Simone de Beauvoir, La Force de l’âge (1960) – « Le bonheur de la randonnée » (I, 4)

Je montai dans un train, un matin, chargée d’un sac à dos qui contenait des vêtements, une couverture, un réveil, un Guide Bleu et un jeu de cartes Michelin. Je partis de La Chaise-Dieu et, pendant trois semaines, je marchai. J’évitais les routes, coupant au vif des prés et des bois, aspirée par tous les sommets, dévorant des yeux les panoramas, les lacs, les cascades, les secrets des clairières et des vallons. Je ne pensais à rien : j’allais, je regardais. Je portais tous mes biens sur mon dos, j’ignorais où je dormirais le soir, et la première étoile ne brisait pas mon aventure. J’aimais le repliement des corolles et du monde quand descend le crépuscule. (…)

Il y eut une nuit, en basse Ardèche, où l’air était si doux que je refusai de m’enfermer entre des murs. Je me couchai sur la mousse d’une châtaigneraie, mon sac sous la tête, mon réveil à mon chevet, et je dormis d’un trait jusqu’à l’aube. Quelle joie, en ouvrant les yeux, d’y recevoir le bleu du ciel ! Parfois, au réveil, je pressentais un orage : je reconnaissais, dans la verdure des arbres, cette odeur moite où la pluie s’annonce alors qu’aucune menace n’a encore effleuré le ciel. Je hâtais le pas, en proie déjà à cette agitation qui allait s’abattre sur le paysage tranquille. Odeurs, lumières et ombres, brises, ouragans se propageaient en ondes calmes ou brouillées dans mes veines, mes muscles, ma poitrine ; si bien qu’il me semblait que le bruit de mon sang, le grouillement de mes cellules, tout ce mystère en moi, la vie, je pouvais l’atteindre dans le charivari des cigales, dans les bourrasques qui échevelaient les arbres, dans le chuintement de la mousse sous mes pieds.

Gavée de chlorophylle et d’azur, j’avais plaisir à m’arrêter, dans des villes ou des villages, devant des pierres que l’homme avait ordonnées. La solitude ne me pesait jamais. Je m’étonnais inlassablement des choses et de ma présence ; cependant, la rigueur de mes plans changeait cette contingence en nécessité. Sans doute était-ce là le sens — informulé — de ma béatitude : ma liberté triomphante échappait au caprice, comme aussi aux entraves, puisque les résistances du monde, loin de me brimer, servaient de support et de matière à mes projets. Par mon vagabondage nonchalant, obstiné, je donnais une vérité à mon grand délire optimiste ; je goûtais le bonheur des dieux : j’étais moi-même le créateur des cadeaux qui me comblaient.

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Introduction

Extrait du deuxième tome des mémoires de Simone de Beauvoir.

Née en 1908 et morte en 1986, Simone de Beauvoir est philosophe, écrivaine, grande féministe, compagne du philosophe Jean-Paul Sartre avec qui elle a renouvelé le courant philosophique de l’« existentialisme » qui fait de l’individu le responsable de son destin par sa capacité à se confronter aux dominations politiques, aux contraintes sociales et à ses propres limites.

Dans La Force de l’âge, Simone de Beauvoir raconte ses premiers grands engagements, qui sont le fruit de ses prises de conscience. À travers la découverte de la nature, de la solitude et de la randonnée, Simone de Beauvoir découvre aussi la possibilité du bonheur concret et immédiat.

Idées principales :

– récit du plaisir de la marche

– l’aventure de la randonnée permet d’être libre

– se confronter à ses propres limites et aux contraintes extérieures est la recette du bonheur concret

Découpage : §1 : le voyage ; §2 : l’anecdote représentative ; §3 : la réflexion philosophique.

Problématique possible : « Dans quelle mesure le récit de cette randonnée devient la recette de l’expérience concrète et immédiate du bonheur ? »

Première partie : « Le voyage »

Le texte s’ouvre sur les préparatifs, l’aspect très matériel du voyage : moyen de transport, affaires. L’énumération est brève : les affaires sont peu nombreuses. On peut s’étonner du « réveil ». Deux éléments font référence à des objets communs, populaires, liés au voyage : le « Guide bleu » et les cartes « Michelin » (il s’agit des cartes pour se diriger, pas pour jouer).

La deuxième phrase, rapide, précise le lieu : « La Chaise-Dieu ». En Auvergne, au beau milieu de la campagne. Le passé simple de tout ce début de texte rajoute à cette rapidité, presque cette frénésie joyeuse de partir à l’aventure. Dès la phrase suivant on passe à l’imparfait, temps de la durée.

Car ce qui compte, ce n’est pas tellement les faits accessoires, mais les impressions liées au voyage, l’expérience concrète du voyage. La phrase s’allonge, le rythme devient plus ample, avec des propositions circonstancielles « coupant au vif…, aspirée par tous les sommets, dévorant des yeux… » Le rythme ternaire donne l’amplitude, presque de la solennité.

Mais ce rythme ample alterne avec un rythme plus nerveux qu’insufflent les énumérations. Celle déjà évoquée, et celles des lignes 4-5 : « les lacs , les cascades, les secrets des clairières et des vallons ». Après l’énumération des choses produites par l’homme, nous avons l’énumération des choses de la nature. Le décor est planté.

Simone de Beauvoir cherche la nature, loin de la civilisation : « j’évitais les routes ». Elle qui est une jeune intellectuelle, privilégie les sens à la réflexion : « je ne pensais à rien : j’allais, je regardais ». L’insouciance s’ajoute à cet abandon à la nature : « j’ignorais où je dormirais le soir ». Le conditionnel de cette complétive évoque cette insouciance. De même que la belle image « la première étoile ne brisait pas mon aventure. » Métaphore, presque une personnification : absence de peur.

C’est aussi la prise d’indépendance, le courage, la liberté. D’abord par cette absence de peur, qui est une prise d’assurance en soi, et par cette indépendance matérielle : « je portais tous mes biens sur mon dos » (l.5-6). Les « biens », ce sont ses affaires, ce sont aussi des « choses ».

Enfin, ce début de voyage qui commençait sur des indications très matérielles, aboutit à une évocation poétique. Le vocabulaire est noble : « corolles », « crépuscule ». Ces deux mots s’accordent par leur sonorité [k], [l] ; nous trouvons même un vers blanc, un alexandrin : « J’aimais le repliement / des corolles et du monde », et la descente du soir est un topos poétique. L’aventure est aussi une aventure de la création.

Deuxième partie : « l’anecdote représentative »

La valeur anecdotique est marquée par le retour du passé simple (brièveté de l’action) et par l’amorce impersonnelle « il y eut une nuit », renforcée par l’article indéfini : nous sommes dans le récit anecdotique. En fait, il y a plusieurs anecdotes dans ce paragraphe, mais elles ont toutes le même sens : au-delà des considérations générales, c’est analyser précisément un événement qui va révéler la signification de cette expérience : vivre le monde, être vivant, se sentir plus vivant.

S’ouvrir au monde (« je refusai de m’enfermer »). Importance des sensations : « air doux », « mousse » (/toucher) ; la vue (couleurs) ; odorat (l.13). Parties du corps : « tête » (l.9), « veines, muscles, poitrine », « pied » « sang », « cellules » : tout le corps extérieur et intérieur est en éveil, en émoi (« agitation »).

C’est une communion avec la nature : le corps et la nature fusionnent. Connaissance intime de la nature (« je pressentais un orage »). Ampleur du rythme de l’évocation : nouveau rythme ternaire, nouvelle accumulation des circonstancielles : « dans… » (l.16-17).

La profondeur de cette expérience se manifeste dans le mot magique « mystère ». Mais c’est un mystère révélé, vécu, matériel, fait de sensations : « charivari », « bourrasques », « chuintement ».

Troisième partie : « la réflexion philosophique »

Retour à la réflexion. Mais il ne s’agit plus de réflexion matérielle, mais d’une introspection philosophique. Le « je » omniprésent renvoie à une manière de penser le monde.

Après la nature, retour à la civilisation : « villes ou villages, devant des pierres que l’homme avait ordonnées. » La construction humaine (l’ordre) s’oppose au désordre de la nature (« charivari », « bourrasques »).

L’expérience se fait selon 3 critères : la solitude (qui permet l’expérience la plus totale), l’étonnement (« inlassablement » ; l’étonnement est proprement philosophique : c’est l’ouverture au monde, ne jamais croire que ce que l’on voit est normal), la « présence » (c’est-à-dire l’expérience physique, et non pas l’expérience à travers un écran ou un livre).

Mais il ne s’agit pas de s’abandonner au « désordre », mais de recréer un ordre. L’important est de décider de cet ordre, que cet ordre nouveau soit un ordre voulu et réfléchi, non pas le fruit du hasard (« contingent »), mais le fruit de la volonté (que soit « nécessaire »).

Simone de Beauvoir ne donne pas moins, dans ce texte, que la recette du « bonheur » : « béatitude ». Ne pas être esclave de ce qui nous arrive, mais accomplir des projets qu’on s’est donnés. Le vocabulaire de la soumission (« entraves », « résistances du monde », « brimer ») est renversé par celui de la philosophie : « liberté », « vérité ».

Le texte s’achève sur une apothéose, au sens propre : l’humain égale les dieux, puisqu’il est le créateur de sa vie. Le vocabulaire religieux (« délire », « dieux », « créateur ») reste cependant à échelle humaine, à la mesure de l’humain, de la personne : redondance du pronom personnel « je » sous la forme réfléchie « moi-même ». C’est l’humain au centre de l’univers.

Conclusion

Le récit court et rapide d’une randonnée permet à Simone de Beauvoir d’expliciter sa vision du monde : se confronter avec enthousiasme à ce monde permet d’être heureux ici et maintenant. C’est même dans cette confrontation que le bonheur réside. C’est l’affrontement même des difficultés qu’on trouve le bonheur. Et non pas dans la passivité d’un monde où tout serait offert.

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