La Boétie, Discours de la servitude volontaire (1577), l’exorde

Texte

« Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ; n’en ayons qu’un seul ; qu’un seul soit le maître, qu’un seul soit le roi. »

Voilà ce que déclara Ulysse en public, selon Homère. S’il eût dit seulement : « Il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres », c’était suffisant. Mais au lieu d’en déduire que la domination de plusieurs ne peut être bonne, puisque la puissance d’un seul, dès qu’il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il ajoute au contraire : « N’ayons qu’un seul maître… »

Il faut peut-être excuser Ulysse d’avoir tenu ce langage, qui lui servait alors pour apaiser la révolte de l’armée : je crois qu’il adaptait plutôt son discours aux circonstances qu’à la vérité. Mais à la réflexion, c’est un malheur extrême que d’être assujetti à un maître dont on ne peut jamais être assuré de la bonté, et qui a toujours le pouvoir d’être méchant quand il le voudra. Quant à obéir à plusieurs maîtres, c’est être autant de fois extrêmement malheureux. (…)

Pour le moment, je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent, qui n’a pouvoir de leur nuire qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer, et qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire. Chose vraiment étonnante (et pourtant si commune qu’il faut plutôt en gémir que s’en ébahir) de voir un million d’hommes misérablement asservis, la tête sous le joug, non qu’ils y soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et pour ainsi dire ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient pas redouter, puisqu’il est seul, ni aimer puisqu’il est envers eux tous inhumain et cruel.

Telle est pourtant la faiblesse des hommes : contraints à l’obéissance, obligés de temporiser, ils ne peuvent pas être toujours les plus forts. Si donc une nation, contrainte par la force des armes, est soumise au pouvoir d’un seul (comme la cité d’Athènes le fut à la domination des trente tyrans), il ne faut pas s’étonner qu’elle serve, mais bien le déplorer. Ou plutôt, ne s’en étonner ni ne s’en plaindre, mais supporter le malheur avec patience, et se réserver pour un avenir meilleur.

*

[Introduction]

Ce texte est le début de l’exorde du Discours de la servitude volontaire écrit par La Boétie et publié de manière posthume en 1577. La Boétie, mort à 32 ans, ami de Montaigne, est surtout l’auteur de ce discours de philosophie politique. Il y réfléchit sur les causes de la soumission du peuple par un tyran. Ce sujet est introduit, dans cet exorde, par une citation qui permet à l’auteur de préciser sa thèse et les enjeux de son discours.

LECTURE

Ce texte peut être divisé en deux parties. La première, jusqu’à la ligne 11, est une introduction par un exemple antique ; la seconde partie est l’exposition de l’argumentaire.

Nous nous demanderons dans quelle mesure cet exorde est déjà une critique féroce du pouvoir politique.

[Première partie]

Le texte s’ouvre sur une citation (un « exemplum ») de « l’éducateur de la Grèce », Homère → LB fait appel à une « autorité littéraire » pour légitimer son propos ; s’inscrit dans l’Humanisme de la Renaissance (à l’avant-garde intellectuelle ; « captatio benevolentiae ») ; propose d’expliquer un phénomène à partir de l’Homme et non pas de Dieu.

Analyser la citation : mouvement ternaire (efficacité oratoire) avec 3 propositions indépendantes : une déclarative négative, qui a valeur de vérité générale, d’aphorisme ; et deux injonctions au subjonctif qui fonctionnent comme un « slogan » politique. L’exhortation semble découler logiquement du principe énoncé (mais déjà la voix collective s’oppose à l’unicité du pouvoir).

S’ensuit le commentaire de LB → se montre philosophe politique, capable d’analyser, et de critiquer Homère. Pose un constat. Le remet en cause par une réflexion logique, un raisonnement hypothétique (« S’il eût dit… ») et une antithèse (« mais au lieu d’en déduire… ») : il oppose la logique rationnelle (« en déduire ») à l’erreur de raisonnement (« mais au lieu »). Il cherche la polémique.

À cette construction syntaxique s’ajoutent les arguments : LB critique la position de « maître » sur 2 plans : humainement (sa puissance est « dure ») et intellectuellement (« déraisonnable »). Ces deux adjectifs se complètent sonorement, le deuxième semblant développer le premier. Allitération en « d » et en « r ».

Il dénonce le sophisme d’Ulysse, par la raison. Il déconstruit et prouve la fausseté de l’idée. D’où l’usage d’une proposition subordonnée causale (« puisque… »).

LB continue en utilisant l’ironie. Sous l’apparence d’indulgence envers Ulysse, il l’accuse de mentir. L’adverbe « peut-être » nous indique cette ironie : LB émet un doute, qu’il va ensuite confirmer.

LB dénonce le décalage entre le discours politique et la vérité. Le verbe « adaptait » décrit l’opportunisme politique du héros.

LB condamne cette façon de penser. En effet, dans une longue phrase complexe, il insiste sur l’aspect négatif du pouvoir d’un maître. Cette phrase s’ouvre sur la mise en lumière, par la construction clivée « c’est… que », du « malheur extrême » (formule hyperbolique, qui cherche à frapper les esprits, à convaincre par l’émotion et l’indignation), les adverbes absolus et opposés « jamais »/« toujours », et le balancement syntaxique « bonté »/« être méchant », jusqu’à la clausule qui reprend, en l’amplifiant, la formule du début : « extrêmement malheureux ».

la condamnation se radicalise : toute forme de domination est illégitime.

Transition : « Nous venons de voir en quoi la citation permettait d’introduire le propos de LB, nous allons maintenant nous intéresser aux premiers arguments apportés par l’auteur. »

[Deuxième partie]

La deuxième partie s’ouvre sur un effet (feint) d’apaisement. L’émotion retombe : « pour le moment », on revient au présent. LB utilise le conditionnel, marque de l’humilité (« je voudrais ») appuyé par l’adverbe « seulement ».

Mais la suite de la phrase est de nouveau emphatique : gradation de l’accumulation (du particulier au général), opposition du nombre à l’isolement du tyran (« tyran seul »), rythme ternaire des propositions subordonnées relatives qui répètent l’absurdité de la position de ce tyran. Ces effets rhétoriques cherchent à convaincre le lecteur, avant même qu’il réfléchisse aux arguments.

Premier argument, la « puissance ». Elle dérive du consentement collectif : c’est un renversement de perspective, car on pense généralement que la puissance appartient à celui qui l’a. LB laisse donc entendre qu’il est facile d’enlever son pouvoir au tyran.

Argument 2, l’acceptation du peuple. LB insiste sur la responsabilité du peuple dans sa propre servitude : le tyran ne fait de mal que parce que ses sujets y consentent. Ce qui est mis en lumière par la subordonné comparative de proportion (« qu’autant qu’ils veulent bien l’endurer »). Mais la formulation laisse aussi entendre la fin historique de cette soumission.

Argument 3, le manque de courage du peuple. C’est la thèse principale : la servitude ne repose pas sur la force, mais sur le choix — absurde — de ceux qui se soumettent. La formule est frappante, elle repose sur un oxymore (« aimer souffrir ») qui repose sur l’habitude (utilisation de l’imparfait (« aimaient mieux souffrir »).

LB appelle à l’étonnement et à l’indignation face à cet état de choses (« étonnante », « en gémir »). Nouveau constat (« si commune »). Sentence. Effet dramatique : « la tête sous le joug », métaphore qui renvoie à la condition animale.

LB explique cette servitude par la manipulation, non par la force. Cette manipulation est en partie acceptée : « fascinés », « ensorcelés » → champ lexical de la magie et de l’irrationnel : souligne le caractère factice, imaginaire de la puissance du tyran.

Il insiste sur l’attitude absurde du peuple : la crainte et l’amour. Il contredit, avec un argumentaire concis, ces positions. Rien ne les justifie : il est seul, il est cruel. LB retrouve ses arguments du début du texte.

La fin du texte reconnaît des situations désespérées, quand la domination par la force est réelle : « ils ne peuvent pas être toujours les plus forts. » Il rappelle la condition humaine (« faiblesse », « contraints »). La domination militaire est un malheur et la servitude est alors inévitable. Pour le prouver, LB utilise une nouvelle référence antique (Athènes) : culture humaniste, de nouveau.

Alors, le philosophe politique se fait philosophe moral : il appelle à la patience. L’espoir est présent : « avenir meilleur ». Aucune situation n’est définitive.

Mais cette évocation est une manière d’appuyer son propos. Il distingue deux formes de servitude : il y a une servitude imposée, mais il y a une servitude volontaire, et celle-ci est donc évitable, et il faut la combattre.

[Conclusion]

Dans l’exorde, La Boétie ne fait pas que présenter le contenu de son discours, il commence déjà à répondre à la thèse posée : les peuples se soumettent par habitude, par faiblesse, par manque de réflexion. Il dénonce l’irrationalité de la soumission, et appelle donc plus ou moins à renverser cette situation. Pour cela, il utilise tous les outils de l’art oratoire, les effets stylistiques et les arguments logiques.

Cet appel à renverser les pouvoirs dominants est, encore aujourd’hui, radical : il faut donner ici une référence personnelle (musique, film, livre…).

*