Introduction – Le livre, un malentendu
L’art ne libère pas. Le savoir ne libère pas. Au contraire : l’art et le savoir sont d’abord des outils de domination, puisqu’ils sont définis et diffusés par les pouvoirs en place1. Si l’on veut s’occuper d’émancipation, mieux vaut privilégier des savoirs et des arts qui n’ont pas de rapport avec les pouvoirs de domination, et donc pas de rapport avec l’argent et les médias. Mais, à supposer même que cela soit possible (ce que nous soutenons), les pouvoirs en place récupèrent et s’approprient systématiquement tout ce qui pourrait leur nuire : ils envahissent, colonisent ou saccagent les territoires de sédition. Pourtant il est encore possible d’agir. Selon la formule de Michel de Certeau : ce ne sont pas les pratiques humaines qui ménagent des îlots au sein des espaces institutionnels, mais bien les réalités institutionnelles qui flottent et, éphémères, s’engloutissent dans la mer continuelle des pratiques humaines2. Malgré tous leurs efforts, les pouvoirs en place ne parviennent pas à réduire, limiter l’humain, et à défaut de le dompter, ils le massacrent. Ce qu’on appelle « culture » et « art » participe de cette machine oppressive. Tout ce qui est pétri par l’argent et les médias participe de cette machine oppressive. Le livre est d’abord un rouage de ce système.
Mais alors, pour répéter la terrible homophonie de Ghérasim Luca, comment s’en sortir sans sortir ? Il semblerait que nous soyons prisonnier-es, ou pris-es en otage par la situation, condamné-es par l’aporie. Pourtant des solutions existent, et parmi ses solutions, hic et nunc, il y a celle du braconnage, du vol, de l’appropriation. Pour qu’ils deviennent des outils d’émancipation, il faut extraire les savoirs et les savoir-faire des territoires de domination, il faut les extraire du domaine3.
Oui, les braconniers, les voleurs, sont infiniment plus admirables que les artistes, et il y a quelque chose de ridicule à admirer et honorer ces hérauts de l’industrie culturelle. Admire-t-on un rentier ou un banquier ? Les braconniers de tous poils remettent en cause les prérogatives des puissants. Les faux-sauniers inversent l’inversion, transforment le faux en nouveau vrai. Pas les artistes, même les plus critiques : si c’était le cas, iels seraient voué-es aux gémonies avec les criminel-les, cloué-es au pilori avec les hérétiques. Les artistes sont les factotums des dominants, la valetaille des oligarques, et on les célèbre généreusement. Celleux qui ne sont pas, sciemment ou non, à la botte des pouvoirs,n’ont pas le sou et souvent ne créent plus.
Il en va logiquement de même pour le livre : le livre ne libère pas, n’émancipe pas. Le livre participe au système de domination, quand bien même les auteurices cherchent à le critiquer. Car le livre reste un produit de l’industrie culturelle. Il est une marchandise comme une autre, et même pire qu’une autre dans la mesure où sa couverture se veut blanche et vertueuse. Or, sa nature de marchandise prend le pas sur n’importe quel message qu’il pourrait véhiculer : il est un objet concret, alors que les idées sont abstraites. Il est un bibelot d’inanités sonores qui n’a de sens que dans le décorum où il s’inscrit. Aucun rapport avec ce qu’il contient. Car si les idées abstraites ont bien sûr une influence, elles en ont infiniment moins que des réalités économiques quotidiennes.
Il faut donc repenser le circuit du livre dans son entièreté, de sa conception à sa réception, en passant par son écriture, sa fabrication, sa diffusion. Et si cela peut paraître formidable, il faut rappeler que le livre a une existence historique donnée et précise, qu’il n’a pas été non plus toujours ce qu’il est aujourd’hui et que, sans parler de revenir à un état antérieur (illusoire et illusoirement), il est possible en revanche d’inventer du nouveau.
Et pour expliquer tout cela, pas la peine de 500 pages à 25 euros : quelques remarques en quelques pages, et on transmettra ce livret à qui se montrera intéressé-e.
I – Le livre n’est pas en soi un vecteur d’émancipation
Le livre n’est pas, en soi, émancipateur. Mais il n’est pas évident d’abord que le livre se veuille le véhicule d’idées émancipatrices. La plupart des livres n’ont rien à voir avec l’émancipation des individus. Les livres les plus vendus, semaine après semaine, depuis des décennies, n’ont absolument rien à voir avec la critique fondamentale des pouvoirs. Il y a bien sûr quelques intrus de temps à autre, mais ce sont les livres aux mieux les plus indifférents, au pire les plus nauséabonds qui occupent l’en-tête de la réclame. Et cela est une volonté assumée de l’industrie culturelle : il faut vendre. Le contenu n’a pas d’importance, l’important est que les livres doivent être nombreux et produire de la plus-value.
Pourtant, il est communément admis que le livre participe à l’émancipation des individus. D’où vient cette idée reçue ? Elle vient d’un discours historique très beau et très trompeur sur la Renaissance et l’Humanisme, qui s’est développé au XIXe siècle avec – pour ne citer que les plus célèbres – Michelet, Taine, Renan. C’est-à-dire à un moment où le Positivisme s’appuyait sur le sujet bourgeois. S’il est indéniable que l’invention de l’imprimerie (par Gutenberg vers 1445, avant de se diffuser dans la deuxième moitié du XVe siècle pour conquérir le XVIe siècle) a permis la propagation des idées qui aboutirent in fine à la Révolution française, c’est-à-dire à la « fin des privilèges » et au renversement de l’Ancien Régime, à une large diffusion d’idées variées et à la critique des superstitions, de l’intolérance, de la violence, non seulement nous constatons un demi-millénaire plus tard que cette diffusion n’empêche pas les génocides, les barbaries, les extrémismes, mais force est de reconnaître surtout que cette invention de l’imprimerie a permis, de manière tout aussi efficace, la diffusion d’idées qui ont mené à ces massacres, barbaries, extrémismes et, plus généralement, à des soumissions volontaires. La Bible, sur presque deux millénaires, et le Petit Livre rouge sur dix ans, ont causé des ravages qui suffiraient à faire regretter l’invention de l’écriture. Mais ne prenons que l’exemple du premier best-seller de l’histoire de l’imprimerie : les œuvres de Martin Luther ont connu 3100 éditions du vivant de leur auteur, sur le seul territoire germanique. De 1518 à 1524, elles constituent un tiers du commerce de livres. Deux siècles de guerres civiles et d’atrocités indicibles ont suivi4.
Les livres renforcent le pouvoir plus qu’ils ne le remettent en cause. D’abord, comme nous l’avons dit, par leur nature de marchandise. En tant qu’ils répondent, comme objet, à cette logique de la marchandise, ils alimentent actuellement le pouvoir en place (qui est financier). Leur contenu, pour peu qu’il soit critique (« anti-capitaliste », pour le dire vite), est secondaire, voire inutile (il ne transforme pas la logique et le processus de sa diffusion marchande). Ensuite, même s’ils sont critiques, les livres renforcent pourtant les pouvoirs dominants. Ce n’est pas seulement en participant pleinement à l’économie capitaliste, mais parce que, même quand il se met à le critiquer, le livre renforce le pouvoir en place pour quatre raisons au moins.
Tout d’abord, en en faisant la publicité. Rien de plus pernicieux que la diffusion d’un message. On sait qu’il vaut mieux avoir mauvaise presse que pas de presse du tout : l’important est d’occuper l’espace médiatique. C’est la première clef du succès. Parce qu’il se crée un phénomène d’habitude. Cette habitude, même si elle est nuisible, devient un pilier dans la vie et l’esprit des gens. Soit les gens ne peuvent plus faire sans, soit ils n’ont plus conscience de faire avec. Mais il y a pire : il y a la fascination. Des phénomènes d’attraction se produisent quand on évoque un sujet de manière ambivalente, à la fois positive et négative (ce qui est le cas avec le système économique actuel). Ce balancement, ce mouvement suscitent la curiosité, qui peut aller jusqu’à la fascination. De la fascination à l’accord, le pas est vite franchi. Il suffit que la publicité soit stimulante pour que de plus en plus de personnes s’y intéressent. Les bonnes idées ne l’emportent pas sur les mauvaises ou les mauvaises sur les bonnes parce qu’elles sont bonnes ou mauvaises, mais pour des raisons de proportionnalité. Trump gagne parce qu’il est visible. Musk fascine parce qu’il est visible. On ne fait que parler des états-Unis et jamais de la Chine. Résultat : plus de gens rêvent d’aller aux états-Unis qu’en Chine ; plus de gens admirent Trump et Musk que Xi Jinping (qui a tout de même son petit club de fanatiques : Raffarin et Villepin parmi d’anciens dirigeants). La droite l’emporte sur la gauche parce qu’elle est plus visible, comme la gauche l’a remporté sur la droite, en 1981, quand elle était plus visible.
Par suite, l’absence de conscience de ce mécanisme vicieux alimente à peu de frais la machine : il suffit de laisser aller les critiques et l’ordre des choses se consolide. « Je ne peux pas changer le monde », « on ne pourra pas changer les choses », etc. Oui, toute transformation s’inscrit dans un temps long, qui dépasse largement le temps d’une vie humaine, et même dans nos « sociétés chaudes »5. Mais cela ne doit pas empêcher, par équilibre personnel, par morale politique, par éthique, que sais-je, d’œuvrer pour une transformation.
La troisième raison est que les critiques énoncées à longueur de livres, non seulement ne changent rien puisqu’elles se vautrent dans l’abstraction comme de jolis cochons roses dans la braye brune, mais qu’en plus elles prêtent un flanc dégagé à toutes les attaques. Il est évident que les nombreux ouvrages théoriques sur la transfor-mation de la société, c’est-à-dire contre les pouvoirs en place, sont utilisés par ces pouvoirs en place, leurs thuriféraires et leurs chiens de garde, pour se préserver et persévérer : ils apprennent à déjouer les logiques, ils minent les fondements, car le meilleur moyen de combattre les tentatives de transformation, c’est de les prévenir. Contrer les critiques en les anticipant et en les désamorçant.
Enfin, il existe une règle qui s’apparente à une loi physique : toute idée critique est annulée, ou neutralisée par le fait même qu’elle est véhiculée dans le cadre contrôlé par l’autorité dénoncée.Il s’agit d’un processus similaire à celui qu’évoque par exemple Michel Foucault avec la transgression, à partir de Georges Bataille : la transgression affirme la limite. Toute idée critique qui n’aboutit pas à une transformation concrète affirme et consolide ce qu’elle critique.
C’est en cela que le livre, loin d’être un vecteur d’émancipation, participe au contraire à la persistance des enclaves. À moins de déjouer à la base ce qu’on veut atteindre au sommet.
Les attaques contre la figure auctoriale était une marotte des années 70. Roland Barthes, Maurice Blanchot, Umberto Eco, Gilles Deleuze, parmi tant d’autres, l’ont malmenée sans pourtant en venir à bout. Les rares dernières et derniers étudiantes en Lettres, peut-être, en entendent encore parler. La défaite a disqualifié la cause et l’a rejetée dans les bizarreries de l’histoire littéraire : personne, hormis quelques vétérans, n’y croit plus. Et pourtant…
Pourtant la réflexion mérite d’être ravivée. Autant le commanditaire et l’iconographe sont aussi importants, en peinture, que le peintre, autant le contexte est aussi important que le texte en littérature. Le texte est le produit de la société dans laquelle il apparaît, autant que le produit de la personnalité qui le fait apparaître. Laissons de côté ici le débat des « structures ». Limitons-nous à rappeler que l’émergence de la figure de « l’auteur » et de l’artiste marque la rupture entre le Moyen Âge et la Renaissance, c’est-à-dire l’avènement de ce qu’on appelle la « modernité ». Cette figure n’a rien de naturel, d’évident, ou d’indépassable. Elle s’accompagne de la célébration de la figure du « Grand Homme » et du « génie ». Cette notion de « génie », totalement artificielle, ne renvoie à aucune réalité concrète : c’est un statut plus ou moins institutionnel. La notion de « Grand Homme » participe pleinement à la violence patriarcale, au niveau politique comme au niveau intime. La figure de l’auteur, comme celle de l’artiste, vient alimenter ce système patiemment, longuement, péniblement tricoté au fil des siècles et qu’il sera aussi long et difficile de détricoter. Car ces structures sont des structures de domination, comme l’est celle de la célébrité6.
S’il n’est pas inutile de savoir qui écrit un texte pour en comprendre une part de la teneur, la construction médiatique et commerciale des auteurices (contemporain-es comme passé-es) empêche cependant d’en avoir une idée claire. Qui sait que Pascal Quignard, publié chez Gallimard par sa compagne, Martine Saada, est par ailleurs le petit-fils de l’alors célébrissime et institution-nalissime grammairien Charles Bruneau ? Même les esthètes qui veulent passer pour des moines de la littérature sont entourés d’une cour royale et engoncés dans leur réseau d’ancêtres, solidement fagoté dans leur business plan familial. Qu’on se renseigne un peu sérieusement sur tel ou telle auteurice, on finira vite par découvrir la vraie nature de leur talent. Les exceptions, par leur rareté, ne viennent que confirmer la règle générale.
Où sont passées nos émulations adolescentes ? Qui n’a pas rêvé d’être écrivain-e, ou sa formule moins bourgeoise, chanteur-se ? Les jeunes gens qui écrivent, au collège, au lycée, se cherchent avec fièvre, le cœur battant. Quand iels se trouvent, iels se réunissent presque secrètement, avec l’espoir, et parfois la certitude, de trouver la clef des songes. C’est le succès du (très masculin) Cercle des Poètes disparus. Mais tout cela s’évapore comme rosée au soleil. Les rares rescapé-es qui n’ont pas vu leur passion raillée et rayée par l’École et la nécessité du Travail,une fois adultes, plumitifs et rimailleurs, quand iels se croisent, se toisent avec un peu de méfiance et du haut d’un puits de mépris. La première chose qu’iels veulent savoir, c’est si l’autre a été publié. Comme c’est désormais souvent le cas, iels jaugent la maison d’édition ou le nombre de publications. Comme s’il y avait de l’honneur à être publié chez Gallimard, dont les membres ont fricoté avec toutes les pourritures politiques, de gauche, de droite, d’extrême-droite ou fascistes, n’hésitant pas à spolier un Juif pour leur collection de prestige, et qui se survivent de père en fils dans une dynastie nauséabonde. Pire, nos anciennes adolescences dénombrent leurs followers sur les réseaux sociaux, comme d’autres balancent leur salaire ou leur chiffre d’affaires en K (« kilo » en grec signifie « mille »). Iels évoquent les « scènes littéraires » auxquelles iels participent, les résidences plus ou moins prestigieuses qu’iels ambitionnent, les salons où on les a convié-es pour poireauter huit heures sur une chaise dans ce qui n’est qu’un openspace cacophonique. La mesquinerie de la chasse au prix littéraire, de la publication « prestigieuse », c’est-à-dire chez un nanti, un dominant, ne retient pas leur langue, ni leur main… La fièvre merveilleuse qui les tiraillait du poème secret au fond de leur carnet est devenue une anxiété de snobisme. Iels n’ont même pas conscience que leur sort est plus méprisable que celui du dernier bureaucrate, qui n’a pas leur mauvaise foi. Même si s’attaquer à l’Auteur, c’est s’attaquer à un statut, pas aux personnes, ces personnes n’en sont pas moins insupportables. Leur ridicule suscite à juste titre le mépris des foules, mais fait aussi le lit de l’anti-intellectualisme. Auteur, et même « poète », sont des métiers et des statuts, comme le sont « professeur-e », « flic », « esthéticien-ne », et tous les métiers en soi se valent : il n’y a que de sots métiers. Et il n’y a que les préjugés sociaux qui établissent une distinction entre eux.
Par suite, comme le bureaucrate se rend au bureau chaque jour que Dieu fait, l’écrivain-e se sent obligé de produire sa page, de pondre régulièrement un livre. Sans quoi, iel perd son statut d’écrivain-e, c’est-à-dire son gagne-pain. Cela donne des masses de livres inutiles que la presse spécialisée, ou plus générale, nous exhorte à lire à chaque rentrée littéraire, à chaque nouvelle année, à chaque été. Se tenir au courant. Participer au petit débat sur le dernier prix littéraire qui n’a d’intérêt que par ce débat, souvent de société, et qu’on oubliera aussi vite qu’on a oublié tous les autres prix littéraires depuis le début des prix littéraires.
« Y a-t-il trop de livres ? » se demande-t-on régulièrement dans les journaux. Non, il n’y en a pas trop, mais ils devraient être gratuits, ne pas faire l’objet de publicité, ne pas faire marcher l’économie de marché, ne pas participer à la grande farce, à la danse macabre de l’industrie. Mais qu’a-t-on besoin qu’un-e écrivain-e nous écrase de sa production pléthorique ? Baudelaire, Mallarmé ou Yourcenar n’ont pas eu besoin d’écrire beaucoup. Rien n’est plus assommant que les œuvres complètes de Victor Hugo. Comme au XIXe siècle où les journalistes étaient payés au mot, le XXIe siècle exige des écrivain-es ou des apprenti-es intellectuel-les qu’iels publient des livres interminables et profondément sciants pour être agréés « professionnel-les », pour pouvoir ensuite occuper la scène médiatique, être invité-es dans toutes les émissions qu’on regarde ou écoute par ennui, et pour se changer les idées après une journée de travail idiot. Mais, à part de rares romans, et quelques encore plus rares livres dits « scientifiques » (sont englobés là-dedans aussi les livres de « sciences humaines »), les livres de 500 pages n’en nécessitaient jamais 50. Et à part quelques spécialistes obligé-es de les lire pour produire leur propre pavé superfétatoire, qui lit entièrement ces livres ? Personne. Les librairies passent leur temps à renvoyer les invendus, les éditeurs à pilonner leur stock en catimini, les bibliothèques désherbent chaque jour : car le chienlivre est plus persistant que le chienlit. Le reste pourrit dans des cartons rongés par les rats, ou sur des étagères, dans des caves, des greniers, dans les entrepôts des derniers bouquinistes qui sont aussi les derniers chiffonniers.
III – Mauvaise foi des éditeurices
Mais pire que le métier de gens de lettres, il y a le métier d’éditeurice.
Car il y a une confusion et un écartèlement irrésolubles à pratiquer ce métier, entre la volonté de diffusion la plus large possible d’un savoir et la contrainte de plus-value imposée par le marché qui limite nécessairement cette diffusion. On publie des livres, mais à quoi cela sert-il ? À alimenter le marché du livre, et à pas grand-chose d’autre. Sinon à participer à la mise au pas de toutes les générations d’écoliers contraints et forcés d’ingurgiter les inepties publiées et qui ne trouveraient pas leur public sans « les scolaires » (tout comme pour les spectacles « vivants » ou les expositions des musées).
L’éditeurice est un-e chef-fe de projet, parfois même un-e chef-fe d’entreprise (de petite ou micro-entreprise le plus souvent) : iel doit trouver le bon produit, bien le publiciser, pour bien le vendre. Il faut avoir du flair, savoir s’entourer d’une équipe dynamique, d’éléments engagés, efficaces, et qui ne comptent pas leurs heures, et qui ne sont pas regardants sur le salaire : « Eh quoi, la culture, la vraie, vaut bien qu’on se sacrifie un peu ! »
C’est un dévoiement. Peut-être pas un dévoiement par rapport à une histoire de l’édition qui n’a toujours été qu’une question d’argent, mais un dévoiement par rapport à un idéal du métier lui-même. Mais l’idéal est là justement pour nous faire avaler des couleuvres. Gutenberg cherchait la production de masse à moindre coût. Et si le retour d’une statue d’Étienne Dolet, supplicié le 3 août 1546 place Maubert pour athéisme et critique de l’Église, est à espérer, il ne s’agit là, derechef, que d’une exception. L’indifférence publique, et des pouvoirs publiques, témoigne plus objectivement que nous de la réalité sociale du métier d’éditeurice aujourd’hui.
Car les éditeurs qui œuvraient pour l’émancipation étaient brûlés hier, et s’ils ne le sont plus, par bonheur, aujourd’hui, c’est que leur insuccès et la faillite les rendent inoffensifs.
Mais il y a surtout une différence majeure entre ces débuts de l’édition et l’édition d’aujourd’hui : la chaîne du livre n’était pas fragmentée. Comme en beaucoup de domaines, le morcellement du processus de production (jusqu’au fordisme, pour le livre comme pour les voitures) provoque une multiplication des points de contrôle qui rend impossible, entre autres, toute velléité émancipatrice. Si le contenu s’avère sulfureux, soit il ne bénéficiera d’aucune publicité, soit au contraire le battage médiatique l’émoussera en lui offrant une visibilité qui le rendra acceptable (ou du moins assez peu dangereux pour être justement médiatisé), soit la production sera limitée, soit le prix sera rédhibitoire. À chaque étape de l’opération, à chaque poste de la réalisation du produit manufacturé, la dimension contestataire et factieuse sera neutralisée par la fragmentation du processus. De la même façon, les maisons d’édition sont cataloguées selon leur « ligne éditoriale » qui neutralise d’emblée toute pensée performative, puisque le produit sera destiné à une clientèle cible qui sera conquise par avance, tout comme les détracteurs seront connus d’avance. Ou comment stagner dans un semblant de débat démocratique.
C’est qu’on oublie, ou qu’on veut oublier, ou qu’on a intérêt à faire oublier que le commanditaire, qui est aussi la clientèle marketing, est aussi important, dans le processus de production, que la main productive elle-même (l’artiste, l’écrivain-e), et que le contexte est aussi fondamental que l’œuvre elle-même, et certainement, d’un point de vue historique, beaucoup plus. Dissocier le texte de son contexte, c’est nier et refuser la responsabilité. À cela s’ajoute donc l’inanité de l’édition.
Il faut donc ressouder les différentes tâches du circuit du livre. Cela signifie que toute lecteurice doit être l’éditeurice, doit être par ailleurs auteurice, doit être aussi fabricant-e. Le livre rentrerait dans un circuit d’échange qui ne serait plus financier, mais d’une autre nature qui reste à définir. Cette production du livre ne serait pas solitaire ou solipsiste, elle se ferait aussi dans l’échange des savoir-faire, dans les collaborations fructueuses, dans l’apprentissage continu.
IV – À mort la librairie, vive la bibliothèque
Et qui vend les livres, sinon les libraires ? Certes, la concurrence est grande des super-marchés et surtout des groupes de ventes à distance, mais la librairie reste le lieu privilégié, par nature, de la vente de livres. La concurrence, justement, d’autres groupes fait apparaître la librairie traditionnelle comme un lieu à sauver. Se multiplient les cagnottes, et les appels à l’aide. Pourtant, la librairie est et reste un commerce, c’est-à-dire une part visible du capitalisme. Le monde de la librairie n’a rien de très reluisant, et pourtant, même dans les milieux les plus pointus de la critique socio-économique et politique (mais rien ni personne n’est parfait), on assiste à des poussées sporadiques de solidarité avec des éditeurs et des librairies rencontrant des difficultés économiques. Plus avec des librairies qu’avec des éditeurs, du reste, et cela pour une raison très simple : ce n’est pas tant le commerce qu’on veut sauver, qu’un lieu où l’on se sente bien, qui nous apparaisse comme accueillant, amical, voire familier. Mais il ne faut pas se tromper : c’est le lieu qui nous est cher, et en aucun cas le commerce où l’on dépense son argent, ni même les marchandises du commerce. Car ce qui fait vivre les petites librairies, ce sont les mêmes titres qui plafonnent en haut des classements de ventes des grands groupes. Ce qui se vend se vend toujours mieux, ce qui ne se vend pas n’a pas de valeur. La légitimité reste celle de la force, et c’est la force qui impose la vérité.
C’est qu’il y a, en français, une pudeur des noms. « Librairie », en anglais, c’est le « bookshop » : le magasin de livres ; et la bibliothèque, c’est la « library » où n’est audible que l’objet lui-même, liber, libri, nom masculin de la deuxième déclinaison en latin (qui a lui-même une belle histoire, puisqu’il désigne le liber, la partie entre l’écorce et le bois d’un arbre). La librairie, en français, efface, pudiquement, c’est-à-dire honteusement, son lien avec le négoce, cette négation de l’otium, l’oisiveté, qui n’est l’apanage que de qui n’est pas esclave. La librairie prétend donc offrir une alternative aux activités laborieuses en offrant un divertissement de qualité. Mais elle n’offre qu’un divertissement au scandale de la situation générale. Hypocrisie ou mauvaise foi (sartrienne7). Ce divertissement est pire qu’une diversion, c’est un conditionnement : on canalise les forces d’attention, les forces vives sur des sujets inoffensifs. En anglais, entertainment a des racines communes avec le mot « entrain » : c’est une animation joyeuse, une allégresse ; rien de vital ne doit venir l’alourdir. Après le boulot, on ne veut pas se prendre la tête, on veut juste décompresser.
Reste notre attachement au lieu. La librairie offre des activités, des rencontres, des lectures, et de plus en plus souvent une buvette, un petit bar. Elle s’adapte aux besoins. Et oui, nous le savons toustes, ce sont ces lieux de vie qui font la richesse de notre quotidien. Et pourtant ils sont si rares ! Il y a la librairie, le bar surtout, les jeunes gens (et pas seulement) passent leurs samedis après-midis dans les centres commerciaux, il y a les salles de sport, les différents clubs, et même les super-marchés… Ces lieux sont des lieux à finalité commerciale. Notre nécessité de sociabilisation, qui devrait être la finalité de l’organisation sociale, devient un prétexte, une excuse, un moyen même pour une autre finalité : celle de faire du bénéfice, de produire de la plus-value. L’aménagement de lieux de vie devrait être une des priorités des instances publiques, et elle le serait si ces instances publiques étaient des comités constitués par tout le monde, et non pas des « pouvoirs publics ».
Pour le livre, il y a les boîtes à livres. Mais elles sont petites. Les bouquinistes sont des marchands comme les autres, et on se sent comme Folantin le long des quais de Paris : on s’en lasse comme des librairies. Où trouver des livres alors, sans payer ?
…on ne fera jamais assez l’éloge de la bibliothèque…
Qu’il y ait des livres à vendre, tant que la nourriture sera à vendre, paraîtra logique. Qu’il y ait ensuite des livres de luxe, des beaux livres, etc., cela n’est pas en problème en soi. Et qu’on vende même les livres de fascistes, de politiciens véreux, d’économistes criminels, cela est logique, puisque le livre est le produit de la société qui non seulement tolère mais génère ces fascistes, ces politiciens, ces criminels. Non, ce qui doit nous occuper, c’est d’extraire le livre du domaine, du système marchand. On ne rappelle jamais assez (et même jamais) que les bibliothèques sont les derniers lieux d’une émancipation possible au sein même de l’institution. C’est la dernière trouée dans le mur. Une trouée de plus en plus minuscule. Et sans doute, si on en faisait davantage l’éloge, les bibliothèques subiraient, d’une manière ou d’une autre, la censure du système. Les bibliothèques publiques sont les derniers endroits de la gratuité, de la chose publique. Les musées ne sont pas gratuits, les bibliothèques si. Tout le monde peut entrer dans une bibliothèque, consulter un ouvrage, et même accéder à d’autres services : remplir un document administratif ou simplement aller aux toilettes. Si les toilettes des bars sont réservées à la clientèle, si celles des gares sont payantes, si les vespasiennes modernes coûtent de l’argent, les toilettes des bibliothèques sont accessibles à tout le monde, sans restriction. La bibliothèque est le dernier lieu non-marchand et, si l’on excuse ce lyrisme, véritablement humain de notre société.
V – Le plaisir du luxe ou le coût des livres
Nous plaidons pour un autre circuit du livre, pour une autre manière de concevoir, de créer et de diffuser les livres. Mais nous restons pragmatiques : certains livres ne peuvent actuellement exister qu’en suivant le circuit traditionnel.
De même, nous ne nous inscrivons pas contre le luxe, quand le luxe répond à un savoir-faire et à une préciosité des matériaux. Mais il ne doit en aucun cas être réservé à une élite, et encore moins à une élite financière. Le luxe doit être accessible à tout le monde. Car la rareté, dans ce cas, n’est pas tant une question de quantité que de qualité. Chaque qualité, par définition, varie d’une personne à l’autre, d’un objet à l’autre. Tout le monde peut donc avoir accès à une qualité, qui ne sera pas celle du voisin. Tout le monde peut peaufiner des qualités à tel point qu’elles soient inimitables, et donc rares et luxueuses. Même quand elles sont réservées à l’ombre, à l’intime. Tout le monde peut créer et jouir du luxe, et c’est cela aussi l’avenir du livre.
Au cas où nous aurions été lu-es d’un œil distrait, répétons que nous n’appelons pas, bien évidemment, à la fin du livre, qui viendra en son temps comme toute chose, et encore moins que nous nous attaquons à la notion de culture. Nous plaidons pour un autre usage de la culture. Les beaux livres, les livres d’art, les œuvres complètes avec un appareil critique solide (ni trop verbeux, ni surtout ridicule comme nous le trouvons trop souvent dans les plus prestigieuses collections), sont et restent essentiels. Tous ces livres ou presque, c’est inévitable dans l’état actuel des choses, auront un prix exorbitant. Nous ne pouvons que nous en attrister. Les bourses, les prix, une partie de nos efforts devraient œuvrer à corriger cela.
Conclusion – Amateurisme contre professionnalisme : le livret
Il faut extraire le livre du système marchand. Du moins, les livres qui ont une portée politique critique, ou dont les auteurices ont une conscience politique : peu importe le contenu.
Beaucoup trop de livres analysent jusqu’à la nausée, et ne proposent rien. Finalement, leur plan détaillé suffirait : 5 pages au lieu de 500. Si nous proposons quelque chose, nous savons que beaucoup de ces propositions pourraient devenir caduques une fois expérimentées. Néanmoins, il est important d’aller jusque-là.
Il ne s’agit absolument pas de militer pour le livre gratuit dans une société marchande, mais de participer à un changement de société par la gratuité du livre. Nous proposons donc un nouveau système de diffusion, non pas fondé sur la monnaie, mais sur l’engagement moral. Le livre vaut par sa diffusion : il faut donc s’engager à transmettre le livre à une personne qu’il pourrait intéresser, en lui transmettant également l’engagement moral.
La circulation de l’objet reste fondamentale : c’est une matérialité de l’idée, sans quoi l’idée s’évapore dans l’abstraction générale, dans le spectacle généralisé. L’objet est toujours transactionnel, il est à la fois une part de nous et d’autrui, une prolongation de nous jusqu’à autrui et vice-versa. Nous sommes nous-mêmes, d’une certaine manière, une prolongation des objets : nous appartenons au même agencement. Les ascètes, passionnés de nihilisme, refusent les objets, les biens ; nous pensons qu’une morale phénoménologique (pour ne pas dire « existen-tialiste ») est plus généreuse, moins violente, porteuse de plus de possibilités, plus d’intensité.
Cette transactionnalité sujet-objet, qui dénoue les nœuds de la conscience, se manifeste par la création. La création est au centre du processus. Non pas la création professionnelle, institutionnelle, mais la création quotidienne : les arts du quotidien. Créer n’est pas un métier, c’est une des conditions de la vie. Et plus que d’argent (même si, encore une fois, de manière pragmatique, l’argent est actuellement un moyen pour cette fin), la création a besoin d’abord et avant tout d’éducation, de temps. Nous ménageons des possibilités. Nous ménageons des possibilités en cheminant vers la production totale du livre.
La peur de l’erreur ne doit pas empêcher d’agir.
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Notes
1 Nous renvoyons au livret : Pour en finir avec l’art (éditions Solstices, 2024). L’art est un statut octroyé par le Marché, le Musée, la Critique.
2 Citation : « À scruter cette réalité fuyante et permanente, on a l’impression d’explorer la nuit des sociétés, une nuit plus longue que leurs jours, nappe obscure où se découpent des institutions successives, immensité maritime où les appareils socio-économiques et politiques feraient figure d’insularités éphémères. » (Michel de Certeau, L’Invention du quotidien 1, arts de faire, Folio, 1979)
3 Selon Alain Rey et son équipe, « domaine » « est probablement un emprunt adapté (av.1150) au bas latin dominium ‘‘pouvoir, autorité’’, juridiquement ‘‘droit de propriété, propriété’’ » (Le Robert, Dictionnaire historique de la langue française).
4 Pierre-Olivier Léchot, Luther et Mahomet. Le protestantisme d’Europe occidentale devant l’islam (XVI-XVIIIe siècles), éditions du Cerf, 2021. La faute n’est imputable ni à Luther, ni au livre, mais l’imprimerie et le livre alimentent cette guerre moderne.
5 Formule de Claude Lévi-Strauss pour désigner les sociétés où les événements et les changements structurels sont (ou semblent?) rapides.
6 Nous renvoyons, pour le détail de ce processus, au livret Abolir les idoles – pour en finir avec la célébrité.
7 La mauvaise foi, selon Sartre (illustrée par l’exemple du garçon de café dans L’Être et le Néant) consiste à croire qu’on est notre métier, notre statut social, à tel point qu’on oublie qu’on n’est obligé à rien que ce à quoi on s’oblige soi-même, même si on s’expose, en renversant la table, à des difficultés terribles. Ce n’est pas parce qu’il y a des dangers, qu’on est obligé, socialement, à quoi que ce soit. (Bourdieu viendra, si l’on veut, complexifier la question, mais dans une mesure qui n’entre pas en jeu ici.)
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