Le
Secret des Troubadours
et
La Clé de
Rabelais de
Joséphin Péladan. Édition Delphica. Qui demanderaient une plus
attentive habitude pour en saisir tout l’intérêt.
Introduction d’Emmanuel Dufour-Kowalski, intéressante quant à
l’inscription historique de Péladan.
J’y
découvre qu’on a féminisé « peintre » en
« peintresse ». Tout est possible, et j’en suis bien
heureux. (Une émission de Jean-Noël Jeannenet, avec Bernard
Cerquiglini, auteur de Le
ministre est enceinte (et
aussi de L’Invention
de Nithard,
qu’il faudra lire), rappelle combien il est idiot de persévérer
dans le masculin de mots qui peuvent être féminisés). La morgue
d’un Gérard Longuet interpellant une ministre par un « Madame LE
ministre » prouve combien des gens comme lui, sénateur, ancien
ministre de l’Intérieur, ne devraient pas être là, n’auraient
jamais dû arriver à cette place. Si je n’énonce rien de très
original, sans doute il n’est pas mauvais de le rappeler, avec une
conviction calme.
Ne pas oublier, donc, Louise Abéma (1853-1927) et le cénacle des
Oeillet Blancs. (tant de choses à se rappeler, et surtout sur ce
sujet auquel il faudra aussi consacrer le temps nécessaire).
Richard Khaïtzine. Un rosicrucien sans doute aussi, mystique
professionnel, spécialiste de Raymond Lulle et Albert le Grand.
Drôles d’énergumènes. Sans grand intérêt à vrai dire. Me font
penser à ces auteurs de la littérature « pop » qui publient
des réflexions érudites, mais totalement idiotes, et vides, et
pernicieuses même quant aux conséquences sociales (l’industrie
culturelle toujours…) qui ont pignon sur rue, qu’on encense, qu’on
vend si bien, et qui sont si fiers de leur profondeur de miroir.
Plus sympathiques, les obscurs et les mages du XIXe siècle, Aloysius
Bertrand, ou Eliphas Levi qui est l’aïeul d’Olivier Cadiot
(m’a-t-il appris quand je le rencontrai à Cambridge lors d’une
lecture).
Entrepris la lecture de Il Capitano di lungo corso di Robert Bazlen, acquis cet été à Trieste. Fable à l’italienne, forte. Rappelle Italo Calvino (dont Martin Rueff vient de retraduire la trilogie I nostri antenati – je ne sais pas pourquoi il ne s’est pas attaqué plutôt à Gadda). Roman à l’état de notes. Lecture des lettres éditoriales aussi : dommage que l’édition d’Adelphi n’en présente qu’une sélection. Quelques bonnes intuitions, mais la plupart du temps, il faut bien avouer qu’il est pétri de préjugés. L’ampleur de l’incompréhension de Bataille est toujours aussi saisissante. Ce n’est pas la seule. Doit nous interroger, bien sûr, sur nos propres jugements, mais surtout sur tout jugement. Lecture des œuvres d’Adam de la Halle (dans le texte le plus possible). Plaisir franc. L’Histoire des Etrusques de Jean-Marc Irollo. Sur la tablette : la lecture papier serait plus agréable. L’ère du soupçon de Sarraute. Comme un retour sur les bancs de la fac. Impression à dépasser. Le début de Putain, assez décevant. Il faudrait pousser, mais rien que le sujet m’horripile. Peut-être faudrait-il mieux rentrer dans l’oeuvre d’Arcan avec Folle ? La restitution des manuscrits à l’Islande par le Danemark en 1971. De la collection d’Árni Magnússon, le Livre du roi je crois et un codex. Les noms m’échappent. Sur Michel Foucault et La folie à l’âge classique. Tout devrait être lu de Foucault ; lu et étudié. D’une intelligence infinie. D’une méthode impeccable. Sur le Japon et son nationalisme. Qu’en ai-je retenu ? Cela m’a juste rappelé le sanctuaire Yasukuni. Vivre au Japon… Une émission sur l’homme de Néandertal où l’on remet en question, notamment, l’Afrique comme « berceau de l’humanité ». On ne peut que multiplier les conjectures sur l’apparition de l’humain sur Terre, comme sur l’apparition de l’écriture : l’émergence de multiples foyers, et comme une apparition diffuse, simultanée, parallèle au moins, est celle qui plaît le plus, mais elle n’a rien de prouvé, et ne le sera sans doute pas avant longtemps. Sur Orban, la Hongrie et le nationalisme européen. (Dans l’émission de Christine Ockrent, qu’Hervé Guibert nous apprend avoir été la « chouchou » de Michel Foucault…!). La volonté de transformer l’Europe par l’intérieur, après avoir voulu en sortir. La mise au plus mal de la vision internationaliste qui devrait être redéfinie. Pourquoi si peu de vitalité dans la pensée émancipatrice, alors que les courants fascisants sont si dynamiques ? Le capitalisme, qu’on croyait attaché à la démocratie, est en fait germinalement défini par le totalitarisme, ou le fascisme (ces termes seraient à redéfinir aussi). A noter aussi, cette histoire stupéfiante de Jarosław Kaczyński qui a remplacé son frère jumeau, assassiné semble-t-il par les Russes en 2010 (Lech Kaczyńsk), dirigeant de facto actuellement la Pologne (même s’il n’est pas le président officiel), dans un rapprochement avec les assassins de son frère ! Sur Edgar Poe. Sa vie, la vision induite par Baudelaire qu’on en a. Sur Venise, les Tiepolo père et fils. Sur les Nadar, dont la brouille familiale. Sur Schiele dont les paysages ont inspiré Hundertwasser, ce que je ne m’étais, je crois, jamais formulé (mais j’ai peut-être oublié). Et puis il y a eu le cours à préparer sur l’art médiéval : Byzance, les Mérovingiens, l’art carolingien, l’art roman, l’art gothique. Pour en finir avec l’idée que le Moyen-Âge est l’âge de l’obscurantisme.
Le Promontoire d’Henri Thomas. Un envoûtement. Un poison lent. Une fascination du lieu précis. La foule indifférenciée, indénombrable des habitants de Lormia, à part quelques noms. Des personnages forts, beaux, profonds. Une écriture fouillante. On voudrait en parler, mais on n’a rien à en dire : il faut le relire – ou simplement le garder par devers soi. Et, à l’occasion, le conseiller.
La Rue est un rêve de Claude Pélieu (Beat Generation). Beau titre. Foisonnant. Cherche la belle image moderne. Cherche à renouveler le geste rimbaldien – son élan. Le Journal-poème a quelque chose d’un peu lassant à cause de l’énumération fade. Malgré les éclairs.
Dix ans d’Action Directe de Jean-Marc Rouillan. C’est la rencontre avec l’activiste au local de la CNT vendredi dernier qui a donné envie de lire son témoignage. Ai commencé hier, repris ce matin. Bonne introduction par Thierry Discepolo. Rhétorique un peu trop marquée par un vocabulaire consacré. Mais qui n’est pas tributaire d’un vocabulaire consacré ? Le propos, qui se veut ostensiblement cohérent, l’est. Pragmatique. Incisif. Bouleversant même. Il y a longtemps sans doute qu’un ouvrage de cette importance n’a pas été publié : un témoignage d’un des principaux acteurs des mouvances radicales des années 70 et 80. Malheureusement le silence qui lui a été imposé (Jean-Marc Rouillan a été renvoyé en prison dans les années 2000 pour une simple interview) a contribué à ce qui était recherché par là : l’étouffement des voix révolutionnaires, au profit de partis et d’organismes de compromission qui, bon gré mal gré, ont entériné un état de choses qui n’aurait pas dû avoir lieu. Certainement ce livre portera ses fruits.
Journal d’un critique d’art désabusé de Michel Ragon. Ce journal commence en 2009. On y rencontre les plus grands noms de l’art contemporain, surtout d’hier. Intérêt scolaire : rappelle des noms oubliés, donne vie à des noms mal connus, nourrit nos connaissances anecdotiques. Mais, pour l’instant (je l’ai commencé hier aussi), rien de saisissant. Réflexions éculées et convenues, aucune conscience socio-politique et « artisticonomique ». Mais peut-être cela va-t-il évoluer.
Meursault, Contre-enquête, de Daoud Kamel. Ai commencé le livre de Daoud Kamel tout à l’heure. Le finirai sans doute dans la journée, ou d’ici mardi. Le premier chapitre un peu confus. Comme une suite de fragments mal cousus. Se concentre beaucoup sur le style de Camus. Le sien, à part dans quelques passages étranges (celui sur la ville lubrique, où une figure de vieille prostituée côtoie une énumération d’arbres – mais Daoud Kamel est passablement salace, qui a publié tout récemment un livre sur Picasso), est assez rebutant. Une oralité maladroite. Peut-être que cette première impression s’estompera au fil du livre. Toutefois, l’idée de réhabiliter « l’Arabe » est bonne. Pédagogiquement.
On a énormément écrit sur Trieste. Bien plus qu’on ne s’y attendrait. J’ai moi-même déjà écrit un roman, un récit de voyage, un guide, des nouvelles, un recueil de poèmes, plus des anthologies, des articles et diverses traductions ; je suis venu gonfler fatement et grassement la masse déjà considérable des écrits sur cette ville pourtant inconnue du plus grand nombre. Pour les gens cultivés, Trieste sonne vaguement à l’oreille comme la ville de Svevo, celle de Saba (pour les rares amateurs de poésie), celle peut-être où Joyce a erré quelques années en y laissant, disait-il, son foie. Puisqu’on y boit encore plus qu’on y lit. Trieste est plus qu’un mythe littéraire, c’est une ville-littérature. Le grand problème qui s’offre alors à qui veut être introduit à Trieste est de savoir par qui, et comment. Par amour pour toi, j’ai donc décidé de te présenter cette ville hermaphrodite (ni tout à fait femme ni tout à fait homme, et j’aime, contre la règle – tu me pardonneras cette fantaisie –, en parler tantôt au masculin, tantôt au féminin), et de jouer les cicérones, pour toi qui as une intelligence hors du commun, une culture non moins impressionnante, et qui n’a pas encore la chance d’avoir visité Trieste. Oui, car c’est une chance de ne pas connaître cette ville, parce qu’en faire la connaissance est un des bonheurs les plus intenses qu’on puisse vivre, et il faut que tu aies conscience de cela avant de poursuivre : on a si peu l’opportunité, dans la vie, de prendre conscience des choses avant qu’elles apparaissent.
Comme tu es exigeante et dynamique, je ferai tout pour ne pas m’attarder sur les menus détails qui font le plaisir de l’amant, mais l’ennui profond de l’amante. Je tracerai de grandes lignes, l’épure la plus élégante et la plus claire possibles, afin que tu puisses apprécier au mieux le premier séjour que tu y feras.
Il est de Trieste comme des plus grands trésors : il se mérite. La ville ne s’offre pas d’emblée, elle résiste un peu et cède pas à pas. Comme je répugne à comparer l’amour à la guerre, je ne parlerai pas de « conquête amoureuse », je parlerai plus volontiers d’apprivoisement mutuel et de tendresse délicate.
Trieste est une ville de mots. C’est ce qui la préserve sans doute de l’assaut spectaculaire qui pourrit tant d’autres lieux. Quoi qu’on tente pour faire de la littérature une marchandise et un spectacle, le silence et la solitude des livres restreignent vite l’ambition des importuns. Comme les littérateurs sont des bâtards qui se cherchent parmi les morts un héritage, les écrivains français parlent de Trieste à partir de Chateaubriand et de Stendhal, et donc parlent d’abord assez mal de ce paradis. Chateaubriand a eu cette formule fameuse (si cet épithète a une quelconque pertinence pour Trieste) : « J’entrai à Trieste, le 29 [juillet 1806], à midi. Cette ville, régulièrement bâtie, est située sous un assez beau ciel, au pied d’une chaîne de montagnes stériles ; elle ne possède aucun monument. Le dernier souffle de l’Italie vient expirer sur ce rivage où la barbarie commence. » (Itinéraire de Paris à Jérusalem). Ce n’est pas tout à fait vrai qu’il n’y eût aucun monument (Chateauriand n’y est pas vraiment « entré »), mais les plus beaux seront érigés dans le courant cours du XIXe siècle, et surtout à la fin du sicèle, avec l’éclectisme puis l’art plus ou moins nouveau qu’on nomme ici Liberty. Pour ce qui est de cette « chaîne de montagnes stériles », il s’agit du Karst qui exerce sur moi une fascination proche de l’envoûtement. Mais nous en reparlerons. Stendhal, quant à lui, dans son errance italienne, à la recherche d’un poste confortable de fonctionnaire à Milan ou à Rome (le problème, deux siècles plus tard, n’a toujours pas changé), se retrouve quelques mois à Trieste et, après peut-être une rapide exaltation, s’en morfond terriblement : « Hélas Madame, écrit-il à Madame Ancelot le 1er janvier 1831, je meurs d’ennui et de froid… Je touche à la barbarie… Il fait bora deux fois par semaine et grand vent cinq fois. J’appelle grand vent quand on est constamment occupé à tenir son chapeau, et bora quand on a peur de se casser le bras. » Vivre à Trieste l’hiver, à moins d’être grand amateur de sports de montagne, peut s’avérer en effet une torture (cette « bora » souffle jusqu’à plus de 150 km/h). Mieux vaut donc lire sur Trieste ce qu’en a écrit Charles Nodier (qui longtemps habita la proche et belle Ljubljana) dans Jean Sbogar (1818) : tu verras peut-être, dans quelque guide, que sa description n’est pas « réaliste », au sens littéraire du terme, mais elle reste parfaitement juste. Aucun plumitif en quête de reconnaissance, pourtant, ne cite cet écrivain génial et étonnant – et c’est bien dommage. Ce Romantique noir exprime déjà parfaitement la mélancolie des côtes adriatiques et des lagunes. On y sent la mer et sa couleur de métal, la fraîcheur du golfe et ses chaleurs estivales. Car la mélancolie triestine, cette couleur bleue qui te plaît tant, et que tu retrouveras sans doute là-bas, avant de revenir avec la décadence de la ville (celle qui commence à son rattachement à l’Italie), semble inscrite dès ses débuts. « Trieste, mélancolies et paradoxes », ce titre de la préface de Gérard-Georges Lemaire à une anthologie sur Trieste t’a frappé et, je le sais, t’a positivement orientée (il y a déjà de l’orient à Trieste). Toi aussi tu es cela, mélancolies et paradoxes. Mais plus que les auteurs français, ce sont tous les autres qu’il faudrait lire, et en premier lieu, les auteurs triestins. Mon préféré, peut-être, est Scipio Slataper. Il a écrit Il mio Carso, « Mon Karst », que le premier traducteur français avait traduit « Mon frère le Karst ». Petit livre que je ne crains pas de qualifier d’expressionniste serait à lire en italien, truffé de barbarismes et de visions. Puis il y a Boris Pahor, cher à mon cœur, né en 1913 et toujours vivant, qui écrit en slovène et qui gagnerait à être plus connu. Il vit actuellement sur les hauteurs de Barcola, et je suis allé en août dernier chez lui déposer un poème que je lui avais dédié : c’est sa fille qui prit mon enveloppe et je n’ai jamais su s’il l’avait lu ou non. Peut-être ne l’a-t-il pas aimé. Il connut la répression fasciste (terrible envers les Slovènes), puis la déportation nazie à Natzwiller-Struthof (en Alsace), puis à Dachau, Mittelbau-Dora et Bergen-Belsen… Il est passé par Lille, je crois, et a fait sa convalescence en région parisienne. Dans sa jeunesse, je le vois comme un jeune loup de la littérature : élégant, intelligent, talentueux. Un autre écrivain triestin, Fulvio Tomizza (né en Istrie quand l’Istrie était italienne, en 1935), très connu en Italie, en fait l’amant de l’héroïne de Gli sposi di via Rossetti qui s’appelle Daneca Tomažič, je crois, à moins qu’il s’agisse du vrai nom du premier amour de Boris Pahor. C’est sur cette via Rossetti, près du théâtre et d’une des artères majeures de la ville, la via XX settembre (appelée aussi Acquedotto) que mes amis habitent et où nous irons loger. Il y a enfin Kosovel, connu comme le Rimbaud slovène, mort à 24 ans, qui a chanté le Karst dans ses poèmes fulgurants. Et, bien sûr, il y a tous les autres : Saba, Stuparich, Quarantotti-Gambini (dont le nom, n’est-ce pas, est assez comique), ou encore Claudio Magris – que tu connais déjà – et cet auteur sans œuvre qui, mort, a laissé une œuvre sans auteur, symbole d’une littérature moderniste, voire post-moderne (même s’il est mort en 1962), Roberto, dit Bobi Bazlen. Tu n’auras pas grand goût pour lui, je crois, comme je n’en ai pas non plus (il n’a pas compris Georges Bataille, dont il parle très bêtement). Son œuvre consiste à porter des jugements plus ou moins inspirés, plus ou moins hâtifs, sur celles d’autres écrivains en vue de leur éventuelle publication chez Bompiani et Enaudi. Son pouvoir lui confère un charisme qui impressionne les faibles. Mais suspendons nous-même ici notre jugement. Du reste, tous ont glosé – comme je le fais pour toi avec plaisir – sur Trieste. S’il faut lire quelque chose ce sont Le Lettere triestine de Scipio Slataper encore.
Après les poèmes et les fictions, aujourd’hui, ce sont surtout les récits de voyage sur Trieste qui font fureur auprès des amoureux de la ville. Celui de Jan Morris, écrivaine voyageuse géniale (qui fut jadis écrivain, ce qui me plaît particulièrement pour cette ville aux deux sexes), a publié un livre encore indépassé : Trieste and the meaning of nowhere, qui cependant véhicule, dès son titre, une idée qui m’a toujours paru aussi facile que fausse. Mais c’est encore une manière de parler de mélancolie…
La mairie – il municipio – a bien compris l’intérêt économique du mythe littéraire et érige çà et là, comme tu l’apprécieras, des statues à l’effigie des écrivains les plus connus, Joyce, Svevo et Saba (elles sont du sculpteur triestin Nino Spagnoli, mort en 2005), et organise chaque année une semaine de festivités littéraire autour de Joyce pour le Bloomsday. Comme dans les jardins publics d’Italie, celui de Trieste t’offrira une belle collection de têtes de morts, et de quelques mortes aussi.
Un des grands charmes de ce Trieste littéraire, ce sont en fait les cafés. Le plus connu d’entre eux étant le San Marco, via Battisti, flanqué par la synagogue (Trieste, ville libre, a accueilli de nombreux juifs à partir de 1492, et assez de musulmans pour leur donner leur premier cimetière en Europe) et dont on trouve sans doute la meilleure description dans l’ouverture de Microcosmi de Claudio Magris. Depuis peu, le café héberge la librairie qui était en face, et accueille plusieurs fois par semaine des rencontres littéraires. On y boit, sous les ors et les lambris, et sous les fresques de Guido Marussig (qui fut longtemps enfermé à l’OPP, hôpital psychiatrique sur les hauteurs de la ville), parmi les meilleurs spritz de Trieste (et donc sans doute du monde), ou les divers cafés qui ont fait la fortune, jadis, de la ville (je te recommande un capo in B, cappuccino au verre, qui se dit, comme tu sais, « bicchiere »). C’est une hybridation parfaite entre Vienne et l’Italie. Car, je ne l’ai pas encore dit clairement, mais Trieste fut le port de Vienne pendant cent cinquante ans, jusqu’en 1918, et ce qui en a fait un lieu si étonnant.
Je te passerai le détail de l’histoire tortueuse de cette cité, appelée dans l’Antiquité Tergeste (qui, peut-être, souligne déjà sa fonction de « marché » et dont l’Italie fasciste a ramené au jour des vestiges çà et là), rivale malheureuse, comme beaucoup d’autres, de Venise qui la brima longtemps, à tel point que la ville s’offrit en 1382 aux Hasbourg, c’est-à-dire à l’empire autrichien. Un tableau de Cesare dell’Acqua, au musée Revoltella (à moins que ce soit au château de Miramare), rappelle cet événement décisif. Cette tutelle ne fut pas très efficace, mais quand Venise eut périclité, c’est Trieste qui devînt le port le plus important de l’Adriatique. Pour y faire affluer les commerçants et les entreprises, Marie-Thérèse d’Autriche (qui était la mère de Marie-Antoinette) puis son fils Joseph II déclarèrent la ville « port franc » (en même temps que Fiume – Rijeka en croate), c’est-à-dire que le transit de marchandises fut exonéré de toute taxe. Tu peux aisément imaginer les conséquences sur son attractivité ! Les marchands de tout le bassin méditerranéen y affluèrent, surtout les Grecs, et avec eux l’argent qui permit à la ville de croître et de s’embellir. Comme port, proche de Venise, Trieste fut toujours de langue italienne (le triestin – que les Triestins m’excuse ce rapprochement qui ne sera pas à leur goût – peut être vu comme une branche du vénitien). L’argent nécessitant l’égalité et la liberté des citoyens (le commerce ne peut se faire qu’entre parties juridiquement égales), les bourgeois triestins commencent à partir de la moitié du XIXe siècle à être sensibles, comme partout ailleurs du reste, aux idées politiques libérales. Avec les difficultés économiques grandissantes liées à la première mondialisation (celle de la deuxième révolution industrielle), avec l’affaiblissement progressif de l’Empire austro-hongrois, et avec l’affirmation toujours plus construite du nationalisme italien, ce qu’on appelle l’irrédentisme est de plus en plus prégnant parmi les bourgeois et les intellectuels de la ville. Une chose, ici, est à préciser, que je n’ai lu encore nulle part : alors que les littérateurs ont plutôt tendance à se tourner vers l’Italie (Florence en particulier, où beaucoup vont étudier puisque Trieste ne possède pas d’université – ce qui est une erreur sans doute de la politique austro-hongroise), les artistes auraient plutôt tendance à se tourner vers Munich et Vienne qui, à cette époque, je ne t’apprends rien, sont des centres beaucoup plus dynamiques pour ce qui est des arts. Ainsi, la littérature devient italienne, tandis que l’art triestin reste « international » (Munich, Vienne, Paris bien sûr, mais aussi, pour les Slovènes de Trieste, Ljubljana). Je pense à Umberto Veruda, que tu aimeras autant que moi je pense, qui apprit plus à Munich et à Paris qu’en Italie. Il était l’ami, comme beaucoup d’autres artistes, d’Italo Svevo, dont le pseudonyme – il est né Ettore Schmidt – rappelle la double ascendance italienne (« Italo ») et teutone (« Svevo » signifiant « souabe »). Du reste, Svevo, qui, s’il écrivait en italien, parlait allemand, était pacifiste, de ce pacifisme qu’on a tort de reléguer aujourd’hui aux oubliettes de la naïveté, et en bon commerçant (il a fondé une entreprise de verrerie, bientôt installée à Venise), n’était pas très sensible aux idées irrédentistes puisqu’il savait que c’était le rattachement à l’Empire austro-hongrois qui faisait la fortune de Trieste, qui, si elle devenait italienne, ne serait plus qu’une marche du pays, comme l’Histoire l’a en effet démontré (le détachement de Trieste avec l’arrière-pays slovène signa la fin de sa prospérité). Tu m’excuseras ces considérations économiques, mais elles sont nécessaires, comme tu le vois, à la compréhension de la ville. Mais ne crois pas une seconde que je me plains de la chute économique de Trieste, bien au contraire.
Quoi qu’il en soit, la ville, austro-hongroise pendant cinq cents ans, en reste marquée dans sa régularité, celle que relève déjà Chateaubriand, même si l’agencement est dû davantage à son essor pendant la mode néo-classique, plus peut-être qu’à un soi-disant esprit autrichien (ce qu’admire Chateaubriand, c’est le plan du Borgo teresiano, qui tire son nom justement de Marie-Thérèse d’Autriche). Le CanalGrande, avancée de mer dans la ville, promenade délicieuse, et un des lieux les plus « suggestifs » (si tu me permets de moquer un peu cet adjectif adoré des Italiens) de Trieste, a été aménagé entre 1754 et 1756, et l’église sur laquelle il vient buter est de pure facture néo-classique, selon le projet de Pietro Nobile, architecte extrêmement intéressant, à qui je pourrais consacrer tout un livre, qui remporta un concours public lancé en 1808, bien que l’édifice ne fut consacré qu’en 1849. C’est, avec la piazza Unità, un des nerfs de la ville (un projet est en cours pour le réhabiliter, et vu ce qui a été fait piazza Goldoni, tout le monde craint le pire ; beaucoup comptent sur l’inconséquence de l’administration italienne pour enterrer le projet). Moins ronflante et massive qu’à Vienne, l’architecture triestine a une élégance que le bon goût Liberty rend voluptueuse. Parmi tant d’autres édifices, je ne signalerai ici que la Poste, parce qu’elle est complètement disproportionnée par rapport à la ville et qu’on y imagine encore les lamparetti autrichiens se tenir rigidement en bas des escaliers. J’ai quelque part une photographie d’époque que je te montrerai si je la retrouve. Mais de cette cohabitation forcée, et assez mal vécue, comme il est facile de l’imaginer, entre la police autrichienne (aussi réputée pour ses qualités de fichage, quoique moins cruelle, que celle de la Chine ancienne ou de la Russie stalinienne – comme en témoignent les mésaventures de Stendhal) et l’habitant, un tableau de Giuseppe Barisson donne une idée assez juste – au moins à mes yeux – par son anecdote : c’est l’arrivée de ces fameux lamparetti après une rixe dans une taverne. Les liens entre les deux pays sont assez rares aujourd’hui, mais – et c’est assez frappant – je connais des Viennois qui viennent régulièrement à Trieste, entre amis, boire et manger le temps d’un week-end, et ils me disent que cela se fait communément, ce qui peut se vérifier dans le quartier devenu bourgeois du vieux port, Cavana (là même où Albertine était venue, selon Proust, s’initier à des amours alors interdites).
De l’architecture éclectique et liberty, je ne dirai rien : les bâtiments parleront d’eux-mêmes, et ce sera ton plaisir de t’y attarder et de t’en émerveiller. Je t’imagine déjà exphraser devant quelques merveilles de Max Fabiani ou de Romeo Depaoli. Là, comme pour le reste, Trieste jouit d’une singularité qui rend presque difficilement visible toute sa beauté. Pourtant, il suffit de lever le menton.
La mer a donc fait de Trieste ce qu’elle est. De manière brutale, comme le rappelle Slataper quand il écrit que Trieste s’est réveillé un jour entre une caisse d’agrumes et un sac de café. Toi qui n’aimes pas le poisson, tu ne seras pas fâchée de savoir qu’on n’en trouve peu en ville. La nourriture est encore, pourrait-on dire, autrichienne, avec beaucoup trop de viande. Moi qui suis végétarien, cela ne me concerne pas. Pourtant, cette mer est partout. Le golfe est splendide. Il faut arriver en train à Trieste, de Venise, pour longer la côte. Il n’est de toute façon plus possible de venir de Ljubljana (c’est-à-dire de Vienne), puisque les liaisons ferroviaires avec la Slovénie ont été coupées (tu verras dans quelle décrépitude splendide se trouve la « vieille » gare, qui était nouvelle pour Svevo, et cette partie du port si mélancolique). Par le nord, de Monfalcone, on descend dans cet appendice italien, coincé entre la mer et le Karst, toujours à quelques kilomètres à peine de la frontière slovène (au goulot, il n’y a que huit kilomètres d’Italie). Tu iras voir le château de Duino (à propos duquel il y a mieux à retenir que les élégies de Rilke) ; le lieu sacré où le fleuve Timavo (auquel j’aime te comparer et dont parle déjà Virgile : « …Unde per ora novem vasto cum murmure montis… ») ressort du secret de la terre (il faut te prévenir cependant que ce lieu saint a été souillé par la construction d’une route très empruntée – mais je sais que tu en feras abstraction) ; les petites criques et les petits ports splendides où il est bon de se baigner en contrebas du Karst (Canovella degli Zoppoli sera notre alcôve) ; le château de Miramare et son parc qui sont des paradis (souviens-toi de l’exécution de Maximilien au Mexique par Manet : avant cela, il vivait heureux ici, dans le château qu’il fit bâtir pour lui et son grand amour, Charlotte de Belgique, qui, après sa mort, perdit la raison) ; Barcola où tous les Triestins, toutes les Triestines, tous les adolescents viennent, après le travail ou l’école, le matin, le midi, le soir, dès que le soleil brille, se baigner avec nonchalance ; tu feras aussi un détour par le port désaffecté qui est une ville fantôme dans la ville. Il ne faudra pas manquer non plus, de l’autre côté du golfe, au sud, Muggia qui était restée fidèle à Venise, comme Capodistria qui en a gagné un beau Carpaccio dans son église (rare trésor que le fascisme n’a pas spolié à la Slovénie). Mais pour l’instant je ne veux pas trop m’éloigner. La promenade de Barcola, terriblement populaire et surpeuplée, me plaît pourtant beaucoup au printemps : c’est une comédie des corps. C’est la mer allée dans la ville… Mais c’est près de la vieille gare, de l’autre côté de la ville, qu’on trouve la plage la plus ancienne de Trieste : el Pedocin ou la lanterna. Elle a fait l’objet d’un documentaire présenté au festival de Cannes l’année dernière. Les hommes et les femmes y sont encore séparés par un mur. En longeant la marina (dont Schiele a tiré une jolie petite huile), on peut voir s’aligner les palaces qui témoignent de la splendeur passée de Trieste, quand le Lloyd autrichien, qui avait son siège ici, régnait sur le monde. Puis on débouche sur cette place immense, ouverte sur la mer, plus grande que celle de Thessalonique, où d’étonnants bâtiments se succèdent (il y avait là jadis l’hôtel où fut assassiné par son amant le plus grand représentant du néo-classicisme, Winckelmann). Au fond, c’est la mairie, dans un style bariolé qui n’est pas du meilleur « éclectisme ». À son sommet trônent deux automates – parmi les plus vieux d’Europe – qui sonnent l’heure : on les appelle Mikez & Jakez. Ils me rappellent Casanova. Qui, du reste, a séjourné aussi ici, en attendant de rejoindre Venise. Il y retrouvait un autre exilé, Lorenzo da Ponte (le librettiste de Mozart, le poète de Don Giovanni), qui fut, d’une certaine manière, son élève. Car Trieste, comme beaucoup de ports, est une ville d’exilés – quelques-uns célèbres, la plupart inconnus. Parmi lesquels tu comprendras que je me compte. Pour les connus, outre ceux que j’ai déjà mentionnés, il y eut Elisa Bonaparte, Joseph Fouché, Charles X (enterré à Gorizia – et j’ai lu récemment qu’on parlait de rapatrier sa dépouille en France), mais aussi, d’une certaine manière, Richard Francis Burton, érudit, polymathe, orientaliste, explorateur, traducteur des Mille et une nuits, militaire, diplomate, admirateur de Sade (et lointain héritier de Gilles de Rais), que l’on soupçonne du meurtre d’un homme sur la route de La Mecque, à seule fin de savoir ce que cela lui ferait éprouver. À un prêtre qui l’interrogea sur ce point, il répondit : « Monsieur, je suis fier de vous annoncer que j’ai commis tous les péchés du Décalogue. » Il passa les vingt dernières années de sa vie à Trieste – comme consul – à écrire et traduire et où il mourut.
Mais, aujourd’hui, les exilés ne sont plus ceux qui fuyaient un passé trop lourd ou les régimes communistes, mais bien ceux et celles qu’on appelle « migrants » et que l’anglais nomment plus justement des « réfugié-es » fuyant la pauvreté et la guerre. Ils sont nombreux ici puisque la frontière n’est pas loin, et on les voit près de l’ancien marché au poisson (la Pescheria construite en 1913, aujourd’hui appelée Salone degli Incanti et dont on ne sait pas trop quoi faire), ou sur la promenade du moloAudace, jadis San Carlo mais rebaptisé en l’honneur du bateau américain qui débarqua à cet endroit. Quand les jours sont beaux et doux, tout le monde vient s’asseoir ou flâner sur cette promenade, et jouir de la vue sur piazza Unità, sur la ville, sur le château en hauteur de San Giusto, et plus haut sur le Karst. À cette splendeur où il ne manque que toi.
De la mer, la ville remonte de manière abrupte jusqu’au Karst. Dès les premiers versants, l’italien le cède au slovène. L’arrière-pays, malgré les répressions, malgré les annexions, malgré le temps, est resté slovène. C’est une jeune étudiante d’Opicina, petite ville de frontière, qui me donnait des cours de slovène quand je suis arrivé. Elle descendait avec le vieux tramway qui se transforme en funiculaire et qui a un charme désuet sans pareil – tu l’emprunteras pour faire la balade de l’obélisque : le panorama est sublime. Elle étudiait à Ljubljana, comme de plus en plus de jeunes, mais restait très attachée à Trieste et ne se voyait pas vivre ailleurs. Qui veut comprendre Trieste doit s’intéresser à la culture slovène. Pourtant, même les Triestins les plus enracinés, s’ils ne sont pas slovènes, laisseront rapidement voir une haine raciale envers leurs voisins dont ils ont souvent du sang dans les veines (le type slave est fréquent chez les Italiens de Trieste, et une de ces particularités physiques est la platitude de l’arrière de la tête). L’Histoire est douloureuse et pas si lointaine : c’est celle des parents ou des grands-parents pour ces gens qui ont 50 ans. Car le fascisme a d’abord réprimé la culture slovène : le centre culturel slovène de Trieste, le NarodniDom, superbe bâtiment Art Nouveau dont les vitraux étaient signés Koloman Moser, a été incendié par les fascistes en 1921 qui en ont fait un acte fondateur. Ce beau bâtiment s’affichait sur la place Oberdan (du nom de ce nationaliste italien qui avait fomenté un attentat contre François-Joseph et dont le culte est maintenu à cet endroit étrange) où l’on trouve aujourd’hui une très belle librairie slovène justement. Malheureusement les bourgeois à la botte des fascistes ont construit une vilaine vieillerie pour dissimuler le bâtiment slovène qui n’avait pas été détruit. À cet incendie, avaient suivi l’interdiction de parler slovène et l’italianisation de tous les prénoms, noms et patronymes (comme en témoigne Boris Pahor dans ses livres, ou le double nom des villes et villages jusqu’à Ragusa, c’est-à-dire Dubrovnik). Il faut se rappeler aussi qu’entre les deux guerres l’Istrie, selon le traité de Rapallo, était devenue italienne jusqu’à Zadar ! Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Yougoslaves de Tito cherchèrent à libérer la ville plus rapidement que les armées britanniques : il y eut une course sur Trieste. L’armée yougoslave occupa pendant 49 jours tragiques la ville, et se vengea allègrement de l’oppression subie pendant 15 ans. Trieste qui avait connu le seul camp d’extermination d’Italie (à la Risiera qu’il est toujours possible de visiter) est devenu alors le théâtre d’un massacre sans nom. Les Yougoslaves exterminèrent tous ceux qui les gênaient, fascistes, prisonniers, opposants, et même des militaires néo-zélandais. Ils les jetèrent, parfois vivants, dans les crevasses sans fond du Karst qu’on nomme foibe. Ces lieux sont devenus des lieux de mémoire. Le carnage et les tensions étaient telles qu’on déclara à l’ONU un « Territoire Libre de Trieste » (TLT) qui englobait la ville, mais aussi les alentours : au nord entre Monfalcone et Duino, au sud sur une partie de l’Istrie. Ce « Territoire Libre de Trieste » (que veulent ressusciter aujourd’hui quelques indépendantistes un peu louches qui résident dans un magnifique immeuble légué par une riche héritière à sa mort – Casa Bartoli –, piazza della Borsa) fut divisé en deux zones : une zone A placée sous tutelle de l’armée britanno-américaine qui siégeait à Miramare (c’est à cette époque qu’arriva à Trieste pour la première fois le jeune soldat britannique Jan Morris), une zone B, placée sous le contrôle de l’armée Yougoslave. Et cela jusqu’en 1954. Cette division absurde devint alors la frontière officielle entre l’Italie et la Yougoslavie. Des villages furent même coupés en deux. La plupart des Italiens de Yougoslavie furent expulsés ou durent s’enfuir (ce fut le cas de la famille de Fulvio Tomizza par exemple), et on trouve dans de nombreuses grandes villes italiennes des quartiers entiers de ces réfugiés istriens ou dalmates (un très beau musée, piazza Hortis, leur est consacré). Ce sont ces violences qui nourrissent encore le ressentiment de beaucoup de Triestins. Aujourd’hui, pourtant, les Slovènes sont peu présents dans la ville : ils ont laissé place aux Serbes, aux Bosniaques, aux autres nationalités balkaniques, autres martyres, notamment dans l’immense quartier populaire de San Giacomo où l’italien est rare. Les Slovènes continuent cependant d’habiter les villages de l’arrière-pays et les flancs du Karst qui donnent sur le golfe, dans de superbes maisons dont ils ouvrent les jardins où mûrit la vigne quelques semaines à l’année pour faire goûter leurs productions de fromage et de vin, avec de la charcuterie et des œufs durs : on appelle ces endroits des osmizze. Le vin est dit « noir » en slovène. Le blanc peut être excellent. Un vin médiocre coûte 80 centimes d’euro. Pour un bon vin, 1,20 euro suffit. Toujours accompagné d’une spécialité locale à grignoter (Trieste est un paradis sur terre, il faut bien le dire, même si le risque est que, si cela venait à trop se savoir, ce ne serait plus le cas).
Le Karst en lui-même est aride. Il a donné son nom à un phénomène géologique qui est utilisé ailleurs dans le monde : le « relief karstique ». À quelques centaines de mètres d’altitude, on trouve les conditions de sommets culminants à des milliers de mètres. La roche est poreuse et dessine des dentelles de pierre qui sont des crevasses sans fond. Ce sont dans ces crevasses que les Yougoslaves abîmaient leurs victimes. Les cavités forment tout un réseau de grottes, parfois immenses. La Grotta Gigante (tu apprécieras la simplicité du nom) est la plus grande cavité du monde. C’est un enchantement de stalactites et de stalagmites. On y trouve des salamandres, l’image des dragons mythiques, ceux du pont de Ljubljana, ceux de Holborn à Londres. C’est par ces grottes que le Timavo passe, et son parcours entier n’est pas encore complètement connu. C’est une poésie de pierres et de cavernes. Je rêve de m’y dénicher un terrier où je pourrais m’enfouir. Avec toi peut-être. Nous nous y promènerons. La plus populaire des promenades est sans doute celle de Val Rosandra, à la frontière slovène. C’est une portée musicale. Une chute d’eau vient clore la vallée, et derrière il y a un village qu’il n’est possible d’atteindre qu’à pied, Bottazzo. Le romancier autrichien Veit Heinichen, qui vit à Trieste depuis longtemps, en a fait le décor de l’ouverture glaciale de son polar À l’ombre de la mort. Mais c’est Scipio Slataper, comme je te le disais, qui l’a le mieux décrit dans Il mio Carso. Mais je ne peux pas non plus ne pas mentionner encore ici les poésies de SrečkoKosovel. Le slovène est la langue du Karst, je n’en vois pas d’autres. Arriver par le Karst à Trieste, déboucher sur la splendeur bleue du golfe peut être une extase et une épiphanie.
Il faudrait bien sûr encore que je te parle de la psychanalyse qui a déferlé sur l’Europe par Trieste, comme, un demi-siècle plus tard, le mouvement anti-psychiatrique mené par Basaglia qui a permis à ces gens à la belle fragilité qui nous sont si chers, à toi et à moi, de ne plus mourir dans un asile. C’est le parc San Giovanni, sur les hauteurs de la ville, qui en reste aujourd’hui, outre la ville de Gorizia, le symbole. Il faudrait que je te parle encore de Giovanni Mayer, d’Arturo Rietti, de Bruno Croato, de Carlo Sbisa, d’Eugenio Scompari, de Carlo Wostry, de Cesare Sofianopulo, de Leonor Fini (que tu connais déjà), de Gvidon Birolla même, des sœurs Wulz, dont une s’appelle Marion, et de la photographie, de cinéma, de musique, de tous les arts triestins, si particuliers et si confidentiels, comme on peut le voir au musée Revoltella qu’on visitera aussi, ou encore à la villa Sartorio. Il faudrait que je te parle des parcs de Trieste (celui du Farneto est grand comme une forêt) ; il faudrait que je te parle des églises, des cimetières, des bunkers, de l’arc de Riccardo, et de tant d’autres choses encore (de la place du dialecte triestin notamment), mais je m’en tiens à mon projet : ta curiosité fera le reste. Ce sera nos noces triestines.
Camilo Cardenas nourrit un monde fantastique peuplé de créatures –
anges, gardiens, éléphants –, mais ce n’est pas un au-delà ou un
paradis, ce n’est pas un monde inaccessible, bien au contraire : c’est
notre monde quotidien.
Car Camilo Cardenas transforme directement le monde qui est autour de
lui, et qui est autour de nous. Comme le braconnier de Michel de
Certeau (1),
c’est avec un savoir-faire plein d’ingéniosité et de subtilité qu’il
récupère les matériaux et les transforme. « Perceive and protect »
est-il écrit sur un de ses « angeles » : percevoir, c’est aussi
comprendre. Rester curieux et, comme les animaux, rester aux aguets.
En guise d’animal, c’est l’éléphant qui semble avoir sa préférence.
L’éléphant énorme sur son tout petit ballon, en équilibre, un peu
burlesque, ou l’éléphant chétif, étonné de se retrouver là devant nous
et qui nous interroge du regard. Loin de la vanité de démonstration,
nous sommes aussi cet éléphant de bonne volonté tombé là par hasard, et
qui se demande ce qui lui arrive. Un peu espiègle cet animal, comme
Camilo lui-même, et malicieux, qui aime rire et qui aime jouer. Vie
ludique, vie comique.
C’est sur ce mode de la connivence, de la sympathie, d’une affinité
privilégiée que se crée le rapport aux choses et entre nous. Et cette
affinité merveilleuse est toute matérielle. Car la matière participe de
ce contact et de cette proximité : la chaleur du cuivre, la chaleur
douce, rassurante du cuivre. Puis la rencontre du cuivre et du verre et
du bronze et du fil, et d’autres choses encore. Les couples prennent
formes d’une chaussure, les anges et les pieuvres de douilles, en
général de tous les déchets devenus méconnaissables. Et pour ces
déchets, ces ordures, pour ces objets délaissés et que la fainéantise
humaine laisse pourrir, Camilo Cardenas a une certaine sympathie :
l’amour de la matière émane de ces sculptures, avec une aura chaleureuse
qui fait le charme et la réussite de son savoir-faire.
Né en 1986 aux États-Unis, mais ayant vécu jusqu’à 14 ans en
Colombie, il a gardé de l’Amérique du Sud une énergie solaire et
joyeuse. Une imagination débridée, un sens de la figuration qui ne
contraint pas le regard, et qui permet une appropriation de ces objets,
comme Camilo s’était approprié les objets qui leur ont servi de matrice.
Une extravagance attentive aux autres, ce qui est rare quand
l’extravagance a la mauvaise tendance de se signaler par un égoïsme
rebutant. Abondance, habileté, générosité, il y a quelque chose de
baroque dans ces réalisations qui plaisent d’autant plus qu’elles n’ont
rien de forcé, de facile ou de voulu : la séduction et le charme sont
francs. L’expression de ces bonshommes ne laisse pas de doutes.
C’est l’amour du minuscule, l’amour du détail – une inflexion du
poignet, un jeu de béances –, l’amour de ces mondes précis, petits, avec
quelque chose du « kawai » nippon, qui sont autant de refuges, de coins
où s’isoler, mais aussi les repères d’un réseau plus large qui
transforme notre monde quotidien, et qui devient un terrain de
rencontres : ce sont les grandes joies de la création quotidienne, les
joies immenses du minuscule quotidien. Et notre intimité chaleureuse…
Note
1. L’invention du quotidien, 1, arts de faire, folio essais, p.XXXVI « le quotidien s’invente avec mille manières de braconner. »
On raconte évidemment un peu tout sur Mina Loy et on la lit très peu. Ce qui est sûr, c’est qu’elle a subi, comme toutes les autres (Claude Cahun, Valentine de Saint-Point, Lucie Delarue-Mardrus, Natalie Barney, etc) le mépris tacite des universitaires qui fait que le grand public l’a oublié ou ne la connaît que comme phénomène de foire littéraire. Mais c’est aussi hors de la sphère dite féministe qu’il faut l’appréhender, ou en dehors des études sur le gender qui, il est vrai, ne la nomment qu’avec circonspection puisque si elle était très proche de Djuna Barnes et d’autres, elle ne sembla pas avoir eu de goût particulier pour les femmes.
Ce n’est pas non plus, évidemment, parce qu’elle a été la femme d’Arthur Cravan, ou l’amante de Marinetti, qu’on la dit admirée par T.S. Eliot, Ezra Pound, William Carlos Williams ou encore Francis Picabia qu’il faut la lire. Mais bien parce qu’elle a écrit des poèmes comme celui-ci :
Lunar Baedeker
A silver Lucifer
serves
cocaine in cornucopia
To some somnambulists
of adolescent thighs
draped
in satirical draperies
Peris in livery
prepare
Lethe
for posthumous parvenues
Delirious Avenues
lit
with the chandelier souls
of infusoria
from Pharoah’s tombstones
lead
to mercurial doomsdays
Odious oasis
in furrowed phosphorous—
the eye-white sky-light
white-light district
of lunar lusts
— Stellectric signs
« Wing shows on Starway »
« Zodiac carrousel »
Cyclones
of ecstatic dust
and ashes whirl
crusaders
from hallucinatory citadels
of shattered glass
into evacuate craters
A flock of dreams
browse on Necropolis
From the shores
of oval oceans
in the oxidized Orient
Onyx-eyed Odalisques
and ornithologists
observe
the flight
of Eros obsolete
And « Immortality »
mildews…
in the museums of the moon
« Nocturnal cyclops »
« Crystal concubine »
—
Pocked with personification
the fossil virgin of the skies
waxes and wanes—
Le Baedeker Lunaire
Un Lucifer d’argent
sert
la cocaïne dans une corne d’abondance
À des somnambules
aux cuisses d’adolescents
drapés
de draperies satiriques
Peris en livrée
prépare
Léthé
à des parvenues posthumes
Avenues délirantes
allumées
avec le chandelier des âmes
des infusoires
des tombes des Pharaons
mènent
à la fin du monde mercurielle
Oasis odieuses
en phosphores ridés
le ciel-lumière d’œil-blanc
district blanc-lumière
de luxures lunaires
Les cyclones
de poussière extatique
et de cendres tourbillonnent
les croisés
des citadelles hallucinatoires
de verre brisé
dans des cratères évacuateurs
Une volée de rêves
survole Nécropolis
Venant des rives
d’océans ovales
dans l’Orient oxydé
L’œil-onyx des odalisques
et des ornithologues
observe le vol
d’Éros obsolète
Et « Immortalité »
a le mildiou…
dans les musées de la lune
»Cyclopes nocturnes »
»Concubine de cristal »
—
Variolé de personnification
le fossile vierge des ciels
croît et décroît —
Mina Loy est née à Londres en 1882 et morte à 83 ans en 1966 dans la petite ville d’Aspen dans le Colorado.
Comme on a pu le constater, sa poésie est moderne et libre. Elle n’est pas juste « dadaïste » ou « futuriste », elle démontre surtout qu’à une certaine époque au moins elle appréhendait le langage et les mots, non selon les sens que la langue et l’époque (la société et son mécanisme) leurs octroyaient, mais selon leurs infinies possibilités d’expression, l’expression en dehors de la logique commune, du sens et du sens commun, ou encore d’un quelconque message. C’est de la base et du sommet qu’elle se positionne, non du milieu qui réclame de belles phrases cadencées et quelques trouvailles intellectuelles. Les trouvailles intellectuelles et les balancements rhétoriques sont la meilleure preuve de fainéantise mentale, celle qui se prélasse dans les carcans hérités. Le jeu et ce qu’on nommera les outrances ouvrent (Rimbaud l’a théorisé pour nous, mais tout le monde le sait depuis le début, et c’est la grande affaire de la race humaine) à de nouvelles manières de sentir et de penser, c’est-à-dire à un nouvel être-au-monde.
Face of the skies
preside
over our wonder.
Fluorescent
truant of heaven
draw us under.
Silver, circular corpse
your decease
infects us with unendurable ease,
touching nerve-terminals
to thermal icicles
Coercive as coma, frail as bloom
innuendoes of your inverse dawn
suffuse the self;
our every corpuscle become an elf.
Visage des ciels
préside
sur notre émerveillement.
Fluorescentes
absences des cieux
nous attirent dessous.
Cadavre argent, circulaire
ton décès
nous infecte d’une intolérable aisance,
touchant nos terminaisons nerveuses
en stalactites thermales
Coercitive comme le coma, fragile comme la floraison
allusions de ton aube inversée
se répand sur l’Un ;
toutes nos corpuscules deviennent des lutins.
Rimbaud passa un peu plus de temps à Londres qu’à Paris qu’il jugeait en comparaison « une petite ville de province ». Cela n’a pas changé aujourd’hui. Il aimait les « interminables docks » le long de la Tamise et le fog.
La Tamise plutôt que la Seine, c’est la moindre chose dans les merveilles dont Londres supplante Paris.
Ses séjours sont mal documentés.
On sait qu’il fréquentait assidûment la Bristish Library avec Verlaine, puis avec Germain Nouveau ;
qu’il écrivit les proses que Verlaine rassemblera sous le titre, très « blakien », Illuminations (dont certaines ont certainement été écrites avec Nouveau) ;
qu’il habita avec Verlaine au 8 Great College Street (now Royale College Street), où une petite plaque commémore le passage du ménage de mai à juillet 1973.
Le premier séjour en Angleterre débuta en septembre 1872, après un voyage en Belgique et une traversée jusqu’à Douvres. Le quartier de Soho regroupait les Communards en fuite. Robb prétend même que les deux poètes auraient participé à des discussions en présence de Marx (ce qui n’empêcha pas Rimbaud de devenir marchand d’armes – et sûrement d’esclaves – en Afrique, tandis que Verlaine devint un monarchiste réactionnaire catholique convaincu et virulent).
Ensemble, ils continuèrent à marcher beaucoup, dans la campagne alentour (qui n’existe plus), dans le quartier de Hampstead Heath, le long du métro qui se développait jusqu’aux Wapping docks dans le East End.
On pourra lire Rimbaud et l’Angleterre, de V.P. Underwood (1976).
Germain Nouveau à Londres
Mais ce qui m’intéresse plus, c’est le séjour de mars à juillet 1974 avec Germain Nouveau.
Ils habitèrent au 178 Stamford Street, Waterloo.
Les deux poètes se seraient rencontrés en mars 1974 à la terrasse du Tabourey, à Paris.
Germain était perdu dans le « bourbier littéraire » (Breton) et Rimbaud, décrié par ses pairs après ses affres avec Verlaine, cherchait à faire quelque chose.
Les deux hommes décident assez soudainement de partir pour Londres.
Germain n’aimera pas Londres.
Les deux n’ont pas un sou et donnent des cours de dessin et de français pour subsister.
Le 4 avril, ils s’inscrivent à la British Library Museum, et travaillent à ce qui deviendra Illuminations.
On n’en sait pas beaucoup plus.
Les deux hommes finissent par se brouiller (« Il ne devait rester qu’une ironie immonde »).
Peut-être dès le mois d’avril, puisque en mai Rimbaud a changé d’adresse (comme nous l’indique une annonce qu’il publie pour donner des cours – ou en prendre…).
Alors que la mère de Rimbaud et sa sœur cadette, Vitalie, lui rendirent visite en juillet, après qu’il avait été hospitalisé en juin (pour quelle raison?), il n’habitait plus que tout seul dans une maison d’hôtes au 12 Argyll Square, King’s Cross. Rimbaud cherchait alors son premier métier.
Nouveau y retournera cependant avec Verlaine qui, comme son cadet, a dû être professeur pour subsister, assez mauvais l’un comme l’autre pour être tous les deux remerciés. Une légende veut même que, bien plus tard, en 1891, Germain Nouveau soit frappé en plein cours par sa première crise mystique qui lui vaudra quatre mois plus tard.
Du séjour avec Rimbaud, Nouveau a tiré ce poème :
Les Mendiants
Pendant qu’hésite encor ton pas sur la prairie,
Le pays s’est de ciel houleux enveloppé.
Tu cèdes, l’oeil levé vers la nuagerie,
À ce doux midi blême et plein d’osier coupé.
Nous avons tant suivi le mur de mousse grise
Qu’à la fin, à nos flancs qu’une douleur emplit,
Non moins bon que ton sein, tiède comme l’église,
Ce fossé s’est ouvert aussi sûr que le lit.
Dédoublement sans fin d’un typique fantôme,
Que l’or de ta prunelle était peuplé de rois !
Est-ce moi qui riais à travers ce royaume ?
Je tenais le martyre, ayant les bras en croix.
Le fleuve au loin, le ciel en deuil, l’eau de tes lèvres,
Immense trilogie amère aux coeurs noyés.
Un goût m’est revenu de nos plus forts genièvres,
Lorsque ta joue a lui, près des yeux dévoyés !
Et pourtant, oh ! pourtant, des seins de l’innocent
Et de nos doigts, sonnant, vers notre rêve éclos
Sur le ventre gentil comme un tambour qui chante,
Dianes aux désirs, et charger aux sanglots,
De ton attifement de boucles et de ganses,
Vieux Bébé, de tes cils essuyés simplement,
Et de vos piétés, et de vos manigances
Qui m’auraient bien pu rendre aussi chien que l’amant,
Il ne devait rester qu’une ironie immonde,
Une langueur des yeux détournés sans effort.
Quel bras, impitoyable aux Echappés du monde,
Te pousse à l’Est, pendant que je me sauve au Nord !
Note : C’est à James Campbell, écrivain et journaliste, apparemment Écossais et apparemment né en 1951, qu’on doit la plupart des informations que nous utilisons ici ou celles qui nous ont permis d’en trouver d’autres (on pourra consulter son très bel article publié dans The Guardian sur la présence des écrivains français à Londres que nous utilisons ailleurs encore).
Calaferte est né à Turin en 1928 et mort à Dijon en 1994. De son séjour à Londres, il a rapporté un recueil verlainien en 1983, Londoniennes, parcouru par la figure de Nancy, par d’autres femmes, par la pluie, par la mélodie.
Éros à Piccadilly
nous y sommes aussi
la nuit
Tu m’as appris lesnoms des streets
qui nous ont amenés ici
c’est le dernier de mes soucis
de tout ton anglais me suffit
le seul mot sweet
Les enseignes multicolores
te font de mille travestis
des yeux de lapis-lazuli
c’est dans ce grand charivari
que je t’adore
Éros est à Picadilly
nous y sommes aussi
la nuit
Et je t’embrasse à pleine bouche
*
Je t’attends devant Charing Cross
et une fois de plus il pleut
au milieu de ces albatros
que sont tous les passants frileux
je te guette en plissant les yeux
dans ton imperméable bleu
Filaments d’un brouillard de laine
la rue n’est plus qu’une apparence
c’est en moi comme une rengaine
dont m’épouvante l’influence
je me répète la sentence
de l’alexandrin de Verlaine
Elle ne savait pas que l’Enfer c’est l’absence
Dépêche-toi Nancy viens vite
sans toi je suis trop malheureux
*
Les tisons de la brume endolorissent Londres
doux chiffons bleus chiffons espaces qui s’effondrent
En robe longue où tu t’embues
ô ville bue
lente Ophélie ainsi Turner est dans la rue
Mais c’est à Blake que je songe
car la bise ce soir est glaciale et songe
les murs quelque arbre solitaire
l’enseigne d’un apothicaire
la bise sonne comme un gong
The wild winds weep
Jamais tu n’aurais dû te taire
ô Blake Blake de Mad Song
J’ai erré moi aussi en écoutant le flot
la nuit du fleuve enflé
Near where the charter’d Thames does flow
J’ai salué le policeman
mais dans cet appel de chaque homme
In every cry of every Man
ce sont les chants de l’Expérience
Blake de la verte démence
Blake de la rouge semence
je te salue
Nous invoquons le même Dieu
adieu
Nous ne cessons pas ailleurs de correspondre
Les visions de la brume ensevelissent Londres
*
Pendant que j’allumais une autre cigarette
tu as quitté tes bas
assise au bord du lit
et maintenant tu n’oses pas
dans cette chambre où nous n’avons jamais dormi
lever les yeux sur moi
C’est soudain comme si le temps meurt ou s’arrête
un long alinéa
je m’approche du lit
et viens de prendre entre mes bras
dans cette douceur triste et qui nous engourdit
j’ai aussi peur que toi
Il y a au-dehors des rumeurs vagabondes
nous ne nous en irons que pour un autre monde
À Londres c’est l’automne il est presque minuit
*
L’automne a des ciseaux moutarde
sur ses longs jardins endormis
où l’éloquence babillarde
de quelques oiseaux dans leur nid
nous accompagne de sa garde
jusqu’à l’ébauche de la nuit
Je ne t’enlace qu’à demi
et un peu comme par mégarde
car dans Kensington qui s’ennuie
notre ami Peter Pan regarde
*
À Greenwich frileux au matin
tous ses drapeaux comme des langues
clapotantes aux vents qui tanguent
le Cutty Sark trois-mâts ancien
Nous ouvre la route impériale
des songes ambrés d’un Orient
de magie aux thés forts escales
dans tes yeux de livre océan
Le siècle est mort et le temps sourd
je le rebaptise à ton nom
jusqu’à notre prochain retour
pour une nouvelle saison
Souffle dans tes doigts
les gouges
du froid
nous broient
tu as le nez rouge
*
Emmène-moi à Whitechapel
mon intendante
circulons dans les rues bruyantes
c’est la semaine de Noël
Dans ton manteau noir à grand col
poupée de laine
ce dimanche à Petticoat Lane
ta bouche qui sent le menthol
Emmène-moi à Whitechapel
mon interdite
notre destinée est inscrite
et tu es comme son recel
Je t’enveloppe de mon bras
si frissonnante
aujourd’hui la vie nous enchante
tout ressemble à un opéra
Emmène-moi à Whitechapel
ma clandestine
tu as des couleurs d’églantines
l’air est d’un bleu presque cruel
Tu ris dans ce tohu-bohu
des yeux t’admirent
nous marchons et je te désire
eau fraîche que j’ai déjà bue
Un jour aussi plus tard peut-être t’en souviendras-tu
Emmène-moi à Whitechapel
mon intendante
circulons dans les rues bruyantes
c’est la semaine de Noël
*
Il fait soleil à Londres
Trafalgar est bruyant
vertes sont les pelouses
Allons au port les gens
les gens y sont d’ailleurs
Que j’aime ces marins à gueules de forbans
sombres et batailleurs
qui boivent dans les pubs la bière aigre debout
grands comme des statues
On y parle allemand
russe italien marlou
Ce n’est plus ici ni ailleurs
et on s’y habitue
c’est Naples la Germanie blonde
Que je t’aime ô ma jeune épouse
C’est Londres et c’est le bout
du monde
*
Hyde Park est chaud
l’herbe autour est verte
nous glissons sur l’eau
tu me déconcertes
Blouse blanche et nœud de velours
le soleil est rouquin comme tu es rouquine
en barque sur la Serpentine
tu me tiens des tas de discours
dans ton horrible charabia
je dis yes et ne comprends pas
Blouse blanche et nœud de velours
tu as tout l’air d’une gamine
Hyde Park est chaud
l’herbe autour est verte
nous glissons sur l’eau
tu me déconcertes
Blouse blanche et nœud de velours
dans le soleil ton visage est une praline
que nous soyons là me fascine
le plus étrange des séjours
comme l’Alpha et l’Oméga
je dis yes ou well pourquoi pas
Blouse lanche et nœud de velours
à Londres mon cœur vaticine
Hyde Park est chaud
l’herbe autour est verte
nous glissons sur l’eau
tu me déconcertes
Il ne me reste plus qu’une photo de toi
*
Douce et si claire
graine solaire
bribe d’oiseau
Cet après-midi la Tamise est blonde
blonde comme l’est le grain de ta peau
un bleu voilé à la Whistler
flotte dans l’air
et mouille l’eau
des vapeurs molles se confondent
Cet après-midi la Tamise est blonde
jouets guirlandés de frêles drapeaux
du rouge au blanc du blanc au vert
menus éclairs
des buvards d’eau
les bateaux-mouches vagabondent
Cet après-midi la Tamise est blonde
sous des soleils froids fourrés d’un manteau
Apollinaire s’est rendu deux fois à Londres, en novembre 1903 et en mai 1904.
En mai 1904, il prend le train de Paris Saint-Lazare, puis le bateau et de nouveau le train jusqu’à Londres Victoria. On sait qu’il est parti chercher Annie Playden.
Annie Playden est la gouvernante anglaise rencontrée en Allemagne en 1901 qui fut un temps sa maîtresse, mais qui s’effraya assez vite de la fougue amoureuse du poète.
Cette errance a donné la très longue et très connue La chanson du Mal-Aimé, dont on reproduit ici la premier mouvement :
La Chanson du Mal-Aimé
à Paul Léautaud
Et je chantais cette romance
En 1903 sans savoir
Que mon amour à la semblance
Du beau Phénix s’il meurt un soir
Le matin voit sa renaissance.
Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu’il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte
Je suivis ce mauvais garçon
Qui sifflotait mains dans les poches
Nous semblions entre les maisons
Onde ouverte de la Mer Rouge
Lui les Hébreux moi Pharaon
Que tombent ces vagues de briques
Si tu ne fus pas bien aimée
Je suis le souverain d’Égypte
Sa soeur-épouse son armée
Si tu n’es pas l’amour unique
Au tournant d’une rue brûlant
De tous les feux de ses façades
Plaies du brouillard sanguinolent
Où se lamentaient les façades
Une femme lui ressemblant
C’était son regard d’inhumaine
La cicatrice à son cou nu
Sortit saoule d’une taverne
Au moment où je reconnus
La fausseté de l’amour même
Lorsqu’il fut de retour enfin
Dans sa patrie le sage Ulysse
Son vieux chien de lui se souvint
Près d’un tapis de haute lisse
Sa femme attendait qu’il revînt
L’époux royal de Sacontale
Las de vaincre se réjouit
Quand il la retrouva plus pâle
D’attente et d’amour yeux pâlis
Caressant sa gazelle mâle
J’ai pensé à ces rois heureux
Lorsque le faux amour et celle
Dont je suis encore amoureux
Heurtant leurs ombres infidèles
Me rendirent si malheureux
Regrets sur quoi l’enfer se fonde
Qu’un ciel d’oubli s’ouvre à mes vœux
Pour son baiser les rois du monde
Seraient morts les pauvres fameux
Pour elle eussent vendu leur ombre
J’ai hiverné dans mon passé
Revienne le soleil de Pâques
Pour chauffer un cœur plus glacé
Que les quarante de Sébaste
Moins que ma vie martyrisée
Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir
Adieu faux amour confondu
Avec la femme qui s’éloigne
Avec celle que j’ai perdue
L’année dernière en Allemagne
Et que je ne reverrai plus
Voie lactée ô sœur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d’ahan
Ton cours vers d’autres nébuleuses
Je me souviens d’une autre année
C’était l’aube d’un jour d’avril
J’ai chanté ma joie bien-aimée
Chanté l’amour à voix virile
Au moment d’amour de l’année
Même si Alcools est marqué par l’Allemagne et le Rhin, on y trouve donc l’Angleterre. Car la zone géographique est une zone géographique (senti)mentale et non pas physique.
En 1951, nous apprend Campbell, LeRoy Breuning se rend à New York pour retrouver Annie, maintenant mariée. Quarante ans plus tard, elle ignorait la postérité glorieuse d’Apollinaire, qu’elle appelait par son vrai prénom, Wilhelm, et sans doute cette gloriole posthume lui était à peu près égale, sinon amusante, là où elle était, à l’âge qu’elle avait (elle meurt en 1961)…
En fait, quand Apollinaire débarque à Londres, Annie a déjà émigré aux États-Unis. Campbell affirme que c’est pour lui échapper que la jeune femme apeurée aurait fui, mais cette raison nous semble bien légère pour une décision aussi définitive.
Apollinaire n’a dû apprendre la nouvelle de son départ qu’à Londres même et on peut deviner l’effet qu’elle a eu. Cette découverte de l’absence (du vide) a fait basculé la quête en errance. De la marche vers une adresse notée dans un carnet…
« retour à Angel
Tube en face poste
Demander Clapham Road
4d »
…il ne reste plus que le rythme du poème. Ce poème n’est pas une sublimation du quotidien, mais sa continuité. Après la recherche du jour, il y a la chanson du soir. Car c’est sur le crépuscule du soir – nous sommes en mai, le soleil se couche vers 8h ou 8h30 – que s’ouvre le poème, après la déconvenue, quand Apollinaire sait qu’il ne reverra pas Annie. L’heure de l’ivresse, l’heure des rencontres et des faux-semblants.
Mais tout cela est moins encore qu’une intuition, une simple supposition logique.
Surtout, ironiquement, Annie s’inscrit alors parfaitement dans une thématique majeure du futur recueil : l’émigration. Partir, c’est sortir de la zone.
Départ commémoré, si l’on veut, et presque – pour certains passages – comme après-coup, par L’Émigrant de Landor Road, d’après le nom de la rue où la famille Playden habitait à Clapham.
L’Émigrant de Landor Road
À André Billy
Le chapeau à la main il entra du pied droit
Chez un tailleur très chic et fournisseur du roi
Ce commerçant venait de couper quelques têtes
De mannequins vêtus comme il faut qu’on se vête
La foule en tous les sens remuait en mêlant
Des ombres sans amour qui se traînaient par terre
Et des mains vers le ciel plein de lacs de lumière
S’envolaient quelquefois comme des oiseaux blancs
Mon bateau partira demain pour l’Amérique
Et je ne reviendrai jamais
Avec l’argent gagné dans les prairies lyriques
Guider mon ombre aveugle en ces rues que j’aimais
Car revenir c’est bon pour un soldat des Indes
Les boursiers ont vendu tous mes crachats d’or fin
Mais habillé de neuf je veux dormir enfin
Sous des arbres pleins d’oiseaux muets et de singes
Les mannequins pour lui s’étant déshabillés
Battirent leurs habits puis les lui essayèrent
Le vêtement d’un lord mort sans avoir payé
Au rabais l’habilla comme un millionnaire
Au-dehors les années
Regardaient la vitrine
Les mannequins victimes
Et passaient enchaînées
Intercalées dans l’an c’étaient les journées veuves
Les vendredis sanglants et lents d’enterrements
De blancs et de tout noirs vaincus des cieux qui pleuvent
Quand la femme du diable a battu son amant
Puis dans un port d’automne aux feuilles indécises
Quand les mains de la foule y feuillolaient aussi
Sur le pont du vaisseau il posa sa valise
Et s’assit
Les vents de l’Océan en soufflant leurs menaces
Laissaient dans ses cheveux de longs baisers mouillés
Des émigrants tendaient vers le port leurs mains lasses
Et d’autres en pleurant s’étaient agenouillés
Il regarda longtemps les rives qui moururent
Seuls des bateaux d’enfant tremblaient à l’horizon
Un tout petit bouquet flottant à l’aventure
Couvrit l’Océan d’une immense floraison
Il aurait voulu ce bouquet comme la gloire
Jouer dans d’autres mers parmi tous les dauphins
Et l’on tissait dans sa mémoire
Une tapisserie sans fin
Qui figurait son histoire
Mais pour noyer changées en poux
Ces tisseuses têtues qui sans cesse interrogent
Il se maria comme un doge
Aux cris d’une sirène moderne sans époux
Gonfle-toi vers la nuit Ô Mer Les yeux des squales
Jusqu’à l’aube ont guetté de loin avidement
Des cadavres de jours rongés par les étoiles
Parmi le bruit des flots et les derniers serments
C’était le deuxième séjour d’Apollinaire à Londres. Les deux fois il fut accueilli par Faik bég Konitza (1874-1942), révolutionnaire et directeur de revue albanais, puis homme politique. Apollinaire consacra à cet ami une superbe chronique dans La Vie anecdoctique du 1er mai 1912, qu’on pourra lire en cliquant sur ce lien. Le personnage est intéressant.
En novembre 1903, Konitza habitait au 3 Oakley Crescent, City Road, derrière St Matthew’s Church (détruite en 1940), en 1904, c’est à Chingford qu’il résidait.
On peut s’imaginer l’état d’esprit du poète pendant cette errance londonienne. Et en même temps, encore une fois, nous n’en savons rien : puisque malgré son échec, il était avec son ami, il était à Londres (sur les traces de Rimbaud), et il était assez prolixe.
Combien de temps a duré ce séjour ? Nous n’avons pas (encore) trouvé d’informations sûres. Si on se fie aux carnets du fonds Apollinaire à la BNF (FR. Nouv. Acq. 16293 / Carnet cartonné de 10,5 / 10 cm., 36 f°.), quelques jours à peine (puisque les indications anglaises sont peu nombreuses coincées entre d’autres). Contrairement au Rhin, la Tamise pourtant si blonde et si magique ne l’inspire pas beaucoup.
Mais ce document vient nous fournir aussi des indications d’adresses (dont la maison des Playden citée plus haut) et de lieux (et donc de quartiers, dans le sud de Londres) où le poète a dû se rendre :
« Couverture, 2e plat
Clément Scott, Esq.
directeur de
The Free Lance
15, Essex Street
Strand, W. C.
Londres »
et
« Upper Street, Islington N
159 to 166 Gardiner & C°
Scotch House »
Voilà la maigre récolte, pour cette fois, du passage d’Apollinaire à Londres…
Note : C’est à James Campbell, écrivain et journaliste, apparemment Écossais et apparemment né en 1951, qu’on doit la plupart des informations que nous utilisons ici ou celles qui nous ont permis d’en trouver d’autres (on pourra consulter son très bel article publié dans The Guardian sur la présence des écrivains français à Londres que nous utilisons ailleurs encore).
Burns
Singer (1928-1964) est encore largement méconnu, malgré la
publication de ses poésies complètes en 1970 (édition de W.A.S.
Keir) et en 2001 (édition de James Keery).
Américain
élevé en Écosse, il fait des études à Londres puis retourne dans
le Massachussets.
Nothing
est à lire jusqu’au bout.
(Burns Singer en 1958)
Nothing
They say the experiential
Zero is impossible.
The mind cannot conceive it,
The heart cannot believe it :
That mind meets mind whenever mind
Notions its way through more refined
Lacks of possibility ;
And heart meets heart and mind and
hand
Although it cannot understand
More than its own inmensity ;
That every vacuum known to space,
In spite of walls round emptiness,
Must let the heavens’ swift
particles
Meander through it and displace
Vacuum with vacillation.
But you, my darling, when we meet
It is in a dispassionate
Area outside all relation.
We speak and thus create our silence
Where passion’s peace and passion’s
violence
Combine in an autonomous
State that is not between them nor
Explicable by metaphor.
I am the nothingness of us,
And you are me, and we are two
Demonstrations that nothing is
true.
Rien
Ils
disent que l’expérience Zéro est impossible. L’esprit ne peut
le
concevoir, Le
cœur ne peut y
croire: Cet esprit rencontre l’esprit dès
que
l’esprit Conceptualise
son chemin à travers de
plus
raffinés Manques
de possibilité ; Et le cœur rencontre
le
cœur et l’esprit et la main Bien qu’il ne puisse
comprendre Plus que
sa
propre immensité ; Chacun
de ces vides connu
de
l’espace,
Même
si des murs entoure le vide, Doit
laisser les
particules
rapides des cieux Faire
des méandres
à travers elle et déplacer Le
vide
avec des
vacillations. Mais
toi,
ma chérie, quand nous nous
rencontrons C‘est
dans une
aire
dépassionnée
À
l’extérieur de
toute
relation. Nous parlons et donc
créons notre silence Lorsque la paix de
la passion et
la violence de la passion
Allient
dans
un état
autonomeCe
qui
n‘est
pas entre eux ni Explicable par la métaphore. Je suis le néant
de nous, Et tu
es
moi, et nous sommes deux Démonstrations que rien n‘est
vrai.
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