Médée, Christa Wolf. Pourquoi un livre ne plaît-il pas ? Pas à cause d’une vilaine édition, couverture plastifiée rose saumon et mauvaise photographie de ruines grecques. Ou d’une traduction qui gomme (comme c’est la norme aujourd’hui) la langue originelle du texte, alors qu’elle devrait l’irriguer encore dans un autre idiome (pour un palimpseste de la traduction). Non, plutôt par l’horizon d’attente, peut-être, déçu quand, en annonçant une Médée, on se retrouve face à une médée. Les « invariants du mythe » (pour reprendre la formule de Jean Rousset) faussent sans doute la donne, et pourtant on se rappelle, lu récemment, un Don Juan de Barbey d’Aurevilly splendide tout en conservant les invariants du mythe explicités par Rousset (le groupe féminin, le héros, le Mort – qui est, chez Barbey, une morte : la jeune fille…). Les personnages de Christa Wolf manquent d’étoffe. Ils se réduisent au cliché du mythe : Jason léger, Médée fatale, Glaucé naïve, Créon vaniteux. Vraiment, ne pouvait-on rien trouver d’autre ? Et cette polyphonie si prometteuse, si alléchante (le roman est sous-titré Voix), qui se réduit à une même voix (celle de l’autrice) distribuée entre plusieurs personnages, sans distinction véritable de ton, de registre, c’est-à-dire de tonalité, de timbre, de couleur, d’instrument. Le monologue unique d’Agaméda frise l’indécence des platitudes et des clichés de la passion. Un livre qui n’est pas sauvé par une lecture politique (puisque cette « actualisation » du mythe semble constituer sa majeure substance), quand Christa Wolf a eu un parcours singulier d’écrivaine d’Allemagne de l’Est qui a refusé de passer à l’Ouest alors qu’elle en avait la possibilité : quelques fois, Médée résume cette position qu’on lui a longtemps reproché (une complaisance envers un régime communiste coercitif), mais sans grande force.Par comparaison, par exemple, une phrase rapportée par Beauvoir, dans La Force de l’âge, dans la bouche d’une trotskiste (Marie Girard) qui ne s’enflamme pas pour la Résistance, a beaucoup plus de puissance – et pourrait servir à résumer le roman – et la position – de Christa Wolf : « La défaite allemande, ce sera le triomphe de l’impérialisme anglo-américain, dit-elle. Elle reflétait l’opinion de la plupart des intellectuels trotskystes, qui se tenaient à égale distance de la Collaboration et de la Résistance ; en fait, ils redoutaient beaucoup moins l’hégémonie américaine que l’accroissement de la puissance et du prestige staliniens. » Le présent a donné tort à la suite du passage où Simone de Beauvoir résume sa propre position, ainsi que celle de Sartre : « Nous pensions que, de toute façon, ils méconnaissaient la hiérarchie des problèmes et de leur urgence : il fallait d’abord que l’Europe se nettoyât du fascisme. » (p.855, coll. La Pléiade) Non seulement l’Europe ne s’est pas « nettoyé » du fascisme, mais l’impérialisme « anglo-américain » – américain désormais – s’en est nourri pour asseoir sa domination (comme le rappelle Jean Clair dans Zoran Music à Dachau). Une domination si profonde qu’elle en est devenue invisible (illisible), qu’elle a modifié les gènes mêmes de l’infra- et de la superstructure. Un fascisme génétique qui s’est imposé et se maintient sur un discours pseudo-dialectique qui a pris naissance après la Première guerre mondiale : obliger à choisir entre le libéralisme économique ou le fascisme politique et moral. Alors que les deux options sont fondamentalement équivalentes. La seule différence est modale : le fascisme impose explicitement ses mesures liberticides, tandis que le libéralisme économique les impose implicitement. Le « libéralisme économique » (mais la formule n’est peut-être pas la plus heureuse : l’indécision lexicale – le « Capitalisme », la « Finance », etc. – imposée par notre époque est un des outils les plus efficaces pour prévenir toute résistance) est d’autant plus dangereux qu’il se pose comme l’unique garant des possibilités de libération, alors qu’il les annihile à la racine même. Ainsi la position des trotskystes pendant l’Occupation, ou de Christa Wolf, n’est pas la plus absurde. Cependant, dans les deux cas, elle ne donne pas lieu à des solutions satisfaisantes. Et ce sont bien de solutions dont nous avons besoin.
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Michèle Bernstein, « Tous les chevaux du roi »
Les Chevaux du roi de Michèle Bernstein. Fort beau titre en écho avec la chanson ancienne, reprise jusqu’à nos jours, « Aux marches du palais » (chantée par Cora Vaucaire, Piaf ou Montand et qui aurait pu figurer dans un film de Carné). En plus de souligner le jeu stratégique des amours libertines (on a voulu rapprocher le livre de Laclos, mais cela semble très exagéré). Fort bon roman, du reste, où tout le monde se retrouvera. Car qui ira le lire, sinon des gens assez instruits pour connaître son existence et son autrice, assez favorables a priori à elle et son compagnon, Guy Debord, et donc assez semblables dans leur vie et leur milieu ? On regrettera alors que Michèle Bernstein n’ait publié que deux romans en deux ans : Les Chevaux du roi paraissent en 1960, La Nuit en 1961. Elle n’a ensuite tenu qu’une chronique littéraire dans Libération à partir de 1982, ce qui a dû faire enrager son premier mari (elle épousera en seconde noce Ralph Rumney, un situationniste anglais, qui venait de divorcer de la fille de Peggy Guggenheim…, et qui épousera Florence Tacou, éditrice des Cahiers de L’Herne : même avec Bernstein et Debord nous tombons dans l’« héritage », la cooptation et le people…). Romans écrits donc à moins de trente ans, qui sont un peu plus que des jeux littéraires. L’esprit et la lettre situationnistes, telle qu’ils s’expriment à travers ce couple alors intellectuellement indissociable, transparaissent à tout instant. Déjà dans le détournement de ces romans d’une jeunesse bourgeoise, blasée et décadente, où le mauvais esprit s’étale en axiomes plus ou moins ciselés (« Quelle tare, avoir de l’énergie ! »), mais plus encore par les activités des personnages : boire, se lever tard, aimer librement, marcher beaucoup, fréquenter les milieux artistiques parisiens en cherchant à y déceler ce qu’il y a de plus dissident (Debord finira tout de même par comprendre que rien n’y peut être dissident), parler jusqu’à tomber d’avoir trop bu. À l’aube. Françoise Sagan, plus que de modèle à détourner, sert de prétexte : même si Bernstein a voulu limiter le plus possible son intrigue à un farniente amoureux, elle n’a pas pu s’empêcher, à la fois de citer les répliques cultes de Debord (« Il pense les choses qui sont derrière les choses », « De quoi t’occupes-tu au juste ? De la réification », etc.), et de mentionner les activités situationnistes (le scandale dans un musée hollandais). Même quand un personnage secondaire (Bertrand) cite un livre, c’est encore une référence qui accompagnera Debord jusqu’au bout : Balthazar Gracian. Les exergues sont un vrai petit bréviaire des références debordiennes – ou plutôt faudrait-il écrire debordo-bernstiennes : Cardinal de Retz, Lénine, Racine (pensons au dernier Debord qui professe le retour au classicisme le plus austère comme seule issue à une société du spectacle qui nous alimente de sucreries culturelles). Tout est là. Jusqu’aux défauts de l’arrogance (la fin pourrait paraître ambiguë, mais elle ne l’est évidemment pas), d’une fascination des paillettes du monde artistique le plus en vue qui se maquille en mépris. On se projette aisément, avec quelques transcriptions, dans la galerie des anthropométries d’Yves Klein où Georges Mathieu lui donne la réplique sur la grande question de l’Art. Mais au-delà de tout cela qui est peut-être connu, ce n’est pas tant le rapport à Sagan qui frappe, que celui à Beauvoir. Dans les mémoires, mais aussi dans L’Invitée. Le trio formé avec Carole rappelle celui de Sartre, Beauvoir et Olga. La position de la femme est aussi très similaire dans les deux cas : Beauvoir et Bernstein relatent, brillamment, par le truchement d’un récit, leurs jeux relationnels avec leur compagnon. Deux femmes qui ont été rejetées dans l’ombre, et si Beauvoir, par l’actualité éditoriale (mais aussi thématique, avec les féministes du genre), tend à prendre aujourd’hui plus d’importance que Sartre, Bernstein, elle, est restée en retrait. Deux courts récits – et quelques chroniques (mais combien ? Sur quoi?), ne lui conféreront jamais l’éclat que lui prêtait par exemple Rumney qui en fait une influence majeure pour Debord, ce qui n’est pas douteux. Même dans la fiction, on peut la trouver un peu trop soumise aux caprices et aux volontés de son mari. « Mari »… car il faut rappeler que si Beauvoir et Sartre ne se sont jamais mariés (alors même que cela aurait pu les aider dans leur jeunesse professorale, comme le relate Beauvoir), Debord n’a pas reculé devant, pas un, mais deux mariages, et s’il était très jeune pour le premier, c’était un homme mûr pour le second (il faudra revenir un jour sur Alice Becker-Ho). Drôle d’intransigeance. On pourrait continuer à comparer fructueusement les œuvres et les situations de Beauvoir et de Bernstein : l’âge auquel elles ont publié leur roman, l’insouciance de l’avant-guerre pour Beauvoir, celle des Trente glorieuses pour Bernstein, leur style (il est cependant probable que Bernstein ait eu connaissance du livre de Beauvoir, et qu’elle s’en soit inspirée pour son propre roman). Et si on découvre dans Tous les chevaux du roi une romancière de talent, on y découvre aussi, en ombre chinoise, un Debord jeune, humain, et même trop humain. Tout en se gardant bien, bien sûr, de juger qui que ce soit à travers une fiction qui reste une fiction. Car si Debord et ses amis sont critiquables, laissons à Apostolidès le soin de régler des comptes personnels, et à Schiffler (qui rappelle, d’un certain point de vue, le pauvre Hector Hobalk s’attaquant à Andy Warhol) celui d’écrire le plus insipide, le plus superficiel, et donc le plus mauvais des pamphlets contre Debord (mais pouvait-on attendre davantage d’un bourgeois capable d’intituler son premier livre Métaphysique du frimeur?). Et si Régis Debray s’y est mieux pris (http://regisdebray.com/pages/pdf/debord.pdf), il ne faut tout de même pas oublier ce qu’apporte Debord aujourd’hui non seulement à la compréhension d’une société complexe, mais aussi aux possibilités de mieux vivre dans cette société.
Joseph Massey | At the point
Joseph Massey est un poète contemporain qui vit dans la Vallée des Pionniers, dans le Massachussetts. At the point a été publié en 2011 chez Shearsman Book.
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| October’s ready-made metaphors, almost hidden behind billboards and vacant warehouses, mesure the afternoon’s accumulations – the overcast undertones – this slow vacillation. | Octobre aux métaphores toutes faites, presque cachées derrière les panneaux et les entrepôts vides, mesure les accumulations des après-midis – les nuances recouvertes – cette lente vacillation. |
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| Fragments of fragments fill the hollow of the day. Thoughts lost resound in not being found. And the weather’s changed, again. Rain – recollection. | Fragments de fragments remplissent le creux des jours. Pensées perdues résonnent dans le non-étant trouvé. Et le temps a changé, encore. Pluie – souvenir. |
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| Untitled White sun sunk gray as memory, as yesterday’s errors lose voice, as a word is erased into the blank space that bore it. | Sans titre Le soleil blanc sombre au gris comme la mémoire, comme les erreurs d’hier égarent la voix, comme un monde est effacé dans le blanc de l’espace qui le perce. |
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| In vines’ leaves latticed over the sunk shed roof gnats or bees – both – blur. | Dans les feuilles des vignes tressées au-dessus du toit sombre de l’abri moucherons ou abeilles – les deux – troubles. |
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| an otherwise un- spoken space between door frame and hedge made active by gnats | un autre espace imprononcé entre le cadre de la porte et la haie rendu actif par les moucherons |
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| For a last page Memory moves forward and back- ward – an echo gathering more and more silence. | Pour une dernière page Les souvenirs bougent en avant et en arrière – un écho collectant de plus en plus de silence. |
L’Odyssée de Nolan : une apologie des États-Unis
Les débats que suscite le phénomène de l’été, L’Odyssée de Christopher Nolan, sont bien dérisoires. Ils tournent presque tous autour de la fidélité au texte homérique. Ce qui n’a pas beaucoup d’intérêt, et ce qui devient même déplacé quand ce film soutient explicitement une morale politique inacceptable. Si les commentaires sur le film ne viennent pas en éclairer et en critiquer la logique propre, elles sont inutiles, et plus que déplacées, elles sont même néfastes : elles divertissent, c’est-à-dire (selon le mot de Bourdieu) qu’elles font diversion. Nous sommes tellement abreuvé-es, pour ne pas dire gavé-es par la morale états-unienne, que véhicule ce film, qu’on l’accepte sans l’interroger, sans même ciller, preuve que nous l’avons intériorisée. Pourtant, rien n’est moins brutal et indécent que le message de ce film, auquel participe aussi notre atonie : l’apologie de la politique desÉtats-Unis.
L’ambivalence univoque
Christopher Nolan est le champion de l’ambivalence. Tous ces films sont construits à la manière du canard-lapin, cette image qui montre soit une tête de canard soit une tête de lapin, sans que notre conscience puisse trancher pour l’un ou pour l’autre, ni concevoir les deux en même temps, ce qui permet au public de s’exciter indéfiniment sur les différentes interprétations possibles. Or, l’enjeu n’est par de trancher en faveur d’une ou l’autre illusion, mais de comprendre que ce choix même est une illusion de choix, que c’est l’ambivalence même qu’il faut remettre en question.
Rappelons-nous de Memento (2000), qui a tant plu, où on se demande si le héros, en quête de l’assassin de sa femme qu’il a violé sous ses yeux (n’en jetez plus!), a raison ou tort de découvrir le coupable en un type louche qui lui tourne autour et qu’il finit par assassiner. Peu importe, là encore, le débat qui enflamme le public (la solution est par ailleurs assez évidente) : on devrait plutôt réfléchir sur ce énième film qui plaide pour la vengeance personnelle et la peine de mort. Dix ans plus tard, Inception, alors que Nolan est déjà devenu un réalisateur du sérail hollywoodien, se clôt sur une toupie qui roule sans qu’on puisse savoir si elle continuera à tourner sans fin, ce qui prouverait que le héros n’a pas échappé au monde imaginaire duquel il croyait s’être échappé, ou si elle finira par s’arrêter. Nolan non plus ne le sait pas, et s’en fiche : l’important est qu’on parle du film.
On pourrait croire que Nolan, comme ses camarades états-uniens (ou affiliés), n’a comme objectif que de divertir, d’amuser (entertainment). Mais il n’en est rien. Chacun des réalisateurs (ce sont dans l’écrasante majorité des hommes – et quand il s’agit d’une femme, c’est la « fille de » – et blancs) occupe un espace commercial qui cible un public précis. Ces publics veulent plus ou moins d’action, plus ou moins de fantastique, plus ou moins de politique, plus ou moins réfléchir ou plutôt croire qu’ils réfléchissent et s’en flatter. Tous ces réalisateurs ont un point commun : le message de leurs films est nauséabond. Francis Copola, David Lynch, Quentin Tarentino, Clint Eastwood, les frères Cohen, Daren Aronofsky, Christopher Nolan, et une poignée d’autres, séduisent à eux seuls des millions d’individus dans les pays occidentaux, et ciblent surtout des individus qui se croient critiques à l’égard des Etats-Unis et de leur politique internationale. Ces réalisateurs séduisent par le ton apparemment irrévérencieux, par une morale apparemment plus libre que celle de la société, par une esthétique apparemment plus originale, et on croit nourrir la liberté d’esprit et la constestation à un système nocif, alors que cette admiration en fait sert docilement le pouvoir états-unien.
C’est bien là le problème : sous couvert de dénoncer ce qui est présenté comme des dérives, ces réalisateurs justifient l’idéologie de fond. Et le public qui croit se conscientiser en admirant ces réalisateurs, en fait, intègre la morale dominante et participe à sa propagation et sa consolidation.
Mais le film de Nolan, en bon péplum, va plus loin : il justifie les dérives elles-mêmes. Son procédé préféré – l’ambivalence – trouve dans ce film sa plus pernicieuse formulation.
C’est le personnage d’Ulysse (« Odysseus ») qui cristallise cette ambivalence. Héros à la fois positif et négatif. Il l’a par ailleurs été dès l’antiquité : il est loué pour son intelligence, mais ses ruses sont condamnées moralement. Nolan s’approprie, selon son goût, ce personnage : il apparaît comme le plus grand héros de la guerre de Troie, puisque sans lui, pas de victoire, mais il est aussi celui qui permet de vaincre par la trahison, celui qui permet le massacre.
On l’a lu souvent, Ulysse, dans le contexte contemporain, représente aussi une figure mythique des Etats-Unis : le vétéran. Il souffrirait d’un syndrome post-traumatique, que soignerait la douce Calypso, la femme étant réduite et reconduite à ses missions jugées traditionnelles (Circé, qui refuse les hommes, est dépeinte comme une vieille sorcière médiévale, alors que le texte homérique – on peut le relever ici, puisque l’écart est significatif – la présente comme une reine dans un palais magnifique). Mais comme les autres mythes états-uniens (qu’on pense au « self-made-man » qui psychologise si puissamment la domination par le travail1), ici encore, le bât blesse : ce syndrome post-traumatique n’est évidemment pas dépeint dans toute sa complexité tragique. La souffrance de l’homme s’étant nié dans son humanité en tuant d’autres hommes, et ne pouvant s’en remettre, trouve finalement sa délivrance dans le projet du retour chez lui. La patrie soigne tous les traumatismes, justifie toutes les horreurs. Ce qui est évidemment faux : c’est justement au retour que plus rien n’a de sens. Avoir détruit prouve que tout peut être détruit, que rien n’est éternel, universel, ou simplement solide. L’angoisse est alors viscérale. Mais Ulysse parvient à surmonter son traumatisme par le retour dans sa patrie. Le héros, même malmené, reste un héros. Cet héroïsme ne se construit pas malgré son ambivalence ou sa négativité morale : c’est justement par cette ambivalence et par sa négativité morale qu’Ulysse est un héros, et même un « héros moderne ». Car c’est une pourriture comme nous le sommes, ou comme nous devrions l’être. Se réjouir de la mort de l’ennemi, accepter comme nécessaire la mort de nos amis, trouver un sens à notre vie dans l’amour de la patrie. C’est être un héros. Pour le dire autrement : Ulysse a conscience du mal, il sait pourquoi il souffre, il est « profond », il est « empathique », mais cette « profondeur empathique conscientisée », en plus de le rendre positif auprès du public, en plus de participer au processus de la « vraisemblance » (toute de surface, toute de convention, comme toute vraisemblance), vient créer une catharsis propagandiste, c’est-à-dire l’attachement viscéral du public aux valeurs prônés par les dominants. Le spectacle de l’ambivalence d’Ulysse, au lieu de basculer vers la condamnation de l’impérialisme, de la violence, de la guerre et du virilisme, bascule au contraire du côté de la nécessité du mal pour parvenir à un Bien supérieur. Le problème est qu’il n’y a pas de Bien supérieur (d’harmonie qui suit le retour à Ithaque), et qu’il s’agit simplement de justifier l’ordre établi, si difficile à justifier et, malgré les apparences, à faire accepter.
Le Mal nécessaire ou la téléologie impérialiste
Coup de théâtre : on découvre en même temps qu’Ulysse – quoiqu’on s’en doutât un peu – que « le peuple venu de la mer qui ravage tout » et que tout le monde craint (même à Sparte) est en fait le flotte d’Ulysse et de ses compagnons. Ce sont eux qui, à chaque escale, sèment le chaos en pillant et violant. Les civilisés finissent par se découvrir barbares. On croit (en tant qu’Européen-nes) y déceler une critique anti-impérialiste, voire anti-trumpiste. Il n’en est rien. C’est même tout le contraire.
Pour trois raisons, étroitement liées : il y a une possibilité de pardon, de rémission (ce que nous apprend l’épisode de la descente aux Enfers) ; ce Mal infligé est nécessaire (pour retourner à Ithaque) ; ce Mal permet une régénération (c’est le discours final du film).
D’abord, même si Ulysse détruit tout et sacrifie jusqu’à ses propres compagnons, on apprend qu’un sacrifice en bonne et due forme suffira à l’exonérer. C’est ce que Simon lui révèle lors de la scène de la catabase, la descente aux Enfers. Pour rendre justice aux compagnons morts, aux compagnons abandonnés, pour apaiser leurs âmes errantes, un sacrifice à l’Ouest, au bout du monde, sera nécessaire après son retour. Cela signifie au moins deux choses. Premièrement, qu’une nouvelle expédition est d’ores et déjà prévue : il n’est jamais question de rester au calme chez soi. C’est l’image de l’expansion – celle de l’Empire – comme nécessité. Loin de la philosophie antique grecque (peu importe de quelle école), il n’y a ni recherche de sagesse, ni recherche de « vie juste ». La poursuite de l’extension, de l’expansion, même au coût des sacrifices de ses compagnons, de ses camarades, de ses proches, prime. C’est l’image de la production. S’étendre, c’est produire. Il faut produire : voilà le sens de la vie. Dans la société capitaliste, l’humain doit servir la production. Là où, rappelons-le, c’est la production qui devrait servir l’humain. Ce retournement qui s’est lentement et violemment imposé depuis la Révolution industrielle anglaise, personne (à part quelques philosophes obscurs et quelques délinquants gazés par la police) ne le remet aujourd’hui en question. Le film, sous le maquillage mythologique, illustre cette réalité. Deuxièmement, cette expédition votive (cette « lustration ») justifie la morale immorale : il faut serrer les dents, supporter la souffrance infligée et reçue, accepter la mort. Non seulement l’humain est déshumanisé (on revient à la production de la mort des camps de concentration, au génocide à Gaza, à toutes les autres horreurs sans nom que l’humain inflige à l’humain), mais c’est aussi tout le reste qui est sacrifié : les autres espèces animales, la végétation, la Terre et déjà l’Espace. Rien de tout cela n’est un but en soi, donc tout peut être sacrifié.
Ensuite, la nécessité du mal est illustré par le retour même à la patrie. On disait qu’il y avait une nécessité du retour, coûte que coûte, mais ce retour à Ithaque, plus encore que de justifier les méfaits, s’avère encore une entreprise de mort. Puisqu’il faut punir les prétendants, les exécuter. Le meurtre est nécessaire, et la vision téléologique (le Bien) n’apparaît plus que comme un prétexte : le mal s’avère un mode de fonctionnement, le régime ordinaire. C’est l’ordre lui-même (comme dans l’expression « tout revient dans l’ordre »). Là où l’ordre, qui se dit cosmos en grec,était compris comme harmonie, il devient, dans le discours états-unien, synonyme de guerre, de destruction. Rien là de métaphysique, on en reste à la realpolitik : l’économie américaine (dans un monde où la production est devenue la finalité étatique) réclame la guerre, la destruction, pour pouvoir investir, produire. Pour preuve, les isolationnistes républicains qui n’ont pas réussi à imposer leur point de vue.
On ne peut cependant pas nier le discours théologique, celui du film, comme celui de la société états-unienne jusqu’à son plus haut niveau. Le mal est justifié aussi par le discours de la régénération. Dans la tradition « new-born » (qu’a même sanctionné la remise du prix Nobel de littérature à un autre Etats-Unien adulé quoique problématique), on entend dans le film à plusieurs reprises ce genre de discours : ce qui arrivera après sera une nouvelle humanité, une humanité meilleure. Soit cette nouvelle humanité sera donc possible grâce aux saloperies de l’humanité présente ; soit l’humanité présente ne peut être que dégueulasse et on ne peut rien y faire. Voilà qui est commode pour justifier toutes les politiques.
Le film comme document
Finalement, l’ambivalence est ambiguë : est-elle réelle ou est-elle juste de façade ? Ce procédé tient de l’hypocrisie, à tous les niveaux. Nolan n’utilise l’ambivalence dans ses films que pour épater de la galerie, en jouant sur la frustration du consommateur qui paie cher son ticket de cinéma pour être comblé. Comme le Coca-Cola à la fois sucré et acide, une gorgée en appelant une autre pour contrebalancer l’un des deux goûts. Mais c’est une ambivalence superficielle, car la frustration doit être superficielle. Le mal est condamné en surface, mais il reste fondamentalement nécessaire. Est-ce pour un Bien supérieur ? En allant jusqu’au bout de l’horreur et de la destruction, qui pourrait être l’autodestruction, un monde nouveau et meilleur adviendra-t-il pour tous ? Ce serait plutôt pour le bien de quelques-uns. Dans le film, seul Ulysse parvient à rentrer. Le mal est donc réalisé pour le bien d’un seul, et ce seul représente symboliquement, dans le film, la Patrie. C’est là encore un tour de passe-passe : la Patrie n’est en fait que le nom dont se voilent les personnes qui, individuellement, en retirent quelque chose. Ulysse rentre seul : s’il faut sacrifier ses compagnons, alors d’accord. Il n’y a pas d’amitié parmi les malfrats : les films de gangsters et de mafia (autre spécialité hollywoodienne) le démontrent. À la fin, il y a celui qui est là, et ceux qui ne le sont plus. Il y a donc un élu (masculin toujours) et les autres. On peut mettre Dieu et la Grâce derrière cela, mais c’est encore tenter de maquiller la réalité crue d’une justification métaphysique.
On pourra donc gloser sur la fidélité à Homère, sur l’image de la Grèce antique, sur les caméras de 146kg et l’utilité de cette recherche de qualité (cette course au réalisme est en effet étonnante, d’autant plus que le film n’est pas réaliste), on peut évoquer les partis pris esthétiques, expliquer que Polyphème rappelle le Chronos de Goya et qu’il a une dimension pathétique bienvenue, que Circé est dépeinte comme une vieille sorcière solitaire, sale et misandre, que Charybde n’est pas très original, que Télémaque est ridicule, que la mort des prétendants est aussi ridicule (mais il est difficile de faire autrement), que l’épisode de la catabase, en revanche, est réussi, que les compagnons d’Ulysse, nommés chez Homère, restent anonymes, que, finalement, ce péplum reste un peu plat, malgré la débauche de moyens. Mais tout cela n’a pas d’intérêt si on n’en tire pas de conclusions politiques.
En bon péplum, L’Odyssée de Christopher Nolan proclame haut et fort ce qui est aujourd’hui l’idéologie états-unienne, au-delà même du clivage superficiel qui sépare Républicains et Démocrates, Trump et ses opposants. Il est donc aussi un document : il documente l’idéologie états-unienne actuelle, la tension entre les va-t’en-guerre et les isolationnistes républicains, l’influence des illuminés évangélistes, le racisme systémique. Qui a remarqué en effet que le corps noir reste un corps maltraité et mutilé ? Que derrière la façade d’antiracisme, avoir mutilé le visage d’Hélène relève de la logique raciste ?
C’est cela le terrorisme états-unien. Ce film doit être vu en tant que document, sans sacrifier à l’illusion esthétique.
RKG
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Annexe : accords entre Hollywood et le gouvernement
Éloge ou critique, le but du film est de faire parler de lui. Nous, nous croyons réfléchir. Nous croyons même peut-être nous libérer par la lecture, par le fait d’en parler. Mais c’est encore alimenter le système. Le cinéma doit être interrogé dans son rôle, dans sa légitimité.
Le 13 avril 1917, par le décret exécutif 2594, le président Wilson crée le Committee on Public Information (CPI), aussi appelé « Commission Creel ». C’est la toute première agence officielle de propagande d’État américaine. Son directeur, le journaliste George Creel, utilise le potentiel des salles de cinéma. Dès mai et jusqu’en juillet 1917, il met en place la Division of Films du CPI. Des réunions de la National Association of the Motion Picture Industry (NAMPI) scellent l’accord de coopération entre les grands patrons de studio (comme Adolph Zukor ou Louis B. Mayer) et le gouvernement : Hollywood accepte de se mettre au service du gouvernement. Le premier grand rassemblement de la Motion Picture War Relief Association a lieu à Los Angeles. Devant plus de 2 000 professionnels de l’industrie, le réalisateur Cecil B. DeMille prononce un discours affirmant que « le cinéma est la propagande la plus puissante qui soit ». C’est l’officialisation de la fusion idéologique entre la fiction hollywoodienne et les intérêts géopolitiques de Washington2 : l’État américain ne se contente plus de censurer, il commence à produire, exporter et contrôler la diffusion de films à l’échelle internationale ; il interdit l’exportation de films montrant les États-Unis sous un angle négatif3 ; les cinémas américains deviennent le relais des « Four-Minute Men »4, un réseau de 75 000 volontaires chargés de prononcer des discours patriotiques de 4 minutes pendant l’entracte (le temps de changer les bobines de film)5. L’accord Blum-Byrnes, en France en 1946, relent du plan Marshall, prolongera cette logique. Ce système continue de fonctionner à plein et aucune institution européenne, aucun gouvernement, et même très peu de personnes parmi les opposant-es traditionnel-les remettent en question radicalement cette industrie.
1On fait croire qu’à force de travail et d’abnégation, de sacrifice aux valeurs négatives de la société états-unienne, on pourra échapper à la misère sociale natale.
2https://www.wsws.org/en/articles/2010/08/holl-a05.html
3https://www.archives.gov/publications/prologue/1998/fall/american-film-propaganda ; https://study.com/academy/lesson/creel-committee-overview-history.html
4https://www.loc.gov/exhibitions/world-war-i-american-experiences/about-this-exhibition/over-here/surveillance-and-censorship/four-minute-men/
5https://silentfilm.org/1917-the-year-that-changed-the-movies/
Samy Manga, Chocolaté (2023)
Œuvre engagée (c’est un récit social engagé) qui dénonce l’industrie du cacao en Afrique, et le néo-colonialisme occidental.
C’est un pamphlet (texte qui dénonce violemment quelque chose).
Samy Manga est écrivain, poète et militant camerounais.
Thèmes principaux : L’exploitation coloniale et néocoloniale, l’esclavage moderne, l’écologie, le choc des cultures, la corruption.
Préciser : Le texte rappelle Candide de Voltaire, le chapitre sur « l’esclave de Surinam ». L’esclave noir et mutilé déclare : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe ». Nous avons la même dénonciation, actualisée.
Citations :
« Le cacao a le goût de nos larmes, mais le monde ne sent que l’odeur du sucre. »
« Nous cultivons la mort pour nourrir leur plaisir. »
Résumé de l’intrigue
Le récit raconte la vie de Kaba, un jeune garçon qui grandit dans les plantations de cacao au Cameroun. Loin de l’image trompeuseque le monde occidental se fait du chocolat, Kaba vit la réalité brutale de la culture du cacao : un travail épuisant, l’utilisation de pesticides toxiques, et une pauvreté systémique.
Le récit dénonce la richesse générée par « l’or brun » pour les multinationales et la misère des paysans qui ne peuvent même pas s’offrir une tablette de chocolat.
À travers le regard de Kaba, Samy Manga livre une critique acerbe du capitalisme, du néocolonialisme occidental et un plaidoyer pour la dignité et la liberté des peuples noirs.
Les personnages principaux
Kaba : Le protagoniste. Il incarne la jeunesse africaine sacrifiée sur l’autel de la consommation mondiale, mais aussi la prise de conscience et la résistance.
Les planteurs : Personnages collectifs qui représentent la souffrance et l’aliénation. Ils sont prisonniers d’un système de dettes et de labeur.
Les agents des multinationales : Figures de l’oppression néocoloniale, ils représentent l’exploitation froide et déshumanisée.
Quetions & réponses
1. Que représente le chocolat ?
Samy Manga déconstruit le mythe du chocolat. Dans le roman, le cacao n’est pas une friandise, c’est une malédiction.
L’auteur souligne l’ironie tragique : ceux qui produisent la matière première sont ceux qui en bénéficient le moins.
2. Comment est l’écriture de ce récit ?
À la fois directe et poétique. SM utilise une langue vivante pour dénoncer : l’esclavage moderne (le travail des enfants et les conditions de vie précaires), l’écocide (la destruction des forêts primaires et l’empoisonnement des terres par les produits chimiques imposés par les firmes étrangères).
3. Qu’est-ce qui pourrait améliorer la situation des paysans ?
Que l’Afrique et ses ressources ne soient pas exploitées par les entreprises occidentales (les « multi-nationales », dont certaines sont françaises, comme Total et le groupe du milliardaire d’extrême-droite Vincent Bolloré, jugé actuellement pour corruption au Togo).
Le roman n’est pas une plainte, c’est un appel à la souveraineté (le fait de ne pas être soumis à un autre pays ou une puissance étrangère).
La solution suggérée passe par la rupture avec la monoculture du cacao imposée par l’Occident. Il prône une réappropriation de la souveraineté alimentaire : l’Afrique doit cultiver pour se nourrir elle-même avant de nourrir le plaisir des autres.
SM suggère que la libération passe par l’éducation, la mémoire et le refus des modèles imposés par l’Occident.
4. Quel est le sens du titre « Chocolaté » ?
Le titre désigne d’abord la couleur de la peau, mais c’est aussi un symbole.
Mais il y a aussi un sens symbolique et double : c’est à la fois être victime du système productiviste capitaliste néocolonial et c’est enfin se dire en lutte contre cette exploitation.
5. Quelle est la place de la nature dans ce récit ?
Samy Manga montre que l’exploitation humaine et l’exploitation environnementale vont de pair. La forêt, autrefois sacrée, est profanée par la monoculture intensive du cacao. La nature et les humains sont victimes du capitalisme.
6. Comment l’auteur traite-t-il le rapport entre l’Afrique et l’Occident ?
Il dénonce le néocolonialisme à travers l’exploitation des richesses de l’Afrique par les pays d’Europe et de l’Occident en général le traite sous l’angle du rapport de force asymétrique.
7. Quels effets de l’alternance entre réalisme et écriture poétique ?
Le réalisme dépeint la dureté des plantations (pesticides, fatigue), tandis que la poésie (très présente dans les descriptions de la forêt) rappelle la beauté de l’Afrique et la culture africaine riche.
C’est une manière de plaire, de sensibiliser et d’opposer la beauté poétique au capitalisme.
8. C’est quoi le néocolonialisme ?
Le néocolonialisme n’est pas seulement politique, il est aussi économique. L’auteur montre que les pouvoirs de domination de pouvoir ont changé de nom (multinationales au lieu pays coloniaux) mais que le système d’exploitation est toujours le même.
SM invite à la prise de conscience et à la résistance.
9. Pourquoi présenter cette œuvre au Bac ?
C’est un texte contemporain (2023) qui fait écho aux enjeux actuels (écologie, éthique de consommation).
Il s’inscrit parfaitement dans le parcours « Écrire et combattre » (on a étudié La Boétie).
Cela interroge sur la position de l’Europe vis-à-vis de l’Afrique.
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