Un court texte publié a fait réagir plusieurs d’entre nous. Il n’est pas question d’en attaquer l’auteur, mais d’en remettre en cause les idées et la position, en en démontrant la contradiction et (donc) l’inefficacité.
Dans cet article, l’auteur affirme l’attachement des anarchistes à l’abstention électorale, en faisant exception toutefois des élections locales, par opposition au élections présidentielles. Il rappelle que les élections présidentielles viennent légitimer et consolider le système (capitaliste et répressif) contre lequel luttent les anarchistes ; que Jean-Luc Mélenchon reste un apparatchik opportuniste et autoritariste (on peut rajouter qu’il est même, dans les faits, autocratique), dont les propositions de réforme sont inacceptables (l’exemple des « écorégions » est évoqué, et il suffit d’écouter celles sur l’industrialisation ou le service civil, parmi tant d’autres, pour le confirmer) ; enfin, que les anarchistes n’ont pas, par définition, à voter. Voilà, résumés, selon « le principe de charité » (c’est-à-dire avec le plus – c’est du moins ce qui est tenté – d’honnêteté intellectuelle), les idées de cet article.
Ce qu’il y a de beau dans l’Anarchie, c’est que la chose existait avant le mot1. Et ce qu’il y a encore de plus beau, c’est qu’elle est pratiquée sans même que les personnes qui la pratiquent le sachent. Il est possible d’aller plus loin dans la logique : tout le monde, au quotidien, la pratique – en participant aussi, à d’autres moments, aux plus honteuses dominations. Mais si l’anarchie est la lutte contre les dominations par l’entraide et l’autogestion, il suffit de regarder la plupart des familles, des groupes d’ami-es, des passant-es dans la rue et même des collègues qui s’organisent pour pouvoir reconnaître ces pratiques anarchistes qui côtoient des pratiques autoritaires, tout en reconnaissant que, moralement, ces dernières sont inférieures aux premières. Quand on aide une personne, et surtout quand on ne l’aime pas, quand on ne la connaît pas, quand on n’en tire aucun bénéfice d’aucune sorte (si ce n’est « moral », tout en sachant que cela n’apporte pas grand chose), on agit d’une manière qui est l’affirmation que l’ordre établi n’est pas un bon ordre, n’est pas souhaitable et, mieux, n’est pas viable : on agit de manière à créer, immédiatement, concrètement, une réalité meilleure.
C’est qu’il ne faut pas voir les pratiques humaines comme des îlots de résistance sur une mer d’autoritarisme avec ses vagues de dominations, mais bien l’inverse : ce sont les îlots d’autoritarisme et de dominations qui se succèdent sur une mer continue d’humanité. Les humains se débrouillent ensemble, et les pouvoirs cherchent à les contrôler. Michel de Certeau le dit dans une belle phrase : « À scruter cette réalité fuyante et permanente, on a l’impression d’explorer la nuit des sociétés, une nuit plus longue que leurs jours, nappe obscure où se découpent des institutions successives, immensité maritime où les appareils socio-économiques et politiques feraient figure d’insularités éphémères. »2 Oui, les autorités cherchent à contrôler un quotidien qui est labile, des pratiques qui échappent à la répression, qui échappent à ou déconstruisent les dominations. C’est que la pratique précède la théorie, et si ce n’est pas nécessairement toujours le cas dans les faits (mais ça l’est la plupart du temps), c’est du moins le cas sur l’échelle de l’importance : la pratique est plus importante que la théorie, et il n’est pas besoin de connaître les théories anarchistes pour pratiquer l’anarchie.
Du reste, le mot « anarchie » souffre de sa forme négative : ce n’est pas une affirmation, et c’est pourquoi on a rapidement proposé le mot « libertaire »3, qui malheureusement est de plus en plus associé aujourd’hui aux « libertariens », c’est-à-dire à une forme débridée de libéralisme économique. Mais si le mot « anarchie » est marqué par son suffixe privatif « a », c’est bien la racine qui est la plus importante, le mot « archie ». ἄρχω (árkhô) signifie « être le premier, commander » ; ἀρχός (arkhós), c’est le chef, celui qui gouverne. L’anarchie porte donc, dans son étymologie, sa principale définition : l’absence de domination. Il s’agit alors de savoir qu’est-ce qu’une domination, et encore plus concrètement : qui domine ? La réponse peut sembler évidente : ce sont les gouvernements et les entreprises. Mais qui sont ces gouvernements et qui sont ces entreprises ? Ce sont les personnes qui les dirigent ? Il suffirait alors de se débarrasser de ces personnes et le problème serait réglé. Malheureusement, nous avons toustes conscience que cette vision est trop naïve pour être vraie. On peut lutter contre des personnes, mais une fois éliminées, d’autres les remplacent, à la manière de l’hydre de Lerne. C’est donc qu’il ne s’agit pas de personnes, mais de la structure qui permet à certaines personnes d’occuper les places qu’elles occupent, d’agir de la manière dont elles agissent. Même les structures de domination semblent aujourd’hui glissantes, liquides (pour reprendre l’adjectif de Zygmunt Bauman4). Ce n’est plus simplement et uniquement contre des oppresseurs que nous luttons, mais contre ce que nous appelons par commodité le « Capitalisme » (ou le « patriarcapitalisme », etc.) qui est en fait le règne de la Valeur qui dirige nos actions et nos rapports les un-es avec les autres5.
Une fois cet épineux problème résolu (nous ne faisons que l’effleurer pour ne pas ennuyer), il faut s’adapter. C’est-à-dire adapter la réponse concrète, nos actes, à ces dominations qui changent, sinon de nature, du moins de forme. Disons même que, dans les faits concrets et actuels des milieux anarchistes, puisque le pouvoir est diffus, tout le monde comprend, sans nécessairement devoir le formuler, que c’est bien l’adaptation qui prévaut. D’une certaine manière, l’intersectionnalité, et la fin des hiérarchies dans les luttes confirment cette nécessité : l’adaptation de l’adaptation.
Ce qui définit l’anarchie, c’est donc la volonté de déconstruire les dominations (par l’anti-autoritarisme, l’auto-gestion, le confédéralisme, etc.) et la plasticité (l’adaptation et l’adaptation de l’adaptation).
Voilà ce qui suffirait à écarter tous les velléités de purisme idéologique, de pureté de doctrine, toute « règle » de l’anarchie, toute idéologie. Si l’idéologie a son intérêt (un intérêt dialectique6), elle doit toujours céder la place à la pratique – elle doit s’adapter à la pratique. Et non l’inverse. Il est même possible d’affirmer que c’est là une différence fondamentale entre l’anarchisme et les autres idéologies militantes : on ne part pas d’un credo, on part de situations concrètes de domination qu’on démantèle. Peu importe l’idéologie. L’anarchisme est donc un anti-idéalisme : il se fonde sur l’analyse matérialiste et historique des rapports de force7 et décide en conséquence d’actions efficaces. Ces actions peuvent sembler en contradiction avec l’idée qu’on se fait de l’anarchie, mais cela n’a pas d’importance. Tant que l’action aboutit à un démantèlement concret des dominations, alors elle est légitime.
D’où l’exemple du vote aux élections présidentielles.
Voter aux élections présidentielles est bien sûr une participation active au bénéfice du pouvoir et de la domination. D’abord les élections présidentielles sont organisées par le pouvoir en place et elles sont donc, en elles-mêmes, un moyen de faire perdurer ce pouvoir en place, peu importe qui les remporte. Jamais – en France du moins – les élections n’ont vraiment changé quoi que ce soit en profondeur (« Si voter changeait quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit », dixit Coluche). Si ce système ne convient pas, la logique impose de ne pas voter. La contradiction est donc bien souvent du côté des personnes qui votent que de celles qui s’abstiennent. La preuve est que les absentionnistes sont les laissé-es pour compte, ce sont les personnes qui ne se retrouvent pas dans le système en place, qui n’ont pas leur place dans ce système – les plus pauvres, les « étranger-ères ». Ensuite, les élections confrontent des personnalités qui ont toutes parcouru et réussi tout le cursus imposé pour s’y présenter. Pour en arriver là, elles ont donc nécessairement agi de manière immorale : elles ont écrasé des gens qui étaient au moins aussi honorables qu’elles, elles ont manigancé, elles se sont montrées prêtes à dominer et à écraser pour arriver à leurs fins personnelles. Qu’au-delà de ces fins personnelles, il y ait des idéaux magnifiques, ce n’est pas le problème : les actes ne sont pas des idéaux. De manière encore plus simpliste, qui se dira « anarchiste » refusera d’aller voter « par principe », parce que, dit-on, les anarchistes ne votent pas. Mais, comme nous l’avons expliqué, si iels ne votent pas, ce n’est pas « par principe », « par idéologie » et encore moins par « pureté », c’est parce que l’action est nulle, c’est-à-dire qu’elle n’a pas d’intérêt, qu’elle n’a pas d’efficacité. Cela signifie aussi que si l’action de voter a un intérêt, si cela pouvait permettre de déconstruire des dominations, l’anarchiste ira voter. Sans scrupules. Ce qui arrive régulièrement à l’échelle locale ; ce qui peut donc arriver à des échelles plus grandes.
N’ayons pas peur d’aborder le point Godwin. C’est-à-dire s’opposer à l’extrême-droite. La question est inconfortable, forcément. Mais l’intérêt concret doit, là encore, prévaloir : la lutte contre les dominations. Sur le panel politique, mieux vaudra toujours lutter contre un pouvoir en place qui est moins nocif que le plus nocif des pouvoirs en place possible, quel que soit l’étiquette donnée. Quand il s’agit de déplacer le curseur politique plus à gauche, voter a un intérêt direct impérieux, justement pour cette raison-là. A fortiori, mieux vaut lutter contre la gauche radicale plutôt que contre la droite radicale. Non pas que la lutte sera moins âpre (cela n’est pas garanti), mais pour deux raisons précises. La première est que le curseur partira de moins loin, et qu’il sera donc plus facile de le tirer vers l’anti-domination. La seconde est que la répression sera moins violente, avec tout ce que cela pourra impliquer. Bref, mieux vaut commencer la lutte de moins loin, c’est toujours cela de gagné.
Nous pourrions de la même façon traiter la question de la violence. L’efficacité de l’action pour un démantèlement de la domination est un curseur. Chaque action doit donc être pesée selon les circonstances particulières dans lesquelles elle s’inscrit. Ainsi, il faut méconnaître les situations italienne et espagnole pour croire que lutter contre Mélenchon ou lutter contre Le Pen serait la même chose. Il faut aller faire un tour en Italie pour comprendre ce qu’une Meloni au pouvoir accomplit concrètement. Et si la tour d’ivoire de certain-es anarchistes a été préservée en France jusqu’à présent, elle ne tiendra plus longtemps. L’anarchie, loin de s’épanouir sous des formes d’organisation sociale, continuera à péricliter jusqu’à refluer dans la mer des pratiques de l’ombre. Et personne ne veut cela.
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1 – Éliée Reclus : « L’anarchie n’est point une théorie nouvelle. Le mot lui-même pris dans son acception « absence de gouvernement », de « société sans chefs », est d’origine ancienne et fut employé bien avant Proudhon. D’ailleurs qu’importent les mots ? Il y eut des « acrates » avant les anarchistes, et les acrates n’avaient pas encore imaginé leur nom de formation savante que d’innombrables générations s’étaient succédé. De tout temps il y eut des hommes libres, des contempteurs de la loi, des hommes vivant sans maître de par le droit primordial de leur existence et de leur pensée. Même aux premiers âges nous retrouvons partout des tribus composés d’hommes se gérant à leur guise, sans loi imposée, n’ayant d’autre règle de conduite que leur « vouloir et franc arbitre », pour parler avec Rabelais, et poussés même par leur désir de fonder la « foi profonde » comme les « chevaliers tant preux » et les « dames tant mignonnes » qui s’étaient réunis dans l’abbaye de Thélème. Mais si l’anarchie est aussi ancienne que l’humanité, du moins ceux qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le monde. » (L’Anarchie, conférence de 1893).
2 – Michel de Certeau, L’Invention du quotidien 1, arts de faire, Folio, 1979
3 – Le mot apparaît dans une lettre de 1857 de Déjacque à Proudhon. Déjacque lance à New York une revue « Le Libertaire, Journal du mouvement social », et le mot se diffuse progressivement chez les socialistes antiautoritaires à la fin du XIXe en substitut du mot « anarchie ».
4 – Bauman définit par « société liquide », par opposition à « société solide », une société où rien n’est permanent, où tout change tout le temps, de manière à ce que les repères soient perdus. Dont les institutions. Mais, sans être « perdues », ces institutions en sortent plus solides, car difficilement attaquables. La capacité d’adaptation et de récupération du capitalisme, qu’il faudrait par ailleurs prouver et analyser de manière rigoureuse, vient de cette « liquidité ».
5 – Quand nous dénonçons le Capitalisme, nous dénonçons un tas de choses : l’exploitation de certaines personnes par d’autres, l’industrialisation qui est destruction de la planète et destruction des rapports humains. Que les dominants soient eux-mêmes victimes du système qu’ils nourrissent, de La Boétie à Aimé Césaire, tout le monde le reconnaît. Le Capitalisme est, dans sa logique, le règne du Capital, c’est-à-dire de la Valeur. La Valeur – avec un V majuscule – sert à identifier (à personnaliser) cette logique de la production qui régit le quotidien de toute le monde par le travail (le fait de vouloir, de chercher, d’avoir un travail où l’on va quotidiennement, par rapport auquel on organise notre vie) et par les marchandises (leur valeur d’échange). Cf Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, pour une nouvelle critique de la valeur (2003 ; 2017 à La Découverte).
6 – Puisque l’idéologie est l’action de réfléchir à des actions en vue d’autres actions plus efficaces.
7 – Le matérialisme historique ne remet pas en cause l’importance de l’existence de l’idéalisme, et encore moins des religions, mais aucun idéalisme ne vient imposer à l’action une fin (une finalité) détachée des réalités matérielles.