« Materia » ~ poèmes & gravures

Gravures en taille douce de Yann Legrand.Typographie au plomb mobile  (Caravelle C.12),sur du papier hahnemühle 300g.Avec Christine Vandrisse.
(en cours d’impression…) 

Ce livre se présente comme une expérience de la matière (ou plutôt des matières) par le texte et l’image. C’est-à-dire que l’image et le texte ne sont pas des illustrations réciproques, ne dépendent pas l’un de l’autre, mais exposent deux approches (qui sont deux pratiques) des états de la matière.
Nous avons choisi dix états, que nous avons investi chacun à notre manière. Ce n’est pas essentiel pour le lecteur de savoir précisément quels sont ces états (même pour nous, ils portent plusieurs noms) : autant dans l’image que dans le texte, les indices – qui sont en fait des empreintes – sont visibles/lisibles.

La matière n’est pas un mythe, elle ne présente pas de narration. Autant la poésie, en tant qu’expérience de la matière langage, ne se farde pas d’anecdotes, autant la gravure, en tant que résultat d’un processus matériel, ne s’ordonne pas non plus en histoires. Dans les mots autant que dans les formes (langage visuel, langage textuel), ce sont les jeux de fusion, dissolution, tension, broyage, cristallisation, entaillage, oxydation, érosion, émiettement, qui nous fascinent, de la particule (spin) à la poussière (les résidus). Un jeu de forces à la fois, donc, minimal et baroque que le lecteur-spectateur peut, à loisir, contempler (si la contemplation est encore possible), observer (analyser) ou, bien sûr, s’approprier.

Pour cela, il était hors de question de choisir une impression offset qui privilégie l’aseptisation aux aspérités, qui propose le mensonge d’une transcendance de la matière par la négation de la tâche humaine (en voulant abolir le hasard). À la machine autonome, nous avons préféré l’apprentissage de la main ; à l’imprimante, la presse à épreuve typographique ; à la platitude, le foulage ; et au papier glacé, ce beau papier hahnemühle.
En attendant la fin de l’impression, pour toute demande d’information, nous sommes disponibles.
Yann Legrand & Rodolphe Gauthier

La vie militaire de Rémy Belleau

Dans l’ode XXIII du « Troisiesme livre », Ronsard s’étonne que son ami ait troqué les vers contre des armes, pour le duc de Guise. (Un poète soldat, comme le sera d’Aubigné, puis, plus tard, Lord Byron, comme le seront, souvent malgré eux, quelques jeunes gens de la Première Guerre mondiale : Siegfried Sassoons, Wilfred Owen, Rupert Brooke, Isaac Rosenberg…)

Tu as donques quitté Thalie
Pour les despouilles d’Italie,
Belleau, que ta main ne tient pas,
Qui t’armant sous le Duc de Guise,
Imagines de voir à bas
Les murailles de Naples prise.

J’eusse plustost pensé les courses
Des eaux remonter à leurs sources,
Que te voir changer aux harnois,
Aux piques et aux harquebuses,
Tant de beaux vers que tu avois
Receu de la bouche des Muses.

Après n’avoir rien trouvé sur Wikipedia (il va falloir y remédier), une recherche dans l’Histoire de la Pléiade d’Henri Chamard (1867-1952, spécialiste de la littérature de la Renaissance française, ouvrage de 1941) offre non seulement quelques précieuses informations, mais cette odelette citée dans une version où le premier sizain diffère sensiblement :

Donc, Belleau, tu portes envie
Aus dépouïlles de l’Italie,
Qu’encres vous ne tenez pas,
Et t’armant sous le duc de Guyse,
Tu penses voir broncher à bas
Les murailles de Naples prise.

Chamard souligne l’ironie de cette odelette, imitée d’Horace (Carmina, I, XXIX, que Laumonier commente dans Ronsard Lyrique, p.370), qui, dans la version des Odes, a été tempérée, passant à l’amertume. Ainsi, voilà le parcours de Belleau : « Depuis qu’il avait publié sa traduction d’Anacréon et ses Petites inventions, Belleau n’avait plus guère, semble-t-il, fait parler de soi. Quittant la vie strudieuse pour la vie militaire, pendant l’automne de 1556, il avait pris les armes afin d’accompagner le duc de Guise en Italie. Ronsard, un peu surpris de cette ardeur guerrière, avait plaisanté son ami dans une ironique odelette : (…). Mais, sans se laisser arrêter par cette douce raillerie, le traducteur d’Anacréon s’était enrôlé dans la cavalerie du marquis d’Elbeuf, frère cadet du duc de Guise. M. Eckhardt conjecture ingénieusement que Belleau, dans la circonstance, avait eu l’appui de son protecteur Chretophle de Choiseul, abbé de mureaux, dont le frère aînée, Jean de Choiseul, baron de la Ferté, de Lanques et d’Autreville, et qui signait Lanques tout court, était lieutenant de la compagnie d’ordonnance du marquis d’Elbeuf. Toujours est-il qu’après une absence de près d’une année (de décembre 1556 à octobre 1557), Belleau, chevau-léger, qui n’avait pu voir sans tristesse l’échec du duc de Guise devant Civitella, était revenu de sa campagne en rapportant moins d’impressions de l’Italie elle-même que de beaux souvenirs de sa vie militaire. » Une note apprend ici que le Hongrois Sandor Eckhardt (1890-1969) a reconstitué la « vie militaire de Belleau », 38-50, grâce à ses poèmes, et qu’il aurait pu rencontrer Du Bellay à Rome, mais qu’aucun des deux n’y fait mention dans ses poèmes. Le livre d’Eckhardt est disponible, océrisé mais non corrigé, sur le site archive.org à l’adresse suivante : https://archive.org/stream/remybelleausavie00eckhuoft/remybelleausavie00eckhuoft_djvu.txt. Le chapitre II est en effet consacré à cette année, dont la table des matières annonce : « I. L’expédition de Naples (1556—1557). Question de la participation de Belleau. Projets des Guises. Motifs du départ de Belleau. Belleau chevau-léger ? La descente de l’armée de Guise en Italie. A Rome : Belleau et Du Bellay. Campagne dans les Abruzzes. Défense de Tivoli et de Paliano. Retour en France. II. Un voyage sur mer (1566 ?). Témoignage de Belleau. Elbeuf général des galères. Combat naval : une rencontre avec les corsaires ? »

3 poèmes dans le n°69 de Traction-Brabant (août 2016)

J’avais proposé une série d’une dizaine de poèmes, et trois seulement ont été retenus, de justesse ! L’ensemble (qui fera l’objet d’une publication sérigraphiée avec des dessins – peut-être des gravures en lino – d’Illustre feccia) a été composé selon une expérimentation inspirée, en partie, des « sheets of sounds » de Coltrane. Il s’agit de débobiner entièrement, jusqu’à extinction du souffle, tout ce qui est connu dans une première expression qui sert de « thème ». Les images appellent d’autres images, autant que les sons appellent d’autres sons, etc – souvent en même temps : il y a, dans ces « équations différentielles » (si on veut entendre par là l’ensemble des combinaisons qui se créent, non seulement à l’intérieur de chaque vers, mais aussi entre les vers), quelque chose du derviche ou de la bacchante. Et qui s’apparente à une ascèse, puisque c’est dans la concentration même que se libèrent les forces les plus stimulantes, les plus riches. Ce sont des poèmes de l’improvisation travaillée, de l’ascèse dionysiaque.





Dans la même veine, j’avais proposé un poème pour le numéro 2 de la revue Revu (http://revularevue.wixsite.com/revu), qui a été refusé (les revuistes ne conçoivent que trop rarement, hélas, leur publication en réseau avec d’autres publications). Il y avait un thème à suivre, « Trottoir, la ville à nos pieds », et j’avais composé pour l’occasion le texte suivant (que j’aime bien toujours) :

le rot le trop le trottoir en cadence dans
le cadre de l’horloge qui sonne et résonne
au quart et à la demi brune remonte à la jugulaire
au cou la corde rue de la Vieille Lanterne ou au lampadaire
comme à la blonde à pieds qui passe et repasse avec ses ourlés
à l’appel du hasard dont le panel sur ce trottoir
arraisonne ta misère – c’est la grille de fer forgé, la ferraille du sexe
la fille à se damner qui soigne sa tristesse à coups de bitures sur le macadam
macabre macchab qui creuse son trou dans les catacombes
en grignotant chaque seconde un grain de notre folie vitale
mais c’est un feu de joie aussi au bout de la cigarette
les grandes eaux remontent aux orgues de ta gorge
pour envahir les deux mondes, ceux des vivants et ceux des morts
dont nous serons le fantôme et l’image au petit matin ou à midi
à marteler hagard la gueule grande et petite aiguilles jusqu’au soir qui
n’en a jamais fini

J’avais assorti l’envoi de quelques explications :
« Dans ce poème, spécialement composé pour Revu, je poursuis une expérimentation poétique dont 3 autres exemples vont paraître dans le numéro 69 de Traction-Brabant.
Le thème est particulièrement sympathique : le trottoir m’est tout de suite apparu lié à la nuit.
Monde de la nuit, avec ses ivresses, ses personnages, ses cauchemars et ses extases ;
c’est un bal de joie et une danse macabre.
On marche sur le trottoir comme une horloge martèle chaque seconde.
Le poème se déplie selon un mécanisme d’associations de mots (induites par la culture, les sonorités, un goût personnel, le hasard, etc) et des apparitions souveraines d’images (des « visions », comme le rappelle la référence à Nerval, « rue de la Vieille Lanterne »).
J’espère qu’il vous plaira. »
C’était en juillet 2016.

Trois poèmes, donc, dans le Traction-Brabant d’août 2016. C’est le 69e. Ce qui en fait, dans le monde de la micro-édition (et de l’édition maison par nature éphémère), une des revues les plus anciennes. Grâce au travail, à la passion et à la constance de Patrice Maltaverne.
La revue, il faut bien l’avouer, est très moche. Aucun sens de la mise en page, de la typographie, et le massicotage semble être une notion inconnue de l’éditeur. Les images, surtout, en noir et blanc, sont immondes.
Le ton de la revue a quelque chose de dérangeant : presque malsain à force d’être aigri. Et d’une logique éthique plus que douteuse (« Mais ne vous faites pas trop d’illusions : si vous ne souhaitez pas trop lire les autres (même avec Internet), les autres ne vous liront guère non plus ! »).
Mais on y découvre de belles choses, voire des vraies perles, qui sauvent l’ensemble : Charlotte Mont-Reynaud, Marie Françoise Ghesquier, Sébastien Kweik pour les textes, et Patrice Vigues (dessin de couverture), Françoise Caput, Jacques Cauda pour les illustrations.

For a surreptitious exposure : the art of Illustre Feccia


             IllustreFeccia is one of my friends. This is why it is quite difficult to write about his work. We both gravitate around The Minesweeper Collective. Both, I think, we find there what we seek: freedom and open-mindedness, lined with dynamism and essential rigor that usually are never conciled in a collective (and we have to pay tribute to all those amazing people who welcomed us, including Camden McDonald who initiated the project, Niccolo Bruni and Andrew The Terror that support it daily head-on, and obviously Kevin Seven who strives every moment to make it grow).
               We are both quite similar. Illustre Feccia is ambitious as I am; he is voluptuous as I am, he can hardly bear annoyances and refuses absurd constraints. He is sensitive. He is à fleur de peau (on edge). In addition to having a boundless generosity, as Italians often do.
                Much has been written in the few articles devoted to him about his influences and references. It is quite clear that the punk universe, expressionism (Beckmann, Grosz, etc.), H.R. Giger, are figureheads and a base (that on which we rely, but also where we withdraw) for Illustre Feccia. But I want to focus in this small study on the underground movement of his artistic gesture.
               I say gesture and I mean both the body mechanism in action (how? why?), but also, just a little behind, with the french feminine meaning of the word (la geste) which refers to an epic adventure, combat and (con)quest.

                « Undercurrents » (plural form) is the wonderful name given by the Minesweeper crew to the gallery they manage at the Bird’s Nest, our favorite pub (the best) in Deptford: The Undercurrents Gallery. It is an ingenious diversion – a step aside – versus « underground », as the Minesweeper is actually a boat… But I like to interpret it – especially – just as a movement under the surface, under the mirror (more than “behind”) under the tectonic plates. And what comes to thrill the bark and the skin…
               The artistic gesture is connected with the surface, of course, but it is below references, culture, « ego » even if it is excessive (« leaving egos at the door …” we can read on the website).
             It is this underground movement, which appears differently each time on the surface, that is important in what we see – in all that we see.
                 And this movement is fascinating in Illustre Feccia‘s works.

              This is the
line, compulsive, generous, maniac (the mania is the dionysian madness that possessed bacchants), which just saturates the surface and inoculates it that expressive density. Since it is through this line, this abundance of features, that the movement arises.
              Let’s make that clear: this is not a mere way of speaking. It is from the bottom of the surface that the gesture draws the traits that emerge, protrude or spring on that surface.
It comes from the lowlands, the underbelly, from the dregs and the grounds, which are not really hidden, but dense enough that nothing can be distinguished. Oil and tar. That is also why what gushes out is still dark and stained by the expulsion gesture.


Mansuetudine Cristiana


               There is a clear
maieutic-of-monstruosity process in Illustre Feccia‘s works. It is this process itself – the extraction of a hypogeal life – which is highlighted. It’s not the result that is shown, the dead foetus in its bath of formalin, the teratologic section of the museum, no, it is the whole operation of extirpation of the swarm, with a gap on the pluck, abundant flows, fluids and tissues, in addition to faces and monsters…
               The faces come from the bottom of the surface – canvas, paper or wall – and they are projected (or they project themselves) to us, to our own faces, with an almost violent suddenness. With a closeness that is not only an effect of pictorial spatiality, but also an inner proximity: like magnets, attracting monsters in our very inside (“Il bambino che c’è in te”, “The Babe that is inside you”). Illustre Feccia draws depths and backs, drags out the forces and energies that move over there.

Il bambino che c’è in te


               Its name,
Illustre Feccia, somehow, echoes this. Illustre means light, lighting. Feccia refers to the vile matter, the dirty, the excrement (fex, fecis in latin), and that strikes the face – faeces hitting faces – the body and the intellect. It’s clandestine material.

                 Here, of course, we can connect the movement with its shape, the pattern and
the theme, topics and references. It is expressionistic and it is punk. Revolt and social criticism of religions, finance, various coercive powers. This criticism works as a general denunciation of a world where many are starving when others stuff themselves, where free thought is if not punished at least limited, where we stop people from coming where we keep what we have stolen from them… This denunciation works as an extirpation and a highlighting of the profound forces, which are, after all, irrational. For it is irrational: the unreasoned energy (unreasonable?) that enables to prove undoubtedly that some socio-economic realities are unfair, everyone (yes, everyone) is aware of it, that many take offense about it, but finally it does not change and will never change anything (when we begin to want to reason about these unreasonable forces, when we try to reason them, we actually do politics; we don’t : we are in the city: we are politics). This irrational energy, inhuman energy (in the sense that it comes from the human but exceeds him, such as single bee and swarm function differently, or – if we want to divert a Platonic reference – that a limb can’t be compared to the whole body), this energy manifests and figures monsters. And these representations of monsters, (everybody will agree with me on that, at least) are a true treat.
               But before being political, the remarks of Illustre Feccia are wider: the sensitivity is involved, the sensitivity of Being-in-the-world, called – in philosophical and (it must be admittedsorry…) Heideggerian terms Dasein.

                This is yet
in another way, in a less superficial manner (how boring is this pseudo-political chatter in the deep squats!), that this gesture is political: through what we call « street art ».

                Because the street art (in its best manifestations), we know, is the reclaiming of public space. The
surface (the area) is large and flexible: it is no longer in his first architectural function (a wall, a door, a window, etc.), but it is diverted, re-appropriated, by humans. Better: it denounces the hypocrisy and cowardice that were used to build them. And so we can say Illustre Feccia pulls the monstruosity out of the walls.






                 Video by Jérémy La DjeyDje :




                 This is the immense work (Grand Œuvre) without lots of means. The artist is no longer limited to the frames, to the canvases, to what it costs (the work is also ephemeral and – more – difficult to recover), to the small surface to which it is constrained by lack of means. He no longer has to canvass the galleries and exhibition spaces, to corrupt himself: he can make the street his own gallery, as did Illustre Feccia under the arches of Deptford, following the Ha’penny Bridge. This may allow him to express himself according to his desire, without recourse to the institutions, without being stamped, retrieved, swallowed, and, in short, denied.


(video by Jérémy La DjeyDje)

                 But it would be simplistic to make Illustre Feccia‘s art an art of denunciation, an art – only – of protest (even « beautiful » or « well done ») and even a « dark » art. Since there is also humor, as in this sarcastic figure of a spaghetti eater, and seen that Illustre Feccia (who has lived in London for many years) is Italian, I am tempted to say a Pasolinian humor, or better yet a Boccacian humor, sarcastic and satirical, that delights, as in the Middle Ages, in the pretty vulgarities and beautiful profanities.



                But I want to finish on one aspect of his
work that I like a lot, which is quite rare and which has perhaps not been explored as well as others: delight & voluptous.

            The first work
of his I saw was a tribute to Modigliani, which repeated the figure of Luna Czeckowska (1919) that has long been (perhaps still is) my favorite figure by Modigliani (i felt straightaway a strong affinity between us). Her long neck and her blue eyes blurred by swoon…



             It is still
movement, not underground but submarine. Undercurrents less violent than in the « political » works – but just as intense. Scrolls and convolutions as they exist in beauty – that is pleasure and love. Here, art aspires to a certain harmony, which seeks to reinvent itself, made of nice quirks and intimate depths that flush, again, here and there, on the surface.
I say surface but the homage to Modigliani was painted in a basement (in Palmerston squat in Deptford), which suited it very well.

                « Spring » (which also belongs to this rich magical
vein in Illustre Feccia‘s works) is the individuation of this eroticism from the depths: a world of roots, a hypogeous world made monad, a planet (an absolute island) but also as a fragile bubble.




               Ariane,
in a more classical style, is the Ariane of the Labyrinth, that is to say, the corner, the hidden, the deep away, the Ariane of the « innermost » (« the most intimate, most secret, the deepestthe lower abdomen« ).





               This
highlightment (the exposure, the uncovering, the baring) is completely opposed to the Society of Spectacle analyzed by Debord and the Situationists. The projecting is opposed to the spectacular, the expression of inner experience is opposed to the entertainment as well as the cathartic event. You could say that we are dealing here with a surreptitious exposure, close to the unlawful, the illegal, the underground.
               This is where the art of Illustre Feccia is valuable and worthy of admiration – beyond the friendship that is sufficient in itself…


——–
Thanks to Emilie Huitric for the correction (& much more…)

Christina Rossetti

Christina Rosselli (1830-1894) est née et morte à Londres. Son recueil Goblin Market (1862) est d’une beauté mélodique qu’avait relevé Virginia Woolf. Elle vient d’une famille illustre : son père est le poète italien Gabriele Rossetti, sa mère, Frances Polidori, est la sœur de John Polidori, l’auteur de The Vampyre et l’ami de Byron et de Schelley. Son frère est Dante Gabriel Rossetti.

Nous commençons par traduire une « Chanson ».

Song

When I am dead, my dearest,

         Sing no sad songs for me;

Plant thou no roses at my head,

         Nor shady cypress tree:

Be the green grass above me

         With showers and dewdrops wet;

And if thou wilt, remember,

         And if thou wilt, forget.

I shall not see the shadows,

         I shall not feel the rain;

I shall not hear the nightingale

         Sing on, as if in pain:

And dreaming through the twilight

         That doth not rise nor set,

Haply I may remember,

         And haply may forget.

Chanson

Quand je serai morte, mon chéri,

Ne chante pas de chanson triste pour moi ;

Ne sème pas de roses sur ma tête,

Ne plante pas de cyprès ombragé :

Sois l’herbe verte au-dessus de moi

Et l’averse et la rosée humide ;

Et si tu veux, souviens-toi,

Et si tu veux, oublie.

Je ne verrai pas les ombres,

Je ne sentirai pas la pluie ;

Je n’entendrai pas le rossignol

Chanter, comme s’il souffrait :

Et je ne rêverai pas dans le crépuscule

Qui ne montera ni ne descendra,

Peut-être je me souviendrai,

Et peut-être j’aurai oublié.

A Tiziana Cera Rosco

De TCR (avec notre traduction) :

In qualunque luogo sarà il corpo
Là si raduneranno le aquile.
Per questo ti dico “Non Tremare”
“Non Tremare” sarà il tuo tuono.

Quando sarai morto, corpo mio,
perfettamente tenero
perfettamente quieto
perfettamente spaccato nel mezzo

Ricordati di me.
Raggiungimi.




N’importe où il y aura le corps
se rassembleront les vautours.
C’est pourquoi je te dis  »N’aie pas peur »
 »N’aie pas peur » sera ta foudre.


Quand tu seras mort, mon corps,
>parfaitement tendre
parfaitement calme
parfaitement brisé par le milieu

Rappelle-toi de moi.
Rejoins-moi.


*


À Tiziana Cera Rosco


tu es le cep noir et la serpette
un délire de lierre et d’acan
the enserrant mes membres
comme une clé et un disloque
ment car je me suis perdu pendu
à tes vrilles et à tes toupies sur une sur
face de vernis gelée et la pluie
qui ruisselait dessus me brouillait
la vue – épouser ton roulis t’ouvrir
le crâne m’émasculer nu inutile
ment au passage


*


sei di lino e di legno
scuro, anche se mi sembri una chiara
fontana – ti ho pensato un secolo fa
nella foresta e lungo il cratere che inghiottì tutto come il ceppo di vite sei fatta di volute e di voluttà promessa – sei i
rami che crescono dal mio cervello
a volte sono
io il burattino e sei tu
la fata, accerchiarmi, abbracciarti
è l’ora per amare parole
il palindromo della grazia

Note de lecture : « Thérèse et Isabelle », Violette Leduc (1955)

C’est Virginie Despentes qui, dans King Kong Théorie (2006), fait référence à ce livre loin de son propre style : « 1948, Antonin Artaud meurt. Genet, Bataille, Breton ; les hommes font exploser les limites du dicible. Violette Leduc entreprend la rédaction de ce qui deviendra Thérèse et Isabelle. Texte magistral. Beauvoir à sa lecture écrit immédiatement :  »Quant à publier ça, impossible. C’est une histoire de sexualité lesbienne aussi crue que du Genet. » / Violette Leduc édulcore le texte, que Queneau refuse aussitôt :  »impossible à publier ouvertement ». Il faut attendre 1966 pour que Gallimard l’édite. »
  Le récit constituait la première partie de Ravages (1955). Mais Gallimard sort le livre amputé de ce passage (il n’a été publié dans sa version originelle, c’est-à-dire sans les modifications demandées par Queneau, qu’en 2000). C’est le récit d’un amour (où l’emprise physique est précisément décrite) entre deux jeunes femmes dans un pensionnat.
  On le trouve par hasard, on l’ouvre par curiosité. C’est le choc. Cette écriture de l’intériorité, difficile à qualifier, quasi schizoïdique, qu’on trouve rarement, est à chaque fois une expérience bouleversante. Neige silencieuse, neige secrète de Conrad Aiken (éditions La Barque), Sombre Printemps d’Unica Zürn, ou encore La Mulâtresse Solitude d’André Schwarz-Bart. 
  Il y a une virtuosité de l’écriture qui ne tient pas à l’exercice mais à un souffle intérieur singulier. Les phrases s’enchaînent sans qu’on puisse décider si ce sont des images ou des faits : la parole est si profonde (elle surgit de si bas) qu’elle a quelque chose d’hypnotique. Il y a une irreconnaissance continuelle de ces phrases qui n’ont pourtant rien de heurté ou de difficile : la lecture, au contraire, est facile et envoûtante. Elles échappent continuellement à ce langage ordinaire construit sur des formes expressives communes et pré-données. Elles ignorent le lieu commun, elles ménagent des espaces insolites qui ne sont pas des refuges, mais des tangentes mobiles et, si on veut, des angles (des coins) en mouvement. Ce sont des équilibres.
  Pour comprendre – ou se convaincre – de ce que j’avance, il suffit de lire le début du texte, sur lequel nous finissons cette note.
  De son importance dans ce qui serait une histoire des représentations de la femme, de la prise de parole publique (ici littéraire), de la censure subie, de l’indifférence générale (c’est-à-dire aussi féminine) sur ces questions, je renvoie à l’essai de Despentes.
« J’errais à l’écart autour des cabinets. J’entrai. Une odeur intermédiaire entre l’odeur chimique d’une fabrique de bonbons et celle du désinfectant des collèges persistait. Je ne détestais plus l’haleine de la désinfection générale qui nous délabrait les soirs de rentrée. L’odeur était le rideau de fond avant notre rencontre. Les cris des enfants fous reculaient. Du siège en bois clair souvent savonné montait une vapeur : la vapeur de tendresse d’une masse de cheveux de lin. Je me penchai sur la cuvette. L’eau dormante reflétait mon visage antérieur à la création de la terre. Je palpai la poignée, la chaîne, j’enlevai ma main. La chaîne se balança à côté de l’eau triste. On m’appela. Je n’osais pas mettre le crochet pour m’enfermer. — Ouvrez, supplia la voix. Quelqu’un secouait les portes. Je voyais l’œil. Il bouchait la découpe dans la porte du cabinet. — Mon amour. Isabelle arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle m’apportait le souffle de la mer du Nord. J’ai eu la force de me taire et celle de me rengorger. Elle m’attend mais ce n’est pas la sécurité. Le mot qu’elle a dit est trop fort. Nous nous regardons, nous sommes paralysées. Je me jetai dans ses bras. Ses lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, dans mon cou, dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse… Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt. Un brin d’herbe dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une cicatrice à la joue m’étofferaient. Pourquoi ne suis-je pas la chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ? J’ai encadré son visage : — Mon amour. Je la contemplais, je me souvenais d’elle au présent, je l’avais près de moi de dernier instant en dernier instant. Quand on aime on est toujours sur le quai d’une gare. — Vous êtes ici, vous êtes vraiment ici ? Je lui posais des questions, j’exigeais du silence. Nous psalmodiions, nous nous plaignions, nous nous révélions des comédiennes innées. Nous nous serrions jusqu’à l’étouffement. Nos mains tremblaient, nos yeux se fermaient. Nous cessions, nous recommencions. Nos bras retombaient, notre pauvreté nous émerveillait. Je modelais son épaule, je voulais pour elle des caresses campagnardes, je désirais sous ma main une épaule houleuse, une écorce. Elle fermait mon poing, elle lissait un galet. La tendresse m’aveuglait. Front contre front nous nous disions non. Nous nous serrions pour la dernière fois après une dernière fois, nous réunissions deux troncs d’arbres en un seul, nous étions les premiers et les derniers amants comme nous sommes les premiers et les derniers mortels quand nous découvrons la mort. Les cris, les rugissements, le bruit des conversations dans la cour venaient par rafales. — Plus fort, plus fort… Serrez à m’étouffer, dit-elle. Je la serrais mais je ne supprimais pas les cris, la cour, le boulevard et ses platanes. »

La langue crue de Verlaine (2/2)

Les voix de Verlaine

Verlaine c’est le multiple, le réversible, le débordant. Sans aucun doute le satyre et le Protée. Peut-être un Janus, même si le réduire à la dichotomie grâce/damnation serait erroné. S’il aime les masques, ce n’est pas pour tromper, ou se cacher, c’est parce qu’il est impersonnel, qu’il est un autre (autant que James Ensor). Cette « impersonnalité » qu’il appelle, qu’il concrétise parfois (Romances sans paroles), qu’il ne perd pas de vue, c’est la sensation d’être traversé par des voix. Les voix divines, les voix maléfiques ; les voix du bon mari, celles de l’amant – des amants, des amantes, celles des amis aussi, celles des sociétés. Mais c’est aussi les voix antiques : Tibulle, Virgile, Horace. C’est Villon, Ronsard, Régnier, Sigogne. C’est Hugo, c’est Baudelaire. Cette impersonnalité, c’est la musique. De la musique avant toute chose évidemment, les « ariettes oubliées », « Les uns et les autres » aussi, c’est le plain-chant des recueils chrétiens (si peu chrétiens), Amour, les Liturgies intimes. C’est le patois, le jargon, celui des faubourgs, celui de Philomène, celui des chansonniers des cabarets fin-de-siècle, le Chat Noir, Aristide Bruant, Yvette Guilbert et cie. La prolixité est la véritable richesse : les critères littéraires sont renouvelés, il ne s’agit plus de « littérature », mais bien de sensations. À l’hôpital, Verlaine aime les airs populaires : « Et l’on monte à la salle de chant. / Drôle, ça. / Comme qui dirait la concrétion, la synthèse, la quintessence du goût musical parisien populaire, la romance y domine », les chansons même « écorchées » : « Gestes faux comme la voix gutturale et traînarde à moins que fêlée, ô Paris ! ou alors terriblement méridionale ! Pataquès inouïs qui feraient douter si le chanteur comprend ce qu’il  »envoie », terminaison en ô des rimes, à l’instar de quelques  »artistes » de très infimes cafés-concerts, et ce, par chic, par un naïf, au fond, et quasi touchant dandysm… ô. » (Mes Hôpitaux, 3). Loin des cercles littéraires envahis de plus en plus par les universitaires, c’est le savoir-faire, et le savoir-se-faire-plaisir qui plait à Verlaine. De ce renversement des valeurs poétiques, le poète est conscient, mais il sait aussi qu’il n’a (plus) rien à prouver. Sans compromis, il compose. Il ne faut donc pas se demander pourquoi il fait cette poésie, mais comment il la fait.

Bien qu’il refuse le vers libre, Verlaine est incontestablement un moderne. Bien plus qu’on le dit. Il refuse le classicisme de la langue et de la syntaxe. Il ne recule devant aucune audace stylistique ou grammaticale, et cherche à enrichir la langue. Une raison de plus de le rapprocher de Villon. Une raison aussi de le rapprocher de Ronsard, de Desportes, de la Pléiade : jargons et patois, termes techniques, barbarismes, néologismes par dérivations, hispanismes, latinismes, anglicismes, etc, le lexique français, si pauvre, se voit gonflé. Syntaxe en origami, courts-circuits, déploiements ou concision, répétitions entêtantes (« …je jouis après des jours, des jours / Et des jours et des jours et des bonnes amours », Dans les limbes, VIII ; « Dans de hautes salles dans un littéral palais, se passèrent les semaines d’apprentissage. » Mes Hôpitaux, 1), la langue de Verlaine ne refuse rien. Et le moteur de cet enrichissement, la machine, c’est l’agencement rythmique. D’où, sans doute, cette fidélité au vers traditionnel, mesuré, cadencé. Certes son appartenance à la génération de 1840, l’âge donc, a joué dans le maintien du vers mesuré, mais il n’en reste pas moins que ce vers est une machine qu’il faut détraquer. Ce cadre, si peu rigide qu’il est devenu chez Verlaine (à la suite de Hugo), fonctionne comme un orgue. Question de tuyauterie : certains courts, d’autres plus longs, que l’on scie, que l’on remonte, et un souffle que l’on module pendant l’expulsion. Quelque chose de l’orgue de barbarie, déréglé.

Verlaine nourrit la langue, et nettoie du même coup la morale. Il est porté par un grand projet, qu’il construit sans plan pré-établi. Cellulairement a été sciemment démantelé (d’où l’étrangeté du choix des éditions Gallimard), au profit de ce projet que Verlaine gardait – et alimentait : « Idées pour la 2e édition de Parallèlement : un dialogue entre éphèbes et vierges, à la Virgile : ce cadre me permettra les dernières hardiesses. Intitulé « Chant alterné ». Je grossirai le lamento sur L. L. [Lucien Létinois] dans Amour mais laisserai sans doute Sagesse tel qu’il est. De la sorte (car Parallèlement sera augmenté de 4 à 500 vers), les volumes de ma tétralogie, si j’ose parler ainsi de mon « élégie » en quatre parties, seront d’importance égale. » (Lettre à Cazals de 1889). Cette « tétralogie » est définie par la musique (le terme renvoie insensiblement à Wagner), c’est un grand œuvre, d’où découle une pensée profondément originale : il s’agit notamment de mettre sur le même plan la pornographie la plus crue et le mysticisme le plus exalté. Oui, Verlaine est bien plus moderne, bien plus décapant, bien plus riche qu’on ne le pense. Érotisme, volonté d’un grand œuvre, refus des finalités (« Nulle conclusion à tirer de là comme des trois quarts de toutes les remarques, n’est-ce pas ? » Mes Hôpitaux, 3) : déjà du Bataille. La sexualité, qui est au cœur de l’œuvre (musique érotique) permet d’atteindre une intensité qui ne peut pas être « rapportée » par le texte (qui n’est qu’une trace, une recension), à moins qu’il soit impersonnel et musical. Dans cette expérience sexuelle, l’autre, quelque soit son sexe, est Dieu : « Ô ma femme, qui recevras mon souffle ultime ! » (Dans les limbes, IX) ; « C’est fait, littéralement je t’adore ! / On adore Dieu, créateur géant. / Or ne m’as-tu pas, plus divine encore, / Tiré de toutes pièces du néant ? » (Dans les limbes, XIV) ; « Je fus mystique, et je ne le suis plus, / (La femme m’aura repris tout entier) » (Chansons pour elle, XXV) ; « Gland, point suprême de l’être » (Hombres, XIV). En ce sens, la primauté de l’anecdote, c’est le refus de la sublimation. Le vil, le sale, le répugnant équivalent le noble, le sublime, le beau. Attraction et rejet du dandysme (selon la définition qu’on lui prête). Le crime, le repoussant, « l’infernal » de Baudelaire, de Barbey d’Aurevilly, de Huysmans (qui le fait connaître à un public élargi en 1884 avec À Rebours). Pour Verlaine, la religion ne se pratique plus sur le mode d’une transcendance, mais selon la purgation des passions, comme une hygiène.

Mais tout cela a été éclipsé. La postérité de Verlaine (la réception de l’œuvre d’après 1884) subit les deux grands mouvements de la première moitié du XXe siècle. Le néo-classicisme et le Surréalisme.

Au XVIIe siècle, avant même les années 60, la littérature pâtit d’une contre-révolution : après la Pléiade, Malherbes censure, biffe, épure. Boileau applaudit, Vaugelas renchérit. S’ensuivent deux siècles d’anémie. Jusqu’aux Romantiques (certains d’entre eux, du moins). Il en va de même après les Décadents et les Symbolistes. Contre l’excessivité, un retour à l’ordre est promulgué : le néo-classicisme porté par l’école Romane de Mauréas et Maurras se prolongera toute la première moitié du XXe siècle, de Gide à Anna de Noailles, de Gregh à Dorgelès. Clarté d’un vers traditionnel, refus des images bizarres et alambiquées, respect d’une langue grammaticalement correcte, pour soutenir une pensée « humaniste », parfois lourdement nationaliste. De l’autre côté, le Surréalisme préfère, de cette époque, Rimbaud et Lautréamont. Le goût du sale et du vil répugne à Breton qui, à la suite des Romantiques, n’encense que le sublime. Le Verlaine des années 80 et 90 devient donc confidentiel…

Conclusion

Lire les derniers recueils de Verlaine, contre les idées reçues, et contre cette image galvaudée qu’on véhicule encore d’un « Verlaine impressionniste ». Et voir chez Verlaine, accueilli par l’excellent peintre Jan Toorop en Hollande, et le poète Arthur Symons en Angleterre, sinon le précurseur, du moins un jalon de la « modernité ».

Voir aussi qu’il avait cette exigence d’abondance et de « babélisme », cette gouaille et ce bagout dans le récit, que l’on retrouve chez Jude Stéfan et chez Guy Goffette.

Voir enfin en lui un précurseur d’Ezra Pound et de Joyce, et, quoique sans filiation directe peut-être, de ces poètes qui mêlent différentes langues et langages dans leurs poèmes, Amelia Rosselli ou encore Michele Sovente disparu en 2011. Certainement Verlaine appartient à ce mouvement qu’il serait enrichissant de retracer, baroque, qui évolue, parfois confondu, avec un classicisme qui ne fait qu’entériner des extravagances bienvenues. Et Retrouver cette audace, en français, dans tous les français du monde.

La langue crue de Verlaine

Verlaine par Dornac

Verlaine méprisé

La publication chez Gallimard de Cellulairement (choix étrange puisque ce projet de recueil avait été abandonné par le poète et que d’autres recueils publiés de son vivant n’apparaissent toujours pas dans cette collection de référence), précédé de Mes prisons, et l’exposition consacrée à Verlaine au Musée des lettres et manuscrits de Paris (Verlaine emprisonné, du 8 février au 5 mai 2013), sont-elles les marques d’une réhabilitation de la seconde période de l’écrivain ?

Pas encore tout à fait, mais elles ouvrent une brèche.

Tout le monde connait les Poèmes saturniens (1866), les Fêtes galantes (1869), La Bonne chanson (1872), Romances sans paroles (1874), et même Sagesse (1880) ou Jadis et naguère (1884), mais qui lit Chansons pour elle (1891), Liturgies intimes (1892), les géniales Élégies et les Odes en son honneur (1893), Dans les limbes (1894) ou encore Chair (1896) ? Il suffit de parcourir les déplorables notices de Jacques Borel pour le volume des œuvres poétiques complètes de La Pléiade pour comprendre le mépris qui pèse sur plus de la moitié des créations d’un poète pourtant illustre. Et pourquoi ?

C’est en 1938 que paraissent dans la Bibliothèque de La Pléiade les œuvres poétiques complètes (1), sous la direction de Yves-Gérard Le Dantec, que Jacques Borel vient donc réviser et compléter en 1962 après la publication des études sur l’œuvre et la vie de Verlaine de Jean Richer, Georges Zayed, V. P. Underwood et surtout d’Antoine Adam. Dans la très belle biographie d’Adam, aucun jugement moral, aucun mépris pour la vie menée par Verlaine (juste un affreux « affreux » pour qualifier le recueil Hombres). Alcool, errance, clochardisation, brutalités, sexualité débridée, les virevoltes d’un homme qui n’a jamais cherché à s’épargner, ou qui n’y est jamais vraiment arrivé, ne sont jamais condamnées. Le jugement vient des critiques de seconde zone. C’est une constance : Jorge Semprun n’éreinte-t-il pas Banville dans son introduction à l’anthologie de la poésie française du XXe siècle publiée chez Gallimard ? Thuriféraires de la norme et de la morale. Et ça vous condamne tout un pan d’une œuvre selon des critères douteux. Car pourquoi le second Verlaine est-il méprisé ? Parce qu’il déroge définitivement aux règles de bienséance.

Hypocrisie assurément : ce qui ne parle plus de Rimbaud, ce qui n’a pas été écrit à son contact, n’a plus qu’une qualité médiocre. Après Parallèlement – qui déjà démontre pour certains la décadence poétique de Verlaine -, plus rien n’est valable. Les poèmes chrétiens trouveront peut-être, par leur sujet, un peu de tolérance, quoique condescendante, chez les littérateurs bigots. Mais le reste est une pitoyable déchéance. Par exemple, pour les Odes en son honneur : « Pris dans la gangue de l’anecdote, cet amour, cette pitié ne passent pas du plan de la réalité décrite, identifiable, à celui de la vérité poétique. » (p.762). Pour les Élégies : « Le dessein, – ancien déjà, – du poète était de retrouver frémissante de l’élégie tibullienne : à cette volonté de simplicité, la vulgarité, le prosaïsme constamment font échec. » (p.784). Mêmes mauvaises notes distribuées pour Dans les limbes ou Chair : « …une veine épuisée déjà dans les derniers recueils de même inspiration, qu’à peine peut-on appeler érotique, tente en vain de survivre. » (p.881).

Avec l’homme s’abime la poésie. Avec la déchéance morale, la déchéance poétique. Et puis, l’érotisme doit rester un genre particulier, confidentiel, avec je-ne-sais-quoi de charmant et de mignon (L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize…). Femmes (1890) et Hombres (1903), les deux recueils pornographiques n’ont été ajoutés à La Pléiade qu’en 1989 ! « La vérité poétique »… ? En quoi consisterait-elle ? Jamais on ne nous l’expliquera… mais on comprend qu’il faut qu’elle soit propre comme un intérieur bourgeois.

Or quelle vérité trouvons-nous dans les recueils de Verlaine ? Une sans concession : la crudité.

« Moi : D’accord, combien veux-tu ? Toi : Tout ce que t’as sur toi, / Chez toi, chez moi plutôt. Moi : Prends. Toi : Donne. Moi : Voilà, chère. Toi : Et maintenant faisez le beau, baisez mémère. » (clôture élégie VIII) « Use de moi, je suis ta chose » (Odes en son honneur, I) ; « Gland, point suprême de l’être » (Balanide II, Hombres) ; « Un peu de merde et de fromage / Ne sont pas pour effaroucher / Mon nez, ma bouche et mon courage / Dans l’amour de gamahucher. » (VIII, Hombres).

Crudité de la langue, pour ce goût de langue crue à pleine bouche. Nous pourrions aussi invoquer Artaud et parler de « cruauté » : pas de différence entre la vie et la littérature, pas de jeu superflu (« … cette espèce de poème / Que nous vivons… », XII, Élégies), le poème est une « ode », une « chanson », il est un chant et une imprécation, il est une prière et une requête, il doit agir sur la réalité quotidienne.

Mais s’arrêter à cela serait insuffisant : la nuance est encore là, mais sans la fameuse « fadesse » verlainienne : « Et dis à tes cheveux de me luire moins noir, / Tes cheveux, pourpre en deuil sur le rouge du soir. » (p.788). C’est incendie, révolte, révolution. Dans le lit d’hôpital, dans le délassement après le coït, la tension se manifeste dans la langue : écrire des mots – les prononcer – c’est encore agir, et transformer.

Car chez le bientôt royaliste conservateur (après avoir sympathisé assez avec la Commune pour y participer) n’en reste pas moins l’ennemi du bourgeois de la IIIe République, celle qui – pas mieux (ni pire) que les autres – s’assura sur le massacre des Communards. Comme Huysmans, Verlaine, malgré des propos souvent révulsants(2), fustige le bien-pensant : « À mon âge, je sais, il faut rester tranquille, / Dételer, cultiver l’art, peut-être imbécile, / D’être un bourgeois, poète honnête et chaste époux, / À moins que de plonger, sevré de tout dégoût, / Dans la crapule des célibats innommables. » (Ouverture des Élégies). Renversement des valeurs : c’est le célibat qui est « crapuleux », c’est-à-dire « malhonnête » ; il est malhonnête d’être « sevré de tout dégoût », d’être sans passion, sans lymphe. C’est cette appétence, ce désir d’intensité qui guide l’homme et tord la syntaxe. « Prompt à jouir, prompt à souffrir, / Prompt vers tout, hormis pour mourir ! » (Odes en son honneur, I). L’appétit de vie est énorme, cette volonté de puissance que nourrit au même moment Nietzsche. Que ce soit par renversement des catégories sociales ou par celui des identités sexuelles, le poète, tantôt en soumission, tantôt en domination (souvent les deux à la fois), ne fait l’économie d’aucun sentiment, d’aucun danger. C’est cette virulence qui se manifeste plus puissamment dans les recueils d’après 1880 que l’on méprise encore.

Notes

1. Jusque-là c’est Léon Vanier puis Albert Messein qui s’étaient chargés de la publication des œuvres complètes, entre 1899 (premier volume paru en 1903) et 1929.

2. Notamment dans Voyage en France par un Français, 1880.

Léo Trézenik, Proses décadentes

Postface des Proses décadentes publiées par Les éditions Solstices

Lien ici vers le livre sur Solstices project

trezenik

Petits poèmes de la vie moderne, Les Proses décadentes (1886) s’amusent des riens du quotidien, des objets et des gens, parfois avec une acerbité qui rappelle combien le mouvement décadent, sous des aspects ludiques ou légers, est fondamentalement révolté, voire révolutionnaire. Dada ne surgit pas ex nihilo

Les années 80 voient le retour des Communards exilés (l’amnistie totale est obtenue en juillet 1880) ; l’action directe est revendiquée et appliquée : attentats en Allemagne contre Guillaume Ier, assassinat même du tsar Alexandre II en Russie le 13 mars 1881 !

Ces années de gestation précèdent en France la période des attentats anarchistes (que l’on fait commencer en 1892) qui culminera avec l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot, le 24 juin 1894 à Lyon où une plaque et une dalle au sol commémorent l’événement. Sante Geronimo Caserio sera guillotiné le 16 août 1894, un peu moins d’un mois avant ces vingt-et-un ans ; les lois scélérates seront promulguées le 11 décembre (Vaillant, pour venger Ravachol, lance sa bombe dans l’hémicycle du palais Bourbon le 9).

Ces révoltes politiques sont préparées par des révoltes de mentalité. Les écriteaux, Le dimanche fustigent la petite bourgeoisie non seulement ennuyeuse et ennuyée, mais surtout soumise à des contraintes sociales, culturelles et institutionnelles absurdes. Pas de pitié, chez Trézenik, pour cette servitude volontaire.

Contre ces figures bourgeoises, Le Cocher d’omnibus, sa « jolie trogne », sa réappropriation fougueuse du quotidien, son plaisir d’effrayer le timoré ; Le monde de l’enfance aussi, sa naïveté amorale.

À Rebours est publié en 1884, Les Déliquescences d’Adoré Floupette (recueil parodique) en 1885. C’est en 1884 aussi que le poème d’une génération, « Langueur » (Je suis l’Empire à la fin de la Décadence…), paraît dans Jadis et Naguère. « Bathylle, as-tu fini de rire ? », rire jaune ou rictus (Corbière). Détachement ou sarcasme. Les Proses décadentes poursuivent cette tendance, mais offrent un premier retour sur le courant lui-même : « Il n’y a pas plus décadence, aujourd’hui, qu’il n’y eut décadence alors qu’à l’Art classique s’essaya à succéder le romantisme ». Le terme est redéfini : décadence n’est plus un terme péjoratif, il ne vient pas signifier la perte de qualité, l’amoindrissement intellectuel ou esthétique d’une génération par rapport à la précédente. D’abord ironique et négatif sous la plume d’Henri Beauclair et Gabriel Vicaire (les auteurs des Déliquescences d’Adoré Floupette, poète décadent), il est chargé positivement par ceux qui se réclament d’une esthétique nouvelle. Ce n’est pas une perte, mais pas une perte mais un déplacement : goût pour le bizarre, le hors-norme, l’extravagant, l’inhumain, par rapport au Positivisme, aux académismes, à la démocratie en tant que force du nombre (contre les particularités individuelles).

C’est en cela que les Proses décadentes sont décadentes au-delà du seul titre. Et cet esprit (cette mentalité) s’informe dans la facture : le style agrammatical, dissonant, les barbarismes, les néologismes, les expérimentations en tout sens. Dérivations grammaticales (dont beaucoup d’adverbes) : « sapidement », « rimaillairds », « morphinisme » (Préface) ; « nickellement », « affriolance », « chavireur » (De l’adultère où le mot « adultère » est lui-même au féminin) ; « rubanesque » (Bégaiements) ; « rembranesque », « ravissamment » (Les Humbles) ; « cascadante », « mendieurs », « sculpturalement » (La Troubleuse d’hommes) ; « sphinxisme », « bouffements » (Au déduit) ; « méprisamment » (Le Chien bibelot), « confiamment » (Jeux d’enfants), « susciteurs » (L’Art de rompre), « cinglement » (Tendresse) ; « s’échevellent », « se divisionne », « frient » (le verbe « frire » est défectif : il ne se conjugue qu’au singulier), « cataractant » (Philosophie inodore) ; « subodorante » (Les écriteaux), « s’apoplectisaient » (Ma canne) ; « troussement », « poudrederizées », « tourbillonneurs » (Ceux qui dansent) ; « buccalement » (Conseils), « haut entalonnées » (Derniers mollets).

Argot, barbarismes, néologismes : « sergots » pour « policiers », le fautif et farfelu « rhytmique » (on a vu « rhythmique », avant la correction étymologique actuelle « rythmique ») dans Bégaiements ; « s’estomireront » (Les Humbles, Le bon Dieu : verbe médialisant, utilisé par Balzac dans Les contes drôlatiques et repris par plusieurs auteurs « fin-de-siècle » dont Cazals – l’ami de Verlaine – et Gustave Le Rouge par exemple) ; le moderne « pressensation » (Au déduit ; on écrit aujourd’hui « pré-sensation ») ; l’élision « lorsqu’aura paru » (L’Art de rompre) ; « enlangé » (L’épouvanteur d’enfants), « éclis » (La Marguerite ; que l’on trouve dans Lourdines de Chateaubriand, pour « éclisse ») ; « cholérifères », « enfantelet » (Le chien est le meilleur ami de l’homme), « guères » (orthographe vieillie, dans Les écriteaux).

La phrase sait se faire courte, elliptique, nerveuse. Concision sans étalage. Ce qui peut paraître comme des affections, ou des effets superfétatoires, est nécessaire au dessein de l’auteur, et c’est cette structure ramassée qui le prouve le mieux. On s’éloigne de la phrase quotidienne, de cette phrase sociale et institutionnelle qui pense pour nous. Soit encore elle est déformée (toujours la violence), soit encore elle appartient à l’enfance : la répétition de certaines phrases évoque la chanson, ou mieux : le conte (Le chien l’ami de l’homme, Les Humbles…) en vogue, du reste, à cette époque (Villiers, Laforgue, Allais, etc).

Cette fougue déborde jusque sur la typographie, c’est-à-dire sur l’utilisation (et le détournement) des moyens industriels de mise en forme du média : usage de l’italique, de la majuscule, des tirets, etc. Les effets visuels altèrent l’utilisation classique du livre (de l’écrit en général) et orientent la lecture. Le coup de dés paraît en 1897…

Léo Trézenik va plus loin : mise en abyme (avec un effet proleptique – et une conscience très moderne de la focalisation) de « ceux qui regardent danser » dans « ceux qui dansent », à laquelle se rajoute un degré dans l’abyme avec celui qui regarde ceux qui regardent danser. Celui-là est le double de l’écrivain. La vision est toujours déplacée, déformée. Tout se concentre sur la conscience, la prise de conscience. Conscience du jeu littéraire, tant dans la technique que dans les thèmes abordés. Ces thèmes, classiques depuis longtemps, sont alors exploités jusque dans leur retranchement : la morte amoureuse, le satanisme, la femme fatale… Le portrait tourne à la caricature : l’écrivain est caricaturiste, entre humour et sarcasme.

Car l’humour, bien sûr, plane sur toutes ces proses. Humour très Alphonse Allais de Le bon Dieu (on pense irrésistiblement aux Monty Python), même si Allais n’est publié pour la première fois qu’en 1883 dans Le Chat noir (dont il deviendra le directeur en 1886), et que son premier recueil, À se tordre, ne paraît qu’en 1891. Humour rarement potache (que l’on retrouve ailleurs chez Trézenik, sous le pseudonyme de Pierre Infernal, dans La Journée d’un carabin par exemple), mais plutôt noir (Faits divers) et, oui, souvent sarcastique (Tendresse, Mardi gras). Mais humour doux-amer aussi, notamment par la note nostalgique du final : les Derniers mollets, ce sont les derniers mots, les dernières notes.

Monde de sensations, monde mobile et changeant, fait de faux-semblants et de modifications continuelles de perspective (Au déduit). Car plus que des impressions, c’est une littérature des sensations : la matière avant la pensée. Une libération. S’il fallait défendre les mouvements fin-de-siècle face aux classiques qui en critiquent les extravagances de langue, les déséquilibres, les lourdeurs, nous invoquerions non seulement ces extravagances, ces déséquilibres, ces lourdeurs qui font de la langue une pâte brute, un latin de bas-empire, mais aussi les libérations qu’a engendré cette langue byzantine : attention portée à ce qui jusque-là était caché, rebuts et bassesses, objets banals, pulsions mortifères, questions de sexualités (de « genres » déjà), fétichismes, qui préfigurent la psychanalyse autant que les introspections proustiennes (après Laforgue ou Dujardin), les libertés dadaïstes et surréalistes, et même, plus loin, les expériences de Georges Bataille (Bégaiements où, bien avant tout le monde, Trézenik parle de la sexualité de l’enfant). L’étrange hypotypose allégorique (De l’adultère) qui ouvre ce livre confère une importance particulière aux objets : plus qu’un appel au merveilleux (cette intrusion dans le réel du fantastique), la mécanique de l’objet en fait une prolongation du moi projeté (sur-moi) et de la conscience.

Léo Trézenik n’a peut-être pas eu d’influence directe sur les auteurs ou sur les courants du XXe siècle (il n’est pas souvent cité) à l’aulne desquels nous construisons la mémoire littéraire d’une époque. Mais peu importe : il est symptomatique de la période que nous nommons « fin-de-siècle » qui renvoie à ces années de transformation de la société française (pour ne pas s’embarquer trop loin) sur le plan industriel, politique (la République s’entérine), et culturel (l’école pour tous, ses programmes, son rythme, remodèle en profondeur la vie quotidienne et les mentalités). Le fondateur des Hirsutes a sans aucun doute contribué à divulguer cet esprit acerbe, créatif, libérateur, qui qualifie pour nous le dernier quart du XIXe siècle.