculaire-marchande des critiques et des attaques dont elle fait l’objet. Les contestations, loin d’apporter une émancipation des individus par un changement des rapports humains (abolition de la Valeur), ont plutôt l’effet d’un assouplissement des technologies de la domination et donc d’un renforcement de la domination elle-même. Pour le dire autrement : alors que nous croyons nous émanciper, nous perdons en fait l’acuité du sentiment de notre soumission, et notre force d’émancipation. Andy Warhol, s’il n’a pas réussi à échapper à cette domination qui l’écrasait, a non seulement cherché toute sa vie à y échapper (notamment en voulant s’identifier au système, pour ne plus le subir), mais en plus a déployé une force créatrice stupéfiante qui nous permet de mieux cerner les processus de domination de la société capitaliste culturelle.

Le « business plan » d’Andy Warhol

En effet, si certains critiquent l’art d’Andy Warhol, et le limitent au rôle d’un publicitaire talentueux, la plupart des critiques et des commentateurs, qu’ils blâment ou qu’ils louent, minimisent, au nom d’une certaine définition de l’art, un aspect fondamental de la « technique » d’Andy Warhol : le business. Or, il faudrait, dans la lignée des travaux d’un Pierre-Damien Huyghe21, étudier cette modalité de la production artistique qui consiste en la prise en compte par l’artiste lui-même des moyens financiers au sein de véritables entreprises qui s’apparenteraient à la bottega renaissante (nous pensons bien sûr, dans la droite ligne de Warhol, au très médiatique Jeff Koons).

En 1964, fort de ses succès, Andy Warhol crée la célèbre Factory. Si l’on relève habituellement ce que cette appellation sous-entend en terme de « production » (puisque factory n’est pas la « fabrique », euphémisme pittoresque, mais bien l’« usine »), plus rares sont les analyses qui portent sur ses structures financières. D’abord au cinquième étage du 231 East sur la 47e rue, où l’ambiance est encore très « underground » (les murs étant recouverts de peinture argentée, on l’appelle la « Silver Factory »), en 1968 (justement), elle se déplace au sixième étage du 33 Union Square West, où, le 3 juin de la même année, Valerie Solanas tire sur Andy Warhol et le blesse grièvement. Première ironie tragique : alors que Warhol cherche à privilégier la froideur de la création, et d’insister sur la déshumanisation de l’acte créatif, la composante humaine pathétique s’impose dans toute sa violence. De plus, on peut interpréter cet événement comme une forme de consécration, dans le milieu spectaculaire, de la réussite d’Andy Warhol : il a atteint un niveau d’abstraction de sa personne qui en fait une « idole », une « star », en proie aux cristallisations névrotiques iconoclastes. Cette consécration prend, dans cette tentative d’assassinat, une valeur « sacrificielle » (comme ce fut le cas pour John Lennon par exemple) : l’artiste, ayant accédé au rang de « star », voué à la société, dépossédé de lui-même et de sa vie, doit être intégré à la société inhumaine par sa négation en tant qu’individu. Andy Warhol canalise les aspirations et les frustrations de qui ne parvient pas à se faire accepter par la société spectaculaire (c’est le cas de Valerie Solanas). Cet incident, qui n’a heureusement pas abouti, accélère la « professionnalisation » et l’« institutionnalisation » de la machine warholienne (mise en place d’un système de sécurité, de laissez-passer, d’une véritable bureaucratie). Pourtant, la réussite est moindre. Ou, du moins, la charge provocatrice des œuvres de Warhol a diminué. S’il poursuit sa course avec la logique spectaculaire-marchande, la dissémination du capitalisme, désormais unifié avec la culture industrielle, ne permettait plus de coups d’éclat aussi frontaux que ceux qui avaient fait le succès de Warhol dans les années 60, et Warhol ne peut plus, alors, que consolider (ou solidifier) sa propre structure artistico-productive. Arthur Danto, tout en apportant quelques nuances, le confirme :

Le passage d’une Factory à l’autre entraîna une différence majeure dans la manière dont on concevait la production de l’art, et donc dans le genre d’art produit. En 1968, cette différence s’était déjà institutionnalisée, plusieurs mois avant que Solanas n’appuie sur la gâchette, début juin. Andy était devenu un cadre supérieur qui agissait en businessman de l’art, ce que symbolisait la deuxième Factory, en quelque sorte, avec son aura professionnelle, ses bureaux à plateau en verre, ses machines et ses téléphones imposants. Il considérait toujours avoir renoncé à la peinture pour se consacrer avant tout à la réalisation de films. Ses avocats travaillaient à donner un statut juridique à Andy Warhol Enterprises. S’il devait y avoir des peintures à l’avenir, elles seraient au regard de la loi la production non pas d’Andy Warhol artiste, mais d’Andy Warhol Enterprises S.A., même siles détails concrets restaient à préciser.22

Après le cinéma, Andy Warhol fait de la télévision. Il cherche à coloniser d’autres domaines de la société spectaculaire-marchande dont, cependant, seuls les professionnels détiennent désormais les codes complexes. Le succès est mitigé, et Andy Warhol, qui mourra en 1987, revient à la peinture, et même, dans un dialogue avec Léonard de Vinci, à la peinture religieuse… Malgré son énergie débordante et ses tentatives multiples, ce sont ses coups d’éclat des années 60 qui restent surtout en mémoire, et qui font, aujourd’hui encore, sa gloire. Il y a donc une assimilation entre les œuvres de Warhol et le personnage lui-même. En cela, Warhol a réussi à atteindre son but : célébrité, richesse, dépersonnalisation. Cependant, ontologiquement, voulant s’identifier à la société inhumaine pour en être accepté mieux que personne (ou autant qu’il voulait), il a dû payer le prix d’une abstraction de lui-même qui aurait pu lui être fatale : et c’est encore tragique.

La banalité du tragique : de l’icône à la remise en cause de la dichotomie original/copie

La banalité tragique du suicide de Marylin Monroe

La banalité du tragique peut s’appréhender d’au moins deux manières : à travers les œuvres d’Andy Warhol, et à travers le monde de la Factory.

L’ambivalence du rapport d’Andy Warhol à la société dans laquelle il vit est fascinante. Ouvertement critique à certains égards, notamment dans la banalisation de la violence des images (notamment avec la série des Deaths & Disasters qui, comme toujours dans l’œuvre de Warhol, accompagne autant qu’il consigne un phénomène), ses œuvres peuvent apparaître aussi bien une célébration qu’une critique de cette société. Pour illustrer notre propos, prenons l’exemple des tableaux de Marilyn Monroe de l’année 1962.

Le 5 août 1962 que Noma Jean Mortenson – Marilyn Monroe – se suicidait. On sait que la jeune femme vivait difficilement l’écart entre qu’elle pensait (ou voulait) être et son image sociétale. Au mieux, « symbole » (de la séduction plus, à bien y réfléchir, que de la beauté), au pire (au plus vrai) « produit ». Warhol, en décidant d’utiliser son image pour ses sérigraphies, accomplit la logique d’un mouvement qu’il avait initié une décennie plus tôt, et que le passage par la Bouteille de Coca-Cola et la soupe Campbell, aussi bien que par les Deaths & Disasters, pouvait enfin permettre. En utilisant des produits inanimés de consommation courante et des images de journaux, Andy Warhol avait conduit le public à accepter, non seulement visuellement, mais surtout moralement, l’utilisation de l’image de Marilyn Monroe : il avait fait basculer la tragédie humaine dans le marchandising. Non pas, bien évidemment, qu’il fût le responsable de cette déshumanisation (tout le système de production, depuis au moins la Traite des Noirs, profitait de la légèreté humaine), mais il a été l’individu qui, dans le contexte artistique occidental, a célébré la tragédie humaine comme sacrifice nécessaire de la société dite de « consommation ». Ce qui se répète régulièrement avec d’autres « stars », notamment dans la musique (Jimi Hendrix, Jim Morrisson, Janis Joplin, John Lennon et Kurt Cobain surtout, ou encore Amy Winehouse, pour ne citer que quelques exemples célèbres). « L’assassinat de Kennedy » est un autre exemple de sacrifice typique de notre société23. Andy Warhol vivait lui-même, on l’a expliqué, cette dichotomie entre être-soi24 et image de soi. Il n’est pas question de juger la sincérité de l’émotion d’Andy Warhol face au suicide d’une de ses idoles. Mais si on peut interpréter le procédé de représentation de Marilyn comme une sacralisation d’une figure profane, que les contrastes forts des couleurs outrées symbolisent le drame intérieur de l’actrice autant que la violence du processus spectaculaire de starification (de déshumanisation de l’individu), ou encore que la sérigraphie permet, dans la perte qualitative des copies successives, un effet mélancolique, voire fantomatique presque romantique, il n’en reste pas moins que ce qu’on voit n’est pas Marilyn Monroe, mais la Marilyn de Warhol – et donc un « produit » warholien. Warhol, en utilisant l’image de Marilyn, sert sa propre cause d’artiste : il nourrit son propre succès. C’est pourquoi il ne prend que des icônes de la culture commerciale ambiante (Liz Taylor, Elvis Presley ou encore Debbie Harry, Jane Fonda, etc. – la liste est longue…), et même s’il prend des inconnus, ce sont des inconnus qui aspirent à la gloire, et qu’Andy Warhol veut rendre célèbre (les Warhol Superstars). Sinon, ce sont des portraits mondains, dans la tradition monnayée du portrait…

Idole, donc, mais idole bafouée. La transgression – si transgression il y a – est trop subtile pour que la portée critique soit entendue : c’est la célébration qui prime. Warhol se confronte au monde, cherche à le dominer, y parvient par des moyens qui font qu’au moment même de sa victoire, intégré par la société qu’il voulait dominer, il perd ce monde. Cette déperdition est la marque même du tragique.

Drames à la Factory

Tragédie aussi, cette scène de la Factory qui était tout sauf une « usine » froide : elle grouillait de personnalités, d’individus en rupture de ban et en quête de reconnaissance. Une tragédie est d’abord une pièce de théâtre, et dans le théâtre de la Factory, comme dans la fameuse pièce de Jean Rotrou, Le Véritable Saint Genest (1646), les acteurs se prennent pour leurs rôles et en meurent.

Nous avons rapproché Warhol et Rimbaud. A priori deux opposés : Rimbaud le pur contre Warhol le corrompu. Mais les deux hommes ont tout deux, cherché par la création, à être-au-monde. Comme pour Rimbaud, l’angoisse et la « nostalgie » (qui étaient déjà celles d’un Musset – bien que Rimbaud l’abhorrât – dans Un Enfant du siècle, comme archétype d’un passé mythique ou fantasmé – à l’opposé des « fantômes » de Warburg qui peuplent, si on veut, notre Jadis) se maquillent à la Factory de jeu, et on pourrait croire à une grande fête, à une grande insouciance. Mais c’est tout le contraire : il y a une tristesse profonde, et souvent un désespoir authentique dans l’univers warholien qu’est la Factory. L’utilisation des procédés spectaculaires-marchands (provocation, publicité, détournement, etc.) s’apparentait encore à une tradition tardo-dix-neuviémiste, c’est-à-dire à une forme de « suicide » rimbaldien, puisque le processus de récupération de l’œuvre (ou du « produit » en général) par le système était le principe même, pour Warhol, de sa propre exposition. Cela revenait à dire que malgré toutes les marginalités (drogue, liberté sexuelle, travestissement…), le système finissait toujours par écraser et faire converger les différences vers un point centralisé, celui du pouvoir – économique, idéologique : c’est-à-dire l’« essence ».

Peut-être ne suffit-il que de cette analyse pour démontrer la teneur nostalgique-conservatrice du Pop-Art d’Andy Warhol et de la Factory. Mais il ne faut pas s’arrêter là : plus que la nostalgie, il y a une véritable mélancolie de l’art d’Andy Warhol. En s’inscrivant au sein même de la société nouvelle (d’après-guerre), c’est-à-dire en épousant son principe essentiel, Andy Warhol ne pouvait plus que produire une œuvre fondamentalement mélancolique. En effet, il se constituait prisonnier de cette société qu’il savait néfaste mais qui lui offrait, en échange de son propre sacrifice, le luxe. Cette lumière spectaculaire désubstantialiserait, déréaliserait tout ce qu’il toucherait. Il le savait, et creusait le processus même de cette désubstantialisation comme pour en sonder le gouffre. À moins qu’image de soi-même, il finit par ne plus avoir la possibilité d’être-au-monde différemment que de manière désubstantialisée.

Qu’on regarde à présent celles et ceux qui l’ont accompagné, et qui portent le nom – sériel encore – de « warhol superstars » : on sera sûrement étonné, si on l’ignorait, de la charge émotive, et parfois tragique, que cet univers dégageait : déchéances ou suicides d’Andrea Feldman, de Paul America et de Fred Herko, « accidents » de Candy Darling, d’Eric Emerson, de Nico ou encore d’Edie Sedgwick. Les survivants ne sont plus que des devenir-fantômes d’une nostalgie incarnée et travestie. Pas de recherche de « renversement » de l’ordre établi, mais un abandon à cet ordre des choses qui s’apparente davantage à une soumission (presque, encore une fois, un « sacrifice ») qu’à une manière de profiter du système. En voulant devenir une machine, Warhol cherche à accompagner le processus de déshumanisation de la société contemporaine, et, donc, à échapper à sa charge destructive. Plus encore : en voulant que l’œuvre échappe à l’authenticité que lui procure la main de l’artiste, Warhol expérimente les limites de toute la modernité. Loin d’être un badinage, il se confronte, seul, à l’Histoire. Ce qui advient, c’est que l’aura se déplace encore : de l’œuvre au moyen de production, du moyen de production à l’artiste lui-même. Comme le souligne Walter Benjamin : « à l’unicité de ce qui apparaît dans l’image, le spectateur tend à substituer l’unicité empirique du créateur ou de son activité créatrice. »25 L’aura perdue est remplacée par l’artiste lui-même, dernier gage de la réalité. Mais le processus de diffusion de l’art et de l’artiste passe nécessairement par l’abstraction des images : si le hinc et nunc ne peut plus être représenté que par l’artiste-star lui-même, c’est au prix d’une abstraction qui, tout en se déclarant le dernier garant de l’authenticité, achève de ruiner toute possibilité d’authenticité. Nouvelle tragédie. Si nous voulions frapper les esprits, nous écririons qu’après la perte de l’aura, Warhol en signe la mort. Pour preuve : alors que, selon Walter Benjamin, en photographie le portrait était la dernière niche de cette aura mise à mal par la reproduction technique, le portrait sérigraphié de Warhol, par le passage du polaroid à la sérigraphie, porte atteinte au principe même du hinc et nunc, authenticité autant de l’artiste que du modèle. Et même si la sérigraphie, pour être précis, présente l’ambiguïté de demeurer un système de reproduction artisanal et limité (de la manière dont Warhol utilise cette technique, en laissant se boucher la trame de l’écran au fil des passages, il ne peut obtenir qu’un nombre limité de copies, ce qui, en toute discrétion, et comme un ultime scrupule ou une énième ironie, laisse à l’œuvre – finalement – une possibilité, même infime, même mélancolique, d’unicité). Mais ce détail, aussi complexe et passionnant puisse-t-il apparaître, n’entrave pas la marche forcée de l’œuvre d’art vers sa reconnaissance en tant que marchandise. Andy Warhol, en tuant l’aura (ou en en consignant tragiquement la mort dans la société spectaculaire-marchande), expose le fait que l’œuvre d’art n’est plus qu’un « produit ». Pour le dire autrement, l’art n’est plus et ne peut plus être que commercial, à partir du moment où il est reconnu comme tel dans les mondes de l’art. C’est sans doute cela la tragédie ultime.

Contre l’essentialisme ou le renversement du platonisme

Pourtant, nous ne pouvons nous arrêter à ce constat terrible. En effet, à partir du moment où l’art institutionnel ne peut plus être que commercial, où l’artiste ne peut plus être qu’institutionnel et un rouage de la Valeur, bref à partir du moment où le système se réalise lui-même, il s’écroule à son tour – ou, du moins, permet d’apercevoir sa propre finitude. Ainsi, Andy Warhol permet d’entrapercevoir le dépassement du système capitaliste par sa négation radicale26. S’il ne nous est pas permis de développer ce point dans le cadre de cet article, nous voudrions cependant nous arrêter sur une des prémices du processus : le renversement du platonisme.

Bien sûr, nous n’affirmons pas l’équivalence du platonisme et du capitalisme. Mais nous proposons d’analyser dans le capitalisme ce qui prend appui sur une pensée platonicienne (ou néo-platonicienne). Historiquement, dans sa mise en place à partir d’une pensée positiviste, qui elle-même s’est appuyée sur une tradition kantienne des Lumières, qui elle-même s’est construite à partir de Descartes, et de l’humanisme renaissant27. Logiquement, à partir d’un double postulat d’abstraction des réalités matérielles (la finance s’appuyant sur une tradition idéaliste) et d’une copule croissance-progrès dont l’héritage complexe pourrait être résumé à un néoplatonisme chrétien renaissant (Marsile Ficin) et, avant cela, plotiniste (Plotin a vécu au IIIe siècle)28. Le renversement du platonisme (c’est-à-dire non pas un abandon des idées platoniciennes, ce qui paraît aussi grossier qu’absurde, mais une analyse critique du platonisme) ouvre donc la voie à un renversement du capitalisme (compris comme Valeur). Et c’est chez assez logiquement Andy Warhol qui nous permet le mieux d’illustrer les enjeux d’un renversement du platonisme.

Rappelons que ce renversement du platonisme est une mission que s’est assignée Nietzsche et que Gilles Deleuze rappelle dans Logique du sens : il s’agit d’abolir « le monde des essences et le monde des apparences »29. Or, ce que Warhol fomente, avec une ironie socratique, dans ses différentes « séries », est justement cette double récusation à partir de la négation de l’inégalité entre simulacre et modèle (distinction au principe même de la théorie platonicienne des Idées30). Comment cela se manifeste-t-il ?hol ? Dans son investigation des potentialités de divergence (sa « recherche du temps perdu » – titre, ô combien significatif, d’une de ses œuvres), Warhol ne fait que buter contre le modèle, sans faire émerger les simulacres : le portrait multiplié de Marilyn demeure une copie-icône ; la série de la chaise électrique a même l’effet pervers (et assumée par Warhol) d’en faire l’éloge par sa puissance réactualisée, plutôt que d’en dénoncer la banalité inacceptable. Il n’y a pas d’opposition avec des simulacres-phantasmes : il n’y a que des fantômes. Un tableau à partir du portrait du Christ par Léonard, conservé dans les musées du Vatican, est à ce titre très intéressant. Sur un fond blanc, simplement la ligne noire de contour de la figure du Christ (la silhouette). Mais à un premier contour est ajouté, avec quelques millimètres de décalage, un deuxième contour, identique au premier. Un jeu d’optique est ainsi créé par la superposition des copies qui fait vibrer, comme dans certaines œuvres de l’Op art, l’image. Image, comme toujours chez Warhol, ambivalente (ou même simplement ambiguë), puisque, tout en s’inscrivant dans la tradition de l’art chrétien (le tableau est conservé dans le département d’art contemporain au Vatican), la puissance sacrée est simulée par un jeu minimaliste d’optique… Le sacré est intégré au monde profane, marchand : il est annihilé.

Mais il ne faut pas se contenter de cette première impression et rappeler qu’Andy Warhol est toujours resté chrétien (il était issu d’une famille catholique ruthène, attachée – cela n’a pas manqué d’être relevé – à la tradition iconique) et a même demandé à être enterré selon le rite catholique : on ne peut donc restreindre cette toile à un jeu ou (cette fois-ci non plus) à une forme d’échec. Par son sujet, par sa simplicité, par ses antécédents (les expériences sur les pouvoirs de l’image par le publiciste qu’était Warhol), et même par cette recherche d’un effet, ce tableau s’inscrit dans la tradition de l’icône. Copie-icône ? Warhol, sans aucun doute, le voudrait. Car c’est justement cet effet recherché qui révèle l’aporie de la posture warholienne : la volonté de réinvestir d’une aura l’œuvre d’art, et ici plus particulièrement, de faire œuvre sacrée (nous sommes en face d’un très bel exemple de Kunstwollen), se réduit à un procédé technique qui interdit toute transcendance. Non pas parce que procédé serait « médiocre » (le dévoilement par le rideau n’a rien d’exceptionnel en soi), mais parce qu’il s’inscrit dans un dispositif, dans un agencement spectaculaire à la fois synchronique et diachronique, vertical et horizontal, ou si l’on veut, « événementiel » et « historique ». Événementiel car c’est une œuvre parmi les autres dans un complexe muséal qui, du reste, renferme un nombre important de chefs-d’œuvre officiels ; historique parce que la réception de l’icône répond à des critères précis, et le spectateur peut d’autant moins honorer les conditions qu’il est la construction, en tant que sujet historique, de la désacralisation et de l’histoire de l’art (on ne peut plus penser l’icône, par exemple, de la même manière depuis Malévitch). Ainsi, encore une fois, et de plein fouet, Warhol se heurte à la représentation de l’image sacrée par les procédés industriels de reproduction. Le Vatican, du reste, ne met pas en évidence cette œuvre (nous n’avons, par exemple, trouvé aucune image sur Internet).

Pourtant, là non plus, nous ne devons pas nous arrêter à cette énième impression d’échec. Car, sans conteste, Andy Warhol était conscient de ne pouvoir produire une icône, surtout par ce procédé un peu vulgaire : son ambition n’en était pas moins grande, et peut-être beaucoup plus orgueilleuse (hubris tragique), puisqu’il voulait, dans les conditions qui étaient les siennes (chef de file du Pop Art, producteurs de musique, de films, de publicités, etc.), produire une œuvre d’art sacrée en sachant qu’elle rentrerait dans la tradition séculaire de l’art sacré. Il entendait rivaliser ainsi avec l’artiste dont il copiait l’œuvre : Léonard de Vinci. C’est par un procédé qui avait entériné son propre succès qu’il cherchait à faire une œuvre d’art qui rentrait dans la catégorie de l’art sacré. Le tableau se réduit donc, formellement, à un simple jeu – qui n’est toujours pas, cependant, une « plaisanterie », mais plutôt une mise en scène théâtrale totale (puisque comprenant l’objet, le sujet, et les agencements symboliques et sociétaux) dans un monde reconnu comme un monde de l’illusion (pourrait-on aller jusqu’à établir une analogie – ou même une continuité – avec le baroque contre-réformiste ? La Réforme n’était-elle pas, avant d’être dévoyée en un affranchissement par rapport à l’ordre économique imposé par Rome, une remise en cause de l’argent ?). Cette œuvre, chrétienne, renouerait alors avec le profond nihilisme que ne cesse de dénoncer Nietzsche et qu’on pourrait résumer par l’acceptation volontaire, et presque enthousiaste, du désespoir face à un monde dont il n’y a rien à attendre, le salut ne pouvant que se produire dans l’au-delà (échapper à la société spectaculaire-marchande). Loin de la fête new-yorkaise, les cimaises du Vatican exposent, dans l’ombre et l’oubli, le désespoir du « Pope » du Pop Art – l’échec annoncé d’une tentative d’échapper à un monde régi par un paradigme platonicien.

Sur un plan technique, l’usage privilégié de la sérigraphie31 est à ce sujet significatif : nous sommes entre l’artisanat et le refus de l’industrialisation. Plutôt que de choisir une impression en offset, Warhol préfère une technique artisanale qu’il contribuera à diffuser. C’est dans le choix même de cette technique que réside toute portée symbolique duPop Art warholien : il préfère encore les aspérités à l’aseptisation d’une impression commerciale, la tâche humaine (même si, comme chez les artistes conceptuels dont il se rapproche par plusieurs aspects, il délègue à des collaborateurs la réalisation – ce par quoi, du reste, il échappe à la contradiction que nous avons relevée plus haut à propos de l’artisanat comme « alternative » à l’art) au produit sériel, et d’une certaine manière, la main à la machine autonome. Contrairement à ce qu’on prétend, jamais Warhol n’a totalement abandonné les coulures et les tâches de ses premières toiles : on les retrouve avec la sérigraphie. Par ailleurs (et ce n’est pas qu’un détail), la sérigraphie ne peut donner qu’un nombre limité, voire très limité, de « copies ». Toutes les copies, de plus, seront différentes à cause des aléas induites par les manipulations : insolation, encres, température, geste (raclage), etc. C’est donc encore dans l’unicité de l’œuvre d’art (même si elle est reproduite à plusieurs exemplaires, comme le sont déjà beaucoup d’œuvres de la Renaissance et du XVIIe siècle au sein de la « bottega ») que réside la valeur du Pop Art (la cote de Warhol reste par ailleurs élevée, bien que le goût actuel ait quelque peu changé). Par là, nous retrouvons la réflexion de Deleuze et du platonisme. Car renverser le platonisme signifie – : faire monter les simulacres, affirmer leurs droits entre les icônes ou les copies. Le problème ne concerne plus la distinction Essence-Apparence, ou Modèle-copie. Cette distinction tout entière opère dans le monde de la représentation ; il s’agit de mettre la subversion dans ce monde, ”crépuscule des idoles”. Le simulacre n’est pas une copie dégradée. Il recèle une puissance positive qui nie et l’original et la copie, et le modèle et la reproduction.32

C’est un renversement complet des valeurs et des « modèles » visuels que ne peut pas supporter une création inscrite dans le jeu des institutions, sinon au prix d’une lourde mélancolie, d’un nihilisme qui s’ignore (ou qui s’achève en condamnation et/ou en suicide). C’est se perdre, non pas dans le labyrinthe, mais dans les jeux de miroir (le palais des glaces), c’est nourrir la nostalgie d’un lieu qui n’a jamais été. Le savoir visuel n’est ni gai, ni inquiet, il est déprimé : ce n’est plus un « effondement » mais un affaissement.

Conclusion : « artiste », un statut institutionnel – ou la création contre l’art

Nous espérons ainsi avoir démontré qu’Andy Warhol était un artiste tragique. En cherchant à transcender les limites de l’art et de la réalité, il se confronte au problème d’une révolution qui ne vient jamais, sinon dans le sang et au prix de nouvelles dominations33. La tragédie warholienne peut être ainsi résumée : la distanciation vis-à-vis d’une domination ne permet pas de s’affranchir de cette domination, elle n’en donne qu’une conscience plus aiguë et, de fait, souvent plus douloureuse. L’utilisation du narcissisme pour devenir célèbre est une distanciation vis-à-vis du narcissisme qui ne permet pas à Warhol de s’en libérer.

Il y a, enfin, un véritable hybris warholien. En se voulant une machine, en se voulant l’égal de la société inhumaine qui dirige les humains, Andy Warhol ne voulait rien moins que transcender sa condition d’homme. La célébrité ne lui suffisait pas. On ne peut limiter Andy Warhol à une figure de l’imposteur. Encore moins à celui d’un petit artiste. Cette pulsion de démesure qui le caractérise, sans être un critère suffisant ni exhaustif pour redéfinir sur des critères non marchands et non institutionnels la figure de l’artiste, fait qu’Andy Warhol s’inscrit dans une certaine lignée, et non pas des moindres : celle qui court de Michel-Ange à Picasso. Warhol permet, on l’aura compris, non pas d’élargir le concept d’art, mais de le mettre en question. Car s’il y a (au moins) deux héritages directs de Warhol (d’un côté des artistes comme Jeff koons ou Damien Hirst, de l’autre le monde quotidien des « graphistes », anciens publicitaires et nouveaux artistes du capitalisme), il y a aussi un héritage indirect qui permet de mieux prendre en compte le fait que le véritable artiste ne peut plus s’appeler « artiste », et que pour changer la société, il sera prêt à être emprisonné et qu’il cherchera à abattre la Valeur. Comme un Piotr Pavlenski mettant le feu, en octobre 2017, anniversaire d’une révolution, place de la Bastille, lieu d’une révolution, à la Banque de France.

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*

1Arthur Rimbaud, Une Saison en Enfer, in Poésies, Une Saison en Enfer, Illuminations, Poésie/Gallimard, Paris, 1973, p.42.

2Pour ce rapprochement, a priori contre-intuitif, entre Warhol et Rimbaud, plaide aussi la dialectique de la fascination et du rejet des deux artistes vis-à-vis de la société qui était la leur. Après avoir vécu à Paris et à Londres, Rimbaud arrêta d’écrire, et s’il rejoint un monde non-occidental, c’était encore pour devenir marchand ; Andy Warhol, s’il ne cesse de proclamer sa fascination pour la société contemporaine, le fait avec une ironie qui rend à ce terme toute sa puissance, et dans une course effrénée qui ressemble fort à une fuite en avant. Cet article cherche à défendre et illustrer cette lecture particulière et, nous semble-t-il, originale de l’œuvre d’Andy Warhol.

3« Moins ça a de choses à dire, plus c’est parfait », interview réalisée par Gretchen Berg, citée par Hector Oblak, Andy Warhol n’est pas un grand artiste, Flammarion, Paris, 2001, p.82 ; « Si je peins de cette manière, c’est parce que je veux être une machine. », R.G. Swenson, Artnews, nov.1963, cité également par Hector Oblak, p.98. Nous voyons que nous interprétons ces citations et, en général, l’art d’Andy Warhol dans un sens diamétralement opposé à celui d’Hector Oblak.

4Selon une des acceptations les plus courantes – qui est autant un reliquat du Romantisme qu’une idée reçue – l’artiste, démiurge et prophète, échapperait à la situation de ses contemporains par sa capacité à donner une image du monde dans lequel il vit et à transformer ce monde par ses créations. Cette acceptation n’est pas la seule, mais elle est une des plus répandues, à travers le mythe du « génie » ou de la « vocation », comme l’a étudié Nathalie Heinich dans ses ouvrages, notamment dans La Sociologie de l’art, éditions La Découverte, Paris, 2001.

5On parle couramment de la première mondialisation autour entre 1870 et 1914. L’Empire romain était déjà une mondialisation. Sans doute, ces perspectives eurocentristes sont à renverser, mais nous les conserverons ici par commodité.

6Nous nous référons principalement à deux sources, liées entre elles, pour désigner la société dans laquelle nous vivons : d’un côté Guy Debord avec, surtout, La Société du Spectacle (Gallimard, Paris, 1996), de l’autre Anselm Jappe avec, surtout, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la Valeur (Denoël, Paris, 2003), et La Société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction (éditions La Découverte, Paris, 2017).Pour la bonne compréhension de cet article, même si de manière schématique, il est utile de rappeler que l’analyse debordienne porte sur la déshumanisation du monde par l’abstraction des rapports humains (« Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes médiatisé par des images », §4, La Société du Spectacle) et que la Critique de la Valeur analyse cette déshumanisation à partir d’une relecture de Marx (qui s’oppose au « marxisme ») en expliquant que la Valeur (qui est l’argent et la marchandise à leur niveau le plus abstrait) est devenue, avec l’évolution du capitalisme, un sujet à part entière, ce qu’ils appellent le « sujet automate ». La Valeur dirige nos vies bien plus que n’importe quelle politique, d’où l’impossibilité des États à s’opposer véritablement à l’ordre économique mondial. Du « spectacle » à la « Valeur », nous comprenons la pertinence de tels outils pour analyser l’art d’Andy Warhol.

7Gilles Lipovetsky et Jean Serroy, L’Esthétisation du Monde. Vivre à l’âge du capitalisme artiste, Gallimard, Paris, 2013.

8Ghérasim Luca, Comment s’en sortir sans sortir, récital télévisuel, 1989.

9Une certaine modernité artistique pose la création de soi comme finalité idéale de l’art, de Lord Byron à Oscar Wilde en passant, bien sûr, par Charles Baudelaire : la figure du dandy en est le prototype. Et Andy Warhol a le flegme, le détachement, le soin de soi du dandy.

10Arthur Danto, La Transfiguration du banal, Seuil, Paris, 1989. L’expression (dans un autre contexte) est présente dans le livre de Danto, Andy Warhol, p.59.

11Il faudrait, pour être tout à fait précis, opposer la « société » et « l’État », dans la lignée de l’essai de Pierre Clastres, La Société contre l’État (Les éditions de Minuit, 1974). La société, au contraire de l’État, n’instaure pas d’institutions dont le fonctionnement peut s’opposer à l’intérêt général. L’État est, étymologiquement et lexicalement, un « stans », une « station », c’est-à-dire une fixité, tandis que la société fluctue incessamment. Nous nous appuyons sur les ouvrages de Michel de Certeau, notamment L’Invention du quotidien (Folio, Gallimard, 1980). Le problème, cependant, se complexifie alors que l’État n’est plus l’instance qui prédomine (ou peut prédominer) sur la vie sociale, mais que c’est bien aujourd’hui le système économique – la Valeur. Cette « grande transformation » (pour reprendre le titre de Karl Polanyi) de la société nous fait privilégier, dans le cadre de cet article, l’opposition entre « société » (comprise comme « société du spectacle », « société spectaculaire-marchande ») et « individu », si l’on veut bien garder en tête que l’« individu » ne peut se définir et exister que par rapport à une communauté d’individus (c’est-à-dire qu’il n’est pas dans notre propos de valoriser l’individualisme par rapport à une communauté des individus).

12Ne serait-ce que par la reconnaissance d’Idées en soi qui transcenderaient les particularités historiques humaines, voire même l’humanité (ou pour le dire en termes sartriens, que l’essence précéderait l’existence).

13Pour les informations sur la vie d’Andy Warhol, nous renvoyons aux très nombreuses biographies sur le sujet. Nous puisons nos informations notamment chez Mériam Korichi, Andy Warhol (Gallimard, 2009).

14Nous ne pouvons plus ne pas faire référence au travail du sociologue Howard Becker quand nous employons cette expression.

15Nous renvoyons à Theodor Adorno sur cette notion. Il est notamment possible de consulter en ligne l’article de Theordor Adorno « L’industrie culturelle. In: Communications, 3, 1964. pp. 12-18. », disponible à l’adresse suivante : https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1964_num_3_1_993 (consulté le 31/10/2018).

16Rappelons que les artistes qu’admirait « le plus » Warhol étaient Rauschenberg, Johns, Twombly. Il faut, à cet égard, rapprocher les œuvres du premier avec ses aînés, ce qui apparaîtra évident, sans l’avoir nécessairement été a priori (notre note).

17Danto, Ibid., p.32.

18Danto, Ibid., p.33.

19Danto, Ibid.,p.36.

20Si nous prenons l’exemple du mouvement anglais Arts & Crafts, animé par John Ruskin et William Morris, il s’agissait davantage d’une volonté de résister à l’industrialisation par le quotidien de chacun (mais les réalisations artisanales, ne pouvant échapper, une fois sur le marché, aux lois capitalistes, la tentative fut en partie en échec) ; et si nous prenons l’exemple du Bauhaus, l’esthétique avant-gardiste, proposée comme une avancée sociale, même s’appuyant sur des moyens de production industriels, n’a pas permis de rencontrer le succès escompté. Dans les deux cas, la volonté d’un changement sociétal est revendiqué. Ce qui n’est pas le cas chez Andy Warhol.

21Notamment Art et industrie, Philosophie du Bauhaus, Circé, 2015.

22Danto, Ibid., p.124.

23Il faudrait aller plus loin dans cette analyse anthropologique du fonctionnement de notre société. La difficulté principale est le manque de distance qui ne permet que d’utiliser des schémas d’analyse permis par cette société même. Mais certainement on trouvera tout de même des analyses plus précises et plus pertinentes chez des spécialistes comme René Girard ou encore Georges Bataille.

24Nous utilisons par commodité l’expression « être-soi » : nous devrions utiliser la formule « devenir-soi », dans une acceptation nietzschéenne, c’est-à-dire épouser le mouvement qui nous fait (l’existence – en tendant vers une virtuosité d’être-dans-l’existence, d’étant). Puisque nous posons comme postulat l’absence de « nature humaine ».

25Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’heure de sa reproductibilité technique, Gallimard, p.19.

26Ce que, par ailleurs, expliquent de nombreux auteurs, d’André Gorz à, tout récemment, Annie le Brun dans Ce qui n’a pas de prix.

27On comprendra la difficulté, dans le cadre de cet article, de prouver cette généalogie. Nous renvoyons donc à Anselm Jappe, La Société autophage (La Découverte, 2017) et à Alain de Libera, L’Invention du sujet moderne, (Vrin, 2015).

28Nous renvoyons aux pages stimulantes sur la concomitance de l’apparition des abstractions philosophiques et de l’argent vers le VIe siècle avant J.-C. dont parle Anselm Jappe dans Les Aventures de la marchandises, au chapitre 4 : « Histoire et métaphysique de la marchandise », notamment à la sous-partie : « L’histoire réelle de la société marchande : l’Antiquité ».

29« Que signifie ‘’renversement du platonisme’’ ? Nietzsche définit ainsi la tâche de sa philosophie, ou plus généralement la tâche de la philosophie de l’avenir. Il semble que la formule veuille dire : l’abolition du monde des essences et du monde des apparences. », Gilles Deleuze, Logique du Sens, Les éditions de Minuit, 1969, p.347.

30« En termes très généraux, le motif de la théorie des Idées doit être cherché du côté d’une volonté de sélectionner, de trier. Il s’agit de faire la différence. Distinguer ‘’la chose’’ même et ses images, l’original et la copie, le modèle et le simulacre. », Ibid., p.347.

31Le mot, malgré les apparences, ne signifie pas « impression en série » : séri- vient du grec et signifie soie, car la maille des écrans étaient à l’origine de cette matière.

32Gilles Deleuze, Ibid., p.357 (Deleuze souligne).

33La teneur – et même la portée politique de l’art d’Andy Warhol mériterait qu’on s’y arrête plus longuement. Pas seulement à cause des portraits de Mao ou des emblèmes communistes, mais déjà pour la bouteille de Coca-Cola. « Ce qui est formidable dans ce pays, (…) c’est que les plus riches achètent en fait les mêmes choses que les plus pauvres. Le président des États-Unis boit du Coca, Liz Taylor boit du Coca, et, rendez-vous compte, vous aussi vous pouvez boire du Coca. (…) Aucune somme d’argent ne vous donnera un meilleur Coca que celui boit le clodo au coin de la rue. Tous les Coca sont pareils et tous les Coca sont bons. » (Ma philosophie de A à B, Flammarion, Paris, 1977, p.89-90). Dans ce passage célèbre, Andy Warhol semble faire l’éloge du système américain qui permettrait un rapprochement entre les différentes classes sociales. Mais ce passage se lit davantage comme la consignation d’une hypocrisie sociale permise par le système capitaliste américain : on s’émerveille de consommer les mêmes produits, mais le président restera le président et le clodo restera clodo. Rendre familiers les présidents, les riches, les patrons, c’est créer l’illusion qu’ils sont comme tout le monde alors qu’ils ont un statut différent. D’une certaine manière, la toile de Warhol nous rappelle cette différence fondamentale : le Président ou Liz Taylor pourront s’acheter la toile de Warhol représentant ce Coca commun, le clodo pas.

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