Nicolas Adriaenssens, « Révolution par la brume » (1998)

          C’est la chronique d’un recueil obscur, écrit il y a longtemps, en 1998, par un jeune poète de 18 ans. Même alourdi de maladresses – parfois même par elles – c’est un recueil intense. Comme il est introuvable, j’en donne ci-dessous de longs extraits.
         C’est creuser les années profondes ; descendre un escalier en colimaçon, dépouillé, blanc dans la pénombre. Mais c’est encore plus bas. Un puits. Et la sensation d’une douceur au rebord du gouffre ; quelque chose noir et rien.

Nicolas Stanziano - Adriaenssens - Rodolphe Gauthier
Couverture par Nicolas Stanziano

         Tout commence par un groupe de jeunes artistes, des jeunes femmes et des jeunes hommes, musiciens, poètes, peintres, cinéastes. Le cénacle qui se tenait dans une petite ville de province n’avait pas vraiment de nom. Il s’est réuni tous les dimanches pendant environ un an dans un café qui longeait le passage piéton d’une galerie. Il y aurait beaucoup à raconter sur ce petit cénacle dont le plus jeune membre avait 14 ou 15 ans et le plus âgé pas encore 19. Ambiance enfumée, bon enfant, amitié & amour inventé sans avoir encore besoin d’être réinventé ; haschish & alcool ; poèmes & chansons. Une culture hétéroclite, faite de Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, d’un peu de Nerval et – pour Adriaenssens – de Pierre Jean Jouve (et je crois aussi du mauvais Bobin), d’expressionnisme allemand, de beaucoup de musique, Gainsbourg, Brel, Ferré, de Joy Division, des Pixies, des Béruriers noirs, de Nirvana, de « Exit music » de Radiohead, de Nick Cave & Patti Smith, et, par-dessus tout peut-être, de The Doors… Quelques membres de ce cénacle formaient un groupe de musique dont le nom, trouvé par Adriaenssens qui en était le chanteur, valait manifeste : Anna Imaginaire.
 
          Il était grand et fin, les cheveux mi-longs et le visage mal rasé, assez cramé déjà pour que son refus sans concession l’amène à n’écrire que quelques poèmes sur ses copies de baccalauréat (qu’il ne repassera pas) juste avant qu’on le pousse à la cure de désintoxication, puis qu’on l’installe dans un appartement thérapeutique où il vivait encore vers 2008 je crois, l’écume aux lèvres, sniffant du Subutex entre deux bouteilles de rouge, en se rêvant, non plus Rimbaud mais, l’âge venant, Antonin Artaud. Et toujours un peu Gainsbourg.
 
         Parmi ses naïvetés et ses maladresses, grâce même à elles, Révolution par la brume est resté seize ans plus tard la plus enveloppante des mélopées. 
   
           L’histoire d’Anna l’ouvre et donne le ton.
          La quarantaine de poèmes qui suivent sont des échos et des éclats. Ils évoquent des gouttes de pluie dans une flaque. Chacun le ressentira à sa façon. Si j’en donne quelques extraits par la suite, c’est que le recueil, édité en 2002 à compte d’auteur aux éditions Bénévent, me semble en ce moment épuisé et introuvable (j’ai en ma possession un manuscrit antérieur à cette publication), mais il faudrait le lire en entier, d’une traite, le soir seul, pour se laisser envahir sans heurt par une vague lente de mélancolie. 
           Oui, peu importent les naïvetés et les maladresses, puisque comme une dernière manifestation de fin de siècle (de fin, même, de millénaire), ce ne sont pas les logiques et les sémantiques qui comptent, mais les images qui se modulent
             Le mois de novembre en point d’orgue de l’automne.  
             « Je crache des araignées qui tissent des arcs-en-ciel noirs et blancs autour de mes écrits. »
   
             Une musique des visions.
            Puisque la poésie de Nicolas Adriaenssens est une poésie des visions, dont l’ultime se dérobe à la vue que l’oreille est la dernière à pouvoir percevoir.
            Adriaenssens s’approprie la leçon rimbaldienne du « voyant », sans que ce travail aboutisse à un salut. Le « voyant » ici traverse les apparences et, au-delà des apparences, ne peut se confronter qu’au pur néant.
            Du coup, les visions ne sont pas en couleurs, mais en noir et blanc. Les couleurs sont même dénoncées comme attribut du mensonge général et de l’illusion : « Le monde autour d’elle est gris mais zébré de fausses couleurs », « j’ai ôté les couleurs de mes yeux / afin de t’aimer tendrement ». La nuit seule est supportable, où tout est noir et blanc, ou gris. Et c’est ce gris qu’il faut saluer, ce gris d’une douceur tendre qui pourtant est le dernier seuil avant le noir.

« Les couleurs sont mortes. Fêtons l’avènement du gris ».

           Dans le noir absolu, il ne reste plus que la musique. Le monde, devenu autre (on retrouve la deuxième grande formule de Rimbaud bien sûr : « Je est un autre »), détaché des ressemblances, des référents, des images, n’est plus sensible que par la musique. Celui qui se fait musique peut, un instant, sans l’écart de la conscience, devenir flux s’épuisant essoufflé dans le néant. La musique est une extase et elle est éphémère : « L’auteur de cette mélopée est Nicolas de Novembre et une fois récitée, elle retombe dans le creux de l’oubli. » Existant dans l’instant, elle n’a plus lieu d’être en souvenir. Pas de nostalgie : le souvenir est un mensonge et une illusion comme le reste. Et ce n’est pas ce monde-là où vit le poète.
            Il y a l’exigence d’un monde sans illusions. C‘est un exercice de désillusion jusqu’à cette désillusion totale qui est recherchée – ou plutôt fouillée (« Sous l’obscurité ne se cachent que des gouffres plus grands encore ») , puisqu’on est déjà loin dans l’état de dépouillement.
            Comme symptômes, outre l’absence de couleurs, le décor urbain : la ville, l’asphalte, l’errance. Un goût pour les forêts post-industrielles, celles qui ont été replantées par compensation et qui n’ont plus l’aura des loci amoeni traditionnels. Ce sont ces lieux désolés, presque des non-lieux, qui attirent le poète : là, il n’y a pas d’illusions, pas d’urbanisme, pas d’architecture, pas d’art officiel, pas de tour Eiffel. C’est l’aire d’autoroute qui sert d’espace (de scène) à Débris d’une nuit : « Pour personnages en trompe-l’œil divaguant sur une aire d’autoroute ». Ce n’est pas une emprise sur la réalité, il fut même un temps question dans le cénacle de nommer cet embryon de mouvement « l’Irréalisme » : la réalité est niée, fuie, puisqu’elle n’apporte rien de bon. Ce n’est pas « Zone » d’Apollinaire : nous sommes « hors zone ». La rue est vide, les passants sont tristes, eux-mêmes esclaves et victimes, jamais bourreaux – sinon malgré eux –, et leur joie est toujours fausse : « Aux lendemains, quand les masques festifs se fissurent en fragments mornes, etc ». Le monde présente deux niveaux : celui de la Société, qui est une surface (déclinaison poétique de l’analyse de Debord), et derrière cette surface, le gouffre.
             Adriaenssens se sert encore des derniers lambeaux qui lui restent sous la main. Deux principalement.
           Le premier est la figure de l’artiste, qui confine au mythe. « L’homme est bon, puisque l’homme est artiste. » Mais il ne s’agit évidemment pas du poète prophète, du poète génie, du poète glorieux, mais d’une variante du poète maudit, poète contre la société mais aussi contre lui-même, car condamné à un art qui l’abîme plus qu’il ne le sauve. Et c’est cela la variante. Alors que les poètes maudits se drapent d’art, ici il se sert de l’art pour fignoler l’équarrissement. « L’écriture est un deuil, car à chaque mot, ce sont des sentiments qui meurent. Les mots sont si réducteurs… » La sublimation par l’art lui est interdite, et « condamné à la banalité » il ne se démarque en rien de ses semblables : « Lui : Et vous, que voyez-vous en moi, une chimère ? Le Voyageur : Non, surtout un pauvre type ivre mort… » (Débris d’une nuit). Il n’y a pas de haine de l’autre, pas de violence, mais presque de l’humour tendre, et une immense pitié. C’est que tout le monde, encore une fois, est conscient du néant (de la vanité) de toute chose, traîne (erre) en cherchant, ici ou là, par l’amour, à faire de cette tension d’équarris (d’écorché) une extase de l’intensité.
           Le deuxième, c’est Anna. Espoir du non-espoir, figure ambivalente de la rédemption qui serait l’impossibilité totale de rédemption, l’énergie onaniste d’un définitif retour sur soi destructeur.
        
               C’est la révolution.
             François Raviez, qui avait écrit un texte (vers 1998) quand Adriaenssens lui avait fait lire le sien, s’était borné à enregistrer le fait et à opposer sa petite vision propre d’une révolution par la lumière. Il n’avait pas compris, je crois, en quoi consistait vraiment cette révolution, une fois l’interprétation adolescente écartée.
              Cette révolution fonctionne comme plusieurs renversements de valeurs, peu importe qu’elles nous semblent (en amont comme en aval) positives ou négatives. Dans ce qui pourrait s’apparenter à une dialectique de la tristesse, le troisième mouvement nous ferait parvenir à la mélancolie la plus pure, qui est la condition de cette révolution.
            On ne sait au juste si elle doit être personnelle ou sociale. En tant que le poète n’est pas dissemblable des autres humains, elle est les deux à la fois sans doute. Le monde entier, du sol aux étoiles, est bouleversé par la mise en jeu du poète révolutionnaire. Mais, malgré les apparences justement (car cette révolution devient le titre du recueil), elle n’a jamais été une finalité (une fin en soi) aucune révolution ne l‘est –, mais elle est une gageure qui n’est que la dernière des illusions. C’est un pied-de-nez plus qu’un programme ou une revendication. Ici aussi on sent cette auto-ironie qui innerve, en la rendant plus douce et plus attachante, ce spleen qui n’a rien en fait de complaisant mais qui est une pure intuition du néant.
              Car que reste-t-il après toutes ces apparences ?
            C’est, à force d’irréalité constante, une narcose qui envahit le lecteur. Une hypnose. L’épaisseur du rêve. Accompagné dans cette catabase par la figure d’Anna, nous descendons toujours plus bas jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien. Car après la révolution par la brume, il ne reste rien. Anna nous lâche la main, et nous baignons dans un noir sans mystère, un noir plein, qui est un néant.
              C’est cette ultime vision, qui ne peut plus en être une, qui ne peut même plus être une mélodie, qui est le don (la « part maudite » bataillienne) de cette poésie, et qui nous pousse peut-être vers toutes les poésies.
              C’est une autre pratique du quotidien. Nous sommes tous Rimbaud, mais la plupart l’ont toujours refusé. Entrer dans la société, c’est tuer Rimbaud. Et même si on professe sa foi indéfectible en lui, même si on s’en réclame, comme on peut se réclamer d’Artaud également, jouer le jeu de la société, être intégré à elle, publier même, c’est toujours trahir Rimbaud. Ce pourquoi il ne faut s’en réclamer sans être ridicule. Cela peut paraître simpliste, voire simplet, mais c’est juste simple.
                – C’est ainsi.


*




Histoire d’Anna


Anti-poésie en plusieurs esquisses
Pour acteurs fabuleux entourés d’images magiques

Naissance d’Anna


Anna est née et le monde s’est tu, au dehors de sa peau. Le sol était si pur et les arbres si nus sur son passage. Ma vie frêle ne tenait qu’au fil de ma tristesse et aux souvenirs naissants. Sur le sol assoiffé de nature Anna déverse mille miroirs de beauté. Elle a découvert la magie et étale des millions de rêves sur les crânes dégarnis de l’autorité. Anna, née au printemps, aurait pu convertir le monde à la beauté.
Dans sa magnifique ignorance, elle ne fuie pas encore, elle ignore tout des regards apeurés qu’il faudra cacher sous sa pureté pour survivre dans le monde des spectres. Une nouvelle religion est née dans la forêt : celle de la beauté. Les arbres timides et pudiques cachent leur laideur de bribes de ciel bleu. Le lac cherche à refléter les pensées d’Anna qui marche, insouciante.
Le vent murmure un hymne à la pureté et les feuilles tombent à la cadence du cœur d’Anna.
Tout n’est encore que rêve quand Anna avance, habillée de nature et d’océans d’images, vers son destin, orage dans un ciel d’été. Tout aurait été possible si le monde, ce matin, s’était arrêté de battre pour vivre mille rêves de pétales rosés aux pas d’Anna.

Atteinte


Tout n’est déjà que souvenirs lorsque Anna progresse dans les friches de travail, première atteinte du monde extérieur. L’incompréhension guette son regard et Anna se sent nue sans ses habits de lumière.
Au-delà du jardin secret, se dresse une noire montagne embourbée de suie et de cauchemars. Anna voudrait éplucher cette noirceur pour en retirer des abîmes de beauté mais sous l’obscurité ne se cache que des gouffres plus grands encore. Dix mille enfants, sous l’Œil de la bêtise, travaillent à la chaîne, creusant et meurtrissant chaque jour un peu plus leurs rêves.
À côté d’eux des chiens de garde masqués, sans visages se tiennent, obéissant aux lois de la Noire Société. Les soleils, jadis souriants, complotent contre la beauté d’Anna, tenant conseil pour entretenir l’obscurité.
– ils travaillent encore – et au-delà de leurs regards, des monstres d’acier, de sombres machines ont volé leur humanité.
L’inutilité est derrière chaque geste, chaque œil, mais personne ne le sait. Les Fuyants ont affirmé qu’ils seraient heureux.
Anna résiste, refuse de noir l’entrée dans ses pensées pures, laissant aux ombres le monopole de la laideur.
Poursuivie par les rayons du mal et son long cortège de folies elle court, l’infaillible certitude de bientôt se réveiller au printemps parmi les fleurs de la beauté.


Déjà corrompue par les visions, déjà consciente, le sol se fait gris sous les pas d’Anna et les fleurs du bien se meurent sous la pureté tâchée. Déjà les prémices des interrogations s’immiscent en son âme, quand, sur son chemin de vie, se dresse une porte avec le mot cinglant : REALITE

Nicolas de Novembre

(autoportrait)

Dans l’hôpital de mes démences, je fume des rêves en hiver mais la fumée n’est que haillons.
Je suis né dans un bois noir où chantent les hyènes ; la rivière qui coulait n’était qu’un écoulement continu de sperme où flottaient des vices multiples.
Je suis né dans une forêt de pianos écorchés où les notes m’attirèrent plus que la grisaille
Je suis né dans les plaines de l’incertitude, scrutant l’horizon de mes poings acérés afin de trouver le repos.
Je suis né dans un hôpital où les anges dirent que j’étais irrécupérable, condamné à être poète.
Je suis né sous un toit de béton armé, tentant vainement de m’échapper à chaque envolée lyrique.
Les orages se déclenchèrent à chaque incertitude, et les dieux me condamnèrent à la banalité, que je refusais de toutes mes forces.
Et des personnages imaginaires s’échappèrent par erreur de pages sombres de mes poèmes, pour s’incruster dans ma conscience.
Je fixe des angoisses sur papier. Je suis un alchimiste de la douleur mais la pierre philosophale n’est qu’illusions, sang et pluies. Par-delà les cauchemars se dresse une vérité première qu’il me faudra atteindre pour partager un triste privilège avec les mortels : la vision du néant, de l’indicible.
Sur les cordes de ma guitare et dans les entrailles d’un ampli se cache la part du vide, la peur du vide.
Les souvenirs me dévorent et les automnes de ma vie se succèdent à un rythme printanier.
L’insecte de la mélancolie bourdonne à mes oreilles comme un fruit trop mûr. La folie me murmure une douce romance.
Je crache des araignées qui tissent des arcs-en-ciel noirs et blancs autour de mes écrits ?
Mes yeux magnifient le néant et mon regard vide s’échappe souvent.
Mais dans ma solitude se cache un espoir : Anna, que j’ai créée pour réchauffer mes pensées d’un linceul de pureté.


Mais l’heure n’est déjà plus à la poésie mais aux amères descriptions de la réalité.


Vous teniez l’amour dans vos bras sans savoir qu’elle se tenait là, sage et immobile.
L’amour est une femme. Vue de devant, magnifique et lumineuse. Une aube éternelle. Derrière, des vers lui perforent le corps et strient la peau de labyrinthes fangeux. Vous la teniez tout de même, car vos pauvres sens humains n’ont plus voulu percevoir que le bon côté.
La vie se réduit à la métaphore de l’amour : le mal nous pousse tellement par derrière qu’on ne voit que le bien.
Le mal m’a poussé sur un mur, et j’ai été forcé de faire demi-tour. Regarder.
*
Anna ouvre la porte.
*
Nous devions avoir une dernière illusion, avant de mourir. Nous devions faire semblant de croire que nous existions – J’entends par exister être hors du commun des mortels – Nous refusions le monde comme on refuse un chemin, si propre qu’il en devient laid.
Derrière les rires de Max et les grimaces obscènes de Nicolas, se cachait cette peur inouïe, dévorante.
Non satisfaits de n’être pas du tout, nous avons choisi de n’être rien, expérimentant le vide et la description des pensées pour arriver à une autre perception du beau. Et le vide s’est dissipé, remplacé par une substance merveilleuse : l’Art.
*

Réalité


La réalité est une cave. Un penseur, perdu dans des denses lumières oniriques, se tient sur un trône noir. Ses yeux fermés font penser aux phares éteints d’un camion qui fonce sur un homme, dans une nuit sans étoiles. Est-il mort ? Anna s’avance. Il ne bouge pas.
La lumière blafarde murmure des blasphèmes, soleils de charbon. Le lieu sent la révolte et l’orage. La cave entière est en deuil. Des cortèges d’ombres ont élu domicile derrière les réflexions du penseur. Placardées au mur, des affiches déshabillent l’humanité de son voile de bonté. Eisenhower découvre les corps étendus par la barbarie. Un homme est en train de tuer sa femme, le sourire aux lèvres. À côté de l’horreur, l’espoir chante « ne me quitte pas »
et les images sont les lettres des mots qui viennent à la bouche d’Anna, si révoltés, si incrédules.
De l’autre côté de la cave, s’ouvre une porte, d’où déboulent trois adolescents, le regard vague, les yeux en spirale, semblant scruter l’infini. Anna recule, se cache et observe.
L’un d’eux s’accroche désespérément à un micro, le visage barré d’une cicatrice, l’autre se cache derrière le rempart de palpitements d’une batterie, l’autre enfin torture sa guitare, sadique.
Et le chant glacial retentit, comme une vérité première aux oreilles des mortels, dont personne ne voudrait.
Un chant qui rappelle la lune, le soir aux envies de meurtres, lorsque la terre s’arrête un instant pour contempler le mal qui lui gratte la peau de mille pustules venimeuses.
Le chant se prolonge et les étoiles Espérances, barrant le front des mortels, s’éteignent une à une.
Vous êtes-vous déjà réveillés en pensant à ce chant, la veille de l’enterrement de dieu ?
Vous l’avez déjà marmonné, le matin au ciel fondant, au soleil de chocolat, lorsque les montres s’arrêtent pour murmurer un adieu aux vies trop fades, aux vices trop envahissants.
Un chant possédé par la beauté, le mal, la destruction, la folie.
Et les forêts de pieux s’érigent, où s’enracinent des cadavres empalés.
Des pétales de roses s’ouvrent et se referment, au gré des palpitements.
Des perles d’orages se créent autour d’accords de guitare.
Possédée par une furie, la voix perd tout contrôle et voudrait s’envoler.
La chanson s’arrête.
*
Et le rêvent devint réalité… ou cauchemar
(Nicolas N.D. a créé Anna)
Tout se joue en un seul regard. Nicolas et Anna s’aperçoivent de l’horreur qui les a fait exister. Anna, condamnée à être pure dans un monde de pluies vermoulues.
Nick, condamné à être sale dans un monde de spectres vagineux. Anna, idéal féminin, créée par l’homme qui pue l’amour. Le penseur s’éveille, parle en métaphores.
Tous se tiennent la main et sortent de la cave. Veulent découvrir le monde sous d’autres yeux que ceux de la corruption. Anna, sous ses habits de feuillages au printemps, semble ne douter de rien. L’homme est bon, puisque l’homme est artiste. Ils marchent, elle pleure. Ils marchent, elle vit encore.
*
L’œil
Des spectres grisonnants marchent dans les rues.
Le printemps frêle dégaine ses armes de beauté, mais sous l’arcade de Mars, personne ne scrute l’horizon. Un vieux conteur déjà mort récite une vieille histoire bien connue ; tous les regards se sont aiguisés :
« l’Œil est partout présent
il déniche et me prête
grâce aux apparences
des pensées que je ne possède pas
des rêves que je ne supporte pas
des vices auxquels je ne succombe pas
et quand l’Œil arrête
son intrusion passagère
dans une âme d’emprunt
il en reste des traces
et il en reste des traces…
L’Œil est pire que les spectres qui rongent les sépultures
car l’Œil est en nous
chaque fois que nous vivons »


L’auteur de cette mélopée est Nicolas de Novembre et une fois récitée, elle retombe dans le creux de l’oubli. Les gens dans la rue perçoivent ce curieux groupe d’éveillés, la beauté d’Anna trônant au milieu, et se grattent l’oreille, perplexes.
La découverte commence.
*
Anna est seule, dans un cimetière militaire, où les croix débordent du grand vase de la mort comme des fruits trop mûrs à la fin de l’été. Le prophète se dresse au milieu d’un chemin et murmure cette longue plainte :
« Des papillons noirs survolent leurs rêves
des chimères malsaines les dévorent
les anges sont déportés par millions
dans les camps d’ossements de démons

le mal est vieille putain monotone
qui revient s’asseoir aux pieds des mortels
le mal est une belle-mère
que chacun connaît
et qu’ils finissent par aimer

le chemin est long vers l’homme
et tissé d’écorchures »


Au-delà des paroles amères, le ciel écorché murmure de longues traînes lumineuses. Le jour stoppe le combat et les étoiles s’allument, en guise de victoire. La morne folie de la nuit guette déjà les lumières survivantes.
Anna marche toujours sur ce pont surplombant la rivière du mal, où l’eau, endormie depuis toujours, menace de se réveiller à chaque instant.
*

L’Écriture est un deuil, car à chaque mot, ce sont des sentiments qui meurent. Les mots sont si réducteurs…
Des gouttes de vérités sont les larmes d’Anna. Là où la vie respirait, on ne trouve que des déserts de souffre, et des vides de pensées plus grands encore. Le rien n’est encore plus beau que l’esprit de l’homme.

*
Nathanaël fuyait le mal car on ne fuit son maître qu’à toutes jambes. L’inventivité maladive de l’écrivain aura rattrapé ses pas avant la mort de la lumière.
Dans les jardins du bien, jadis, Nathanaël a découvert des fruits hypocrites dévorés par les vers. Avant de tuer pour la première fois, il cultivait des champs, sous terre, où les sillons étaient des veines écorchées et les soleils des assiettes immenses striées de fourches ensanglantées.
À l’aube, il refermait les livres pour s’adonner à la banalité. Chaque homme, à la nuit tombée, ouvre dans son esprit des livres insoupçonnés, où s’entremêlent le bonheur et le sang. La vie est un iceberg dont la partie visible est la lutte hypocrite contre le mal. Nathanaël était plus philosophe que tous les philosophes. Voici la vérité, mesdames et messieurs. Tapez bien fort dans vos mains.
*
« les enfants rongés par le sel
ont couru la nuit sur la plage
sortant de grands oriflammes
nommant leurs idoles
crustacés de la mer

ils ont déposé aux immeubles défigurés
des offrandes de nerfs
en brûlant les hommes
pour arrêter le temps

les poètes de l’âme dévorée
se sont entretués
à l’aube du grand escalier
qui pend les routes vers l’enfer

sur les nuages plaintifs
le combat continue ;
que pleuvent les hurlements

le monde est un glaçon
sur lequel les âmes fondent
l’ère glaciaire est arrivée
l’ère glaciaire est arrivée

et sur l’encens palpitant
des bombes éclatent en sanglots
au lieu de tomber
sur vos crânes déjà meurtris

les oiseaux s’échappent
tant qu’ils le peuvent
les camions écrasent leur conducteur
sur l’autoroute de la mort

les choses prennent vie
et la folie peut commencer
le rideau est ouvert
que tombes les nerfs du spectateur

que brûle l’argent
que s’effondre cette société maudite »

(décor plaintif et ténu, où la neige semble être un miroir où contempler nos dépressions, où la neige paraît être un abîme où chuter sans fin)
(le rideau s’ouvre)
(les acteurs sont assis dans une flaque de soleil)
(le penseur finit de débiter la mélopée, et se tait)
(Anna cache son visage sous des mains arides)
(la nuit est immortelle)
*

Ce n’est pas moi qui ai dit ça, c’est un être perdu dans les froids méandres de l’année dernière ; j’ai dû le laisser fondre dans les glaciers rouillés de Novembre, en quête de la fusion des âmes ; j’ai dû le laisser chercher le mal à la racine et transplanter les germes dans toutes les consciences ; j’ai dû le laisser s’échapper dans les nuits ensoleillés où fleurissent les vices au printemps, comme des groupuscules de haine. C’était moi, tout de même. (contradiction).

*

Anna est affalée dans l’atmosphère sanglante d’un café. La nuit toujours… les acteurs font offrande de leur pensée à l’obscurité. L’espoir est malade et les lumières du café s’éteignent une à une.
Les défaites germent dans les yeux d’Anna.
Un cendrier est posé sur une table désertique où tombent les pensées qui se vomissent du crâne d’Anna, et tombent dans le cendrier, cimetière philosophique. Elle rêve…

*

La population de la forêt a pris vie à travers les rêves d’Anna. Elle est seule au milieu d’une place encombrée d’arbres où les branches s’entrechoquent, hypocrites. Le sol est jonché de cnedriers, seul signe de la non-réalité des lieux. Des vapeurs de sueur et de futilité s’en échappent encore. Une sève odorante, suave et sensuelle s’échappe voluptueusement des arbres. Les arbres, squelettes dégarnis tels des hommes face à leurs vices, courent, recherchant le bonheur tout en trébuchant sur des ronces. Des cœurs battent à tout émouvoir, survivent et s’arrêtent. Anna écorche les veines des arbres où la sève coule à flot.
Elle s’arrête et contemple son bras nu, longuement. Elle approche le couteau. Un oiseau découpe le ciel en orages lumineux. La faille commence à tronçonner son cerveau. L’eau sale est éveillée en elle.

*

Elle est vivante, car l’humanité lui a donné un don qu’elle s’est découvert : la lâcheté. Les regards apeurés des hommes dansent dans son âme, tandis que le couteau est refoulé dans sa poche. Elle contemple son visage, dans une rivière sale, où des ombres de pureté s’efforcent de refaire surface. Dans ses yeux, elle découvre des océans où des marins, abrutis de travail, se jettent à l’eau. Dans ses yeux, elle contemple l’immuable ; elle voit des plaines gelées où courent des espoirs frigorifiés, en loques, et si sales…
Elle veut croire à la beauté de son visage qu’elle entrevoit pour la première fois, découpé par les vaguelettes.
Un visage qui pourrait tomber amoureux d’un arbre, où des vagues d’un rêve humain sur sa peau. Un cendrier gît au fond de l’eau et ses pensées se fissurent.

Le cendrier est posé sur la table. Le rêve est terminé.


*

Réalité : diverses couleurs


(rue sans lumière)
Nathanaël : « tu n’es qu’une pute
ne crois pas, mon amour,
que je cultive des jardins secrets
où tu figurerais en déesse
tu n’es qu’une pute
lorsque les statuettes auront détruit leur piédestal
elles marcheront vers toi
libérées de leur joug d’acier
tes yeux alors
implorant la raison
de revenir vers toi
comme la corruption
vers les lanternes noires
murmureront un pardon
à l’effigie de la nuit »
(il la lâche)
Anna : « les esquisses symphoniques de la tristesse ont trouvé leur musicalité dans le noir de ton océan ; pourquoi laisses-tu tes yeux jouer la méditation de Thaïs ? »
Le penseur : « Le noir qui s’échappe est une offrande au bleu hypocrite »
Anna : « Pourquoi t’enveloppes-tu de deuil? »
Le penseur : « Il existe d’autres réalités. La mort n’est qu’un déguisement.
(éclair furtif au fond des yeux)
Les couleurs sont mortes. Fêtons l’avènement du gris. La chasse aux sorcières recommence. »

*

(cave)

Nicolas de Novembre : « Tu as vendu tes yeux au grand marché des couleurs corrompues… Je t’avais imaginée papier blanc, des tâches d’encre parsèment ton corps.
Je t’avais rêvée pure, des ombres nagent déjà sous les eaux claires. J’avais tiré de mes angoisses une fée auréolée d’intentions naïves, te voilà sorcière. »
Anna : « Peut-être ne suis-je que moi-même. »

*

(Stanz)
(place d’armes)

Le chant atroce des comptables attablés le dévore.
L’effroyable impuissance des gens à le faire rêver l’avale. La divine banalité prônée par les mortels l’accable. Les gens jouent la symphonie de l’hypocrisie et il tourne, sur lui-même, imitant le mouvement de l’éternité, hurlant des hymnes à la liberté.

*

À la musique

(Aubry-du-Hainaut)
(espace vert)

Tandis que les bourgeois fêtent l’arrivée de la tristesse, sans qu’aucune fêlure ne vienne parsemer leur monde égoïste, Rose joue la mélodie de la pluie. Bordée par les émanations musicales, la verdure semble se reposer dans un lit de ronces. Les doigts de Rose qui courent sur le piano murmurent des rêves. Le monde autour d’elle est gris mais zébré de fausses couleurs. Un miroir est posé devant le piano, et le regard de Rose est enchaîné à ses propres yeux, captive du miroir.
Le regard des autres ne l’oppresse plus ; elle approche de la liberté.
Les notes s’échappent de ses doigts, bribes de pureté dans un monde imaginaire.
À chaque note, le monde se refait, comme autant d’affronts et de trêves lancés aux guerres.
Les immeubles deviennent des contes de fées où les enfants règnent en rois ; les nuages prennent la couleur de l’arc-en-ciel.

*

Mélopée


(Philippe)
J’avais caché des vérités (en arrachant une horloge).
J’avais surnommé Diane la déesse du feu. Elle m’avait englouti de cendres amoureuses à coups de magies blanches (en renversant un cendrier). Elle avait fui la réalité pour enfoncer dans mon crâne des paradis verdoyants. Elle avait construit des souvenirs futurs voluptueux. Le présent était un rêve et le futur déjà bâti. J’avais écrit des poèmes qu’elle avait avalé. J’avais imaginé des songes pour envelopper son corps d’éternité. J’avais moi aussi enveloppé son âme des cendres de sa nuit passée.
L’amour était immortel et la nuit si loin…

*

Final


(tous les acteurs)
(rue)

Les fantômes de la société, que l’on croyait oubliés grâce à la transcendance poétique, apparaissent au coin d’une rue. L’un habillé de rayons noirs, à l’allure d’une flèche. L’autre, perché sur ses pensées ignobles le suit avec peine. Une autre encore, juschée sur de hautes chaussures pour manifester la grandeur qu’elle n’a pas, brandit un couteau. Ils se précipitent sur eux.

*
Une heure avant (café)

Espoir


Les violons s’accordaient. Les bouches se rejoignaient sous des paroles entendues. Les âmes se fondaient et la compréhension s’immisçait dans les paroles. Ils parlaient d’oubli, de vapeurs illicites, de chemins épineux vers le bonheur, de calvaires constructifs. Ils parlaient d’aurores à bâtir, de sentiers de vies à reconstruire ; rêves à l’abandon de la raison…

 *

Final


Tous gisent sur le sol, symbole de lassitude et d’abandon paisible.

Verdict


Le prophète s’avance, s’extirpant de son trône délabré
Le penseur est condamné à l’immortalité.
Nicolas est condamné à la banalité.
Stanz est condamné à la folie éternelle.
Philippe est condamné aux regrets.

Pour avoir rêvé…

FIN
…écrit dans l’urgence d’une vie meilleure…
Nicolas De Novembre / Novembre 98

*

Lettre au vide qui murmurait une mélopée le dimanche matin, vers neuf heures


Aux lendemains, quand les masques festifs se fissurent en fragments mornes, et que la lumière murmure encore des regrets à la nuit passée, la plénitude du rien s’installe confortablement aux fauteuils cloutés de la mort. L’arrière-goût d’un amour fuyant s’échappe en langueurs amères vers le ciel blafard.
Certains vont à la messe, d’autres murmurent de doux blasphèmes à la journée naissante.
L’âme d’un chien abandonné gémit encore sur les toits de la solitude. La nuit cachait mes regrets, enveloppait mon visage de couleurs anarchistes. La nuit est à nu et se cache jusqu’au crépuscule. J’avais remarqué, sur les étoiles, des élans de poésies inhumaines que nul n’avait songé d’agripper.
J’avais frôlé, du bout des doigts, des systèmes de pensées différents.
J’ai entendu les « je t’aime » dégarnis des arbres implorant la nuit, les feuilles qui se mêlent dans des ouragans lumineux.
L’âge de la magie noire a maintenant sonné aux portes de la perception. Et maintenant je vous sens, ô vide et t’ai tour compris.
Vous n’existez que dans mes défaites.

*

 

La Peur


les cheveux glacés
sur leurs plants
algues foudroyées ;
la solitude qui radote
la mort qui étend son voile
par-dessus les yeux lumineux
d’une fillette empoisonnée ;
les monstres prêts à bondir
sur l’asphalte craquelée
l’errance immortelle de la lumière
après l’oubli volontaire
dans les canaux vaporeux
de l’alcool
les demeures putréfiées
qui viennent frôler
les traînées d’avion
la peur qui engloutit les passants ;
la solitude qui bouffe les ombres
pour hurler dans ma tête,
le calvaire agonisant des dernières lueurs :
la peur

*

La mort défigurée


Je marche et je te cherche dans ces bois noirs.
Je cours, peu à peu, affolé
à l’idée d’infinies souffrances.
Des ronces retiennent mes pieds.
Si ton cadavre ne vient pas à moi
je viendrais le chercher.
Plus rien n’existe, sauf ces éraflures
aux relents de ténèbres.
Toutes les étoiles semblent chuchoter
l’hymne
de ma vie perdue.

Des arbres veulent m’enlacer de leurs branches enneignées.
La nuit semble s’affaiblir.
Il fait froid.
Partout dans ce monde, les vivants
s’accrochent à mes pas,
que laissent en suspens l’idée d’espoir.
Et puis l’idée de ténèbres semble s’évanouir :
tu gis, morte, enrobée de certitudes,
sur ce sol
délavé par les illusions mourantes
d’une immortalité.
Je vais me pendre à tes pieds,
au-dessus d’un gouffre.

*

Tueries


le temps est immobile
aux longs pieds de la falaise
Anna en ce jour de deuil
sent le poison
s’immiscer dans ses poumons

elle crache alors des mots
surgis de l’ombre
qui bâillonnent les mortels

elle allume les étoiles une à une
pour fixer le décor et pour parfaire son œuvre
elle implate des comètes
NUIT

Anna cette nuit s’alanguit par souci pour son ennui
pour tuer le temps il faut d’abord tuer les hommes
Anna a très bien compris cela

cueillant des fourches dans l’antre du diable
elle pénètre dans les lumières rougissantes
et s’acharne à détruire les hommes

sombre Marie

quitte ces mornes habits
sombre tourment
déserte cette âme d’enfant

sombre Marie
en ce monde morne et serein
délaisse tes vœux
dans le caniveau

délaisse tes larmes
au seuil de la tristesse
délaisse ma raison
au seuil de ta conscience

sombre Marie

quitte maintenant
ces habits de vivant
et vers le ciel implorant
murmure tes sentiments

*

Cristallisation


ne trouves-tu pas ces baisers vains,
fille noire autour de quoi
rien n’existe ?
j’ai ôté les couleurs de mes yeux
afin de t’aimer tendrement

je suis le bateau échoué
d’entre tes seins
la brume qui navigue
au creux de ta haine
ma chérie
sache
que tu me tronçonnes le cœur
et que nulle brise douceâtre
ne vient baver sur les morceaux

et je te regarde
crétin apprivoisé
me détruire paisiblement

sais-tu que ton mépris m’élève
dans les vapeurs langoureuses
de la haine sinueuse

je pleure mais ne suis pas pluie
au grand dam des symboles

et ma semance est vaine
j’aurais beau chialer
je serais toujours
ce grand port désert
où les bâtiments se taisent, amers

je serai toujours une langueur monotone

*

Dernier regard


son regard qui pleure
dans mon œil qui coule
oh ! je ne sais plus de quoi souffrir !
son regard de coton
son noir chapelet d’ivoire

sa détresse si semblable !
elle me foudroie
comme pleurent ces effets de nuit
au beau milieu du jour
sur la boue de mes souvenirs

Ô cathédrale des sens !

*

Octobre 97


sous les ciels de l’emmerde
aux traînées de gerçures
la neige déshabillait la nuit
de ses ténèbres

et de bars en sommeils
erraient des sentiments
– et quand on comparait
nos univers, tu t’en souviens ? –

j’étais la solitude nacrée
tu m’offrais la brise en baisers
j’étais la mer figée
tu m’offrais des vagues

on apercevait l’espoir
au détour d’une mort
on fuyait la vie
sous des lampions de chimères

*

Depuis l’éternité


c’était une noire forêt où s’étalait la nuit
de tout son long, comme un tapis d’Orient
Shéhérazade disperse ses prières
depuis des millénaires
parmi les saules qui pleurent la défaite du jour

depuis l’éternité, elle rôde
dispensant ses rêves aux alizés
depuis l’éternité
un nid de pleurs reposed’enfant7
dans chaque arbre

et flotte, par-dessus le lac embrumé
son fantôme d’argent
squelette lumineux
et partout où les vérités se perdent
elle sombre, sombre dans des rêves d’enfant

et quand l’aube enfin, narguant la nuit,
louange à la beauté
elle s’endort

*

Renoncement


j’ai été vivre seul
sous de multiples cascades d’or
ensanglantées
par de mystérieux regards

avec ma conscience et quelques vivres
j’irai dans tous les abysses
par tous les chemins
qui ne mènent qu’à l’oubli
jusqu’au seuil de ton amour
où les fleuves de la terre ne coulent plus
faire l’amour à des ombres
et des souvenirs

mon œil nage
dans les eaux folles
de l’océan nuit

mon cœur palpite encore
sur tes rives
j’en suis sûr

j’ai été vivre seul
là où mes larmes sublimes
répondaient à tes échos
lançaient de violents appels
à l’obscurité

tes mots résonnent en mon monde

j’ai été vivre seul
sous des milliers d’horloges vieillissantes
sous les soleils à la traîne
j’ai hérité de la tristesse

*

Recherche d’un murmure


quand elles sont passées
je n’ai vu que des ombres volatiles
se faufilant entre les murs
à la recherche d’un murmure

je n’ai rien su donner
à toutes ces voix
j’ai longtemps cru
qu’elles viendraient me visiter

et depuis que cette bulle de vide m’a englobé
je n’ai fait que chercher quelqu’un pour la crever

*

Le désespéré et l’homme heureux


le désespéré : –  »et ton chemin de vie ?
L’homme heureux : – et ton cheminot hippie ?

– sombre décès :
– sonde, déchet ?

– death to me !
– dance to me ?

– glaciation de l’âme
– glace marron de l’âne ?

– vite, changeons de régime !
– bite, changeons de Régis !

– sale temps pour les artistes !
– sale sang pour les arthrites !

*

Cauchemars urbains


2. ville

en observant les sentiers qui régissent l’âme :
elle fait le compte des solitudes
et les foudroie avant que des images ne jaillissent.
toutes les fenêtres sont des prunelles
qui détectent-régularisent-aliènent les pensées
dans des cocons d’argent
l’étranger à ce tumulte-censure est dévoré

3. aube

ils hurlent leurs sonneries de mort
jusqu’à l’aube qui s’effrite
matin désuet qui jette son corps
baitaille qui m’enivre

et dans leurs animaux d’acier
des contrôleurs vos pensées s’ils vous plaît
mais dans l’arcade qui s’érige
le soleil traîne encore

j’écris en fraude
à la lumière des émeraudes
qui brûlent les écrins moisis
et renferment mes envies


Capitulation


toute en sucreries fades
elle étale sa morne magie
de déceptions magnifiques
qui de tous temps font vivre

noire capitulation
des jeunes et de leurs idoles
noire capitulation

des immeubles pleurent
sous l’œil fou du soleil
fous qui perdent leur lanterne

mais elle se souvient encore
de l’amour et de ses suites
elle se souvient encore
de mes pas sur les pavés

je vis en symbiose avec la pluie
les ombres et les déserts
hors des temps et des lois
et vous aussi pleurerez bientôt
sous l’œil fou du soleil

*

Sonnet


un serpent de lune où rêvent, ô ma torpeur
d’infinies noirceurs aux habits de ferveur
un sifflet de brume au regard d’argile
où soufflent les promesses de souvenirs graciles

l’œil dans l’azur et l’âme en haillons de lumière
l’œil cynique d’un ciel nègre resserre
l’aube aurosée du mal dans mes crinières d’acier
et le repos amer m’a dévisagé

je suis un prince hérétique et froid
fixant les arcs-en-ciel dans les puits enneigés
rivière de souffre sur le fleuve imbécillité

plantant des rêves dans les cercueils fleurissant
les pieux s’érigent impuissants indécents
distinguant le ciel outre mes yeux de trépas

*

Mort


face aux reflets luisants
qui violent l’obscurité
les non-morts s’enchaînent
jouent à se faire peur
à la lumière
de tous les cœurs éteints

et mes doigts bleus
fiévreux comme mon regard
si noir
prennent la couleur
d’un sang trop pur
pour eux
et mes rêves prennent l’odeur
des morts qu’ils m’infligent
tout bas

face à l’enseigne éteinte
et aux pensées qui s’éteignent
et aux mondes qui s’éteignent
l’espoir s’est envolé
comme un grand pavillon rose
on meurt à n’en plus finir

vieux fantômes d’amérique et du monde
jouent à se faire peur

j’ai pourtant osé aimer
la petite fille aux cheveux rouges
en ignorant la couleur
en ignorant ses ardeurs

*

Requiems


1. Je t’aime… moi non plus

une robe de fête
la cuite avec Narcisse
aux flancs du mont vérité
les parties de noyade
avec la belle de l’année
les régressions
du renoncement
à l’innocence
l’espoir qui cuisait
peu à peu
comme carbonisé
par un amour trop fort

l’oubli maladif
le parc et le banc
comme Everest
à ce monde impur

les je t’aime imbéciles
jetés à la face
du penseur solitaire

…moi non plus…

2. Exit music

les parties de trance
sur les guitares mourantes
les nuits blanches
avec les morceaux nocturnes
l’Espoir, encore,
comme un lambeau

parfois je ressemble
aux crachats de charbons
d’une vie-désespoir
à ces grises atteintes
au bout du fleuve
où gisent
ces idoles de ciment

3. Roads

tous les déserts fleuris d’encens
mènent à ma triste vie
où se confondent
déserts urbains
et crachoirs déjantés

j’ai fait patience de la joie
dans des paysages de charbon
et de noires cordes de guitares
retentissent sous mes pleurs

j’ai fouillé les parpaings
la rouille de ces murs
pour y trouver
forêts et gluants océans
on m’a greffé mille
existences

*

Attente


1.
elle est partie,
me laissant seul avec mes tours
sombres et désertes

je l’ai imaginée flottant
au milieu de mes cheveux
des carapaces nocturnes

elles s’est peut-être envolée
un matin moisi
sur des émanations d’irréalités
ou encore
s’est-elle échappée
sur l’orbite de mes désirs

je pourrais si facilement
tomber de sa clarté vacillante
d’un soleil qui se meurt

elle me laisse seul
avec les visages sous la pluie
les statues mornes
sur leurs socles implorants
les fumées de pensées
qui s’échappent de la brume
les spectres de son regard

elle me laisse seul
avec les escapades imaginaires
sous les toits perdus
j’attends un signe
du pavillon de tes yeux
qui me laisserait dans l’espérance
que rien n’est vain,
que les futiles édifices
ne sont pas posés pour rien

2.
je suis un enfant en attente
du rythme des images,
des sanglots de ta voix
laisse-moi lécher tes larmes
comme un chat
comme un chat
et murmurer l’infini
au creux de tes fenêtres
tu ignores ma vie
et ses ascendances

je suis un enfant en attente
de tes sons
de tes couleurs ficitives
et de ta voix éraflée
par les pleurs

3.
je voudrais te subtiliser
l’essence de ton existence
et te la rendre,
magicien morbide, en roses fanées

la nuit a peur
de ma nuit livide

d’ultimes vipères régnant
sur les jours
se frôlent aux gouttières
de ma moralité écartelée

on a greffé
des rêves suants
sur ma peau farouche

*

Décor


on annonce
l’éclat d’un espoir
dans ces rues vides,
striées de passants
comme des veines sur les joues
d’une fillette malade

l’aube aura décortiqué l’horizon

on annonce l’éclat d’un espoir
sur ces hautes demeures
qui tentent de jongler
avec les pluies
ces yeux, possédés
par des sirènes d’égout
ce monde qui agonise
ces enfants de mille ans
parsemés de rides
ces fleurs maladives et mourantes

*

Deuil d’un fantôme


elles sont déjà finies
ces errances incertaines
sur les toits desséchés

et ces yeux de chiens battus
embués et si frêles
font-ils déjà la queue
au royaume des souvenirs ?

et ces lèvres
comme une cigarette incertaine
se consument-elles toujours
au toucher du bonheur ?

elle rejoindra mes rêves
un jour, sur ces bottines irréelles
lorsque la solitude me reviendra
au contact de l’hiver éternel

Nicolas Stanziano - Adriaenssens - Rodolphe Gauthier
Nicolas Stanziano pour N. Adriaenssens (1997)

« Materia » ~ poèmes & gravures

Gravures en taille douce de Yann Legrand.Typographie au plomb mobile  (Caravelle C.12),sur du papier hahnemühle 300g.Avec Christine Vandrisse.
(en cours d’impression…) 

Ce livre se présente comme une expérience de la matière (ou plutôt des matières) par le texte et l’image. C’est-à-dire que l’image et le texte ne sont pas des illustrations réciproques, ne dépendent pas l’un de l’autre, mais exposent deux approches (qui sont deux pratiques) des états de la matière.
Nous avons choisi dix états, que nous avons investi chacun à notre manière. Ce n’est pas essentiel pour le lecteur de savoir précisément quels sont ces états (même pour nous, ils portent plusieurs noms) : autant dans l’image que dans le texte, les indices – qui sont en fait des empreintes – sont visibles/lisibles.

La matière n’est pas un mythe, elle ne présente pas de narration. Autant la poésie, en tant qu’expérience de la matière langage, ne se farde pas d’anecdotes, autant la gravure, en tant que résultat d’un processus matériel, ne s’ordonne pas non plus en histoires. Dans les mots autant que dans les formes (langage visuel, langage textuel), ce sont les jeux de fusion, dissolution, tension, broyage, cristallisation, entaillage, oxydation, érosion, émiettement, qui nous fascinent, de la particule (spin) à la poussière (les résidus). Un jeu de forces à la fois, donc, minimal et baroque que le lecteur-spectateur peut, à loisir, contempler (si la contemplation est encore possible), observer (analyser) ou, bien sûr, s’approprier.

Pour cela, il était hors de question de choisir une impression offset qui privilégie l’aseptisation aux aspérités, qui propose le mensonge d’une transcendance de la matière par la négation de la tâche humaine (en voulant abolir le hasard). À la machine autonome, nous avons préféré l’apprentissage de la main ; à l’imprimante, la presse à épreuve typographique ; à la platitude, le foulage ; et au papier glacé, ce beau papier hahnemühle.
En attendant la fin de l’impression, pour toute demande d’information, nous sommes disponibles.
Yann Legrand & Rodolphe Gauthier

La vie militaire de Rémy Belleau

Dans l’ode XXIII du « Troisiesme livre », Ronsard s’étonne que son ami ait troqué les vers contre des armes, pour le duc de Guise. (Un poète soldat, comme le sera d’Aubigné, puis, plus tard, Lord Byron, comme le seront, souvent malgré eux, quelques jeunes gens de la Première Guerre mondiale : Siegfried Sassoons, Wilfred Owen, Rupert Brooke, Isaac Rosenberg…)

Tu as donques quitté Thalie
Pour les despouilles d’Italie,
Belleau, que ta main ne tient pas,
Qui t’armant sous le Duc de Guise,
Imagines de voir à bas
Les murailles de Naples prise.

J’eusse plustost pensé les courses
Des eaux remonter à leurs sources,
Que te voir changer aux harnois,
Aux piques et aux harquebuses,
Tant de beaux vers que tu avois
Receu de la bouche des Muses.

Après n’avoir rien trouvé sur Wikipedia (il va falloir y remédier), une recherche dans l’Histoire de la Pléiade d’Henri Chamard (1867-1952, spécialiste de la littérature de la Renaissance française, ouvrage de 1941) offre non seulement quelques précieuses informations, mais cette odelette citée dans une version où le premier sizain diffère sensiblement :

Donc, Belleau, tu portes envie
Aus dépouïlles de l’Italie,
Qu’encres vous ne tenez pas,
Et t’armant sous le duc de Guyse,
Tu penses voir broncher à bas
Les murailles de Naples prise.

Chamard souligne l’ironie de cette odelette, imitée d’Horace (Carmina, I, XXIX, que Laumonier commente dans Ronsard Lyrique, p.370), qui, dans la version des Odes, a été tempérée, passant à l’amertume. Ainsi, voilà le parcours de Belleau : « Depuis qu’il avait publié sa traduction d’Anacréon et ses Petites inventions, Belleau n’avait plus guère, semble-t-il, fait parler de soi. Quittant la vie strudieuse pour la vie militaire, pendant l’automne de 1556, il avait pris les armes afin d’accompagner le duc de Guise en Italie. Ronsard, un peu surpris de cette ardeur guerrière, avait plaisanté son ami dans une ironique odelette : (…). Mais, sans se laisser arrêter par cette douce raillerie, le traducteur d’Anacréon s’était enrôlé dans la cavalerie du marquis d’Elbeuf, frère cadet du duc de Guise. M. Eckhardt conjecture ingénieusement que Belleau, dans la circonstance, avait eu l’appui de son protecteur Chretophle de Choiseul, abbé de mureaux, dont le frère aînée, Jean de Choiseul, baron de la Ferté, de Lanques et d’Autreville, et qui signait Lanques tout court, était lieutenant de la compagnie d’ordonnance du marquis d’Elbeuf. Toujours est-il qu’après une absence de près d’une année (de décembre 1556 à octobre 1557), Belleau, chevau-léger, qui n’avait pu voir sans tristesse l’échec du duc de Guise devant Civitella, était revenu de sa campagne en rapportant moins d’impressions de l’Italie elle-même que de beaux souvenirs de sa vie militaire. » Une note apprend ici que le Hongrois Sandor Eckhardt (1890-1969) a reconstitué la « vie militaire de Belleau », 38-50, grâce à ses poèmes, et qu’il aurait pu rencontrer Du Bellay à Rome, mais qu’aucun des deux n’y fait mention dans ses poèmes. Le livre d’Eckhardt est disponible, océrisé mais non corrigé, sur le site archive.org à l’adresse suivante : https://archive.org/stream/remybelleausavie00eckhuoft/remybelleausavie00eckhuoft_djvu.txt. Le chapitre II est en effet consacré à cette année, dont la table des matières annonce : « I. L’expédition de Naples (1556—1557). Question de la participation de Belleau. Projets des Guises. Motifs du départ de Belleau. Belleau chevau-léger ? La descente de l’armée de Guise en Italie. A Rome : Belleau et Du Bellay. Campagne dans les Abruzzes. Défense de Tivoli et de Paliano. Retour en France. II. Un voyage sur mer (1566 ?). Témoignage de Belleau. Elbeuf général des galères. Combat naval : une rencontre avec les corsaires ? »

3 poèmes dans le n°69 de Traction-Brabant (août 2016)

J’avais proposé une série d’une dizaine de poèmes, et trois seulement ont été retenus, de justesse ! L’ensemble (qui fera l’objet d’une publication sérigraphiée avec des dessins – peut-être des gravures en lino – d’Illustre feccia) a été composé selon une expérimentation inspirée, en partie, des « sheets of sounds » de Coltrane. Il s’agit de débobiner entièrement, jusqu’à extinction du souffle, tout ce qui est connu dans une première expression qui sert de « thème ». Les images appellent d’autres images, autant que les sons appellent d’autres sons, etc – souvent en même temps : il y a, dans ces « équations différentielles » (si on veut entendre par là l’ensemble des combinaisons qui se créent, non seulement à l’intérieur de chaque vers, mais aussi entre les vers), quelque chose du derviche ou de la bacchante. Et qui s’apparente à une ascèse, puisque c’est dans la concentration même que se libèrent les forces les plus stimulantes, les plus riches. Ce sont des poèmes de l’improvisation travaillée, de l’ascèse dionysiaque.





Dans la même veine, j’avais proposé un poème pour le numéro 2 de la revue Revu (http://revularevue.wixsite.com/revu), qui a été refusé (les revuistes ne conçoivent que trop rarement, hélas, leur publication en réseau avec d’autres publications). Il y avait un thème à suivre, « Trottoir, la ville à nos pieds », et j’avais composé pour l’occasion le texte suivant (que j’aime bien toujours) :

le rot le trop le trottoir en cadence dans
le cadre de l’horloge qui sonne et résonne
au quart et à la demi brune remonte à la jugulaire
au cou la corde rue de la Vieille Lanterne ou au lampadaire
comme à la blonde à pieds qui passe et repasse avec ses ourlés
à l’appel du hasard dont le panel sur ce trottoir
arraisonne ta misère – c’est la grille de fer forgé, la ferraille du sexe
la fille à se damner qui soigne sa tristesse à coups de bitures sur le macadam
macabre macchab qui creuse son trou dans les catacombes
en grignotant chaque seconde un grain de notre folie vitale
mais c’est un feu de joie aussi au bout de la cigarette
les grandes eaux remontent aux orgues de ta gorge
pour envahir les deux mondes, ceux des vivants et ceux des morts
dont nous serons le fantôme et l’image au petit matin ou à midi
à marteler hagard la gueule grande et petite aiguilles jusqu’au soir qui
n’en a jamais fini

J’avais assorti l’envoi de quelques explications :
« Dans ce poème, spécialement composé pour Revu, je poursuis une expérimentation poétique dont 3 autres exemples vont paraître dans le numéro 69 de Traction-Brabant.
Le thème est particulièrement sympathique : le trottoir m’est tout de suite apparu lié à la nuit.
Monde de la nuit, avec ses ivresses, ses personnages, ses cauchemars et ses extases ;
c’est un bal de joie et une danse macabre.
On marche sur le trottoir comme une horloge martèle chaque seconde.
Le poème se déplie selon un mécanisme d’associations de mots (induites par la culture, les sonorités, un goût personnel, le hasard, etc) et des apparitions souveraines d’images (des « visions », comme le rappelle la référence à Nerval, « rue de la Vieille Lanterne »).
J’espère qu’il vous plaira. »
C’était en juillet 2016.

Trois poèmes, donc, dans le Traction-Brabant d’août 2016. C’est le 69e. Ce qui en fait, dans le monde de la micro-édition (et de l’édition maison par nature éphémère), une des revues les plus anciennes. Grâce au travail, à la passion et à la constance de Patrice Maltaverne.
La revue, il faut bien l’avouer, est très moche. Aucun sens de la mise en page, de la typographie, et le massicotage semble être une notion inconnue de l’éditeur. Les images, surtout, en noir et blanc, sont immondes.
Le ton de la revue a quelque chose de dérangeant : presque malsain à force d’être aigri. Et d’une logique éthique plus que douteuse (« Mais ne vous faites pas trop d’illusions : si vous ne souhaitez pas trop lire les autres (même avec Internet), les autres ne vous liront guère non plus ! »).
Mais on y découvre de belles choses, voire des vraies perles, qui sauvent l’ensemble : Charlotte Mont-Reynaud, Marie Françoise Ghesquier, Sébastien Kweik pour les textes, et Patrice Vigues (dessin de couverture), Françoise Caput, Jacques Cauda pour les illustrations.

For a surreptitious exposure : the art of Illustre Feccia


             IllustreFeccia is one of my friends. This is why it is quite difficult to write about his work. We both gravitate around The Minesweeper Collective. Both, I think, we find there what we seek: freedom and open-mindedness, lined with dynamism and essential rigor that usually are never conciled in a collective (and we have to pay tribute to all those amazing people who welcomed us, including Camden McDonald who initiated the project, Niccolo Bruni and Andrew The Terror that support it daily head-on, and obviously Kevin Seven who strives every moment to make it grow).
               We are both quite similar. Illustre Feccia is ambitious as I am; he is voluptuous as I am, he can hardly bear annoyances and refuses absurd constraints. He is sensitive. He is à fleur de peau (on edge). In addition to having a boundless generosity, as Italians often do.
                Much has been written in the few articles devoted to him about his influences and references. It is quite clear that the punk universe, expressionism (Beckmann, Grosz, etc.), H.R. Giger, are figureheads and a base (that on which we rely, but also where we withdraw) for Illustre Feccia. But I want to focus in this small study on the underground movement of his artistic gesture.
               I say gesture and I mean both the body mechanism in action (how? why?), but also, just a little behind, with the french feminine meaning of the word (la geste) which refers to an epic adventure, combat and (con)quest.

                « Undercurrents » (plural form) is the wonderful name given by the Minesweeper crew to the gallery they manage at the Bird’s Nest, our favorite pub (the best) in Deptford: The Undercurrents Gallery. It is an ingenious diversion – a step aside – versus « underground », as the Minesweeper is actually a boat… But I like to interpret it – especially – just as a movement under the surface, under the mirror (more than “behind”) under the tectonic plates. And what comes to thrill the bark and the skin…
               The artistic gesture is connected with the surface, of course, but it is below references, culture, « ego » even if it is excessive (« leaving egos at the door …” we can read on the website).
             It is this underground movement, which appears differently each time on the surface, that is important in what we see – in all that we see.
                 And this movement is fascinating in Illustre Feccia‘s works.

              This is the
line, compulsive, generous, maniac (the mania is the dionysian madness that possessed bacchants), which just saturates the surface and inoculates it that expressive density. Since it is through this line, this abundance of features, that the movement arises.
              Let’s make that clear: this is not a mere way of speaking. It is from the bottom of the surface that the gesture draws the traits that emerge, protrude or spring on that surface.
It comes from the lowlands, the underbelly, from the dregs and the grounds, which are not really hidden, but dense enough that nothing can be distinguished. Oil and tar. That is also why what gushes out is still dark and stained by the expulsion gesture.


Mansuetudine Cristiana


               There is a clear
maieutic-of-monstruosity process in Illustre Feccia‘s works. It is this process itself – the extraction of a hypogeal life – which is highlighted. It’s not the result that is shown, the dead foetus in its bath of formalin, the teratologic section of the museum, no, it is the whole operation of extirpation of the swarm, with a gap on the pluck, abundant flows, fluids and tissues, in addition to faces and monsters…
               The faces come from the bottom of the surface – canvas, paper or wall – and they are projected (or they project themselves) to us, to our own faces, with an almost violent suddenness. With a closeness that is not only an effect of pictorial spatiality, but also an inner proximity: like magnets, attracting monsters in our very inside (“Il bambino che c’è in te”, “The Babe that is inside you”). Illustre Feccia draws depths and backs, drags out the forces and energies that move over there.

Il bambino che c’è in te


               Its name,
Illustre Feccia, somehow, echoes this. Illustre means light, lighting. Feccia refers to the vile matter, the dirty, the excrement (fex, fecis in latin), and that strikes the face – faeces hitting faces – the body and the intellect. It’s clandestine material.

                 Here, of course, we can connect the movement with its shape, the pattern and
the theme, topics and references. It is expressionistic and it is punk. Revolt and social criticism of religions, finance, various coercive powers. This criticism works as a general denunciation of a world where many are starving when others stuff themselves, where free thought is if not punished at least limited, where we stop people from coming where we keep what we have stolen from them… This denunciation works as an extirpation and a highlighting of the profound forces, which are, after all, irrational. For it is irrational: the unreasoned energy (unreasonable?) that enables to prove undoubtedly that some socio-economic realities are unfair, everyone (yes, everyone) is aware of it, that many take offense about it, but finally it does not change and will never change anything (when we begin to want to reason about these unreasonable forces, when we try to reason them, we actually do politics; we don’t : we are in the city: we are politics). This irrational energy, inhuman energy (in the sense that it comes from the human but exceeds him, such as single bee and swarm function differently, or – if we want to divert a Platonic reference – that a limb can’t be compared to the whole body), this energy manifests and figures monsters. And these representations of monsters, (everybody will agree with me on that, at least) are a true treat.
               But before being political, the remarks of Illustre Feccia are wider: the sensitivity is involved, the sensitivity of Being-in-the-world, called – in philosophical and (it must be admittedsorry…) Heideggerian terms Dasein.

                This is yet
in another way, in a less superficial manner (how boring is this pseudo-political chatter in the deep squats!), that this gesture is political: through what we call « street art ».

                Because the street art (in its best manifestations), we know, is the reclaiming of public space. The
surface (the area) is large and flexible: it is no longer in his first architectural function (a wall, a door, a window, etc.), but it is diverted, re-appropriated, by humans. Better: it denounces the hypocrisy and cowardice that were used to build them. And so we can say Illustre Feccia pulls the monstruosity out of the walls.






                 Video by Jérémy La DjeyDje :




                 This is the immense work (Grand Œuvre) without lots of means. The artist is no longer limited to the frames, to the canvases, to what it costs (the work is also ephemeral and – more – difficult to recover), to the small surface to which it is constrained by lack of means. He no longer has to canvass the galleries and exhibition spaces, to corrupt himself: he can make the street his own gallery, as did Illustre Feccia under the arches of Deptford, following the Ha’penny Bridge. This may allow him to express himself according to his desire, without recourse to the institutions, without being stamped, retrieved, swallowed, and, in short, denied.


(video by Jérémy La DjeyDje)

                 But it would be simplistic to make Illustre Feccia‘s art an art of denunciation, an art – only – of protest (even « beautiful » or « well done ») and even a « dark » art. Since there is also humor, as in this sarcastic figure of a spaghetti eater, and seen that Illustre Feccia (who has lived in London for many years) is Italian, I am tempted to say a Pasolinian humor, or better yet a Boccacian humor, sarcastic and satirical, that delights, as in the Middle Ages, in the pretty vulgarities and beautiful profanities.



                But I want to finish on one aspect of his
work that I like a lot, which is quite rare and which has perhaps not been explored as well as others: delight & voluptous.

            The first work
of his I saw was a tribute to Modigliani, which repeated the figure of Luna Czeckowska (1919) that has long been (perhaps still is) my favorite figure by Modigliani (i felt straightaway a strong affinity between us). Her long neck and her blue eyes blurred by swoon…



             It is still
movement, not underground but submarine. Undercurrents less violent than in the « political » works – but just as intense. Scrolls and convolutions as they exist in beauty – that is pleasure and love. Here, art aspires to a certain harmony, which seeks to reinvent itself, made of nice quirks and intimate depths that flush, again, here and there, on the surface.
I say surface but the homage to Modigliani was painted in a basement (in Palmerston squat in Deptford), which suited it very well.

                « Spring » (which also belongs to this rich magical
vein in Illustre Feccia‘s works) is the individuation of this eroticism from the depths: a world of roots, a hypogeous world made monad, a planet (an absolute island) but also as a fragile bubble.




               Ariane,
in a more classical style, is the Ariane of the Labyrinth, that is to say, the corner, the hidden, the deep away, the Ariane of the « innermost » (« the most intimate, most secret, the deepestthe lower abdomen« ).





               This
highlightment (the exposure, the uncovering, the baring) is completely opposed to the Society of Spectacle analyzed by Debord and the Situationists. The projecting is opposed to the spectacular, the expression of inner experience is opposed to the entertainment as well as the cathartic event. You could say that we are dealing here with a surreptitious exposure, close to the unlawful, the illegal, the underground.
               This is where the art of Illustre Feccia is valuable and worthy of admiration – beyond the friendship that is sufficient in itself…


——–
Thanks to Emilie Huitric for the correction (& much more…)

Christina Rossetti

Christina Rosselli (1830-1894) est née et morte à Londres. Son recueil Goblin Market (1862) est d’une beauté mélodique qu’avait relevé Virginia Woolf. Elle vient d’une famille illustre : son père est le poète italien Gabriele Rossetti, sa mère, Frances Polidori, est la sœur de John Polidori, l’auteur de The Vampyre et l’ami de Byron et de Schelley. Son frère est Dante Gabriel Rossetti.

Nous commençons par traduire une « Chanson ».

Song

When I am dead, my dearest,

         Sing no sad songs for me;

Plant thou no roses at my head,

         Nor shady cypress tree:

Be the green grass above me

         With showers and dewdrops wet;

And if thou wilt, remember,

         And if thou wilt, forget.

I shall not see the shadows,

         I shall not feel the rain;

I shall not hear the nightingale

         Sing on, as if in pain:

And dreaming through the twilight

         That doth not rise nor set,

Haply I may remember,

         And haply may forget.

Chanson

Quand je serai morte, mon chéri,

Ne chante pas de chanson triste pour moi ;

Ne sème pas de roses sur ma tête,

Ne plante pas de cyprès ombragé :

Sois l’herbe verte au-dessus de moi

Et l’averse et la rosée humide ;

Et si tu veux, souviens-toi,

Et si tu veux, oublie.

Je ne verrai pas les ombres,

Je ne sentirai pas la pluie ;

Je n’entendrai pas le rossignol

Chanter, comme s’il souffrait :

Et je ne rêverai pas dans le crépuscule

Qui ne montera ni ne descendra,

Peut-être je me souviendrai,

Et peut-être j’aurai oublié.

A Tiziana Cera Rosco

De TCR (avec notre traduction) :

In qualunque luogo sarà il corpo
Là si raduneranno le aquile.
Per questo ti dico “Non Tremare”
“Non Tremare” sarà il tuo tuono.

Quando sarai morto, corpo mio,
perfettamente tenero
perfettamente quieto
perfettamente spaccato nel mezzo

Ricordati di me.
Raggiungimi.




N’importe où il y aura le corps
se rassembleront les vautours.
C’est pourquoi je te dis  »N’aie pas peur »
 »N’aie pas peur » sera ta foudre.


Quand tu seras mort, mon corps,
>parfaitement tendre
parfaitement calme
parfaitement brisé par le milieu

Rappelle-toi de moi.
Rejoins-moi.


*


À Tiziana Cera Rosco


tu es le cep noir et la serpette
un délire de lierre et d’acan
the enserrant mes membres
comme une clé et un disloque
ment car je me suis perdu pendu
à tes vrilles et à tes toupies sur une sur
face de vernis gelée et la pluie
qui ruisselait dessus me brouillait
la vue – épouser ton roulis t’ouvrir
le crâne m’émasculer nu inutile
ment au passage


*


sei di lino e di legno
scuro, anche se mi sembri una chiara
fontana – ti ho pensato un secolo fa
nella foresta e lungo il cratere che inghiottì tutto come il ceppo di vite sei fatta di volute e di voluttà promessa – sei i
rami che crescono dal mio cervello
a volte sono
io il burattino e sei tu
la fata, accerchiarmi, abbracciarti
è l’ora per amare parole
il palindromo della grazia

Note de lecture : « Thérèse et Isabelle », Violette Leduc (1955)

C’est Virginie Despentes qui, dans King Kong Théorie (2006), fait référence à ce livre loin de son propre style : « 1948, Antonin Artaud meurt. Genet, Bataille, Breton ; les hommes font exploser les limites du dicible. Violette Leduc entreprend la rédaction de ce qui deviendra Thérèse et Isabelle. Texte magistral. Beauvoir à sa lecture écrit immédiatement :  »Quant à publier ça, impossible. C’est une histoire de sexualité lesbienne aussi crue que du Genet. » / Violette Leduc édulcore le texte, que Queneau refuse aussitôt :  »impossible à publier ouvertement ». Il faut attendre 1966 pour que Gallimard l’édite. »
  Le récit constituait la première partie de Ravages (1955). Mais Gallimard sort le livre amputé de ce passage (il n’a été publié dans sa version originelle, c’est-à-dire sans les modifications demandées par Queneau, qu’en 2000). C’est le récit d’un amour (où l’emprise physique est précisément décrite) entre deux jeunes femmes dans un pensionnat.
  On le trouve par hasard, on l’ouvre par curiosité. C’est le choc. Cette écriture de l’intériorité, difficile à qualifier, quasi schizoïdique, qu’on trouve rarement, est à chaque fois une expérience bouleversante. Neige silencieuse, neige secrète de Conrad Aiken (éditions La Barque), Sombre Printemps d’Unica Zürn, ou encore La Mulâtresse Solitude d’André Schwarz-Bart. 
  Il y a une virtuosité de l’écriture qui ne tient pas à l’exercice mais à un souffle intérieur singulier. Les phrases s’enchaînent sans qu’on puisse décider si ce sont des images ou des faits : la parole est si profonde (elle surgit de si bas) qu’elle a quelque chose d’hypnotique. Il y a une irreconnaissance continuelle de ces phrases qui n’ont pourtant rien de heurté ou de difficile : la lecture, au contraire, est facile et envoûtante. Elles échappent continuellement à ce langage ordinaire construit sur des formes expressives communes et pré-données. Elles ignorent le lieu commun, elles ménagent des espaces insolites qui ne sont pas des refuges, mais des tangentes mobiles et, si on veut, des angles (des coins) en mouvement. Ce sont des équilibres.
  Pour comprendre – ou se convaincre – de ce que j’avance, il suffit de lire le début du texte, sur lequel nous finissons cette note.
  De son importance dans ce qui serait une histoire des représentations de la femme, de la prise de parole publique (ici littéraire), de la censure subie, de l’indifférence générale (c’est-à-dire aussi féminine) sur ces questions, je renvoie à l’essai de Despentes.
« J’errais à l’écart autour des cabinets. J’entrai. Une odeur intermédiaire entre l’odeur chimique d’une fabrique de bonbons et celle du désinfectant des collèges persistait. Je ne détestais plus l’haleine de la désinfection générale qui nous délabrait les soirs de rentrée. L’odeur était le rideau de fond avant notre rencontre. Les cris des enfants fous reculaient. Du siège en bois clair souvent savonné montait une vapeur : la vapeur de tendresse d’une masse de cheveux de lin. Je me penchai sur la cuvette. L’eau dormante reflétait mon visage antérieur à la création de la terre. Je palpai la poignée, la chaîne, j’enlevai ma main. La chaîne se balança à côté de l’eau triste. On m’appela. Je n’osais pas mettre le crochet pour m’enfermer. — Ouvrez, supplia la voix. Quelqu’un secouait les portes. Je voyais l’œil. Il bouchait la découpe dans la porte du cabinet. — Mon amour. Isabelle arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle m’apportait le souffle de la mer du Nord. J’ai eu la force de me taire et celle de me rengorger. Elle m’attend mais ce n’est pas la sécurité. Le mot qu’elle a dit est trop fort. Nous nous regardons, nous sommes paralysées. Je me jetai dans ses bras. Ses lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, dans mon cou, dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse… Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt. Un brin d’herbe dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une cicatrice à la joue m’étofferaient. Pourquoi ne suis-je pas la chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ? J’ai encadré son visage : — Mon amour. Je la contemplais, je me souvenais d’elle au présent, je l’avais près de moi de dernier instant en dernier instant. Quand on aime on est toujours sur le quai d’une gare. — Vous êtes ici, vous êtes vraiment ici ? Je lui posais des questions, j’exigeais du silence. Nous psalmodiions, nous nous plaignions, nous nous révélions des comédiennes innées. Nous nous serrions jusqu’à l’étouffement. Nos mains tremblaient, nos yeux se fermaient. Nous cessions, nous recommencions. Nos bras retombaient, notre pauvreté nous émerveillait. Je modelais son épaule, je voulais pour elle des caresses campagnardes, je désirais sous ma main une épaule houleuse, une écorce. Elle fermait mon poing, elle lissait un galet. La tendresse m’aveuglait. Front contre front nous nous disions non. Nous nous serrions pour la dernière fois après une dernière fois, nous réunissions deux troncs d’arbres en un seul, nous étions les premiers et les derniers amants comme nous sommes les premiers et les derniers mortels quand nous découvrons la mort. Les cris, les rugissements, le bruit des conversations dans la cour venaient par rafales. — Plus fort, plus fort… Serrez à m’étouffer, dit-elle. Je la serrais mais je ne supprimais pas les cris, la cour, le boulevard et ses platanes. »

La langue crue de Verlaine (2/2)

Les voix de Verlaine

Verlaine c’est le multiple, le réversible, le débordant. Sans aucun doute le satyre et le Protée. Peut-être un Janus, même si le réduire à la dichotomie grâce/damnation serait erroné. S’il aime les masques, ce n’est pas pour tromper, ou se cacher, c’est parce qu’il est impersonnel, qu’il est un autre (autant que James Ensor). Cette « impersonnalité » qu’il appelle, qu’il concrétise parfois (Romances sans paroles), qu’il ne perd pas de vue, c’est la sensation d’être traversé par des voix. Les voix divines, les voix maléfiques ; les voix du bon mari, celles de l’amant – des amants, des amantes, celles des amis aussi, celles des sociétés. Mais c’est aussi les voix antiques : Tibulle, Virgile, Horace. C’est Villon, Ronsard, Régnier, Sigogne. C’est Hugo, c’est Baudelaire. Cette impersonnalité, c’est la musique. De la musique avant toute chose évidemment, les « ariettes oubliées », « Les uns et les autres » aussi, c’est le plain-chant des recueils chrétiens (si peu chrétiens), Amour, les Liturgies intimes. C’est le patois, le jargon, celui des faubourgs, celui de Philomène, celui des chansonniers des cabarets fin-de-siècle, le Chat Noir, Aristide Bruant, Yvette Guilbert et cie. La prolixité est la véritable richesse : les critères littéraires sont renouvelés, il ne s’agit plus de « littérature », mais bien de sensations. À l’hôpital, Verlaine aime les airs populaires : « Et l’on monte à la salle de chant. / Drôle, ça. / Comme qui dirait la concrétion, la synthèse, la quintessence du goût musical parisien populaire, la romance y domine », les chansons même « écorchées » : « Gestes faux comme la voix gutturale et traînarde à moins que fêlée, ô Paris ! ou alors terriblement méridionale ! Pataquès inouïs qui feraient douter si le chanteur comprend ce qu’il  »envoie », terminaison en ô des rimes, à l’instar de quelques  »artistes » de très infimes cafés-concerts, et ce, par chic, par un naïf, au fond, et quasi touchant dandysm… ô. » (Mes Hôpitaux, 3). Loin des cercles littéraires envahis de plus en plus par les universitaires, c’est le savoir-faire, et le savoir-se-faire-plaisir qui plait à Verlaine. De ce renversement des valeurs poétiques, le poète est conscient, mais il sait aussi qu’il n’a (plus) rien à prouver. Sans compromis, il compose. Il ne faut donc pas se demander pourquoi il fait cette poésie, mais comment il la fait.

Bien qu’il refuse le vers libre, Verlaine est incontestablement un moderne. Bien plus qu’on le dit. Il refuse le classicisme de la langue et de la syntaxe. Il ne recule devant aucune audace stylistique ou grammaticale, et cherche à enrichir la langue. Une raison de plus de le rapprocher de Villon. Une raison aussi de le rapprocher de Ronsard, de Desportes, de la Pléiade : jargons et patois, termes techniques, barbarismes, néologismes par dérivations, hispanismes, latinismes, anglicismes, etc, le lexique français, si pauvre, se voit gonflé. Syntaxe en origami, courts-circuits, déploiements ou concision, répétitions entêtantes (« …je jouis après des jours, des jours / Et des jours et des jours et des bonnes amours », Dans les limbes, VIII ; « Dans de hautes salles dans un littéral palais, se passèrent les semaines d’apprentissage. » Mes Hôpitaux, 1), la langue de Verlaine ne refuse rien. Et le moteur de cet enrichissement, la machine, c’est l’agencement rythmique. D’où, sans doute, cette fidélité au vers traditionnel, mesuré, cadencé. Certes son appartenance à la génération de 1840, l’âge donc, a joué dans le maintien du vers mesuré, mais il n’en reste pas moins que ce vers est une machine qu’il faut détraquer. Ce cadre, si peu rigide qu’il est devenu chez Verlaine (à la suite de Hugo), fonctionne comme un orgue. Question de tuyauterie : certains courts, d’autres plus longs, que l’on scie, que l’on remonte, et un souffle que l’on module pendant l’expulsion. Quelque chose de l’orgue de barbarie, déréglé.

Verlaine nourrit la langue, et nettoie du même coup la morale. Il est porté par un grand projet, qu’il construit sans plan pré-établi. Cellulairement a été sciemment démantelé (d’où l’étrangeté du choix des éditions Gallimard), au profit de ce projet que Verlaine gardait – et alimentait : « Idées pour la 2e édition de Parallèlement : un dialogue entre éphèbes et vierges, à la Virgile : ce cadre me permettra les dernières hardiesses. Intitulé « Chant alterné ». Je grossirai le lamento sur L. L. [Lucien Létinois] dans Amour mais laisserai sans doute Sagesse tel qu’il est. De la sorte (car Parallèlement sera augmenté de 4 à 500 vers), les volumes de ma tétralogie, si j’ose parler ainsi de mon « élégie » en quatre parties, seront d’importance égale. » (Lettre à Cazals de 1889). Cette « tétralogie » est définie par la musique (le terme renvoie insensiblement à Wagner), c’est un grand œuvre, d’où découle une pensée profondément originale : il s’agit notamment de mettre sur le même plan la pornographie la plus crue et le mysticisme le plus exalté. Oui, Verlaine est bien plus moderne, bien plus décapant, bien plus riche qu’on ne le pense. Érotisme, volonté d’un grand œuvre, refus des finalités (« Nulle conclusion à tirer de là comme des trois quarts de toutes les remarques, n’est-ce pas ? » Mes Hôpitaux, 3) : déjà du Bataille. La sexualité, qui est au cœur de l’œuvre (musique érotique) permet d’atteindre une intensité qui ne peut pas être « rapportée » par le texte (qui n’est qu’une trace, une recension), à moins qu’il soit impersonnel et musical. Dans cette expérience sexuelle, l’autre, quelque soit son sexe, est Dieu : « Ô ma femme, qui recevras mon souffle ultime ! » (Dans les limbes, IX) ; « C’est fait, littéralement je t’adore ! / On adore Dieu, créateur géant. / Or ne m’as-tu pas, plus divine encore, / Tiré de toutes pièces du néant ? » (Dans les limbes, XIV) ; « Je fus mystique, et je ne le suis plus, / (La femme m’aura repris tout entier) » (Chansons pour elle, XXV) ; « Gland, point suprême de l’être » (Hombres, XIV). En ce sens, la primauté de l’anecdote, c’est le refus de la sublimation. Le vil, le sale, le répugnant équivalent le noble, le sublime, le beau. Attraction et rejet du dandysme (selon la définition qu’on lui prête). Le crime, le repoussant, « l’infernal » de Baudelaire, de Barbey d’Aurevilly, de Huysmans (qui le fait connaître à un public élargi en 1884 avec À Rebours). Pour Verlaine, la religion ne se pratique plus sur le mode d’une transcendance, mais selon la purgation des passions, comme une hygiène.

Mais tout cela a été éclipsé. La postérité de Verlaine (la réception de l’œuvre d’après 1884) subit les deux grands mouvements de la première moitié du XXe siècle. Le néo-classicisme et le Surréalisme.

Au XVIIe siècle, avant même les années 60, la littérature pâtit d’une contre-révolution : après la Pléiade, Malherbes censure, biffe, épure. Boileau applaudit, Vaugelas renchérit. S’ensuivent deux siècles d’anémie. Jusqu’aux Romantiques (certains d’entre eux, du moins). Il en va de même après les Décadents et les Symbolistes. Contre l’excessivité, un retour à l’ordre est promulgué : le néo-classicisme porté par l’école Romane de Mauréas et Maurras se prolongera toute la première moitié du XXe siècle, de Gide à Anna de Noailles, de Gregh à Dorgelès. Clarté d’un vers traditionnel, refus des images bizarres et alambiquées, respect d’une langue grammaticalement correcte, pour soutenir une pensée « humaniste », parfois lourdement nationaliste. De l’autre côté, le Surréalisme préfère, de cette époque, Rimbaud et Lautréamont. Le goût du sale et du vil répugne à Breton qui, à la suite des Romantiques, n’encense que le sublime. Le Verlaine des années 80 et 90 devient donc confidentiel…

Conclusion

Lire les derniers recueils de Verlaine, contre les idées reçues, et contre cette image galvaudée qu’on véhicule encore d’un « Verlaine impressionniste ». Et voir chez Verlaine, accueilli par l’excellent peintre Jan Toorop en Hollande, et le poète Arthur Symons en Angleterre, sinon le précurseur, du moins un jalon de la « modernité ».

Voir aussi qu’il avait cette exigence d’abondance et de « babélisme », cette gouaille et ce bagout dans le récit, que l’on retrouve chez Jude Stéfan et chez Guy Goffette.

Voir enfin en lui un précurseur d’Ezra Pound et de Joyce, et, quoique sans filiation directe peut-être, de ces poètes qui mêlent différentes langues et langages dans leurs poèmes, Amelia Rosselli ou encore Michele Sovente disparu en 2011. Certainement Verlaine appartient à ce mouvement qu’il serait enrichissant de retracer, baroque, qui évolue, parfois confondu, avec un classicisme qui ne fait qu’entériner des extravagances bienvenues. Et Retrouver cette audace, en français, dans tous les français du monde.

La langue crue de Verlaine

Verlaine par Dornac

Verlaine méprisé

La publication chez Gallimard de Cellulairement (choix étrange puisque ce projet de recueil avait été abandonné par le poète et que d’autres recueils publiés de son vivant n’apparaissent toujours pas dans cette collection de référence), précédé de Mes prisons, et l’exposition consacrée à Verlaine au Musée des lettres et manuscrits de Paris (Verlaine emprisonné, du 8 février au 5 mai 2013), sont-elles les marques d’une réhabilitation de la seconde période de l’écrivain ?

Pas encore tout à fait, mais elles ouvrent une brèche.

Tout le monde connait les Poèmes saturniens (1866), les Fêtes galantes (1869), La Bonne chanson (1872), Romances sans paroles (1874), et même Sagesse (1880) ou Jadis et naguère (1884), mais qui lit Chansons pour elle (1891), Liturgies intimes (1892), les géniales Élégies et les Odes en son honneur (1893), Dans les limbes (1894) ou encore Chair (1896) ? Il suffit de parcourir les déplorables notices de Jacques Borel pour le volume des œuvres poétiques complètes de La Pléiade pour comprendre le mépris qui pèse sur plus de la moitié des créations d’un poète pourtant illustre. Et pourquoi ?

C’est en 1938 que paraissent dans la Bibliothèque de La Pléiade les œuvres poétiques complètes (1), sous la direction de Yves-Gérard Le Dantec, que Jacques Borel vient donc réviser et compléter en 1962 après la publication des études sur l’œuvre et la vie de Verlaine de Jean Richer, Georges Zayed, V. P. Underwood et surtout d’Antoine Adam. Dans la très belle biographie d’Adam, aucun jugement moral, aucun mépris pour la vie menée par Verlaine (juste un affreux « affreux » pour qualifier le recueil Hombres). Alcool, errance, clochardisation, brutalités, sexualité débridée, les virevoltes d’un homme qui n’a jamais cherché à s’épargner, ou qui n’y est jamais vraiment arrivé, ne sont jamais condamnées. Le jugement vient des critiques de seconde zone. C’est une constance : Jorge Semprun n’éreinte-t-il pas Banville dans son introduction à l’anthologie de la poésie française du XXe siècle publiée chez Gallimard ? Thuriféraires de la norme et de la morale. Et ça vous condamne tout un pan d’une œuvre selon des critères douteux. Car pourquoi le second Verlaine est-il méprisé ? Parce qu’il déroge définitivement aux règles de bienséance.

Hypocrisie assurément : ce qui ne parle plus de Rimbaud, ce qui n’a pas été écrit à son contact, n’a plus qu’une qualité médiocre. Après Parallèlement – qui déjà démontre pour certains la décadence poétique de Verlaine -, plus rien n’est valable. Les poèmes chrétiens trouveront peut-être, par leur sujet, un peu de tolérance, quoique condescendante, chez les littérateurs bigots. Mais le reste est une pitoyable déchéance. Par exemple, pour les Odes en son honneur : « Pris dans la gangue de l’anecdote, cet amour, cette pitié ne passent pas du plan de la réalité décrite, identifiable, à celui de la vérité poétique. » (p.762). Pour les Élégies : « Le dessein, – ancien déjà, – du poète était de retrouver frémissante de l’élégie tibullienne : à cette volonté de simplicité, la vulgarité, le prosaïsme constamment font échec. » (p.784). Mêmes mauvaises notes distribuées pour Dans les limbes ou Chair : « …une veine épuisée déjà dans les derniers recueils de même inspiration, qu’à peine peut-on appeler érotique, tente en vain de survivre. » (p.881).

Avec l’homme s’abime la poésie. Avec la déchéance morale, la déchéance poétique. Et puis, l’érotisme doit rester un genre particulier, confidentiel, avec je-ne-sais-quoi de charmant et de mignon (L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize…). Femmes (1890) et Hombres (1903), les deux recueils pornographiques n’ont été ajoutés à La Pléiade qu’en 1989 ! « La vérité poétique »… ? En quoi consisterait-elle ? Jamais on ne nous l’expliquera… mais on comprend qu’il faut qu’elle soit propre comme un intérieur bourgeois.

Or quelle vérité trouvons-nous dans les recueils de Verlaine ? Une sans concession : la crudité.

« Moi : D’accord, combien veux-tu ? Toi : Tout ce que t’as sur toi, / Chez toi, chez moi plutôt. Moi : Prends. Toi : Donne. Moi : Voilà, chère. Toi : Et maintenant faisez le beau, baisez mémère. » (clôture élégie VIII) « Use de moi, je suis ta chose » (Odes en son honneur, I) ; « Gland, point suprême de l’être » (Balanide II, Hombres) ; « Un peu de merde et de fromage / Ne sont pas pour effaroucher / Mon nez, ma bouche et mon courage / Dans l’amour de gamahucher. » (VIII, Hombres).

Crudité de la langue, pour ce goût de langue crue à pleine bouche. Nous pourrions aussi invoquer Artaud et parler de « cruauté » : pas de différence entre la vie et la littérature, pas de jeu superflu (« … cette espèce de poème / Que nous vivons… », XII, Élégies), le poème est une « ode », une « chanson », il est un chant et une imprécation, il est une prière et une requête, il doit agir sur la réalité quotidienne.

Mais s’arrêter à cela serait insuffisant : la nuance est encore là, mais sans la fameuse « fadesse » verlainienne : « Et dis à tes cheveux de me luire moins noir, / Tes cheveux, pourpre en deuil sur le rouge du soir. » (p.788). C’est incendie, révolte, révolution. Dans le lit d’hôpital, dans le délassement après le coït, la tension se manifeste dans la langue : écrire des mots – les prononcer – c’est encore agir, et transformer.

Car chez le bientôt royaliste conservateur (après avoir sympathisé assez avec la Commune pour y participer) n’en reste pas moins l’ennemi du bourgeois de la IIIe République, celle qui – pas mieux (ni pire) que les autres – s’assura sur le massacre des Communards. Comme Huysmans, Verlaine, malgré des propos souvent révulsants(2), fustige le bien-pensant : « À mon âge, je sais, il faut rester tranquille, / Dételer, cultiver l’art, peut-être imbécile, / D’être un bourgeois, poète honnête et chaste époux, / À moins que de plonger, sevré de tout dégoût, / Dans la crapule des célibats innommables. » (Ouverture des Élégies). Renversement des valeurs : c’est le célibat qui est « crapuleux », c’est-à-dire « malhonnête » ; il est malhonnête d’être « sevré de tout dégoût », d’être sans passion, sans lymphe. C’est cette appétence, ce désir d’intensité qui guide l’homme et tord la syntaxe. « Prompt à jouir, prompt à souffrir, / Prompt vers tout, hormis pour mourir ! » (Odes en son honneur, I). L’appétit de vie est énorme, cette volonté de puissance que nourrit au même moment Nietzsche. Que ce soit par renversement des catégories sociales ou par celui des identités sexuelles, le poète, tantôt en soumission, tantôt en domination (souvent les deux à la fois), ne fait l’économie d’aucun sentiment, d’aucun danger. C’est cette virulence qui se manifeste plus puissamment dans les recueils d’après 1880 que l’on méprise encore.

Notes

1. Jusque-là c’est Léon Vanier puis Albert Messein qui s’étaient chargés de la publication des œuvres complètes, entre 1899 (premier volume paru en 1903) et 1929.

2. Notamment dans Voyage en France par un Français, 1880.