Descartes – Discours de la méthode

Discours de la méthode pou bien considérer sa raison et trouver la vérité de la science (1637)

(édition de Laurence Renault)

= publié à Leyde. Premier texte publié de D.

= c’est une préface aux traités scientifiques Dioptriques, Météores, Géométrie.

= Se présente comme une autobiographie intellectuelle aussi bien qu’existentielle qui vaut comme un exemple à méditer.

= résume les Règles pour la direction de l’esprit en la recherche de la vérité, texte latin non publié

= très diversifié : méthode, métaphysique, physique, médecine, morale.

= pose l’unité du corps des sciences.

= D. veut trouver un principe ferme et assuré qui puisse permettre de parvenir à un savoir enfin solide tant dans le domaine de la morale que dans celui des sciences.

L’optimisme intellectuel renoue avec la suprématie de la raison (comme dans philo antique).

Tous les hommes peuvent penser à condition de le faire avec méthode,

tous peuvent atteindre en cette vie le contentement que permet la morale provisoire.

= le but de la recherche de la connaissance est l’exercice du bon sens (de la raison) ;

le bon usage de la raison suppose (de) la méthode.

La raison est de discerner le vrai du faux.

=> la méthode veut donc faire de la philosophie un savoir certain, c’est-à-dire une science.

Introduction

annonce le plan.

1. sur les sciences

2. les règles de la méthode

3. la morale

4. preuves de Dieu et l’âme comme fondements de la métaphysique

5. le corps, la médecine, la différence entre « notre âme et celle des bêtes »

6. « quelles choses il (l’auteur) croit être requises pour aller plus avant en la recherche de la nature qu’il n’a été, et quelles raisons l’ont fait écrire. »

*

Première partieSur les sciences

Recherche d’un principe ferme et assuré

Disposition naturelle : tous les hommes possèdent le « bon sens », pour « distinguer le vrai avec le faux ». Mais ce n’est pas suffisant : il faut une méthode rigoureuse fondée sur un principe « ferme et assuré ».

« Présenter ma vie comme un tableau ». Mon esprit « n’est pas plus parfait que ceux du commun ».

« J’ai été nourri aux lettres dès mon enfance » : bons souvenirs mais insuffisance du contenu.

Pas de « connaissance claire et assurée ». Il y découvre surtout l’étendue de son ignorance.

Mais les exercices scolaires sont une propédeutique indispensable. [=ensemble de savoirs servant de base à de futurs enseignements.]

« Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l’évidence de leurs raisons. » Elles peuvent « faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes. »

Mais trop de géométrie (Anciens), et « l’algèbre des modernes » est confus.

« Il est bon de savoir quelque chose des mœurs de divers peuples. » La pratique vérifie les savoirs.

Mais voyager présente le danger de se rendre étranger en son propre pays.

Notes :

voie = chemin (« méthode » en grec)

p.30 « ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. »

*

Seconde partie – Les règles de la méthode

Ce qui est fait par un seul vaut plus que ce qui est fait par plusieurs. D. reprend tout l’héritage intellectuel à son propre compte.

Mais il faut tout remettre en question.

Les 4 règles de la méthode (« préceptes »)

1. règle d’évidence : énonce l’exigence cartésienne de certitude, et la disqualification de tout savoir simplement vraisemblable ou probable.

découvrir des idées claires et distinctes dans les questions qu’on examine, en évitant les 2 causes de l’erreur : les préjugés et la précipitation.

2. Diviser les problèmes en autant d’éléments simples qu’on pourra y découvrir.

3. Reconstruire le problème en passant du simple au complexe de façon ordonnée.

4. Procéder à une énumération récapitulatrice.

=> les « longues chaînes de raisons » devrait servir de modèle pour la construction méthodique de toutes les connaissances et permet d’user de sa raison le mieux possible.

Précepte 1 : la règle dite d’évidence

« Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention ; et de ne comprendre rien de plus en mes jugements, que ce qui se présenterait si clairement et distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. »

La précipitation = consiste à porter un jugement sur une chose avant que l’entendement n’ait atteint la connaissance évidente de cette chose.

La prévention : c’est l’influence, fondée sur l’habitude, de nos croyances erronées, issues de l’enfance, sur notre jugement, autrement dit, le poids des préjugés.

Précepte 2 : « réduire la difficulté à une très simple ».

Diviser les problèmes en autant d’éléments simples qu’on pourra y découvrir.

REMARQUE : cette règle peut-elle rapprochée de l’intersectionnalité ?

Précepte 3 : aller du plus simple au plus compliqué

Précepte 4 : vérification intellectuelle de la chaîne déductive.

=> Idée de l’unité du savoir humain, fondée sur l’unité du bon sens.

p.51 Retour, encore, sur les mathématiques : elles sont vaines en soi, mais il faut s’habituer à la méthode qu’elles requièrent, puis utiliser cette méthode (chaîne démonstrative qui chemine du simple au compliqué) aux autres domaines de la connaissance, notamment la philosophie.

p.52 D. réforme les mathématiques (abandon des signes cossiques au profit des nombres en exposant).

p.53-4 réformer la philosophie est ce qu’il y a de plus difficile, car rien, jusqu’alors, n’y est certain.

*

Partie 3 – La morale

La pratique n’attend pas : comment faire avant de découvrir la vérité ? = une « morale par provision » (c’est-à-dire « en attendant » selon le dico de Furetière)

= les incertitudes de la métaphysique n’empêchent pas d’établir qq principes simples qu’il suffira de suivre pour parvenir au contentement.

3 règles :

1. obéir aux lois et coutumes de son pays, respecter la religion de sa naissance. Être modéré. Suivre les opinions des « mieux sensés » en actes (plutôt qu’en discours).

2. être ferme et résolu dans ses actions quand on a pris une décision (exemple du chemin arbitraire quand on est perdu dans la forêt).

3. (régulation du désir) il faut se vaincre plutôt que de vouloir l’emporter sur la fortune : il vaut mieux changer ses désirs que l’ordre du monde.

= référence aux stoïciens.

D. ressent un tel contentement à « cultiver la raison » en suivant cette méthode, qu’il n’y en a pas de plus grand pour lui (« plus doux et plus innocent », p.60).

p.62 référence critique à Francis Bacon.

Explique son choix de partir en Hollande, pays dont il fait l’éloge.

*

Partie 4 – Premières certitudes métaphysiques

« métaphysique », c’est-à-dire de « Dieu » et de « l’âme », objets traditionnels de la métaphysique entendue comme philosophie première et qui nécessite qu’on se détache de la sensibilité (abducere mentem a sensibus).

« Des méditations qui ne seront peut-être pas au goût de tout le monde. » Prend des précautions.

Version simplifiée des Méditations métaphysiques.

– je me suis souvent trompé ;

– je décide de douter de toutes mes anciennes idées (remise en cause de la faculté de sentir (percevoir) mais aussi de la faculté de raisonner) ;

– pour douter, il faut penser ;

– je pense, donc je suis.

= la question du doute y est très brève, défaut que D. reconnaît (mais dans les Méditations, le doute n’aura plus la même importance).

Le doute fait ressortir l’exception du cogito, première certitude indubitable

et établit la nature de notre âme comme existence pensante, n’ayant besoin d’aucune chose matérielle pour exister (ce que les Méditations et les Réponses dénieront).

= le doute instaure une différence entre les choses matérielles (dont je peux douter) et notre propre être dont nous ne pouvons pas douter, et qui est donc immatériel.

Mais il y a la certitude de l’existence de Dieu : l’idée d’un être tout parfait s’accompagne nécessairement de son existence (sinon il ne serait pas parfait). Puisque cet être parfait existe, la connaissance de la vérité redevient possible : l’existence de Dieu garantit la possibilité de la connaissance.

*

Partie 5 – Les recherches scientifiques

D. passe à l’application des principes de la méthode à la connaissance scientifique (promesse du ss-titre).

Résume les découvertes exposées dans le Monde ou Traité de la Lumière (1629) qu’il n’a pas publié à causes des controverses graves, notamment autour de Galilée.

Énumère qq principes, à partir des vérités éternelles que sont les lois établies par Dieu dans la nature comme dans nos âmes.

La circulation du sang. Longue description (erronée) à partir d’une dissection (que D. pratique souvent). Accords et désaccords avec Harvey.

2 différences entre l’homme et une machine qui lui ressemblerait :

le langage ;

– la raison

Les animaux n’ont pas de raison (s’oppose à Montaigne, cf. note 1 p.93).

Sur l’âme, qui ne peut être tirée de la puissance de la matière, mais créée. Elle est indépendante du corps. Chez les animaux, l’âme dépend du corps.

*

Partie 6 – L’utilité de la méthode

Abandon de la publication du Monde à cause de la condamnation de Galilée.

« Mon inclination qui m’a toujours fait haïr le métier de faire des livres. »

L’homme peut devenir « maître et possesseur de la nature » par les usages des différents métiers des artisans.

La santé comme premier bien, qui permet les autres. Importance de la médecine (repousser la mort…).

Les expériences sont « d’autant plus nécessaires qu’on est plus avancé en connaissance. »

Résumé de la méthode :

– trouver les principes ou « premières causes » (Dieu) ;

– premiers effets de ces causes (la nature) ;

– les causes particulières ;

– vérification systématique, par rapport aux causes, des objets qui se présentent au sens ; s’inspire de l’expérience cruciale de Bacon ;

Appel aux autres scientifiques et aux mécènes (il a été dit plusieurs fois, en outre, qu’il fallait être plusieurs).

– écrire les vérités trouvées avec soin. Les publier après la mort, pour ne pas perdre de temps dans les controverses.

La bataille de la vérité.

Critique de la disputatio scholastique.

Les pensées sont toujours mal rapportées.

Il reste des choses à découvrir, et D. pense avoir le temps d’y parvenir (il a 41 ans).

Introduit la Dioptrique et les Météores.

Ne promet rien au public, mais se consacrera à la recherche.

*

Remarques supplémentaires

D. ne veut pas vulgariser sa philosophie (et pense que la langue vulgaire ne le peut pas),

alors que 7 ans plus tard, il voudra écrire un manuel scolaire de sa philosophie pour qu’elle remplace l’ancienne.

S’il écrit le « discours » (qui n’est, par définition, pas un traité), c’est pour attirer les mécènes (pour poursuivre ses expériences, notamment en médecine, pour le bien de tous). Mais « masque » une partie de sa philosophie (se protège des condamnations et des dénaturations).

= ne veut pas de disciples, ne veut pas qu’on apprenne sa philosophie à partir du Discours

=> bien qu’écrite en français, ce n’est pas une « vulgarisation ».

Il manque le traité précédent de métaphysique, ce qui ne permet pas de savoir ce qui est caché et ce que D. n’a pas encore trouvé (absence du Dieu trompeur, portée du Doute).

La science universelle

D. fait le projet d’une science universelle, dont sa philosophie doit être la réalisation.

La science, c’est tout ce qu’on peut savoir => c’est la modalité épistémique qui est en jeu.

« Toute science est une connaissance certaine et évidente. »

=> le Discours est le manifeste d’une philosophie fondée sur l’exigence de la certitude

(que tout savoir humain soit aussi sûr que l’arithmétique ou la géométrie).

=> cela est possible parce que tout le savoir humain est de même nature.

=> on doit unifier les sciences en les référant à l’unité de la raison qui les constitue.

C’est la même rationalité pour tous les savoirs, on peut donc attendre la même exigence.

=> D. veut que sa philosophie s’adresse à la raison, non pas à la mémoire : donc, ce n’est pas grave si tout n’y est pas exposé, la raison palliera les manques.

De même, en français plutôt qu’en latin, pour que tous, même ceux sans éducation (ou presque…), puissent lire et juger ce qu’il a écrit, selon le « bon sens » et non pas les « livres anciens ».

=> Le Discours est un manifeste à utiliser la raison contre la tradition et l’autorité.

George Sand | François le Champi

Bibliographie sélective

Ouvrages généraux

BARRY, Joseph, George Sand ou le scandale de la liberté, Points, 2004 ;

CHAMPETIER dE RIBES, Béatrice, Les paysans dans l’oeuvre de georges Sand, s.n., 1973 ;

HAMON, Bernard, Georges Sand et la politique, ANRT, 1998 ;

PERROT, Michelle, Georges Sand à Nohant : une maison d’artiste, Seuil, 2020 ;

REID, Martine, Georges Sand, Folio biographies, 2013.

*

Articles sur le livre

DE VRIES, Vicki, François le Champi, an new Emile, French Culture studies 2015, vol 26(1) 3-16 ;

GIACHETTI, Claudine, Le Syndrome d’abandon dans cinq romans de George Sand, Orbis Lietterarum 51 : 195-204, 1996 ;

RASER, Timoty, The intertextual Uncouscious in François le Champi, French Forum, 2009 ; 34, 2 ;

WORWILL, Structure in George Sand’ François le Champi, Dalhousie French Studies, 2008, vol.84.

*

Emissions radiophoniques

On trouvera toute une série d’émissions sur George Sand en suivant ce lien vers France Culture :

https://www.franceculture.fr/recherche/articles-et-diffusions?q=george+sand

dont :

« Grande traversée : George Sand, vie singulière d’une auteure majuscule » :

https://www.franceculture.fr/emissions/grande-traversee-george-sand-vie-singuliere-dune-auteure-majuscule

Concordance des temps (Jean-Noël Jeanneney) :

https://www.franceculture.fr/emissions/concordance-des-temps/letrange-modernite-de-la-comtesse-de-segur

La compagnie des auteurs (devenu « la compagnie des oeuvres ») :

https://franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/george-sand

Conférence d’André Maurois :

https://franceculture.fr/emissions/les-nuits-de-france-culture/les-grandes-conferences-george-sand-ou-le-probleme-de-la-femme-george-sand-et-chopin

La correspondance Sand/Flaubert :

https://franceculture.fr/emissions/fictions-le-feuilleton/gustave-flaubert-george-sand-correspondance

George Sand et Chopin :

https://www.franceculture.fr/emissions/grands-ecrivains-grandes-conferences/george-sand-24-les-grandes-conferences-george-sand-et

Pier Paolo Pasolini | Sonnetto primaverale (1953)

Sonnet printanier

I

Nel falso silenzio che si addensa
per le campagne e le borgate, grava
il busio delle sere primaverili
quando soave l’atmosfera propaga
da finestre aperte, anditi, cortili,
i suoni domestici, e gli allegri
echi di strade popolari. Ma aprile
è lontano: e in questo vuoto, grevi
d’un senso di morte sono i segni
che dovrebbero rallegrare la vita.
È un ritorno, questo; e nei sereni
fari, nei già tiepidi spazi è finita
una forma del nostro esistere, e inizio
non ne ha una nuova, se tremarne è vizio.
Dans le faux silence qui se condense
sur les campagnes et les bourgades, pèse
le bourdonnement des soirs printaniers
quand l’atmosphère suave propage
par les fenêtres ouvertes, les réduits, les cours,
des sons domestiques, et les joyeux
échos des rues populaires. Mais avril
est loin : et dans ce vide, lourds
d’un sentiment de mort sont les signes
qui devraient réjouir la vie.
C’est un retour, que cela ; et dans les foyers
sereins, dans les espaces déjà tièdes s’est achevée
une forme de notre existence, qui n’en a pas
encore une nouvelle, quand s’en effrayer est un vice.

II

Che senso hanno, nel loro vibrare
così intero e puro, questi suoni
tenuemente tramandati da un’aria
senza vita, e carica di vita? Uomini
che parlano tra case così limpide
nella limpida notte, ancora gelida,
ma invasa da non so che tepore, stinti
motori per le grandi strade, lievi
urti di mobili da stanze sonore…
Che sens ha questo sospeso silenzio
carico di pace e senza pace? Il cuore
esso sì, sa tutto, la quiete, la violenza
della nuova stagione: ma io? Quale
è il bene che è in me e quale il male?
Quel sens ont, dans leur vibration
si intense et pure, ces sons
transmis avec légèreté par un air
sans vie, et chargé de vie ? Hommes
qui parlent parmi des maisons si limpides
dans la nuit limpide, encore gelée,
mais envahie de je ne sais quelle tiédeur, moteurs
clairs sur les grandes routes, chocs
légers des meubles dans la chambre sonore…
Quel sens a ce silence suspendu
chargé de paix et sans paix ? Le cœur
lui aussi, sait tout, la tranquillité, la violence
de la saison nouvelle : mais moi ? Quel
est le bien qui est en moi et quel est le mal ?

III

Scolorita sui muri e sull’asfalto
la bianchezza invernale, è primavera
questo volgare, abbacinato calco
che più bianca dell’alba fa la sera…
Sulle arabe case del sobborgo
perché riappare eterno ciò che esiste?
Perché con tanta pienezza m’accorgo
e non più giovane – del triste
e felice spettacolo di ciò
che fu nei secoli ed è mia vita?
Se basta a straziare tutto un soffio
primaverile, e nelle’aria addolcita
sento il sapore che avrà il mondo
umano, quando’io non sarò più uomo?
Décolorée, sur les murs et sur l’asphalte,
la blancheur hivernale, c’est le printemps
ce vulgaire, cet éblouissant calque
qui rend le soir plus blanc que l’aube…
Sur les maisons arabes de la banlieue
pourquoi réapparaît éternellement ce qui existe ?
Pourquoi avec tant de plénitude je me rends compte
– et je ne suis plus tout jeune – du triste
et joyeux spectacle de ce
qui eut lieu dans les siècles et dans ma vie ?
S’il suffit pour tout déchire d’un souffle
printanier, et dans l’air adouci
je sens le goût qu’aura le monde
humain, quand ne serai-je plus un homme ?

IV

Nella sera d’aprile il vecchio odore
di gelsomini e povere minestre
poetico mi perde nel terrore
di ritrovarmi qui, conscio, tra queste
contrade umane, tiepide, soavi,
e le felicità di riconoscermi
ben radicato in questi luoghi gravidi,
quietamente, di suprema angoscia.
È l’incertezza della parte ignorata
di me che oggi è in vita, che nient’altro
sa ricavare da questa non rinata
ma ritrovata primavera, che un aspro
e dolce orgasmo, un attento abbandono.
Di trent’anni div eita questa è il dono!
Dans le soir d’avril l’ancienne odeur
des jasmins et des maigres soupes
poétique me perd dans la terreur
de me retrouver ici, conscient, dans ces
quartiers humains, tièdes, sauves,
– et le bonheur de me reconnaître
bien enraciné dans ces lieux solides,
tranquillement, d’angoisse suprême.
C’est l’incertitude de la partie inconnue
de moi qui aujourd’hui est en vie, qui ne sait rien
d’autre déduire de ce printemps non pas rené
mais retrouvé, qu’un âpre
et doux orgasme, un attentif abandon.
De trente années de vie c’est cela le don !

V

Ramo, od insetto, che l’aurora investe,
fermo in un posto il cui chiarore
par quieto, e trema tutto nella fresca
terra apparsa sotto il fresco sole,
io, nel mio letto, sono ferito da un sereno
di festa… È il cieco, puro affetto
che al ragazzo, come a una bestia, il seno
seminava di spasimi. Ingenuo, retto
e allegro mi ridesto, tra lenzuola
profumate da un mio infantile sudore
antico… che tornava con le viole…
quasi dal cielo piovesse un amore
sconosciuto, e subito tornato
antico: e fosse ardore, non peccato.
Branche, ou insecte, que l’aurore investit,
fixe à un endroit où la clarté
paraît calme, et tout tremble dans la terre fraîche
qui est apparue sous le soleil frais,
moi, dans mon lit, la gaieté de cette fête
me blesse… C’est l’aveugle, le pur amour
qui, le sein du jeune garçon, comme d’une bête,
soulève de spasmes. Ingénu, dressé
et joyeux je me réveille, parmi les draps
parfumés par une antique sueur infantile
qui est à moi… qui retournait avec les violettes…
comme si du ciel il eût plu un amour
inconnu, et soudain revenu
de loin : et qui eût été amour, et non pas péché.

VI

In un dolce silenzio, dietro il caldo
buio della mia camera, si assesta
il tempo; e vi percuote dentro un tardo
freddo, un nuovo bruciore, oscura festa
di ricordi… Case sparse al sole…
o argini più aspri proprio il giorno
in cui una prima dolcezza di viole
quasi macerate ardeva intorno…
L’essere stato al mondo, il suo rimpianto,
non vibra più. È un tempo che si assesta
sempre più estraneo… e ora è immoto incanto,
ora immoto terrore… o quello e questo
insieme… ma come se al ricordo
non io solo, ma il mondo fosse sordo.
Dans un doux silence, derrière l’ombre
chaude de ma chambre, se tient
le temps ; et il s’y cogne dans une tardive
fraîcheur une nouvelle brûlure, fête obscure
des souvenirs… Maisons éparses au soleil…
ou remblais plus rudes le jour même
où une première douceur de violettes
presque pourries brûlait dans l’air…
D’avoir été au monde, le regretter,
ne résonne plus. C’est un temps qui se tient
toujours plus étranger… tantôt un charme immobile,
tantôt une terreur immobile… ou ceci et cela
ensemble… mais comme si au souvenir
pas seulement moi, mais le monde fût sourd.

*

Langston Hughes | poème

Metropolitan Museum


I came in from the roar
Of city streets
To look upon a Grecian urn.

I thought of Keats –
To mind came verses
Filled with lovers’ sweets.

Out of ages past there fell
Into my hands the petals
Of an asphodel.

Je suis venu du rugissement
Des rues de la ville
Pour regarder une urne grecque.

Je pensais à Keats –
À l’esprit me vinrent des vers
Remplis des douceurs des amants.

Du fond des siècles passés alors il est tombé
Dans mes mains les pétales
D’un asphodèle.

Elizabeth Browning | Sonnets du portugais

Atelier de traductions du recueil d’Elizabeth Bronwing, Sonnets from portuguese (1850)

*

I

I thought once how Theocritus had sung
Of the sweet years, the dear and wished-for years,
Who each one in a gracious hand appears
To bear a gift for mortals, old or young:
And, as I mused it in his antique tongue,
I saw, in gradual vision through my tears,
The sweet, sad years, the melancholy years,
Those of my own life, who by turns had flung
A shadow across me.  Straightway I was ’ware,
So weeping, how a mystic Shape did move
Behind me, and drew me backward by the hair;
And a voice said in mastery, while I strove,—
“Guess now who holds thee!”—“Death,” I said, But, there,
The silver answer rang, “Not Death, but Love.”
Je pensais une fois à Théocrite qui avait chanté
Les douces années, les chères et regrettées années,
Dont chacune avec une main bienveillante apparaît
Pour apporter un cadeau aux mortels, vieux ou jeune :
Et, comme je songeais à cela dans une langue antique,
Je revis, dans une vision lente à travers mes larmes,
Les douces, les tristes années, les mélancoliques années,
Celles de ma propre vie, qui, à tour de rôle, ont jeté
Une ombre sur moi. Soudain je fus consciente,
Toute en pleurs, qu’une Ombre mystique se déplaçait
Derrière moi, qui me tira en arrière par les cheveux ;
Et une voix dit impérieuse – alors que je me débattais, –
« Devine un peu qui te tient ! » – « La Mort », dis-je, mais là
La voix d’argent rétorqua : « Non pas la Mort, mais l’Amour. »

*

But only three in all God’s universe
Have heard this word thou hast said,—Himself, beside
Thee speaking, and me listening! and replied
One of us . . . that was God, . . . and laid the curse
So darkly on my eyelids, as to amerce
My sight from seeing thee,—that if I had died,
The death-weights, placed there, would have signified
Less absolute exclusion.  “Nay” is worse
From God than from all others, O my friend!
Men could not part us with their worldly jars,
Nor the seas change us, nor the tempests bend;
Our hands would touch for all the mountain-bars:
And, heaven being rolled between us at the end,
We should but vow the faster for the stars.
Mais seulement nous trois dans tout l’univers de Dieu
Avons entendu ces mots que tu as dits, – Lui, à côté
Toi qui parlais, et moi qui écoutais ! et a répondu
L’un d’entre nous… c’était Dieu… et la malédiction pesait
Si ténébreuse sur mes paupières, qu’elle punissait
Mes yeux de t’avoir vu, – et si j’étais morte,
Le poids de la mort, placé là, aurait marqué
Une exclusion moins absolue. « Non » est bien pire
Venant de Dieu que de tous les autres, ô mon ami !
Les hommes ne pouvaient pas nous séparer par leurs persiflages,
Ni les mers nous changer, ni les tempêtes nous faire plier ;
Nos mains pourraient toucher les cimes de toutes les montagnes :
Et, le paradis se déploierait entre nous à la fin,
Nous ne devrions que prêter serment plus vite pour atteindre les étoiles.

*

Unlike are we, unlike, O princely Heart!
Unlike our uses and our destinies.
Our ministering two angels look surprise
On one another, as they strike athwart
Their wings in passing.  Thou, bethink thee, art
A guest for queens to social pageantries,
With gages from a hundred brighter eyes
Than tears even can make mine, to play thy part
Of chief musician.  What hast thou to do
With looking from the lattice-lights at me,
A poor, tired, wandering singer, singing through
The dark, and leaning up a cypress tree?
The chrism is on thine head,—on mine, the dew,—
And Death must dig the level where these agree.
Différents, nous sommes si différents, Ô Cœur princier !
Différentes nos coutumes et nos destinées.
Nos deux anges divins semblent surpris
De nous voir ensemble, alors qu’ils battent de travers
Leurs ailes en passant. Songeant à cela, tu sembles
Un invité des reines aux soirées cérémoniales,
Avec comme gages des centaines d’yeux plus clairs
Que les larmes ne pourront jamais rendre les miens, pour jouer
La partition du premier violon. Alors qu’as-tu
A’ me regarder à travers le treillage des lumières, moi
Une pauvre chanteuse, fatiguée, errante, chantant
Dans le noir, étendue sous un cyprès ?
Le chrême est dans ta tête, – dans la mienne, la rosée, –
Et la Mort doit creuser le sol où tout sera d’accord.

*