Partie I – Déterminations

Le mécanisme logique (c’est-à-dire « naturel ») du capitalisme industriel est d’imposer l’idée d’une pureté, d’une irrationalité fondamentale, essentielle, dans la construction des phénomènes. La Raison est profondément irraisonnable en ce qu’elle écarte tout ce qui ne correspond pas à ses critères. Non pas le mysticisme, la religion et la magie (qu’elle prend en compte), mais la Nature, l’Autre, le non-raisonnable. Ainsi elle a imposé et continue à imposer sa domination en invisibilisant une partie de l’humanité, en invisibilisant et en soumettant le reste de la réalité des choses1. Elle ménage un espace de croyances afin de faire diversion. Elle crée le divertissement autour de ces croyances afin de faire diversion. Elle met en scène et promulgue, tout en les critiquant, une foule de croyance afin de faire diversion. Complotisme, mysticisme, spiritualisme. Autant que « le Grand Homme » dans l’ordre de la politique (le messie capable de « reprendre en main la situation »), la star foudroyée fait partie de la panoplie de ces mythes. Elle symbolise ce qui échappe à la détermination sociale. Elle symbolise la solution facile, sans effort, et surtout sans que le monde ait à changer. Quand la vedette connaît un destin tragique, elle est transcendée par l’apothéose : elle devient la preuve que l’au-delà est en harmonie avec le système d’ici-bas (De l’exception qui confirme la règle ou l’Apococyntosis).

Pourtant, aussi exigeante à saisir soit-elle, il existe une détermination socio-historique qui explique, sans l’aide de mythes, cette réalité de « l’au-delà » qu’est le vedettariat. Nul génie, nulle grâce – mais l’industrie culturelle. Le phénomène « Nirvana », le phénomène « Kurt Cobain » s’inscrivent dans la détermination de cette industrie culturelle.

A. De l’industrie intime

Il ne sera pas question – ou à la marge – de Nirvana dans cette partie. Sans le réseau des nervures, rien n’est compréhensible des émotions. Il est nécessaire de contextualiser dans un déroulé au long cours, au large cours, le phénomène qu’est Nirvana. Ce sont les prolégomènes déterminatifs.

Heurs et malheurs de l’industrialisation

Il n’est pas certain que nous ayons, malgré des publications massives, encore saisi pleinement la portée des transformations induites par l’industrialisation.Le Capital de Karl Marx (1863) et La Grande Transformation de Karl Polanyi (1944), pour ne citer que deux ouvrages canoniques, ont bien sûr éclairé, au-delà des engagements politiques de leurs auteurs, des fondements reconnus pour la compréhension de notre contemporanéité. Mais le phénomène est si complexe, c’est-à-dire qu’il traverse tant de domainesa priori détachésde la vie (si ce n’est la totalité des domaines de la connaissance, autant que la vie elle-même qui les englobe) qu’il rend sans doute impossible sa compréhension globale. Dans l’exigence de connaissance, la propension à la classification, à la spécialisation, à la complexification de chaque domaine d’étude – propension purement arbitraire – accentue cet aveuglement global.

Mais cette interdiction du savoir total est compensé par un atout majeur : nous touchons, dans chaque domaine de la connaissance, à une exquise précision qui ouvre autant de possibilités pour l’avenir. Ce n’est pas tellement la synthèse des savoirs pour une compréhension globale qui manque, ou dont nous ressentons toutes et tous le manque, car plus qu’un système synthétique, c’est plutôt une manière d’appréhender le monde qui nous fait défaut et nous donne l’impression d’une aliénation, une manière d’avoir prise sur ce monde.

Or cette velléité d’emprise sur le monde ne s’inscrit-elle pas dans la tradition cartésienne, du moins moderniste de « l’homme maître de la nature » qui est justement accusée aujourd’hui d’avoir imposé un monde technologique où l’humain, finalement, et comme par ironie, se retrouve soumis et aliéné ? Pourtant, d’un autre côté, si l’on prône vertueusement un mode moins agressif d’être-au-monde, un étant-au-monde plus sensible, plus humble, plus doux, cette manière d’être-au-monde ne tend-elle pas à un passéisme politique qui lâche, aux plus cyniques, aux plus violents, aux plus vindicatifs, la bride sur le cou, c’est-à-dire, concrètement, leur laisse la possibilité de régir la vie des autres, de la soumettre à leurs propres intérêts ? Qui interdit, autant que le savoir total, une transformation totale ?

Voilà sinon l’impasse ou l’aporie, du moins l’embarras et la gêne qui sont les nôtres aujourd’hui.

Postuler que l’industrialisation est néfaste ne va pas de soi. La plupart des gens jugeront que l’industrialisation a été une bonne chose, ne serait-ce que parce que nous vivons plus longtemps et en meilleure santé. Cet argument ultime, le plus répandu, est pourtant le plus fallacieux quand on l’examine de plus près, car ce n’est pas l’industrialisation elle-même mais les progrès de la médecine qui ont permis cette meilleure santé globale. Or la médecine n’est pas systématiquement ni nécessairement liée à l’industrialisation. Ni la médecine en particulier, ni la science en général. Bien au contraire, chaque jour ou presque éclatent et sont étouffés les scandales où l’industrie entrave la science et la médecine plus qu’elle ne les encourage. L’industrie pharmaceutique, les brevets industriels, la nécessité d’application sont, au débotté, quelques exemples bien connus qui ne sont pas quelques malheureuses dérives du système, mais bien les composants intrinsèques au système lui-même. Il est tout à fait concevable d’imaginer que les inventions se détachassent des impératifs économiques indissociables, eux, de l’industrialisation. L’industrialisation moule notre matière quotidienne. Elle s’est insinuée jusque dans nos corps par nos manières de sentir, de ressentir, d’aimer, de se donner à l’autre – de mourir.

En ce qu’elle touche d’abord nos sens, la musique est le vecteur privilégié des doctrines du capitalisme industriel, non pas (d’abord) par une propagande verbale, mais par ce qu’elle est produite et diffusée par le capitalisme industriel qui tend à faire accroire que sans lui, la musique n’est pas possible. Elle véhicule par son existence même l’illusion de la nécessité de l’industrie. Sans industrie, la musique qu’on aime, celle qui nous a vu naître, celle que nos parents écoutaient, celle qui a accompagné notre vie, disparaîtrait. Voilà l’argument par l’absurde qu’il est possible d’entendre. Argument absurde parce qu’il est très peu probable qu’il y ait un véritable effondrement de la civilisation. La collapsologie, loin de remettre en cause le capitalisme industriel, le sert : hormis les quelques rares – mais tenaces, certes – illuminés qui s’y préparent, l’imaginaire d’une chute de la civilisation engage le commun des mortels à le soigner comme un pis aller plutôt qu’à espérer son dépassement. Malgré des évènements qui paraîtront a posteriori révélateurs et malgré l’attention que notre société porte à ce genre de signes, la transition d’un monde civilisationnel à un autre, sera invisible aux contemporains. Qu’on n’appréhende pas, donc, trop vite la perte inestimable de ne plus pouvoir écouter les vieux tubes de l’été. L’industrialisation continue à modeler la musique comme elle modèle nos rapports humains, et nos vies en général. Des technologies de la création aux techniques d’enregistrement, de la diffusion médiatique aux modes de réception, la musique n’est pas seulement indissociable du capitalisme industriel, elle est un des masques de ce capitalisme industriel au même titre que le cinéma, la télévision, la voiture, les vêtements, etc. Et cela n’est pas récent, même si l’accélération (si violente, du reste, qu’elle se brouille elle-même dans une multiplicité qui dépasse les capacités humaines de réception, nivelant d’une certaine manière sa propre puissance) donne l’impression que le XIXe siècle est aussi éloigné de nous que l’Antiquité. Avant même la possibilité de reproduction des œuvres musicales, l’industrialisation commençait à façonner la musique, indirectement, par la transformation de la société : l’urbanisation développait les cafés où les bourgeois et les ouvriers se retrouvaient, et les spectacles programmaient des chansons : les cafés chantant, les caf’conc de la Belle Époque sont restés dans l’imaginaire commun.

1900. C’est déjà l’époque d’une mondialisation. Aujourd’hui, la même musique s’entend dans l’ensemble des pays industrialisés, et même dans les pays écrasés par la domination des pays industrialisés. Cette mondialisation pourrait sembler ambivalente : d’un côté, elle créerait des liens entre les humains ; de l’autre, elle tendrait à l’homogénéisation. Mais ce n’est vrai ni tout à fait d’un côté ni tout à fait de l’autre.

Si, bien sûr, la mondialisation met en contact des personnes qui jamais, sans elle, ne se seraient côtoyés (et sans évoquer ici à quel prix humain ce contact a été mis en place), ce lien (désormais instauré) reste superficiel, souvent anecdotique, le plus souvent immatériel, ou simplement stérile. Il est, toujours, médiatisé. C’est la nécessité du commerce qui crée ce lien. Or cette nécessité commerciale, qu’elle soit favorable ou hostile, empêche les personnes de créer des liens personnels. Ce qui est vrai à l’échelle mondiale, l’est également, du reste, à l’échelle locale. Un rapport avec un.e employé.e de bureau, une caissière ou un caissier, une boulangère ou un boulanger, ou même un serveur ou une serveuse de bar, est toujours un rapport tronqué, biaisé, déterminé à son origine par une finalité marchande qui fausse la politesse ou la bienveillance qu’on voudra y insuffler. Pourtant ce type de rapport « professionnel » – c’est-à-dire « marchand », – est notre rapport le plus régulier des inconnu.es. À tel point que tout rapport qui sort de ce cadre habituel est un rapport suspect, potentiellement néfaste (ce qui finit parfois par s’avérer), ou simplement si difficile à provoquer qu’il est d’une rareté précieuse. De la même façon qu’échapper à un premier rapport marchand pour tisser un lien amical relève du miracle (les miracles ont quelquefois lieu). Contre cet état des choses, des lieux, des moments et des rencontres sont aménagés. Envie-besoin de chacun, peut-être nécessité sociologique et biologique. Bars, festivals, sorties organisées : mais ces espaces sont encore tributaires de l’ordre marchand et ils requièrent encore un effort pour s’en extraire.

Le phénomène est plus impressionnant à l’échelle internationale. Autant les nationalités et les cultures se côtoient, autant les échanges sont pauvres. Se retrouver à Goa pour écouter de la psy-trans, au carnaval de Rio pour apprécier la samba, à Fez pour transcender ses particularismes dans des « musiques du monde », etc., ne crée pas nécessairement des liens entre les participants. La distance et l’exotisme offrent l’illusion d’un dépaysement qui n’est que de surface : loin de toucher le monde entier, ces événements regroupent des individus appartenant peu ou prou aux mêmes classes sociales. Nombreuses sont les anecdotes de rencontres a priori improbables et ahurissantes d’un voisin à l’autre bout du monde. Proximité & méconnaissance, distance & ressemblance : le double hiatus antinomique brouille à bas prix la perception : c’est croire que le bâton est rompu quand on le voit dans un verre d’eau. La réalité reste simple : l’industrie culturelle ne rapproche les gens que par classes socio-économiques, mais les rend toujours plus étrangers les uns aux autres.Dans une salle de concert ou dans un stade, chacun écoute pour soi ou dans la sphère de ses amis, et les inconnus ne nouent qu’assez exceptionnellement des liens entre eux. Certaines musiques, sans doute, privilégient plus que d’autres la formation de liens. Soit qu’elles se déploient dans des événements particuliers, soit qu’elles véhiculent des messages d’union (le reggae par exemple). Mais c’est toujours au prix d’un malentendu fondamental (l’idéologie « rastafari », qui est en fait une religion, est méconnue de l’immense majorité des fans de reggae) ou alors, encore une fois, en rassemblant des personnes appartenant déjà à une même sphère, à une même classe sociale.

Pourtant la dénonciation d’une standardisation des pratiques ou d’une homogénéisation des goûts est à la fois erronée et pernicieuse. Erronée car ce serait méconnaître la puissance des habitudes autant que les réalités quotidiennes qu’on qualifie : s’il est vrai qu’on boit le même Coca-Cola d’un bout à l’autre de la planète, et jusque dans les recoins les plus reculés du globe, on ne le boit pas de la même façon. On le mélangera avec du vin en Espagne, on le boira chaud en Asie, on le boira avec du whisky au Sri Lanka, on le boira à l’apéritif ici, le soir là, seulement lors d’une fête à tel autre endroit. Le produit fera l’objet d’uneappropriation. Comme le démontrent et l’expliquent Michel de Certeau et ses collaborateurs, Luce Giard et Pierre Mayol2, les manières de consommer sont des actes singuliers et le piège du sociologue est de s’en tenir à des données chiffrées au lieu d’élaborer un lexique des pratiques3. Rien n’est quantifiable dans cette réalité mouvante des imaginaires. Que se passe-t-il dans la tête de qui regarde une publicité ? Quelle machine désirante se met en branle ? La musique, par sa réception sensorielle, par la richesse de ses dimensions facilite les appropriations. Outre la musique, il y a les paroles – même et encore plus si elles ne sont pas comprises –, les images et les vidéos, les discours rapportés sur elle dans telle ou telle sphère sociale et institutionnelle.

De manière générale, l’homogénéisation des goûts n’est qu’un écran de fumer pour masquer la standardisation des économies. Si l’on conçoit l’économie dans un sens large en tant que modalités d’échange, c’est bien là où l’on peut discerner le plus violemment une « homogénéisation ». Loin d’être « naturel », le capitalisme, on le sait, s’est imposé et s’impose encore à coups de guerres, de massacres, de coups d’État, de propagande, etc. Il n’y a pas d’homogénéisation des pratiques culturelles, mais des modes d’appropriation par les cultures d’apports extérieurs qui, autant que le langage des animaux ou des végétaux, nous échappent dans la plus large partie. Toutes ces modalités se nourrissent pour faire naître mille variations qui sont le chatoiement des vies. La dénonciation d’une « homogénisation » par la mondialisation est un mythe nourri par le capitalisme industriel qui fait écran à la véritable cause de souffrance : l’annihilation des modes et des mondes indigènes par le capitalisme. Il est nourri par le capitalisme industriel qui proposera de soigner lui-même ce qu’il extermine : c’est la mode du « tribal », du « fair market » (comme si un marché pouvait être « juste ») et des mensonges du capitalisme vert, ou de la production respectueuse de l’environnement.

Soumission & rébellion

Malgré cette capacité à l’appropriation et, pour reprendre un terme cher à Michel de Certeau, au braconnage, il n’est pas question de nier les effets catastrophiques de la mondialisation par la musique sur les individus. Simplement, ces effets catastrophiques ne sont pas nécessairement ceux qui sont généralement invoqués : comme souvent, la mise en lumière dévie l’attention. Il y a bel et bien un effet dommageable à cette mondialisation de la musique qui est la soumission à une superstructure qui s’impose par le biais sensoriel.

La musique saisit les chairs, crée une hypnose, un rythme qui a sur l’être humain une puissance que tout le monde connaît. Ce n’est pas magie ou sorcellerie, divination ou mysticisme, le phénomène peut être expliqué physiologiquement. On pourra parler de région limbique, de cervelet, de phéromones, etc. Le résultat est là. Le corps est saisi, l’empathie fonctionne, la raison est balayée. La sensibilité, longtemps prônée comme moyen d’échapper à la domination de la raison, notamment morale, est manipulée afin de soumettre à la raison de la puissance capitalo-industrielle. Le danger est la séduction par la musique. De l’inoculation de dynamiques mortifères par la musique. Comme elle touche le corps, la chair, et non pas les idées (à moins qu’elle soit « engagée »), la musique est assimilée au divertissement, à l’amusement, à la décontraction, à la relaxation, elle est jugée inoffensive, elle sera défendue, peu importe son mode de production, contre les détracteurs. Qui s’attaquera à ses manifestations passera au mieux pour un marginal ou un rabat-joie, au pire pour un « réactionnaire ». Theodor Adorno, sans doute celui qui est allé le plus loin dans l’analyse des phénomènes industriels, a été victime de ce malentendu en mai 68, vilipendé par des étudiant.es que pourtant il soutenait, et qu’il incitait à aller encore plus loin dans leur révolte : pour lui, il ne fallait pas s’arrêter à la critique de la morale bourgeoise, mais bien à l’économie bourgeoise. Ainsi la musique la plus engagée, comme la plus anodine, ne vaut pas tant en elle-même que pour ce qui lui permet d’exister : ce qui la produit, ce qui la diffuse. Elle va à son tour diffuser, à travers les moelles et le corps de qui l’écoute, les idées du temps. Comment s’articule cette dialectique ? En quoi une musique sans message peut-elle servir le capitalisme industriel ?

Il y a là sans doute une nouvelle manière de conquérir. Ou plutôt, le raffinement et l’exaspération d’anciennes techniques secondaires. Certes la culture (dont la religion) a toujours été utilisée pour dominer. Mais dans certains cas le propos est plus flagrant, la propagande plus lourde. La propagande capitaliste, elle, est subtile, elle est profonde, émotionnelle, elle est intime. Car le capitalisme ne dépend pas d’une personnalité précise, d’un gouvernement donné, elle ne dépend pas non plus de l’individu, de chacun de nous (dans un moralisme impossible à mettre en place sans fascisme, ni à respecter sans névrose) : il dépend du « sujet automate » qu’est la Valeur.

Qu’est-ce que la Valeur ? Toute marchandise, qu’elle soit un bien ou un service, a une double nature : elle a une valeur d’usage et elle a une valeur d’échange. Mais cette « valeur d’échange » nécessite, en toute logique, une « valeur » neutre, objective, à partir de laquelle cette valeur d’échange puisse se décider. Peu importe ce qu’on mettra derrière cette Valeur supérieure (nommée avec une majuscule pour la différencier), et longtemps ce fut l’or (jusqu’à l’abandon de l’étalon-or en 1976, nouveau stade de l’évolution du capitalisme) : cette Valeur sera toujours in fine immatérielle, inexistante : c’est une abstraction. Mais comme tout le système se fonde sur cette abstraction, elle est déjà définie par Karl Marx par la très belle formule oxymorique : « abstraction réelle ». Ainsi la Valeur s’apparente à un fétiche : c’est une construction de l’humain à laquelle il prête des pouvoirs qu’elle n’a pas. De manière très concrète, par analogie, un billet de 10 euros ne vaut pas 10 euros : pourtant tout le monde l’accepte – et le croit. La Valeur se voit dotée d’une dimension ontologique autonome. Elle est donc appelée « sujet automate »4. C’est ce sujet automate qui régit nos vies, qui médiatise les rapports humains. Certes personne ne prétend qu’un banquier, qu’un politicien, qu’un policier n’est pas coupable : ce sont des salauds au sens sartrien, dans le meilleur des cas, des criminels dans d’autres (parfois reconnus comme tels et punis, en guise de bouc-émissaire, par la société, à l’instar d’un Jérôme Kerviel). Mais nous sommes toutes et tous un peu salauds, et cela malgré nous (une des thèses de cet essai est que Kurt Cobain n’a pas su vivre avec cette dissociation ontologique – et il est loin d’être le seul). Qu’on prône le véganisme, la culture de la terre, le retour à la campagne, le boycott des technologies, il est désormais impossible d’être « pur », d’échapper à l’emprise globale du capitalisme industriel : la transformation sera nécessairement globale, et elle sera sans doute plus longue que nos vies, et que celles de nos descendants. Mais c’est cette nature intime du capitalisme, ce capitalisme physiologique, qui trouve sa meilleure propagation par l’émotivité.

La musique réside, comme cela a été souligné, dans la médiatisation sensorielle : le rythme, le son ; la cadence, la couleur. Elle touche l’intimité et suscite une affection. Cette affection crée une dépendance intime avec elle. Or elle est produite, elle est diffusée, elle est reçue dans le cadre très précis du capitalisme industriel : le groupe, la star, l’époque, la télévision, la radio, le concert, le bar, le bal, la victoire de telle équipe, etc. Elle mêle notre intimité à l’impersonnalité du capitalisme. Une indulgence accompagne sa réception. Une bonhomie tempère sa critique. « Oui, c’est nul, mais ça me rappelle les soirées avec mes parents… » ou « les bals du samedi soir… » Tout le monde aura un souvenir existentiel à lier avec la musique. C’est Proust (qu’il transfigure par l’intensité de sa réflexion). Cette bonasserie engendre un attachement qui rend superficiel la critique, qui nourrit l’illusion que la réforme vertueuse est possible, qu’on peut sauver certains aspects considérés comme positifs du capitalisme industriel, parce que liés à l’émotion intime. En fait les aspects qui peuvent – et doivent – être sauvés sont ceux justement qui échappent au capitalisme industriel – et que le capitalisme industriel soit condamne par le système judiciaire (la débrouille, le braconnage, etc.), soit tente d’intégrer dans son mécanisme (l’auto-stop, offrir le gîte, etc.).

Pourtant l’émotivité ne peut être circonscrite à un outil de soumission : elle est aussi une puissance d’émancipation. C’est dans cette irréductible ambivalence que tout se joue. C’est cette irréductible ambivalence qui, dans une même personne, permet les actes les plus généreux et les plus odieux. C’est aussi dans cette irréductible ambivalence que la tragédie couve. Le capitalisme industriel a constitué les médiations comme aire de combat. Mais ces médiations sont mouvantes, instables, toujours changeantes, toujours renouvelées, par là semblables et dissemblables à la fois. Or cette complexité d’appréhension rend fou. Par surenchère, la société est contrainte de circonscrire toujours davantage le domaine de la santé5, de déployer toute une politique médicale et une batterie médicamenteuse pour endiguer le flux des jugés fous. Cette prise en charge médicale, médicamenteuse, mais aussi carcérale (car les prisons sont pleines à craquer de gens qui ont craqué), est assurée par le capitalisme industriel. L’émotivité réprimée et astreinte à certains circuits reflue sur l’individu à la manière d’un retour de flamme. Alors que cette émotivité en tant que puissance peut transformer l’ordre social.

Ce n’est pas qu’il y a une « bonne » et une « mauvaise » émotivité. L’usage seul en qualifie la portée. L’émotivité en tant que débordement hors des cadres du corps social, quand il n’est pas canalisé par la société (par la fête, par la guerre6), est une puissance chaotique – c’est-à-dire qui instaure le chaos. Elle se retourne contre l’Autre, et se retourne également contre cet Autre que figure le Moi. C’est l’autodestruction lente ou fulgurante. Elle peut aussi, dans certaines circonstances, tourner à la rébellion. Quand la rébellion précise son ennemi, elle devient une révolte. Une révolte qui se structure est une révolution. Toute révolution, outre l’événement spectaculaire vendu comme une anecdote et un vieux tableau, s’étale en fait sur la longueur. Révolutions américaine, française, russe, chinoise : aucune ne se limite à l’irruption plus ou moins étroite et bornée que le schématisme commun lui assigne. Révolution-évolution. Cette (r)évolution sur la longueur est antinomique avec le fonctionnement intrinsèque du capitalisme industriel qui est tout d’à-coups, de chocs, de crises7. La société a désappris à l’individu le long cours. Tout désormais fait long feu. Pire, les institutions, par un système savant de commémorations et de célébrations, désamorce les révoltes au long cours. Pas seulement par la répression directe, mais par la reconnaissance. Or aucune révolte n’est plus possible au moment de sa reconnaissance institutionnelle par le capitalisme productif. Toute révolte reconnue est désamorcée dans son potentiel (long) révolutionnaire. Elle est ravalée soudain au rang de marchandise. Elle est régurgitée dans les limbes de la médiation – des médias.

La suite du raisonnement est sans surprise. La portée révoltée de la musique, qui assure pour beaucoup le rôle de garant de la liberté, est pour ainsi dire annihilée. Car cette liberté est bien sûr illusoire : on ne se libère pas par des images, par des sons, par des musiques ou des séries ou des films, ou ce qu’inventera la technologie capitaliste, on ne se libère pas par le défoulement des émotions, mais par des manières de vivre ensemble. « Manière de vivre ensemble » : telle est la définition en besogne du terme dévoyé de « politique ».

B. Histoire du grunge

C’est dans ce décor en mouvement que s’inscrit, au tournant des années 90 et jusqu’au mitan de la dernière décennie, l’histoire de Nirvana. Il faut encore le circonscrire, au moins à ses débuts, à sa genèse, dans son terreau, c’est-à-dire son aire territoriale : l’État de Washington aux États-Unis. Il faut encore, un instant, grossir le verre de la loupe sur Seattle, Olympia et même la petite ville d’Aberdeen. De cette banalité la plus totale, la renommée devenue mondiale de Nirvana et le suicide de Kurt Cobain révèlent ce qui se joua souvent dans l’ombre et dans l’ennui de cette fin de sièle, ce que cet ennui même eut de tragique.

Seattle et le grunge

L’histoire se déroule principalement autour de trois villes : Aberdeen, Olympia, Seattle. Toutes trois dans l’état de Washington. Aberdeen est la ville de naissance de Kurt Cobain et de Kris Novoselic. Olympia, chef-lieu de l’état, est une ville étudiante : là germa le grunge. Seattle, enfin, la « grande ville » qui permit la notoriété mondiale de ce mouvement marginal.

Seattle, dont le site est occupé depuis la dernière période glaciaire du Wisconsin (8000 ans avant J.-C.), a été envahi par les colons européens à partir de 1851. La tribu des Duwamish (Dkhw’Duw’Absh, « le peuple de l’intérieur »), que les colons ont chassée, peuplait une vingtaine de villages dans la baie Elliott et le long de la rivière qui porte son nom. Celui même de Seattle vient d’un de leur chef, Si’ahl (1786-1866). En 2001, le Bureau des affaires indiennes déclaraient la tribu éteinte, mais des descendants qui s’y reconnaissent tentent de faire révoquer cette décision. C’est le groupe Denny, du nom de leur leader, Arthur Amstrong Denny (1822-1899), qui mena l’expédition. Arthur Denny fonda officiellement la colonie de Seattle en 1855 et en devint naturellement le citoyen le plus riche.

La ruée vers l’or transforma profondément la ville en l’introduisant dans la sphère du commerce international. Le transport de marchandises, de passagers, et bientôt le port firent sa prospérité (dans l’Entre-Deux-Guerres, Seattle sera le deuxième port des États-Unis après New York). L’exposition « universelle » de 1909 (celle de la zone « Alaska-Yukon-Pacifique ») la consacra dans son importance. Mais elle n’émerge véritablement dans l’histoire nationale des États-Unis qu’en février 1919 à la faveur d’une grève générale.

Howard Zinn en fait le récit dans son livre désormais classique, Une Histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours. C’est la fin de la guerre, les membres de la direction de l’International Workers of the World (IWW, syndicat à prétention internationale fondé en 1905) sont en prison, la demande d’augmentation des salaires se fait de plus en plus pressante : ce jour-là, il y eut un débrayage général sur les chantiers navals. La centaine de syndicats locaux, après des tractations difficiles, s’unirent. Des soldats sont dépêchés sur place, mais la grève de cinq jours, à la surprise générale, fut pacifique. Des répressions eurent tout de même lieu. Ce fut à la fois la manifestation tangible d’un fond socialisant de la ville, et sa dernière manifestation avant longtemps. En 1924, l’économie était florissante et l’IWW, après une scission interne, perdit bon nombre de ses adhérents. Le silence retomba sur la ville.

À l’autre bout du siècle, Seattle fut de nouveau un lieu de contestations, avec les premières manifestations altermondialistes d’ampleur. L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) y organisa sa troisième rencontre et de partout confluèrent des milliers d’opposants. Ce fut l’occasion d’une convergence des disparités que souligne Howard Zinn : « On assista à d’étranges alliances : les sidérurgistes rejoignaient les écologistes et les mécaniciens se joignaient aux défenseurs des droits des animaux. Le 30 novembre, les paysans participèrent à une manifestation syndicale réunissant environ quarante mille personnes, et les syndicats participèrent quelques jours plus tard à une manifestation de paysans. » Les discussions de l’OMC durent être interrompues.

Mais la ville natale de Jimi Hendrix est célèbre en grande partie pour la scène musicale qui s’y est développée dans la première moitié des années 1990. Ou plutôt qui s’est fait connaître mondialement à partir de 1991, et jusqu’en 1995 environ, après avoir fleuri pour ainsi dire dans la nuit des années 80. Stephen Tow, historien spécialiste de la musique populaire, dans son ouvrage The Strangest Tribe, how a group of Seattle rock bands invented grunge (2011), retrace la genèse du mouvement « grunge » dont il remet en cause l’existence effective sous cette appellation. Si une scène musicale vivante et puissante a bien émergé dans les années 80 à Seattle, une fois qu’elle fut révélée au monde sous le nom de « grunge », nous dit Stephen Tow, ce fut son déclin.

Seattle – et sa région – est donc le berceau de groupes mondialement célèbres comme Pearl Jam, Soundgarden, Alice in Chains, et la scène privilégiée d’une myriade de groupes plus ou moins confidentiels comme The Melvins, Mudhoney, Skin Yard, TAD, ou encore le très bon Walkabouts, Pure Joy et – surtout – Bikini Kill. Son aire d’influence rayonne sur Olympia, à mi-chemin avec Portland (Oregon). C’est à Olympia que se trouve l’Evergreen State College qui est l’université alternative à celle de Washington à Seattle. La radio de cette université plus libre, moins stricte, moins guindée, s’appelait radio KAOS. Elle était animée par John Foster et devint rapidement un label d’une certaine notoriété. Bruce Pavitt y fit ses premières armes, avant de créer son fanzine, Subterranean Pop, qui devint en 1988 le fameux label Sub Pop. C’est Sub Pop qui produisit une bonne partie de la scène grunge des débuts, dont Nirvana. Bruce Pavitt fut rejoint par un autre animateur de radio – KCMU –, Johathan Poneman, qui avait lancé également un fanzine devenu incontournable, Rocket. C’est dans un entretien publié dans Rocket que Bruce Pavitt, en avril 1988, utilisa le premier, semble-t-il, le terme « grunge » pour définir la musique produite par Sub Pop. Un mélange de hard-rock et de punk, lourdement influencé par les Ramones. Le son, saturé, devait être sale (« grunge » renvoie à la crasse des ongles) et tendit de plus en plus à une forme d’efficace simplicité. Ce « simple is better », moto d’Olympia promu par Calvin Johnson (entre autres choses, fondateur du label K Records), trouva sa manifestation la plus aboutie dans Nirvana.

Outre le peintre Robert Motherwell, Kurt Cobain et Kris Novoselic, tout comme Dale Crover (un des premiers batteurs de Nirvana) et Matt Lukin des Melvins sont nés ou ont grandi à Aberdeen, petite bourgade fondée en 1884 par un certain Samuel Benn qui s’ouvre sur la péninsule olympique et le port de Grays Harbor. Longtemps, elle fut un lieu mal famé, réputé pour ses tripots et ses maisons closes, abrutie par Billy Gohl, dit Billy Ghoul, assassin de 140 hommes, et si l’on en croit Kurt Cobain elle restait dans les années 80 un lieu de « rednecks », ces culs-terreux aux idées nauséabondes qui pullulent sur tout le territoire américain et en constituent finalement, d’une certaine manière, aussi l’unité.

Entre port et usines industrielles, entre mer et forêt, entre horizon barré et front bas, Aberdeen semble isolée mais peut vite s’ouvrir sur Olympia et Seattle. Un trou parmi des milliers d’autres. Mais quelques enfants paumés de la basse « middle-class », nés là par hasard parmi des milliards d’autres, devinrent pourtant célèbres. De la petite maison pavillonnaire, un peu sordide, négligée, semblables à toutes les autres, quelques-un.es eurent une trajectoire exceptionnelle.

Le Riot grrrl : du féminisme dans le punk-rock

Mais davantage que cette contingence qui ne vient nourrir que l’illusion du mythe de la grâce (grâce foudroyée), ce qui mérite d’être mis en avant au milieu de cette scène musicale en voie de garage, est le mouvement féministe qui l’innerva. Beaucoup l’ont oublié, ou pire, l’ignorent, mais au tournant des années 90, et au milieu du virilisme totalisant qui rejetait les féministes dans l’hystérie ou l’extrémisme (mais n’est-ce pas encore le cas aujourd’hui?), émergea une dynamique puissante et fraîche et libératrice : le Riot grrrl8.

Assimilé au féminisme de la « troisième vague » (l’expression apparaît dans un article de Rebecca Walker en 1992, « Becoming the Third Wave »), déjà intersectionnel, postmoderne9, éco et trans-féministe, le Riot grrrl se déploie dans la scène musicale d’Olympia, puis de toute la région, puis à l’internationale. Le groupe Bikini Kill en est sans doute la figure la plus connue, mais il y aussi Bratmobile, Skinned Teen, Excuse 17, Emily’s Sassy Lime ou encore, parmi tant d’autres et juste un peu plus tard (à partir de 1994), l’excellent Sleater-Kinney.

La chanteuse de Bikini Kill, Kathleen Hanna, étudiait au Evergreen State College d’Olympia. Elle avait très tôt commencé à former des groupes et avait comme amis Kurt Cobain, Kris Novoselic, Dave Croler, Matt Lukin, Bruce Pavitt. Elle s’acoquina avec la batteuse Tobi Vail qui inventa le superbe « grrrl ». Tobi Vail était une jeune femme super-active, curieuse, intelligente, pleine d’envies. En plus de la musique, elle avait lancé en 1989 le fanzine féministe Jigsaw. Alors que Kathleen Hanna flirta avec Dave Grohl, une fois qu’il eut rejoint Nirvana, Tobi Vail se mit avec Kurt Cobain qu’elle connaissait au moins depuis 1986. L’idylle fut brève, mais le jeune homme écrivit en pensant à elle beaucoup de chansons de Nirvana jusqu’à In Utero. C’est au contact de ces jeunes femmes que les membres de Nirvana furent sensibilisés à toutes les thématiques qui firent et qui font le succès de Nirvana. Ce sont ces jeunes femmes qui leur transmirent une morale qui dénote avec les valeurs du milieu rock, et qui, finalement, les sauvent de l’oubli. Comme trop souvent, on se souvient des hommes devenus célèbres, pas tellement des femmes, restées dans l’ombre.

*

1Une critique ramassée de la Raison a été proposée par Norbert Trenkle, dans Critique de l’Aufklarung en 8 thèses, disponible sur le site Palim-psao : http://www.palim-psao.fr/article-critique-de-l-aufklarung-8-theses-par-norbert-trenkle-groupe-krisis-122096801.html

2L’Invention du quotidien, 1. Les arts de faire ; 2. Habiter, cuisiner.

3« Ces faits ne sont plus les données de nos calculs mais le lexique de leurs pratiques. » Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, I – Arts de faire, Folio, p.52.

4Sur le sujet automate : Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise (Denoël, 2003, pp. 96-105), Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale (Mille et une nuits, 2009).

5L’histoire de la clinique a été écrite par Michel Foucault dans Naissance de la clinique, une archéologie du regard médical (1963).

6Nous entendons « émotivité » de manière proche de ce que Georges Bataille appelait « part maudite » : c’est l’excès.

7Naomie Klein, The Shock Doctrine (2007).

8Cf Manon Labry, Riot Grrrls, éditions La Découverte, 2016.

9Le terme « postmodernisme » est à entendre ici de la manière très large de l’abandon des théories « modernistes » qui ont foi dans le progrès de la modernité aussi bien au niveau économique et industriel que dans les théories intellectuelles qui l’accompagnent.

II – Contingences irréductibles

Personne n’écoute le même Nirvana. Le son est intraduisible. Il est même difficilement communicable. Qu’entend l’autre ? En écoutant une musique ensemble, que partage-t-on ? Un enthousiasme ? Ou plutôt le son d’une époque, la reconnaissance dans cette époque selon ce qu’elle produit, sa texture musicale, une série d’instruments, des modes de composition, des réseaux de diffusion ? Dans ce déterminisme, pourtant, se meut une multitude de singularités contingentes, irréductibles. Il y a nous, il y a tous ceux qui écoutent Nirvana, et au sein de Nirvana, il y eut Kurt Cobain.

A. Nirvana

Nirvana s’est formé en 1987 à Aberdeen. Le groupe a enregistré 3 albums studio et en a sorti 2 autres (une compilation d’outtakes et un live)entre 1989 et 1994. 52 millions de copies vendues. Dans sa formation finale, il était composé de Kurt Cobain à la guitare et à la voix, de Kris Novoselic à la basse et de Dave Grohl à la batterie. Le nom du groupe vient du concept hindou et bouddhiste que Kurt Cobain définit avec justesse comme « un état de libération par rapport à la douleur, à la souffrance et au monde extérieur. » Le nom est bon. La musique ne répond pas vraiment à ce programme. Le nirvana est un spleen, un « paradis perdu » qui n’a jamais existé, et un idéal.

Avant de former Nirvana avec Kris Novoselic, Kurt Cobain faisait partie d’un groupe dont le nom est peut-être l’un des plus courants dans l’histoire de la musique depuis les années 80 : « Fecal Matter ». Quand Dave Grohl intègre définitivement Nirvana, lui conférant la précision la puissance incomparable de sa frappe, il avait été précédé, comme il le rappelle lui-même lors de l’entrée du groupe au Hall of Rock en 2014, par quatre autres batteurs dont nous conservons des enregistrements et qui marquèrent eux aussi de leur empreinte des chansons devenues cultes. D’abord Bob McFadden, Aaron Burckhard, Dale Crover puis Dan Peters, tous deux des Melvins, dont restèrent toujours proches les membres de Nirvana. En 1988, Chad Channing se joignit au duo et c’est avec cette formation qu’ils enregistrèrent Bleach pour le label Sub Pop.

Sub Pop est devenu le label iconique de la scène et du son de Seattle. Chez eux signèrent entre autres Green River, Soundgarden ou encore Mudhoney. Sub Pop fut fondé par Bruce Pavitt et Jonathan Poneman aux alentours de 1987-8. Ils découvrirent Nirvana par l’intermédiaire du producteur Jack Endino qui aida considérablement le groupe à s’améliorer. Jeunes encore, ils n’étaient cependant pas des débutants : ils avaient vingt ans et ils devinrent musiciens quand leurs parents étaient devenus employés.

Bleach

Un premier single sortit chez Sub Pop, Love Buzz, qui est une reprise du groupe hollandais Shocking Blue, sur l’idée de Kris Novoselic, composée par Robby Van Leeuwen (deuxième LP Sensational). Tout, là aussi, y est déjà contenu : simplicité de la musique, des motifs, des paroles ; passage « noise » du solo ; obsession, expression de la frustration ; volonté de puissance contrariée ; un murmure d’amour qui est plein de rage et qui exprime la dimension politique (du vivre-ensemble en société) de la relation de couple. La version originale est chantée par une femme, Mariska Veres (1947-2006), à la voix grave, légèrement rude, qui peut rappeler celle de Grace Silk. Le succès fut important, même si Kurt Cobain semble avoir déprécié cet enregistrement qu’il jugeait trop mou. La critique s’accorde sur l’insuffisance de la voix qui fait, oui, pâle figure en comparaison de l’original.

Sub Pop se décide à les enregistrer, mais veulent éviter le contrat. Bruce Pavitt et Jonathan Poneman expliqueront qu’à cette époque ils n’en signaient jamais : le label était confidentiel encore. Kris Novoselic insistera et Nirvana signera le premier contrat officiel du label.

Nous sommes en 1988.

Kurt Cobain désire un deuxième guitariste et Chad Channing propose Jason Everman. Ils joueront ensemble, mais n’enregistreront rien bien que Jason Everman sera quand même listé dans Bleach : il donnera 606,17 dollars pour la session studio. L’album, produit par Jack Endino, a été enregistré en 72 heures. Il sort le 15 juin 1989. C’est un succès. L’album sera vendu à 40 000 copies mais le groupe se plaindra que la faible distribution n’ait pu assurer des ventes plus importantes. Les premiers fans sont déjà là.

C’est un album noir. Le son est lourd, métallique, mais la simplicité musicale et l’esprit d’ensemble en font le parangon du son grunge. 13 chansons. Les paroles sont simples car Kurt Cobain avouait avoir des difficultés à les retenir. L’impression obsessionnelle, voire obsidionale, en est accentuée. Il s’ouvre sur Blew, qui est aussi la première chanson à avoir été enregistrée. Le thème de la honte, présent dans tout l’album, et dans les deux albums suivants, ouvre le bal. Le divorce des parents est évoqué, et la dépendance, déjà, à la drogue. On y entend le palimpseste de Leadbelly, Ain’t it a shame, chanson que, par ailleurs, ils reprendront comme ils reprendront à Leadbelly, bien sûr, l’ultime Where did you sleep last night ? Inauguration et clôture sous un patronage très beau.

Suit le satirique, le tragi-comique, et le dégoûtant Floyd the Barber. Un détournement d’une série culte des années 50, The Andy Griffith show. La culture télévisuelle innutrira de nombreuses chansons de Nirvana : c’est la voix de la société, la société de l’image, la société où les rapports sociaux sont médiatisés par les images. Un garçon qui veut s’échapper un instant du foyer étouffant finit étouffé par la touffe de l’Aunt Bee : « I die smothered in Aunt Bee’s muff ». « Muff » est argotique pour « vagin ». « Smother », c’est « étouffer » mais c’est aussi la « mother ». Glissement des mots, honte sociale (« I was shaved/shamed »), inadéquation, enfermement, malaise familial. Introspection rance. Incapacité à se tourner vers l’extérieur. L’obsession, comme dans Love Buzz, claquemure et asphyxie.

About a girl a été popularisée par sa reprise en acoustique lors de l’Unplugged in New York (1994). Elle a été composée pour la petite copine de Kurt Cobain, Tracy Marander (ce qu’elle dit n’avoir su qu’en 1998). Très pop. Trop pop sans doute, et pas seulement pour Sub Pop. Mais ce genre de mélodies, qu’affectionnait Kurt Cobain dans un éclectisme qu’il faut souligner, a assuré au groupe sa large diffusion. Et même son utilisation dans des publicités… Kurt Cobain l’a écrite après avoir écouté en boucle les Beattle’s qu’il admirait, et avec l’intention de copier R.E.M.

Le quatrième morceau reste dans l’ambiance high school dont il porte le titre. Mais en marque le décalage. C’est l’histoire d’un janitor, d’un portier : l’ancien élève se retrouve portier de l’école qu’il a fréquentée. Expérience vécue, a-t-on prétendu à tort, par Kurt Cobain. « Would you believe in just my luck ? » Ironie douloureuse. Honte peut-être. Dénonciation du travail : « no recess ». Il n’y a plus de « récréation » pour qui est entré dans le monde du travail. Mais c’est peut-être surinterpréter des paroles qui s’offrent continuellement à l’interprétation plurielle. Le rythme initial, schématique, brutal, rapide mais s’évasant sur sa fin, se retrouvera dans d’autres chansons :Negative Creepet surtout dans Scentless Apprentice d’In Utero. Simplicité absolue, presque punk, quoique la distorsion soit trop lourde pour renvoyer au dépouillement punk.

Après Love Buzz, Paper cut. Une des plus puissantes, émotivement, des compositions de Nirvana. L’histoire, encore, d’un enfant enfermé chez lui. Lourdeur lente, crissements, clarté fantomatique du refrain. Entre l’hypnose et l’obsession. Entre le songe et le cauchemar. Presque confortable. Amère et sucrée. La seule fois qu’apparaît le mot « nirvana » dans une chanson.

Comme School,Negative creep est lourde, métallique, enragée. Plus métal que punk, plus punk que grunge. On retrouve ce principe musical de la corde à vide, sous une distorsion pesante, qui est scandée par une note alternative, ici à l’octave. Les guitares sont presque toujours « tuned », c’est-à-dire descendues d’un ton ou d’un demi-ton. Le refrain démarque celui de Mudhoney : « Sweet young things ain’t sweet no more » donne « Daddy’s little girl ain’t a girl no more ». L’image dépréciée de soi, déjà postulée dans toutes les chansons précédentes, est ici exposée, revendiquée, presque hurlée, ou crachée. « I’m a negative creep and I’m stoned. I’m negative creep and a criminal. » C’est, comme on dit en Italien, l’io narratore, le « je-narrateur », le narrateur et le masque fictionnel endossé par le chanteur, Kurt Cobain, comme au théâtre grec. Qu’il ne quittera plus et avec lequel il sera incessamment confondu. La chanson plaisait à un public versé dans le metalet elle a été reprise, entre autres, par Machine Head. La version de Dee Dee Ramone n’est pas nulle.

Pendant longtemps Scoff me semblait être une chanson de couple. Un jeune homme était repoussé par une femme pour un tas de raisons qu’il énumérait (notamment qu’il n’était pas assez vieux pour être accepté dans sa chambre). Elle se moquait de lui (« to scoff ») et il retournait à l’alcool (« Give me back my alcohol »). Car c’est l’apanage de la musique – et de la poésie – de permettre toutes les interprétations, toutes les fantasmagories. D’autant plus que les paroles de Nirvana préfèrent le vague, le soluble, et joindre l’imprécis au précis. Mais le thème en est en fait la relation père-fils, la négligence du père, alcoolique, envers son fils. On sait combien Kurt Cobain était éloigné de son père : « I decided, écrira-t-il dans son Journal,to let my father know that I don’t hate him. I simply don’t have anything to say and I don’t need a father-son relationship with a person whom I don’t want to spend a boring Christmas with. In other words, I love you. I don’t hate you. I don’t want to talk to you. »1

Swap meet, elle, parle bien d’un couple. Elle fut peu jouée. Sa mélodie est bizarre. Y poser la voix est ardu. Pourtant elle a quelque chose d’envoûtant : « She loves him more than he will ever know. He loves her more than he will ever show. » Encore une distorsion sonore : le « him » est en réalité un « it » et la chanson est en fait une satire du couple ordinaire, tout en superficialités et en ennui. Mais ce n’est pas sans ambiguïté.

Mr. Moustache est une caricature – et donc encore une satire – du redneck, ce bof de base, raciste, sexiste, homophobe, d’un populisme à la Bush (père et fils) ou à la Trump, qui pullule aux États-Unis (nous avons pu voir vers 2013, près d’Albany, dans l’État de New York, un autocollant derrière un pick-up qui assimilait Barak Obama aux terroristes islamistes…). Kurt Cobain en avait fait également un « strip » qu’on trouve dans son journal. La focalisation est bien rodée : le narrateur est le personnage visé. Ce parti pris évite à la satire de sombrer dans la naïveté ridicule, mais a provoqué de nombreux malentendus : on a considéré parfois que les paroles de Nirvana étaient au premier degré.

Sifting est longue, lente, lourde. Le solo de la fin est particulièrement écorché. Elle teinte l’album en profondeur. Elle est obscure dans son sens. Il y est question d’école, de honte, de retrait, de persécution. Le titre trahit le goût de K. Cobain pour certaines sonorités (comme dans School, Scoff, Swap meet).

La satire morale se double d’anti-autoritarisme dans Big Chesse – le « big boss ». Il paraît que c’est Jonathan Poneman, le patron de Sub Pop, qui serait visé. Il avoue lui-même avoir pris la grosse tête à cette époque-là.

Enfin, Downer est sauvée du groupe précédent de Kurt Cobain, Fecal Matter. Logorrhée libre reprenant les thèmes dès lors habituels : anti-autoritarisme, ressentiment et critique de la morale ambiante. Le mot « communisme » apparaît : c’est la seule fois. La chute du mur est imminente. Mais on ne peut rien en tirer sur la connaissance, sans doute à peu près nulle, du communisme par Kurt Cobain en dehors de ce qu’il en a sans aucun doute entendu de vague et de vide à la télévision.

En 1992, après le succès de Nevermind, Sup Pop ressortira cet album, mais c’est Geffen qui assurera sa diffusion à travers le monde.

En 1990 un différend, d’ordre musical, selon les dires de l’intéressé, éclate avec Chad Channing. Alors que Kurt Cobain cherche à assouplir les musiques, Chad Channing préfère les durcir. « The early songs were really angry… But as time goes on the songs are getting poppier and poppier as I get happier and happier. The songs are now about conflicts in relationships, emotional things with other human beings. » (ce qui est inexact, parce qu’on a vu que les principales thématiques sociales et morales étaient déjà bien représentées dans le premier album). Nirvana enregistre quelques chansons avec le nouveau batteur de Mudhoney, Dan Peters, dont certaines figureront sur Incesticide. Mais la collaboration s’arrête là quand Buzz Osborne leur fait rencontrer Dave Grohl qui passera une véritable audition avant d’intégrer le groupe. Leur premier concert dans cette formation finale a lieu le 11 octobre 1990 à Olympia, état de Washington. Dave Grohl est donc le cinquième – et dernier batteur du groupe.

Les rapports tendus avec Jonathan Poneman se dégradent. Outre une antipathie personnelle, Kurt Cobain reproche à Jonathan Poneman une distribution trop faible. L’album est un succès, mais il n’est pas assez diffusé. Le patron de Sub Pop le reconnaît : « « Our metric for success was much more modest than even the bands, and that’s actually got us into trouble. Kurt would tell me regularly, ‘‘We should be selling a million of these !’’ » Même Kim Gordon avait dit du bien de la musique de Nirvana (n’y a-t-il pas une certaine proximité métallique entre Bleach et Confusion is sex?). Alors qu’un deuxième album, intitulé Sheep, était programmé chez Sub Pop, les démarches entreprises pour trouver un major plus compétent aboutissent, en avril 1991, à la signature avec David Geffen Company (DGC). Nevermind sort le 24 septembre 1991.

Nevermind

DGC imaginait en vendre 250 000 copies, il s’en est écoulé 30 millions. Deux mois après sa sortie il obtient le Gold et le Platinium. Il est numéro un des ventes – « Billboard 200 » – le 11 janvier 1992. Ce groupe qui aurait pu rester une niche pour une poignée de personnes, à l’instar de l’extraordinaire Slint, de Sloy, ou même de Pere Ubu, de Pavement, de Bikini Kill, pour ne citer que quelques exemples précieux – est devenu sans conteste le groupe emblématique des années 90. La touche de Butch Vig y est bien sûr essentielle. Mais cette surproduction rend aujourd’hui l’album parfois indigeste.

Alors que le label misait sur Come as you are, balade facile, c’est Smell like teen spirit qui, inopinément, devient la chanson phare. L’histoire est connue : Kathleen Hanna, chanteuse des Bkini Kill, aurait tagué quelque part que « Kurt smells like Teen Spirit ». « Teen Spirit » étant le nom d’une marque de déodorant à bas prix qu’utilisait Tobi Vail, la batteuse de Bikini Kill, et la petite amie alors de Kurt Cobain. On a qualifié cette chanson d’hymne de la jeunesse. Entre vague ennui et ennui vague, appel indécis à la révolution ou à la drogue : « Load up on guns and bring your friends » : métaphore pour la seringue ? Rage frustrée, adolescence perdue. Et finalement, ce n’est pas tout à fait faux, inutile de le nier, quoiqu’un peu plus compliqué. Nous y reviendrons.

In Bloom prolonge les thématiques habituelles : délaissement, déclassement, satire (ambivalente) du type de base, qui est un peu trop paumé pour être tout à fait antipathique. Cette chanson est importante dans l’histoire du groupe.

Beaucoup ont glosé sur Come as you are. Mélodieuse, très pop, à propos du rapport à l’altérité où rien, encore une fois, n’est vraiment dit alors que tout le monde attend quelque chose de précis. Chacun supplée, fantasme. N’y a-t-il pas dans cet horizon d’attente toujours déçu la clef de la fascination envers Kurt Cobain ? La drogue, les armes, l’autre. Des paroles assemblées par le principe du cut up de la Beat Generation. Des détournements. « Come as you are » est le message écrit sur les panneaux d’Aberdeen (à moins qu’Aberdeen ait inscrit bêtement ce message en l’honneur de Kurt Cobain?). Hypocrisie quotidienne. « Doused in moud, soaked in bleach » ne peut manquer d’interroger : il s’agit d’un message de prévention à destination des toxicomanes pour les inciter, en pleine épidémie du sida, à nettoyer leur seringue (quand le linge tombe dans la boue, il faut le nettoyer à la Javel). Et même des proverbes autour du thème de l’ami/ennemi qui permet un jeu des contradictions (« take your time, hurry up ») qui confère, à bas prix, une profondeur et qui n’est que l’expression de la confusion.

Le premier titre de Breed était Imodium, médicament contre la constipation (due à l’héroïne), dont nous conservons de nombreuses versions. Prend à contre-pied la chanson précédente. Tobi Vail est encore une fois à l’origine de ce morceau qui semble être une critique du couple, du mariage trop tôt, de l’enfant non désiré… Tout ce à quoi Tobi Vail répugnait et qui arrivera exactement à Kurt Cobain… Il dira : « Well, I have apocalyptic dreams all the time. Two years ago, I wouldn’t even have considered having a child. I used to say that a person who would bring a child into this life now is selfish. But I try to be optimistic, and things do look like they’re getting a little bit better—just the way communication has progressed in the past ten years. […] I was helpless when I was 12, when Reagan got elected, and there was nothing I could do about that. But now this generation is growing up, and they’re in their mid-20s, they’re not putting up with it. »2

Dans les nombreux tubes de Nirvana, Lithium tient une bonne place. Dénigrement de soi (« I’m so uggly »), rapport inconfortable à l’autre (« I found my friends in my head »), amour impossible. Bipolarité : de l’excitation à la dépression, de la dépression à l’euphorie. On a voulu voir une critique de la religion dans cette chanson (en rapport avec un séjour que Kurt Cobain, en rupture avec son père, aurait fait chez les parents très catholiques d’un ami où il aurait lui-même versé dans le mysticisme). Le lithium, médicament contre la dépression, serait aussi une image pour la religion, « opium du peuple ».

Polly s’inspire de l’enlèvement et le viol d’une enfant de 14 ans en 1987 qui est parvenue à s’échapper de sa séquestration.

La caution punk-rock-grunge de l’album est bien Territorial pissings. Défense de la femme, des « Natives », et attaque contre la violence suprématiste de l’homme occidental blanc.

Drain you est une des chansons préférées de Kurt Cobain, celle que le groupe a le plus jouée dans les concerts. L’histoire est celle d’un couple, dépeinte sous les traits de bébés, qui se vampirisent l’un l’autre.

Une des chansons les plus émouvantes de Nirvana est sans doute Lounge Act dont l’introduction à la basse, à la fois portée et cassée par la guitare, est d’une pure beauté. Sur la relation avec Tobi Vail. Sur l’impossibilité de se sentir en sécurité.

Stay Away porte un titre parlant. De teinte punk. Autant sur les problèmes d’incompréhension que sur l’arrogance, encore une fois, de l’homme blanc occidental. Le « God is gay » a posé de nombreux problèmes : Kurt Cobain, fondamentalement anti-homophobe (le thème revient souvent dans le journal et les entretiens), n’insulte ni les homosexuels ni Dieu, mais prétend que Dieu existait, il serait homosexuel. C’est maladroit.

On a plain est très pop dans sa mélodie, mais les paroles sont très noires. Le contraste sauve ce morceau. Sur le manque d’amour de soi et l’addiction aux drogues.

Something in the way introduit un violoncelle. La version avec la distorsion est sans doute plus belle, plus puissante. On retrouve l’univers de Bleach. Lourd, froid, solitaire. Le pont a été identifié, et il est devenu un lieu de culte pour les fans du groupe. Cette solitude au milieu d’une banlieue suburbaine dégueulasse parle à beaucoup de gens dans l’occident industriel et post-industriel. C’est l’univers des friches, des ruines, de la pollution des cours d’eau, de la saleté, de la misère. C’est le spectre du vagabondage3. On a prétendu que Kurt Cobain aurait dormi sous ce pont quand sa mère l’a jeté dehors parce qu’il avait arrêté ses études et ne trouvait pas de travail, mais Kris Novoselic et plusieurs autres de ses proches le démentent : les crues de la rivière empêchent qu’on y dorme.

L’album comprend une chanson fantôme. Subterfuge expressif d’un après, non pas d’un au-delà mais d’un en deçà. Le procédé sera réemployé dans In Utero. Ce qui porte le nombre de chansons à 13 (12+1). Endless, nameless tend à effacer la mélodie pour laisser apparaître le son pur dans une abstraction caractéristique chez Kurt Cobain. Le titre construit cette ambiance « grunge » de désarroi, de déstabilisation jusqu’à la perdition de soi. Image, se complut-on à dire, de la jeunesse désorientée, désœuvrée.

En 1992, aux MTV Awards, Nirvana remporte un prix dans les catégories « Best Alternative Video » et « Best New Artist » avec Smell like teen spirit. On refuse que soit jouée Rape me que commence cependant à entonner K. Cobain avant d’enchaîner avec Lithium (la vidéo est connue où, au lieu de jouer Lithium dans l’émission britannique « Tonight With Jonathan Ross », Nirvana balance Territorial pissings).

Incesticide

Le 14 décembre 1992, alors qu’est déjà ressorti Bleach, pour profiter du filon sort Incesticide qui compile des démos et des « outtakes » enregistrées depuis 1988. L’album est sans doute le moins aimé, et pourtant il est meilleur que Nevermind à bien des titres. Mais le son déstabilise les fans. On revient au grunge de Seattle.

Il s’ouvre sur Dive qui construit une complexe relation à l’autre. La vacuité, l’attente et la frustration (« everyone is hollow, everyone is waiting ») qui ne soignent pas dans l’autre (« Dive in me »).

Suit l’étrange Stain qui, outre l’habituelle inadéquation à la vie, évoque les douleurs d’estomac chroniques de Kurt Cobain. L’empilement de trois guitares sur la même mélodie ne renforce pas sa puissance mais l’écrase. Le solo distordu souligne l’aberration.

Been a son est une chanson féministe, et presque déjà sur le gender. C’est l’histoire, trop commune, d’une fille qu’on aurait préféré être un fils.

Turnaround est une reprise du groupe Devo, et Molly’s lips et Son of a gun sont des reprises de l’excellent groupe écossais The Vaselines. Puis, à la suite, une version rapide de Polly.

Le batteur, sur Beeswax, est Dale Crover. Les paroles sont farfelues, typiques de Kurt Cobain. Comme dans Floyd the Barber, c’est une série télévisée qui semble l’avoir inspiré. Dans l’épisode numéro 1 de la saison 4 de The Brady Bunch intitulé « Hawaii Bound », Bobby Brady, le plus jeune des trois fils, trouve une poupée vaudoue tiki et la reporte chez lui en pensant qu’elle porterait chance.

Comme Polly, Downer est accélérée.

Dale Crover assure encore la batterie sur Mexican seafood qui, comme le titre le laisse envisager, raconte les douleurs d’estomac du chanteur.

Même topo pour Hairspray Queen qui est une des plus étranges de Nirvana, autant dans la mélodie que dans la voix. Quelque chose de burlesque, tout en restant profondément triste.

Aero Zeppelin semble accoler les noms d’Aerosmith et de Led Zeppelin. Nouveau thème qui, jusqu’à présent, n’a été qu’effleuré : celui de l’industrie musicale. Kurt Cobain aurait déclaré : « Christ!? Yeah, let’s just throw together some heavy metal riffs in no particular order and give it a quirky name in homage to a couple of our favourite masturbatory 70’s rock acts. » Avec le succès, cette thématique, tout aussi classique que les autres, prendra de plus en plus d’importance.

Big Long Now appartient à la collection des mélodies lentes, lourdes, froides, fantomatiques et déchirées de Nirvana. Et comme les autres, elle en est une des plus belles réussites.

Mais Aneurysm aura beaucoup plus de succès. L’introduction, pour une fois, a le temps de se déployer à son aise. Elle raconte le malaise de Kurt Cobain lors de son premier rendez-vous avec Tobi Vail, et de sa défection à la dernière minute.

La volonté de casser le son de Nevermind est assez claire, au-delà de l’opportunité commerciale d’un album sans enregistrement, dans la sortie d’Incesticide. Il aurait dommage, aussi, de garder ces mélodies dans un placard. L’univers de Nirvana y est plus intimiste, moins produit que dans Nevermind. Même la couverture insiste sur cette intimité recentrée : le dessin est de Kurt Cobain qui laisse libre cours à ses velléités artistiques. L’occasion aussi d’adresser un message aux « mauvais fans » dont on reparlera.

In Utero

Pour casser le son de Nevermind, le groupe fait appel à Steve Albini. Le musicien de Big Black, de Rapeman, de Flourpuis, plus tard, de l’excellent Shellac, favorisait un son plus naturel, plus brut, avec plus ou moins l’idée, fausse, de révéler une authenticité de la musique ou d’un groupe. Tous les albums qu’a touché Steve Albini sont des réussites, au moins sous l’aspect du son. Parmi toutes ces merveilles, Tweez et Untitled de Slint (1987 et 1994), Sufer Rosa et Death to the Pixies de ce groupe (1988 et 1997), Pure et Head de Jesus Lizard (1989 et 1990), Pod, Title TK et All Nerve des Breeders (1990, 2002 et 2018), In on the Kill Taker de Fugazi (1992), Rid of Me de PJ Harvey (1993), Plug et Planet of Tubes des trop méconnus Sloy (1995), Starters Alternators, Turns et surtout l’indépassable Dizzy Spells de The Ex (1998, 2004 et 2001), Walking into Clarksdale de Jimmy Page et Robert Plant (1998), Chateauvallon de Chevreuil (2003) en plus de quelques autres, plusieurs albums de Mono, The Weirdness d’Iggy & the Stooges (2007),ou encore Don Caballero et Sunn O))). La liste exhaustive est incroyable et c’est une mine de pépites pour les curieux. À quoi s’ajoute une éthique forte, le refus des royalties, un travail souvent gratuit ou en tout cas loin du coût des prestations habituelles, la dénonciation systématique du système capitaliste (dont il fait partie pourtant – mais cela est un autre problème).

In Utero sort le 13 septembre 1993 et devient numéro 1 aux États-Unis, plus par suite de Nevermind que pour ses qualités propres. Douze chansons plus une fantôme. La volonté est affichée et revendiquée de varier l’inspiration, d’être plus « impersonnel », de rentrer dans l’âge adulte. Pourtant l’album demeure profondément identique aux autres : l’enfance, la frustration, la drogue, le couple (Courtney Love, sa femme depuis l’année précédente, a inspiré plusieurs chansons), la dénonciation des violences contre les femmes, l’image publique.

L’album s’ouvre sur Serve the Servants qui parle, comme dans Scoff, de la relation au père, de la « teenage angst » qu’il veut surmonter sans y parvenir, du ras-le-bol – déjà – de la soumission aux fans ou du moins au « star system », d’où le titre. (Pygmy Lush a réalisé une belle reprise de ce morceau en 2014.)

L’inspiration littéraire s’impose dans Scentless Apprentice qui fait explicitement référence au Parfum de Suskind et à son personnage principal, Grenouille. Figure du marginal hanté par la mort, la décomposition et le suicide. Un petit goût de Kaspar Hauser. Mais si l’inspiration est plus « noble » que celle de Floyd The Barber, finalement, rien n’est profondément renouvelé. L’obsession cloisonnante persiste.

Heart-Shaped Box est une des mélodies qui a sauvé l’album auprès du public. Cette boîte en forme de cœur est celle qu’il a offerte à Courtney Love pour lui déclarer son amour. Dans une interview Courtney Love évoque la métaphore de son vagin pour cette fameuse boîte. Peut-être a-t-elle participé à l’écriture de la chanson. En tout cas, la similitude avec Live Through this est évidente : le couple s’enrichit mutuellement.

Rape me, sur le viol, a connu le succès et le scandale que l’on sait.

Frances Farmer will have her revenge on Seattle est dédiée à l’actrice Frances Farmer (1913-1970) qui, à cause de ses troubles psychologiques a subi l’acharnement médiatique. Le prénom n’aurait pas donné celui de Frances Bean, la fille de Kurt Cobain et de Courtney Love, qui viendrait plutôt de Frances McKee, la guitariste des Vaselines. Toutefois, Courtney Love portait une robe de Frances Bean à son mariage.

Dumb raconte la vie simple et idiote d’un jeune homme, entre critique et projection de soi. Très proche d’In bloom. Dans une interview avec Melody Maker qui l’interroge sur l’ironie de la chanson, Kurt Cobain explique assez clairement cette ambivalence récurrente :

« MM: The lyric for “Dumb” seems peculiarly direct, a song about life’s simple, silly little pleasures. Like “I think I’m dumb/Or maybe just happy.” Is it intended to reflect that new-found optimism you’ve mentioned, or should we be reading it ironically?

KC: That’s just about people who’re easily amused, people who not only aren’t capable of progressing their intelligence but are totally happy watching 10 hours of television and really enjoy it. I’ve met a lot of dumb people. They have a shitty job, they may be totally lonely, they don’t have a girlfriend, they don’t have much of a social life, and yet, for some reason, they’re happy.

MM: Are you ever envious of them?

KC: At times. I wish I could take a pill that would allow me to be amused by television and just enjoy the simple things instead of being so judgmental and expecting real good quality instead of shit. And just using the word “Happy” I thought was a nice twist on the negative stuff we’ve done before.

MM: So this has a negative tone, too, you’ve just hidden it?

KC: Yeah (laughs) »4

Very Ape, comme Territorial Pissings ou Stay Away, dénonce l’arrogance de l’homme blanc occidental, et remet en cause l’idée même de progrès. Kurt Cobain dit avoir voulu copier les Pixies dans cette alternance de rythme et d’intensité, courante chez Nirvana, entre les couplets et le refrain. Le résultat est totalement différent.

Milk it est une des chansons les plus agressives de Nirvana. Noire, désespérée, elle n’a pas la lenteur simple de Something in the way ou Big Long Now : elle est tout simplement hautement torturée. La célébrité, la drogue, le suicide y effacent tout distance et les jeux de mots ne font que renforcer le malaise (avec « look on the bright side/suicide », nous sommes loin des Monty Python).

Kurt Cobain était insatisfait de l’enregistrement de Pennyroyal Tea qui présentait à ses yeux trop de défauts. La chanson date de 1990. On y trouve cité Leonard Cohen et, de manière indirecte, Samuel Beckett et Rainer Maria Rilke. Loin, désormais, les réminiscences des séries télévisées… Solitude, douleur, autoportrait en souffrance. Les thèmes demeurent les mêmes.

Tandis que Radio Friendly Unit Shifter brosse les inconvénients de la célébrité, Tourette’s explicite son sujet par son titre. La première est assez originale dans ses sonorités, la seconde est traditionnellement proche du punk-rock.

Autre mélodie charmante, All Apologies est dédicacée à Courtney Love et Frances Bean. Balade mélancolique d’un bonheur qui ne vient que dans un soleil voilé. Elle fermerait l’album si la chanson fantôme, Gallons of Rubbing Alcohol Flow Through the Strip, ne revenait instaurer un chaos sec et dénudé, à propos des drogues. Improvisée au Brésil, elle a été jugée assez construite pour être publiée, peut-être comme un pied-de-nez par rapport à la production léchée de Nevermind.

D’autres morceaux de cette superbe session d’enregistrement de janvier 1993 à Rio de Janeiro, sous la houlette du très bon Craig Montgomery, auraient eu leur place dans In Utero. Intelligemment agencés les uns avec les autres, ils auraient même constitué un album à part entière, le plus noir et le plus viscéral de Nirvana. I hate myself and I want to die ; Gallons of Rubbing… ou son jumeau Other Improv ; le Season in the sun (dans une version plus sérieusement enregistrée) qui n’est rien d’autre que Le Moribond de Jacques Brel qui faisait pleurer, dans la version de Terry Jack, le jeune Kurt Cobain (David Bowie avait déjà repris Le Port d’Amsterdam en 1973). Et puis la chanson la plus torturée et la plus bouleversante de Nirvana : Marijuana – connue aussi sous le titre Moist Vagina. L’épure du schéma de composition, l’intensité du cri, le dépouillement halluciné jusqu’au cauchemar des paroles sacre ce morceau comme le plus déchirant du répertoire. Rarement une musique, par les oreilles, aura fouillé si profond les viscères.

De cette époque datent également plusieurs autres chansons produites par Steve Albini, dont Sappy. Le thème est celui de la violence à l’encontre des femmes. Musicalement, c’est la chanson typique de Nirvana : introduction, couplet-refrain 1, couplet-refrain 2, solo, reprise du couplet-refrain 1. La voix est sublime, écorchée jusqu’à la fêlure qu’elle frôle. D’une force mélancolique rare. Et c’est bien la principale caractéristique de Nirvana (partagée avec des Smashing Pumpkins plus arty) que cette puissance dans la mélancolie.

Unplugged in New York

Autant In Utero rompait avec Nevermind, autant Unplugged in New York rompt avec In Utero qu’il suit pourtant de très près. Enregistré en public le 1 novembre 1993 dans les studios de MTV, le concert sera diffusé le 16 décembre et sortira en album en avril 1994, peu après la mort de Kurt Cobain. Le groupe est désormais iconique. Pat Smear, présent depuis septembre 1993, assurera la deuxième guitare, et on fera appel aux frères Kirkwood, Cris et Curt (presque un double de Nirvana), du groupe Meat Muppets. Les Kirkwood connaissaient Pat Smear depuis l’enfance. C’était donc en famille. Le violoncelle sera assuré par Lori Goldston qui avait commencé à jouer avec le groupe lors de la tournée d’In Utero. Krist Novoselic, sur Jesus doesn’t want me for a sumbeam, emmanchera l’accordéon.

L’image de Kurt Cobain fut figée à jamais : gilet miteux, jean déchiré, t-shirt Frightwig, cheveux douteux, Converse aux pieds. Avec la chemise de bûcheron, voilà la panoplie du parfait grunge, endossée par toute une génération. Mais l’ensemble a été très soigné, et la réalisation a presque été trop sérieuse. De toute évidence, le groupe voulait éviter le ridicule de la prestation de Pearl Jam, l’année précédente, le 16 mars 1992, où Eddie Vedder tombe pitoyablement de son tabouret tandis que Jeff Ament monte sur la batterie. Ne furent interprétées que des reprises, soit des albums précédents soit d’autres groupes.

Ouverture sur About a girl qui deviendra la version culte, enchaînement avec Come as you are qui soulève l’approbation. Puis la troisième reprise de The Vaselines, Jesus doesn’t want me for a sunbeam. Premier acmé avec The Man who sold the world qui vaut bien la version, déjà très bonne, de David Bowie (la version avec refrain saturé est encore meilleure). Kurt Cobain assure seul un pathétique Pennyroyal Tea. À 26 ans, sa voix est devenue parfaite. Ce qu’il faut d’éraillement et de puissance. S’ensuivent Dumb et le désormais classique Polly (la moins bonne version). On a plain, un peu molle sans distorsion. Un Something in the Way plus chaleureux que sur Nevermind, et qui en perd sa charge émotive (c’est une chanson de la solitude qui s’accommode mal d’un public). Puis revient une montée extraordinaire en puissance avec le cycle Meat Puppers dont sont joués Plateau, Oh, Me et Lake of Fire, toutes trois tirées de l’album Meat Puppets II (1984) et qui incite à redécouvrir cet album qui a marqué également Pavement. Un bel hommage. All Apologies se révèle davantage ici, en acoustique, que sur In Utero, dont le son était trop brut pour une telle mélodie. Et, enfin, la définitive et dramatique Where did you sleep last night, reprise à Leadbelly (dont la version reste cependant incontournable), qui clôt le concert avec fracas, avec maestria, avec une élégance déchirante. Pourtant cette prestation sublime, au-delà des mots, n’a pas empêché qu’elle soit reprise et utilisée dans la plus vile et la plus ridicule des publicités. Tout est dit.

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1Le contexte est celui de l’écriture de Serve the Servants : https://s3.amazonaws.com/filepicker-images-rapgenius/qg2RadzsSgy6cyCjwIy3_journals%202.jpg

2The Advocate, février 1993 (Kurt Cobain fait la couverture du numéro : « The dark side of Nirvana’s Kurt Cobain, an exclusive interview », Kevin Allman).

3Il m’a toujours semblé que Larcenet s’en était fortement inspiré pour Blast.

4Entretien avec Melody Maker le 21 août 1993 : http://kurtcobain.com/interviews/dark-side-of-the-womb-part-1-melody-maker/

Introduction – La grâce et la crasse

Il y a cette voix. Il avait été une voix. Il y en eut d’autres, mais cette voix-là était la voix de l’adolescence. Du passage de l’enfance à l’adolescence, déchirant, cru, comme une mise à nu. Cette voix est la mise à nu et la mise à mort de cette enfance déchirée en adolescence. D’une illusion d’unité en une individualité incertaine. De cette a-conscience ouatée, ce brouillard familial dans son sac de coton, en un équarrissage sans raison. De cette deuxième naissance – vie dionysiaque, le deux-fois-né –, après la mise au pas, quand le traumatisme a été plus ou moins accepté, ne survit plus que cette voix. Voix lointaine, voix à la crête de la brisure, voix d’un suicidé, reprise et récupérée par une époque qui jamais n’a honte d’elle-même – une société impudente. Et ils se penchent, chauves et bedonnants, sur cette jeunesse passée avec la condescendance en guise de sagesse. Un samedi soir trop arrosé, entre deux gardes d’enfant ou deux projets professionnels, ils retrouvent un instant, dans l’ivresse, la puissance qui les grisait. Elle ne les a pas quittés, assurent-ils, ils restent fidèles à leurs amours juvéniles. Et pourtant tout a changé. Ils ne sont pas morts à 27 ans et ils sont venus gonfler le rang des esclaves salariés. Leur fidélité se monnaie en vinyles, en partage d’articles sur un portable, en vieilles photographies. Et, bien sûr, les voilà incapables (l’ont-ils jamais été?) d’entendre la moindre critique radicale.

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Le capitalisme industriel1 a tellement imprégné le tissu social qu’il est devenu impossible de le critiquer radicalement sans risquer l’ostracisation, volontaire ou subie. Le capitalisme industriel est parvenu à imprégner jusqu’à notre corps, jusqu’à notre intimité sensible. Voir, manger, aimer, respirer : la moindre de nos actions en est médiatisée par les productions industrielles que le capitalisme régit2. Chercher à comprendre les méfaits, les analyser et les dénoncer, risque d’entraîner un exil social ou un exil intérieur. D’un côté l’exode néo-rurale, de l’autre l’isolement au sein de la ville, traduisent cette même difficulté. Il est pour ainsi dire impossible de vivre sans le capitalisme industriel, ce qui entraîne nécessairement une dissociation (en plus de la dissociation induite par le capitalisme lui-même3) entre des idéaux et la vie concrète : mettre en accord sa vie et sa pensée, – sagesse de la philosophie latine, désormais vieille rengaine du militantisme casqué, – est devenu tout bonnement impossible. À quelque degré, le plus intransigeant se trahira. Personne ne peut jeter la première pierre.

Mais constat ne signifie pas résignation. Ce n’est pas parce qu’il n’y a rien à sauver que tout est perdu : il restera toujours une puissance, et même une volonté de puissance, capable de penser et d’expérimenter de nouvelles « valeurs »4. Encore faut-il commencer par analyser froidement ce qui touche notre inviolable intimité. Logiquement, c’est parmi les penseurs intransigeants, radicaux – c’est-à-dire celles et ceux qui s’attaqueront à la racine – qu’on trouvera les voix les plus exactes. Et si, dans la vie quotidienne, les plus intransigeants, les plus « moraux » sont les plus faux, en plus d’être les plus imbuvables, ce sont les radicaux les plus tolérants, les plus ouverts, les moins jugeant qu’il sera opportun d’écouter. Car les contradictions sont inévitables. On peut condamner les téléphones portables, les voitures, les ordinateurs, mais si on demande au voisin de nous conduire, de nous prêter son téléphone, ou de consulter Internet pour nous, où est l’honnêteté ? Comme le dit un membre du Gang de la clef à Molette : « Je suis contre les autoroutes. Mais tant qu’il y aura des autoroutes, je ne vais pas marcher sur le bas-côté ! »5

La musique produite depuis la possibilité de sa reproduction technique n’échappe pas à cette loi6. Que ce soit dans ses processus de création ou de diffusion, elle est, autant que le cinéma, pleinement tributaire du capitalisme industriel. D’où, rapidement, pour qui a pris conscience des méfaits de ce capitalisme industriel, la contradiction (et bientôt le paradoxe) intime, c’est-à-dire au plus intérieur de soi, d’une critique exigeante et de la célébration d’une musique qui accompagna l’éclosion au monde, la construction de notre individualité et de notre agencement dans le tissu social.

Car la musique est aujourd’hui une des premières marques de la construction identitaire de l’individu dans cette phase de la vie qu’on appelle « adolescence ». Après avoir acquis la station debout (on « élève » un enfant), puis la parole, l’individu va gagner une autonomie progressive, très souvent en passant par le stade d’une opposition avec les personnes qui l’ont élevé, comme pour mieux s’en détacher, et se construire à la fois socialement et culturellement. Parmi les caractéristiques de cette construction, la musique occupe une place privilégiée : physiquement inscrite dans le corps par le battement du cœur, elle a ce pouvoir de saisir les chairs et les nerfs et de déclencher un mouvement physique. Elle est aussi puissante que le langage, tout en étant plus labile, plus insaisissable. Son omniprésence dans notre société contemporaine, aussi délétère puisse-t-elle s’avérer, s’accompagne néanmoins d’une diversité inépuisable. Une jeunesse en quête d’identité propre aura alors tout le loisir d’y pomper son originalité. Le sentiment d’appartenance à un groupe, ou du moins de reconnaissance mutuelle avec d’autres individus qui auront fait le même choix musical, servira d’amer dans le flot des rencontres. Ainsi, les premières amours musicales seront les plus puissantes. Elles le sont d’autant plus quand elles ne sont plus le seul fruit du hasard, de ce que les parents écoutent ou de ce que les médias favorisent selon les saisons et les modes, mais quand le goût personnel aura nécessité une recherche plus attentive. Si nous sommes le produit de notre milieu, de notre classe, de notre pays, nous sommes avant tout le produit de ce qui englobe et détermine toutes ces catégories : le produit de notre époque historique. Cette identité reste prégnante toute la vie, puisque nous nous définissons et nous nous présentons volontiers aux autres selon notre date de naissance, notre décennie. Entre deux personnes du même âge, il y a reconnaissance par un terreau culturel commun, dont bien sûr la musique. Nous grandissons avec la musique de notre époque, et elle sera toujours, qu’on le veuille ou non, qu’on la revendique ou qu’on s’en détache, constitutive de notre identité7. Mais certaines musiques, certaines ambiances sont plus puissantes que d’autres dans leur implication sociale. Si l’on peut se reconnaître dans le yéyé, dans le disco, dans la musique des « années 80 », et même si toutes les musiques sont imbibées d’idéologie politique, il y a cependant plus d’implications, plus de répercutions, à avoir écouté certaines mélodies, certains groupes plutôt que d’autres. Nirvana est de cet acabit.

Le suicide de Kurt Cobain est un événement traumatique pour une génération. Il a figé d’un coup une mode qui aurait pu s’épuiser avec le temps. La mort tragique d’une vedette assure auprès du public avide de mystique une aura, une fascination que les médias aiment cultiver, commémorer, analyser. Mais la glose superficielle n’a qu’un but, en réalité, publicitaire. On martèle violemment des icônes qu’on oublie tout aussi violemment. La liste des morts tragiques du show-business est interminable. Même en s’en tenant à la seule industrie musicale, nous pouvons encore sous-catégoriser avec le fameux « club des 27 » (« 27 club »), tous ces jeunes gens disparus à vingt-sept ans : Jim Morrisson, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Brian Jones, Mia Zapata, Fat Pat, Linda Jones, Kristen Pfaff, Robert Johnson, et plus récemment Amy Winehouse. Sans compter Jean-Michel Basquiat (qui commença par la musique) ou, en remontant plus avant, le poète Jules Laforgue. Les morts jeunes échappent à la déchéance qui touchent une bonne part des vedettes qui déçoivent : Johnny Rotten, Morrissey, ou encore, pour le public français, Renaud (dont on se demande, en renversant la perspective, comment il a pu écrire et porter une chanson aussi juste que « Hexagone »). S’imposent ainsi, à la machine industrielle, des destinées humaines qui lui échappent essentiellement. La mort est ce que la société capitaliste intègre le moins : soit elle tente de la dissimuler (hôpitaux, maisons de retraite), soit elle rêve de la vaincre (eugénisme).

Mais la singularité de Nirvana ne tient pas qu’au suicide de Kurt Cobain. Elle réside dans la dialectique entre révolte et dégoût, entre rage et mélancolie, entre engagement et renonciation, que le groupe symbolise. Révolte intime, violente, intransigeante, mais impossible, frustrée, désespérée. Nirvana incarne l’aporie tragique : le capitalisme industriel autorise la vie, le refuser c’est – d’une manière ou d’une autre – mourir. Nirvana incarne ainsi la révolte impossible du capitalisme industriel qui permet d’en formuler la critique. À peine la révolte se reconnaît en tant que « révolte », la voilà de facto institutionnalisée, désamorcée, annulée8.

C’est donc aussi la possibilité de la révolte qui est en jeu. L’échec de Nirvana, et le symbole, finalement, de l’échec qu’il est devenu, n’est pas la preuve de l’impossibilité de toute révolte, mais plutôt de l’insuffisance à puiser les possibilités de la révolte dans les produits du capitalisme industriel. L’émancipation ne viendra pas des marchandises. Loin d’appeler à la célébration nostalgique, le cas Nirvana incite davantage à prolonger un geste à peine esquissé. Doit-on alors faire le deuil de nos fascinations adolescentes ? La vie n’est qu’une suite de deuils. Doit-on chercher à sauver ce qui est corrompu, comme les communistes ont tenté de sauver le modèle soviétique par-delà Staline, le communisme par-delà Budapest ? Peut-on sauver Nirvana du capitalisme industriel dont il est le produit ? Le problème se pose avec tout ce qui a fait notre émotivité : Georges Brassens, les Doors, Sex Pistols, Rage Against The Machine, NTM (à ses débuts, quand il était lancé par les Bérus). La critique la plus diffusée, la plus juste, n’empêche ni les pires catastrophes ni une lente anesthésie des oppositions. Du succès de ces critiques, le système ressort affirmé et affermi, renforcé et fortifié. La transgression réaffirme la limite. En exhibant ses faiblesses, ou plutôt en mettant en scène l’exhibition de ses faiblesses, le système crée une illusion : malgré ses défauts, il démontre que la révolte et le changement ne peuvent aboutir qu’à pire. Il y a donc un véritable danger à ne faire qu’entrevoir les limites du système, à ne se satisfaire que de la prise de conscience des limites de ce système, à ne réclamer que des arrangements : celui de consolider le système.

Entrevoir une sortie un instant : soit la sortie a paru trop étroite, trop dangereuse, et je recule ; soit je m’engouffre dans le chemin et ne peux plus guère me satisfaire de demi-mesures.

L’organisation de cet essai est simple. D’abord, le contexte déterminatif : les fondements de l’analyse politique sont posés – où il ne sera guère question de Nirvana – (I.A) ; puis la proche contextualisation géographique et historique (I.B). La présentation de Nirvana et de Kurt Cobain est assurée à la suite (II). L’analyse en pratique arrive, très logiquement, à la fin (III). On pourra donc, selon son envie et son bon vouloir, se rapporter à l’une de ses parties, vagabonder d’un passage à l’autre.

L’idée qui a donné naissance à cet essai est, en quelque sorte, une épochè – une suspension du jugement, mais ici du jugement émotif, de cette émotivité qui est manipulée par la musique, les films, les séries, les images, bref, par l’industrie culturelle (Kulturindustrie9). Pour libérer notre émotivité de ce qui l’aliène. Non pas par évitement, mais pour aller plus loin, plus profondément, pour être plus radical, c’est-à-dire atteindre la racine. Il ne s’agit ni de condamner ni de gracier Nirvana, ou Kurt Cobain. Le grunge est la musique de la saleté, de la crasse, de ce qui gratte aux encoignures. Et cette question de l’émotivité manipulée est, en effet, une sale question.

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Lien vers la table des matières.

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1La terminologie est discutée : techno-capitalisme, capitalisme cognitif (Boutang), etc. Tout en ayant conscience des limites de la formule « capitalisme industriel », nous l’utiliserons de manière assumée comme nous apparaissant la plus claire. Car si le capitalisme est désormais « financier » plus que « industriel », il n’en reste pas moins que les marchandises submergent encore notre quotidien.

2Zygmunt Bauman parle de Vie liquide (2005).

3Sur la critique de la dissociation-valeur, nous renvoyons aux livres de la critique de la Valeur (Wertkritik) qui nous sert de fondement théorique principal dans cet essai. Cf. bibliographie.

4Zarathoustra disait : « « J’ai besoin de compagnons, des compagnons vivants, – non point de compagnons morts et de cadavres que je porte avec moi où je veux. (…) Des créateurs, voilà ce que cherche le créateur, de ceux qui inscrivent des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles. » Prologue, 9.

5Edward Abbey, The Monkey Wrench Gang (1975).

6Walter Benjamin, avec L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1935), et Theodor Adorno, notamment Philosophie de la nouvelle musique (1948), Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée (1951), Prismes (1955).

7Cf le roman d’Annie Ernaux, Les Années.

8De la même manière que la communauté impossible de Georges Bataille qui hante Maurice Blanchot, Jean-Luc Nancy, ou encore Pascal Quignard.

9Theodor Adorno et Max Horkheimer, Dialectique de la raison (1944).

Audre Lorde

Eclipse de lune

16 août 1989

La nuit dernière j’ai regardé la lune disparaître
devenir une lueur sombre et opalescente
je ne pouvais pas croire ce qui était en train d’arriver
même si je voyais le changement sous mes yeux.

La première fois que je t’ai rencontrée
nous sommes restées assises toute la nuit à lire
l’une pour l’autre nos poèmes les espoirs du matin
nous suivirent le long de Cole Street
bavardant comme une volée d’abandons.

Tu as traversé nos meilleures années
comme un fil conducteur vivant
entre paradis et enfer
à la guerre Être sœurs
n’est pas toujours facile
mais ce n’est jamais fade.

Je ne peux pas croire que tu as disparu
de ma vie
Alors ce n’est pas vrai.

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Ovide | Tristes

Composé et publié entre 9 et 12.

Livre I

1 – À son livre.

2 – La tempête. Écrit en mer ionienne.

3 – La dernière nuit romaine. Le départ déchirant.

4 – La tempête. Poème court. Écrit en mer ionienne.

5 – A un ami. Compare son sort à Ulysse. Suite d’arguments.

6 – A sa femme. Éloge.

7 – A un ami (Hygin?). Sur ses poèmes. Des vers pour le livre I des Métamorphoses.

8 – Sur son malheur. Renversement cosmique. Indications autobiographiques.

9 – A un orateur. Sur l’abandon des amis. Sur les débuts prometteurs de cet orateur.

10 – Ode au navire. Écrite sur l’île de Samothrace.

11 – Au lecteur. Ecrite pendant la navigation sur le Pont-Euxin. Rappelle les conditions difficiles d’écriture de ce premier livre. Appel à la bienveillance

Livre II

Poème unique (578) – Sur les causes de son exil (sa poésie). Demande la clémence d’Auguste. Parle des Métamorphoses. Sur sa culpabilité (« pourquoi ai-je rendu mes yeux coupables ? ») : possibilité d’avoir vu ou assisté à quelque chose d’interdit. Sur Livie. v.207 « Deux fautes m’ont perdu : mes vers et mon erreur » (« carmen et error »). Sur L’Art d’aimer, se défend. Catalogue des classiques.

Livre III

1 – (82) Le livre se promène à Rome : description de la ville.

2 – (30) Arrivé à Tomes, lamentations, rigueurs du lieu, appel à la mort.

3 – (88) à sa femme. Sur l’eau qui le rend malade. Demande à sa femme de ramener ses os à Rome.

4 – (46) Appel à fuir l’éclat. Thème de l’aurea mediocritas (Horace, od. 2, 10 ; Sénèque, Phaed., 1123-1140). « Bene qui latuit bene uixit » (v.25).

4b – (32) Phaéton. Regrets de Rome : sa maison, sa femme, ses amis.

5 – (56) à Carus, poète (peut-être), qui l’a défendu après son départ. Revient sur les raisons de son expulsion : « parce que mes regards ont vu inconsciemment un crime ».

6 – (38) Ami très proche (Curtius Atticus?), belle déclaration. Revient sur son « crime ».

7 – (54) à Périlla, élève (fictive?) d’Ovide, peut-être grecque. Sur ses talents, et la poésie.

8 – (42) Demande à Auguste le droit de revenir. Ou, du moins, de changer de lieu (42).

9 – (34) Les fondations grecques du Pont-Euxin, Médée qui y dépeça Absyrtos : Tomis>tomè, « coupure ».

10 – (78) L’hiver à Tomes. Composée pendant l’hiver 9-10.

11 – (74) Contre le personnage qu’il nomme « Ibis » qui cherche à spolier ses biens.

12 – (54) Avril 10. Printemps après l’hiver : descriptions. Craint d’y mourir.

13 – (28) Anniversaire.

14 – (52) à Hygin. Sur la mise en ordre de ses livres. Difficulté de l’expression due à la langue barbare (prône la pureté linguistique).

Livre IV

1 – (106) Les défauts du livre. La poésie comme consolation aux chagrins. Amour de la poésie. Participe à la protection militaire du camp (v.70). L’autodafé de ses livres.

2 – (74) Sur la campagne de Tibère pour venger la défaite de Varus en 11. Imagine le triomphe qu’il y a aura à Rome, sans lui.

3 – (84) à sa femme qu’il imagine affligée comme les héroïnes mythiques. Elle sera louée comme elles.

4 – (88) à M. Valérius Messalla Messalinus, fils du mécène d’Ovide et des lyriques. Pour changer de pays.

5 – (34) à M. Valérius Maximus Cotta. Éloge de courtoisie et vœux de bonheur.

6 – (50) Sur le temps qui habitue, mais abîme aussi. Finit sur sa souffrance.

7 – (26) Reproches à un ami qui ne lui écrit pas.

8 – (52) Sur la vieillesse.

9 – (32) Contre Ibis (?)

10 – (132) autobiographie. Amitié avec Macer, Properce, Horace, Bassus (42-54)

Livre V

1 – (80) Au lecteur, composé en 12. Sur sa poésie qui a changé de genre et n’est plus badine. Regrette leur qualité. La poésie est le seul moyen de vivre encore un peu à Rome…

2 – (44) A sa femme. Quelques reproches sur sa négligence, notamment pour changer de lieu d’exil. Se sent abandonné.

2b – (34) Prière à Auguste.

3 – (58) Les Liberia : 17 mars. Fête de Bacchus-Liber. Lui demande de le libérer…

4 – (51) Lettre à Curtius Atticus. La lettre est personnifiée et raconte le chagrin d’Ovide, puis s’adresse à l’ami.

5 – (64) Sur l’anniversaire de sa femme. Mais revient sur son cas.

6 – (46) Reproche à un ami (M. Aurélius Cotta Maximus) de l’abandonner (« Tu quoque… »).

7 – (68) Ovide a appris le gète. À un ami. Description du peuple et de la région. La poésie comme occupation et consolation.

8 – (38) Contre Ibis.

9 – (38) à M. Aurélius Cattta Maximus (ou Celse?). Gratitude.

10 – (52) 3 hivers. Le Danube gelé. Dangers du pays. Demande de changer de lieu d’exil.

11 – (30) à sa femme qui a été appelée « femme d’exilé » (« exulis uxorem ») alors qu’Ovide est « relégué ».

12 – (68) à un ami qui lui demande d’écrire, répond que c’est difficile : « Difficile est quod, amice, mones, quia carmina laetum / Sunt opus et pacem mentis habere volunt. »

13 – (34) Sur sa mauvaise santé à cause du froid.

14 – (46) à sa femme, qui sera célèbre grâce au talent du poète (qui ne dit pourtant jamais son nom). L’enjoint à la fidélité.

*

Husserl | Idées directrices pour une phénoménologie (Ideen I)

Edumund Husserl | 1859 (Prossnitz) – 1938 (Fribourg)

Formation mathématique.

Veut élaborer la philosophie comme science pure par la méthode phénoménologique.

Décrit comment la pensée et ses objets se donnent essentiellement, en mettant de côté, par l’épochè et la réduction phénoménologique, ce qui est accidentel et empirique.

Met en évidence l’intentionnalité de la conscience

critique le psychologisme

analyse, à la fin de sa vie, la crise des sciences européennes, qui ont abandonné leur ancrage philosophique.

Influencé par les mathématiciens Karl Weierstrass et Leo Königsberger,

les philosophes Franz Brentano et Carl Stumpf.

1901 – Recherches logiques

1911 – La Philosophie comme science rigoureuse

1911 – Idées directrices pour une phénoménologie pure (Ideen)

1929 – Méditations cartésiennes

1935-7 – La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale (Krisis)

*

Idées directrices pour une phénoménologie (Ideen I)

(1911)

Tournant majeur du XXe siècle = prolongé par Fink, Heidegger, Merleau-Ponty, Sartre, Levinas…

= met en place les fondements de la phénoménologie comme science des essences des phénomènes se manifestant à la conscience. (comme science rigoureuse)

La phénoménologie est donc une eidétique (= qui concerne l’essence générale des choses et non leur existence ; qui fait abstraction de l’existence des choses pour mettre en évidence leur essence.)

Cette eidétique a pour but une élucidation totale de la conscience.

= montrer le déploiement de la phénoménologie de la réduction transcendantale jusqu’aux problèmes de la constitution [de l’objectivité?] (cf Ideen II)

3 points fondamentaux :

1. méthode de la réduction phénoménologique = systématise l’entreprise cartésienne du doute, méthode supposant une double lecture de l’oeuvre husserlienne, à la fois découverte de résultat et validation de ce résultat par réflexion intuitive ;

2. possibilité d’une fondation de la vérité par intuition immanente d’états de conscience révélés par une simple description eidétique selon l’évidence, la philosophie justifiant alors sa position de science architectonique ;

3. ouverture pour la philosophie de tout un vaste champ de recherche portant sur l’ontologie (Heidegger, Sartre, Michel Henry), le temps (Heidegger, Husserl), la perception (Merleau-Ponty).

*

Qu’est-ce que la phénoménologie ?

= science nouvelle, distincte de la psychologie, qui a pour but de décrire les phénomènes apparaissant à la conscience non selon leur caractère factuel, mais selon leur essence (eidos).

Science a priori, elle se constitue à partir de la réduction transcendantale (épochè) des phénomènes présents dans l’attitude naturelle : cette attitude naturelle est un réalisme naïf.

§1 – L’attitude naturelle présente les événements du monde comme des faits.

§2 – à chacun d’eux, se rattache une essence.

§3 – le fait est susceptible d’une intuition empirique,

l’essence est susceptible d’une intuition eidétique,

les deux intuitions sont reliées par une relation eidétique.

§4 – toutefois l’essence peut être connue indépendamment du fait.

§5-6 – il est possible eidétiquement de procéder à des distinctions conceptuelles pour déterminer a priori les caractéristiques des sciences.

§7-8 – Toute science qui étudie les faits est expérimentale et elle n’acquiert son objectivité que grâce à une eidétique qui seule peut la fonder en ce domaine.

§ 9 – Les distinctions conceptuelles opèrent au sein de différents domaines eidétiques (appelés régions), qui correspondent aux diverses sciences expérimentales.

§10 – Les régions s’envisagent soit du point de vue :

– de leur contenu (caractère matériel) ;

– de la forme.

§12 – Sous l’aspect de la forme, s’articulent des concepts généraux logiques : les catégories.

Sous lesquels se subsument diverses espèces eidétiques.

§14-16 – A chaque région correspond une ontologie qui peut, elle aussi, être envisagée soit d’un point de vue formel, soit d’un point de vue matériel.

§13 – Les essences qu’on considère sont soit abstraites (dépendantes d’autres essences auxquelles elles renvoient), soit concrètes (indépendantes d’autres essences).

Chaque essence, en son niveau, est objet d’une branche de la phénoménologie.

§17 – Les distinctions logiques délimitent différents domaines eidétiques qui déterminent chacun des régions ontologiques bien spécifiques.

(= la phénoménologie voit ainsi son champ prendre de l’ampleur.)

Positionnement de la phénoménologie

§19-21 – par rapport aux autres doctrines philosophiques.

§22 – son caractère novateur tient dans l’intuition des essences qui sont donc susceptibles d’être saisies directement.

= il faut parler alors d’idéation (acte donateur originaire) dont le principe est :

« Toute intuition donatrice originaire est une source de droit pour la connaissance ; tout ce qui s’offre à nous dans « l’intuition » de façon originaire (dans sa réalité corporelle pour ainsi dire) doit être simplement reçu pour ce qu’il se donne, mais sans non plus outrepasser les limites dans lesquelles il se donne alors » (p.43-4).

§25-26 – Par son caractère a priori et apodictique, la phénoménologie semble donc se rattacher aux autres sciences eidétiques telles les mathématiques

mais ces dernières sont dogmatiques, tandis que l’attitude phénoménologique est critique.

(La phénoménologie, bien que guidée par l’idée d’une mathésis universalis, peut prétendre à fonder toutes les sciences eidétiques).

Le champ phénoménologique

La méthode de l’épochè

§27 – Dans l’attitude naturelle, nous nous saisissons dans un rapport avec un monde tant choisi que symbolique.

§28 – Toute activité de notre conscience – tout cogito – se réfère à ce monde.

§29 – C’est dans ce monde que s’inscrit l’intersubjectivité.

§30 – La thèse de l’attitude naturelle consiste à affirmer la réalité de l’existence du monde.

Le monde devient norme de référence pour toutes les sciences qui s’appuient sur lui.

Or cette positionalité des sciences classiques ne peut se maintenir objectivement.

§31-32 – Car il est possible de douter de l’existence du monde.

La thèse de l’attitude naturelle peut donc être suspendue.

Sur cette possibilité se fonde l’épochè phénoménologique

= nous pouvons suspendre tout jugement d’existence quant à l’existence des choses du monde.

Cette « mise entre parenthèses » modifie tant l’attitude naturelle que les sciences qui se fondent sur elle.

§33-34 – On s’aperçoit alors que cette modification n’altère pas le flux de la conscience.

Ce flux se compose de différents vécus qui s’articulent les uns avec les autres et donnent à la conscience toute sa richesse.

Ce flux, en chacun de ses moments, constitue le champ de la recherche phénoménologique

d’un point de vue eidétique (§34).

§35-38 – En ce cas, une détermination eidétique de l’unité de la conscience est nécessaire

= elle se caractérise comme activité intentionnelle (§35-36)

cad comme visée des vécus autant que de ses modes opératoires propres, selon une perception immanente.

§39 – Cette première détermination de la conscience mène à un problème essentiel :

quel statut donner à la conscience, autre que celui fourni par l’attitude naturelle, celui d’une simple interface entre un monde réel et le moi ?

= la conscience est-elle un champ réel d’investigations eidétiques ?

§40-6 – Or nous voyons que ce qui se donne par intuition immanente et immédiate à la conscience donne la réalité même de la chose, de manière absolue et indubitable.

Cette évidence eidétique s’oppose au caractère douteux du champ transcendant à la conscience (monde naturel).

Seul le champ eidétique et transcendantal de la conscience peut offrir une certitude apodictique.

La conscience se présente donc comme objet réel de recherche.

§47-51 – L’objectivité de la conscience pure réside dans le fait qu’elle résiste à la suppression en pensée de l’existence du monde naturel. (§49)

Cette absoluité fonde toute objectivité et toute nécessité eidétique des faits naturels.

La conscience est donc constituante.

§52-54 – Nous devons donc rejeter 2 conceptions scientifiques issues de l’attitude naturelle :

– la conception physique qui s’autoréfute en recherchant un substrat au-delà des phénomènes naturels alors qu’elle part d’eux pour s’établir (§52) ;

– la conception psychologisante de la conscience qui ne peut offrir aux vécus de conscience une unité eidétique en traitant les phénomènes de conscience comme une multiplicité naturelle sans cohésion objective (§53-4).

§55 – La conscience pure est donc le seul absolu constituant la réalité dans son objectivité et sa nécessité.

= Mais comment parvient-on exactement à cette conscience ?

La réduction phénoménologique admet plusieurs degrés.

§56 – elle élimine les sciences fondées sur l’attitude naturelle ;

§58 – la transcendance divine ;

§59 – la logique pure qui ne peut aider la phénoménologie à se fonder ;

§60 – les eidétiques matérielles dont les essences sont transcendantes à la conscience.

= ces différentes réductions laissent intact le moi pur, coprésent à tout vécu immanent de csce (§57)

et permettent par là de préserver la pureté du champ phénoménologique (§61).

§59-62 – La phénoménologie se dévoile à nous comme la description des vécus immanents de conscience,

première science autofondatrice pouvant jouer le rôle de critique auprès de toutes les autres sciences eidétiques.

Les problèmes phénoménologiques

§63 – La phénoménologie se voit ainsi privée de toute aide des traditions antérieures.

§64 – Le phénoménologue doit s’exclure de la recherche pour préserver la pureté du champ transcendantal.

= La science phénoménologique doit donc s’élucider dans un perpétuel mouvement de retour sur soi.

Première conséquence : il faut préciser son objet.

§67-69 – Il est le donné immanent de la conscience, donné qui peut s’offrir plus ou moins clairement et qui pour cela est susceptible d’une clarification progressive.

§70 – Dans cette clarification, la perception (comme donation originaire des essences) et l’imagination (comme présentification libre des essences) jouent un rôle fondamental.

Seconde conséquence : en quoi diffère-t-elle des autres eidétiques ?

§71-5 – La mathématique peut nous aider à le comprendre : elle est une eidétique, mais qui traite hypothético-déductivement de ses objets à partir d’un petit nombre de concepts exacts (ses axiomes).

En revanche, la phénoménologie décrit les vécus de la conscience pure, mais en regard de la diversité infinie de ces vécus, ne pouvant se contenter d’utiliser un petit nombre de concepts exacts.

§76 – cette difficulté inhérente à la phénoménologie incite à déterminer les grands thèmes selon une spécification plus générale, qui est donnée par la réflexion.

§77 – en effet, la réflexion est l’opération qui découvre les vécus et qui elle-même peut se présenter comme tel.

§78 – La réflexion consiste à se détourner d’un objet intuitivement saisi pour se diriger vers la conscience qu’on en a.

Elle regroupe donc tous les modes de saisie des essences.

§79 – Opérant sur le plan eidétique, c’est elle qui fonde toute introspection psychologisante

§81-2 – et qui dégage le moi pur, unité des actes opérés sur les vécus qui s’inscrivent dans une double temporalité phénoménologique,

§83 – et une unité idéelle.

§85 – S’ajoute à cela que la réflexion, en tant que visée, pose l’intentionnalité comme thème capital de la phénoménologie selon la distinction ontologique entre matière et forme.

§86 – La phénoménologie se définit ainsi comme phénoménologie transcendantale, science qui étudie la constitution de l’objectivité en unités au sein de la conscience transcendantale.

La structure duelle de la conscience : noèse et noème

§88-90 – La conscience transcendantale regroupe différents types de vécus qui possèdent tous une structure noético-noématique.

La noèse est l’aspect intentionnel du vécu de conscience,

le noème (son corrélat), visé par la noèse, est une structure « feuilletée », organisée autour d’un noyau objectif de sens.

§91-92 – Cette structure duelle se retrouve suivant les différentes modifications attentionnelles considérées…

§92-95 –…et à chaque « étage » de la conscience.

§97 – Comment le noème s’inscrit dans les vécus de conscience puisque c’est lui qui, par son noyau noématique, semble fonder leur objectivité.

= pour cela il faut préciser le statut du noème.

Le noème est un moment non réel du vécu de conscience obtenu par l’épochè (suspension du jugement).

§98 – Dépendant de la noèse, dont il est le corrélat, il possède sa structure unitaire propre.

4 dimensions néomatiques existent, chacune capable de complexification à des degrés différents.

1. dimension de présentation et de présentification (§99-101)

2. dimension de croyance (doxique) impliquant différentes modalités ontologiques (§103-5)

3. dimension de négation ou d’affirmation qui opère sur les modalités doxiques (§106-8)

4. dimension de la modification de neutralité qui consiste à suspendre tout positionnement doxique (§109-114).

à travers ces analyses, nous découvrons que le noème n’est pas déterminé par la noèse

bien qu’il lui soit parallèle, mais qu’il se révèle à partir du regard porté (moment noétique)

sur l’objet obtenu par réduction phénoménologique (§108).

§113-7 – La conscience se dévoile en conséquence comme conscience positionnelle

– suivant l’actualité (présence effective du vécu de conscience)

– suivant la potentialité (présence simplement possible du vécu de conscience).

Pour ces 2 caractères, la conscience se répartit soit en actes opérés (actualité), soit en amorces d’actes (potentialité).

+ le fait que la noèse produit des modifications qui induisent des degrés supérieurs de conscience.

§116 – Tout vécu est positionnel et peut servir de fondement à d’autres vécus de degrés supérieurs.

§117 – degrés supérieurs qui délimitent de nouvelles régions ontologiques, et de nouveaux corrélats noématiques.

Ces nouveaux degrés supérieurs de la conscience sont :

– les synthèses de conscience (§118-123) ;

– la couche noético-noématique du logos, cad de l’exprimer (aspect noétique) et de l’expression (aspect noématique) (§124-127).

§124 – Cette dernière couche montre que tout vécu d’un point de vue formel s’inscrit sous la logique.

Celle-ci étant une expression, la prétention de la phénoménologie à se fonder est légitimée.

Esquisse de la constitution de l’objectivité : raison et réalité

Quelle relation du noème à l’objet ?

§128-131 – Le noème a été jusqu’ici considéré comme sens et suivant ses différentes modifications.

Il faut maintenant le saisir en tant qu’il est le fondement de l’objectivité.

Or nous pouvons remarquer que le noème comporte une certaine forme d’intentionnalité : par son noyau noématique, il vise un objet, un pur quid auquel se rattachent les prédicats qui sont justement constitutifs du sens noématique.

§132 – Ce sens, en tant que saisi dans sa positionnalité et sa plénitude, se nomme noyau noématique complet.

§133-4 – Le sens est la matière de tous les moments thétiques (=qui se rapporte à une thèse ; « jugement thétique » = Jugement qui pose quelque chose de manière absolue, indépendamment de toute autre assertion).

Suivant la forme de ces moments thétiques, il est possible d’élaborer une morphologie apophantique, cad une analyse des significations logiques et des propositions prédicatives selon toutes dimensions de la conscience. [Bref, d’énoncer des vérités sur la conscience, non ?]24

§135 – Cette morphologie dénote la multiplicité possiblement infinie des sens, chaque sens étant ce qui demeure de la réalité naturelle une fois l’épochè effectuée.

Ce résidu s’inscrivant sous des relations eidétiques nécessaires, nous ne retombons pas dans une psychologie empirique, et la raison se présente comme la faculté permettant de statuer sur la réalité du pur objet (le quid) visé par le noyau noématique (le sens).

La raison

§136-7 – La fondation rationnelle consiste à obtenir l’évidence dans l’adéquation entre le donné de conscience et le mode sous lequel ce donné apparaît.

Cette évidence s’appuie de façon médiate ou immédiate sur la donation originaire, remplissement adéquat du sens.

= Autrement dit, la conscience rationnelle est une modalité thétique spécifique de l’évidence au niveau de ce sens noématique.

§138-140 – L’évidence étant susceptible de plusieurs modalités…

§141 –…la fondation rationnelle l’est aussi.

§142 – la visée de la phénoménologie est donc l’élucidation rationnelle des données pour en obtenir l’objectivité ontologique.

§143 – Mais puisque les objets transcendants à la conscience ne peuvent s’offrir qu’imparfaitement (cf §41), l’élucidation rationnelle des données, en ce qui concerne ces objets transcendants, ne peut s’envisager que comme une idée régulatrice de la raison.

§144-5 – Mais comme, eidétiquement, l’être véritable ne peut se concevoir que comme le corrélat de l’être donné selon l’évidence rationnelle, nous nous devons de porter un regard attentif à cette visée de la phénoménologie.

§146 – Il s’agit alors d’esquisser rapidement l’application de la phénoménologie de la raison aux ontologies formelles et matérielles, qui est le problème de la constitution de l’objectivité.

§147-8 – D’un point de vue formel, les lois logiques offrent les modalités de leur validation rationnelle.

§149-153 – Matériellement, le fil conducteur de recherches encore à venir est la région « chose ».

→ cette région se constitue transcendantalement comme fonds primordial objectivant de toutes les autres régions matérielles, comme par exemple, le monde intersubjectif.

*

Françoise Vergès | Un féminisme décolonial

Françoise Vergès – 1952 (Paris)

Enfance à La Réunion.

Nièce de Jacques Vergès, chez qui elle habite lors de son lycée à Alger.

Thèse en 1995 sous la direction de Michael Rogin à l’université de Californie à San Diego.

Plusieurs missions officielles et décorations (Légion d’honneur en 2010).

1998 – De l’Esclavage au citoyen (avec Philippe Haudrère) ;

2006 – La Mémoire enchaînée. Questions sur l’esclavage ;

2017 – LeVentre des femmes : capitalisme, racialisation, féminisme, Albin Michel,  « Bibliothèque Idées ». (La Réunion, dans les années 1970 : avortements et stérilisations pratiqués sur des centaines de femmes à leur insu. Responsables non condamnés. Scandale révélé par le Nouvel Obs).

2019 – Un féminisme décolonial ;

2020 – Une théorie féministe de la violence – Pour une politique antiraciste de la protection.

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Un féminisme décolonial

(février 2019)

Le vrai combat contre le capitalisme (patriarcal, blanc, masculiniste) est mené par les femmes racisées, parce que ce sont elles qui le subissent de plein fouet.

Oppose ce féminisme décolonial au « féminisme civilisationnel » qui est toujours néolibéral (la femme ne peut être libre que si elle correspond aux injonctions libérales capitalistes, si elle se plie aux règles de l’effacement).

Programme : « défendre un féminisme décolonial ayant pour objectif la destruction du racisme, du capitalisme et de l’impérialisme. »

Appelle à écrire l’histoire du féminisme racisé, et à réécrire l’histoire des luttes révolutionnaires en remettant au centre la femme racisée (« dépatriarcaliser les luttes révolutionnaires »).

Appelle enfin à renouer avec la puissance utopique du féminisme, avec un imaginaire capable transformer radicalement la société. → Pour un nouvel imaginaire de l’émerveillement et de la bienveillance, et de la lutte non pas comme suite d’échecs mais comme puissance de vie.

NB : préfère la multidimensionnalité à l’intersectionnalité pour échapper à la « hiérarchisation des luttes ». Lier plutôt que séparer.

Plan :

Invisibles, elles « ouvrent la ville »

I. Définir un camp : le féminisme décolonial (15 sous-parties)

II. L’évolution vers un féminisme civilisationnel du XXIe siècle (15 sous-parties)

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Invisibles, elles « ouvrent la ville »

Exergues de Fanon et Lorde.

Sur la grève de la faim de femmes racisées à la gare du Nord. Et leur victoire.

Sur le travail « invisibilisé » des femmes, surtout racisées.

Mais ce qui a retenu l’attention médiatique, ce n’est pas cette victoire, mais la tribune Deneuve.

Or ce sont les femmes racisées qui portent un combat révolutionnaire dans la critique du capitalisme racial et de l’hétéropatriarcat.

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I. Définir un camp : le féminisme décolonial

Retournement : le féminisme, longtemps décrié à droite, devient leur fer de lance.

Glissement d’un féminisme indifférent à la question raciale vers un féminisme blanc et impérialiste.

= fémonationalisme

Programme : « défendre un féminisme décolonial ayant pour objectif la destruction du racisme, du capitalisme et de l’impérialisme. »

Angela Davis : le féminisme dépasse la question de genre.

Contre l’écriture de l’histoire qui « fait du récit des luttes des opprimé.e.s celui de défaites successives et impose une linéarité où tout recul est vécu comme une preuve que le combat a été mal mené ». => l’histoire est une longue route vers la libération, une lutte sans trêve, la révolution est un travail quotidien.

Se réclamer du féminisme

Problème : même l’extrême-droite se revendique ainsi.

Vergès ne s’est pas dit féministe longtemps mais il y a eu l’émergence d’un féminisme de politique décolonial et il faut contrer la captation des luttes de femmes par le « féminisme civilisationnel ».

Une trajectoire anticoloniale

Parcours perso. MLF. Île de la Réunion (colonialisme post-1962). Plus le décolonialisme que le féminisme. Récit des oppressions contre les anti-colonialistes.

La fausse innocence du féminisme blanc

Fanon : « L’Europe est littéralement la création du Tiers-Monde » (parce qu’elle lui a volé ses richesses pour se construire). De même, la France est la création de son empire colonial.

On minimise les survivances de l’empire colonial français : tout doit apparaître comme extérieur à la France.

Il faut aussi minorer les liens entre capitalisme et racisme, sexisme et racisme. => cela innocente la France.

Ainsi le féminisme français est timoré face à l’héritage colonial et esclavagiste.

Le féminisme comme lutte pour le droit d’exister

Se dire féministe décoloniale c’est « affirmer notre fidélité aux luttes des femmes du Sud global qui nous ont précédées. »

Le féminisme décolonial, c’est dépatriarcaliser les luttes révolutionnaires.

Les féminismes de politique décoloniale

= le féminisme décolonial est un des faits marquants du début du XXIe siècle

Ses militantes, d’abord au Sud, puis par l’Espagne, au Nord, en France, aux États-Unis, etc. dénoncent le viol et le féminicide, et lient ce combat aux luttes contre les politiques de dépossession, contre la colonisation, l’extractivisme et la destruction systématique du vivant.

=> « nouvelle étape dans le processus de décolonisation »

Ces mouvements féministes doivent trouver des alternatives à l’absolutisme économique et à la fabrication infinie de marchandises.

Nos luttes « ébranlent également le féminisme civilisationnel qui [ont] fait des droits des femmes une idéologie de l’assimilation et de l’intégration à l’ordre néolibéral ».

Critique des épistémicides

Film de Fernando Solanas, L’Heure des brasiers (1968).

Le monde européen s’est approprié savoirs, esthétiques, techniques et philosophies de peuples asservis dont il niait la civilisation. → le féminisme décolonial s’inscrit dans le mouvement de réappropriation.

Contre l’idéologie qui voit dans les pays soumis des « sous-développés » qui doivent adopter les manières des Européens (technologie, démocratie, etc).

Qu’est-ce que la colonialité ?

Importance du combat contre la violence policière et la militarisation de la société.

– dénoncer la violence contre les femmes et les transgenres, sans opposer les victimes les unes aux autres ;

– analyser la production des corps racisés sans oublier la violence qui vise les transgenres et les travailleur.se.s du sexe ;

– dénationaliser et décoloniser le récit du féminisme blanc bourgeois sans occulter les réseaux féminstes antiracistes internationalistes ;

– être attentif aux politiques d’appropriation culturelle, et se méfier de l’attrait des institutions de pouvoir pour la « diversité ».

« Le capital est colonisateur, la colonie lui est consubstantielle. » → lutter contre la « colonialité ».

Contre l’eurocentrisme

Le féminisme civilisationnel naît avec la colonie.

Réécrire l’histoire du féminisme en partant de la colonie représente un enjeu central pour le féminisme décolonial.

Lilla Watson : « Si vous êtes venus pour m’aider, vous perdez votre temps. Mais si vous êtes venus parce que votre libération est liée à la mienne, alors travaillons ensemble. » (discours à la Conférence des Nations unies pour la « décennie des femmes » à Nairobi, en 1985. Mais Watson préfère dire que c’est le fruit d’une réflexion collective des groupes militants aborigènes du Queensland dans les années 1970.)

Pour une pédagogie décoloniale critique [le mot « didactique » aurait été moins méprisant…]

« Les féminismes de politique décoloniale apportent aux luttes qui partagent l’objectif de réhumaniser le monde leur bibliothèque de savoirs, leur expérience de pratiques, leurs théories antiracistes et antisexistes associées sans relâche aux luttes anticapitalistes et anti-impérialistes. »

Ce féminisme fait une « analyse multidimensionnelle » de l’oppression et refuse de découper race, sexualité et classe en catégories qui s’excluraient mutuellement.

=> la multidimensionnalité, notion proposée par Darren Lenard Hutchinson, répond aux limites de la notion d’intersectionnalité.

Fait écho au « féminisme de la totalité » qui veut compte de la totalité des rapports sociaux.

Non pas lier de manière abstraite des éléments, mais faire l’effort de voir si les liens existent.

Permet d’échapper à une hiérarchisation des luttes.

Tenir plusieurs fils à la fois pour surmonter la segmentation induite par l’idéologie.

Puis parle de ses travaux d’études : à partir d’un élément, mettre au jour un écosystème politique, économique, culturel et social.

Féminisme décolonial comme imaginaire utopique

Le « féminisme de marronnage » offre au féminisme décolonial un ancrage historique dans les luttes de résistance à la traite et à l’esclavage.

Comme politique de la désobéissance, le marronnage (actions, gestes, chants, rituels cachés ou visibles radiaux) affirme qu’il existe la possibilité d’une « futurité » (notion des féministes noires américaines).

L’argument essentialiste d’une nature féminine qui serait plus à même de respecter la vie et de désirer une société juste et égalitaire ne tient pas : les femmes ne constituent ni spontanément ni en elles-mêmes une catégorie politique.

Femmes blanches et femmes du Sud global

« Les femmes blanches n’aiment pas qu’on leur dise qu’elles sont blanches. » « Elles trouvent votre remarque « raciste ». »

Idée d’un « color-blind » : elle refuse de se voir comme blanche.

=> « admettre être blanche, c’est-à-dire admettre que des privilèges ont été historiquement accordés à cette couleur (…) serait déjà faire un grand pas. »

Reni Eddo-Lodge : « Pourquoi je ne veux plus parler de race avec les Blancs. » (2017) Prétendre que le débat sur le racisme peut se dérouler comme si les deux parties étaient à égalité est illusoire, écrit-elle, et ce n’est pas à celles et ceux qui n’ont jamais été victimes de racisme d’imposer le cadre de la discussion.

Le féminisme et le refoulé de l’esclavage

Il ne faut passer assimiler féminisme et esclavage.

L’exceptionnalisme français : la République de l’innocence

Il ne faut pas assimiler féminisme et République.

Un frein à la déracialisation de la société française est le narcissisme entretenu à propos de sa singularité, de son exceptionnalisme.

Travail sur les impensés de la langue (la lettre N en ce qui concerne les insultes).

Hubertine Auclert, secrétaire du journal L’Avenir des femmes, fonde en 1881 La Citoyenne.

Contre l’universalisme.

Les femmes dans le colonialisme français

Argumentaire déjà invoqué plus haut.

Le féminisme développementaliste

Années 70, les femmes entrent dans le monde du travail, d’où la volonté de réduction des naissances, à l’assimilation des femmes aux valeurs nationales et intérêts nationaux.

« Pour la féministe Jules Falquet, « l’empowerment des femmes » est mis en place pour répondre à la féminisation de la pauvreté, autrement dit pour parfaire des politiques de pacification et de mise au pas. » (https://julesfalquet.com/informations-professionnelles/)

Exemple des femmes indiennes qui parlent comme les OGN qui les soumettent.

Volonté des Etats à normaliser le féminisme. D’où l’hostilité aux musulmanes et aux migrantes.

*

II. L’évolution vers un féminisme civilisationnel du XXIe siècle

Laïcité chérie

Tribune du 27 novembre 1989 (association « Choisir » de Gisèle Halimi) : « Pour la défense de la laïcité. Pour la dignité des femmes » qui soutient le « Manifeste lancé aux enseignants » écrit par Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkelkraut, Elisabeth de Fontenay et Catherine Kinztler du 2 novembre, adressé à Jospin contre le port du voile à l’école.

Parmi les signataires du premier, on trouve : Lucie Aubrac, Madeleine Chapsal, Ariane Mnouchkine, Benoîte Groult.

Grand meeting à la Mutualité. Ce qui « a quelque chose d’ironique » (écrit Vergès).

=> déclaration de guerre lancée contre les femmes racisées, plus particulièrement les musulmanes lors du meeting de novembre 1989.

« Le bicentenaire de la Révolution française a ironiquement ouvert la voie à un intégrisme laïque teinté d’orientalisme. » => devient un point de convergence entre des forces politiques a priori hostiles les unes aux autres.

Une offensive mondiale contre les Suds et ses sujets de genre féminin

En 1989, vaste contre-offensive mondiale où intérêts économiques du capitalisme, programmes d’ajustement structurel, de délocalisation et de désindustrialisation.

Cérémonies qui offrent le spectacle d’une globalisation heureuse, dans le contexte d’un révisionnisme idéologique dont l’historien François Furet est le porte-parole.

En parallèle, à la mutualité, réunion des 7 pays les plus pauvres pour demander l’abolition de la dette…

Pour l’un, les célébrations de la Révolution française doivent contribuer à enterrer définitivement ce qu’elle a pu contenir de radical ; pour l’autre, les idéaux révolutionnaires continuent à être d’actualité.

L’enrôlement des femmes dans la mission civilisatrice à l’ère libérale

« La mission féministe civilisatrice est claire : les femmes européennes partent en croisade contre la discrimination sexiste et les symboles de soumission qui persistent dans des sociétés hors de l’Europe de l’Ouest ; elles se présentent comme l’armée qui protège le continent de l’invasion d’idées, de pratiques, des femmes et d’hommes menaçant leurs acquis. Le récit est évidemment mensonger. Il leur a fallu dépolitiser les luttes des femmes des années 1970, en écarter celles des femmes dans le tiers-monde, effacer l’apport du féminisme noir. La liberté individuelle (…) devient le symbole des luttes des années 1970 ; c’est évidemment une insulte aux luttes ouvrières, des femmes immigrées, des femmes réfugiées politiques. Le combat du féminisme civilisationnel devient un combat universel du bien et du mal. »

=> le féminisme civilisationnel rappelle le « fraternalisme » de la gauche communiste française dénoncé par Aimé Césaire dans sa lettre de démission à Maurice Thorez en 1956.

L’intégration des femmes musulmanes dans les sociétés occidentales dites démocratiques est dès lors mesurée par la capacité à leur faire accepter de s’éloigner de leurs familles et de leurs communautés et de participer à leur stigmatisation.

Mohamed Yunus, « père » du microcrédit, reçoit le prix Nobel de la paix en 2006. => campagne mondiale sur le renforcement de la capacité d’agir des femmes par l’emprunt bancaire.

Si la gauche a fini par soutenir l’indépendance de l’Algérie, elle a regretté le sort des femmes qui en a découlé. Les luttes de libération dans le Sud avait échoué à libérer les femmes. Mais l’opération qui consista à en faire strictement une question de patriarcat traditionnel au Sud contre un patriarcat moderne au Nord infléchit cette critique et lui donna un sens civilisationnel. Le féminisme a voulu montrer que la situation était le fruit d’un anticolonialisme naïf. Toute critique contre cette idée fut assimilée à un « relativisme culturel ». Mais l’étude des textes prouve que la critique du féminisme décolonial était plus fondamentale.

2004 : loi contre le voile islamique à l’école.

En parallèle, offensive contre les féminismes de politique décoloniale et en Europe des militantes décoloniales sont insultées, menacées, traînées au tribunal, les accusations de racisme « anti-Blanc » et d’antisémitisme sont lancées pour faciliter la censure des mouvements décoloniaux et des voix des féministes afro ou musulmanes.

Le féminisme contre-révolutionnaire prend alors la forme d’un fémonationalisme ou fémo-impérialisme, d’un fémo-fascisme, ou de marketplace feminism. => leur point commun : la mission civilisatrice qui divise le monde entre cultures ouvertes à l’égalité des femmes et cultures hostiles à l’égalité des femmes.

Critique de la féministe allemande Alice Schwarzer (et, à travers elle, de Simone de Beauvoir).

Khola Maryma Hubsch dénonce son « islamophobie, son chauvinisme culturel et la proximité de ses points de vue avec ceux de l’extrême droite. »

L’inclusion libérale

Le capitalisme n’a aucune hésitation à faire sien le féminisme corporate (celui qui demande l’intégration dans leur monde).

Critique aussi du « féminisme inclusive » de Nous sommes tous des féministes de Chimananda Ngozi Adichiequi postule que la masculinité hétéronormée est contraignante aussi.

Mais 2 critiques :

– occulte toute la critique des féminismes noir et décolonial. Ces derniers se proposent de libérer toute la société et non de se « séparer » des hommes.

– son universalisme est défaillant. Il existe un « antagonisme structurel » (Saidiya Hartman citée par Christiana Sharpe) parce que le féminisme blanc bourgeois n’a pas accompli sa décolonisation.

Fémonationalisme, natalité et BUMIDOM

Le terme vient de Sara Farris. C’est l’exploitation de thèmes féministes par des nationalistes et des néolibéraux islamophobes.

BUMIDOM : institution gouvernementale qui organise l’émigration des jeunes des Antilles, de la Guyane et de La Réunion.

=> contrôle des migrations, contrôle des naissances, organisation d’une main-d’oeuvre mobile, racialisée et féminine.

La récupération du récit militant

La réécriture des luttes est une arme du féminisme civilisationnel.

Le féminisme civilisationnel a transformé l’adversaire (le patriarcat blanc, l’État et le capital) par l’Islam. C’est effacer les mouvements de femmes dans les usines, les mouvements lesbiens et queer, les féministes anit-impérialistes, pour redonner de la force à l’idéologie néo-libérale, notamment socialiste après 1981.

Sur Rosa Park, le Women’s Political Council (WPC) et la marche sur Washington en 1963. Le rôle minimisé et invisibilisé des femmes, alors que fondamental dans cette histoire.

C’est une fois débarrassées de leur féminisme radical et de leur militantisme que des femmes peuvent devenir des figures de l’histoire nationale : Rosa Park était proche des communistes !

Coretta Scott King aussi, qui n’est considérée qu’en tant qu’épouse de Martin Luther King.

Claudia Jones. Winnie Mandela. Djamila Bouhired. Djamila Boupacha.

Temps et récit du féminisme selon l’État

Pacification du passé militant. Stratégie d’effacement des icônes dépossédées de leur propre combat.

Il faut réécrire l’histoire des femmes pour mettre au jour les contributions des femmes indigènes, des femmes noires, des femmes colonisées, des féminismes antiracistes et anticoloniaux.

Solidarité ou loyauté avec les hommes racisés

Les mouvements révolutionnaires célèbrent des figures masculines.

Elaine Brown, dirigeante du Black Panther Party dénonce le sexisme de ses camarades.

Contre l’androcentrisme.

Le féminisme civilisationnel comme opérateur de pacification des luttes des femmes

Argumentaire déjà évoqué.

Le dévoilement des années 10

L’été, la femme doit se dénuder : moment propice aux fantasmes racistes sur le corps des femmes musulmanes.

Sur le burkini. 2016-2017. Fiction de la « révolte du bikini » en Algérie.

Patriarcat conservateur vs patriarcat libéral

2 patriarcats actuellement :

– l’un se dit moderne, et se proclame respectueux des droits des femmes et des LGTBQIT+ tant qu’il s’agit de les intégrer à l’économie néolibérale.

– l’autre patriarcat, néofasciste et masculiniste, attaque les femmes et les LGTBQIT+ (s’ensuit la liste des assassiné.e.s)

= ces 2 formes sont à combattre

Politiser le care [étrangement, le « care » sera abordé en fait dans la partie suivante]

Liste de quelques luttes révolutionnaires sur ces questions féministes décoloniales.

« Les féministes noires ont fait la démonstration du fait que les femmes noires ne peuvent aborder le travail domestique de la même manière que les femmes blanches : la racialisation du travail ménager en change profondément les enjeux. »

L’usure des corps [et l’économie de l’épuisement]

Revient sur « l’économie de l’usure et de la fatigue des corps racisés » abordée en intro.

Cite David Graber : la nécessité de réimaginer la classe ouvrière à partir de ce qu’il appelle le caring class, la classe sociale dont le « travail consiste à prendre soin des autres humains, des plantes et des animaux. »

→ il propose de définir ainsi le travail du care : « le travail dont l’objectif est de maintenir ou augmenter la liberté d’une personne. » Or, « plus votre travail sert à aider les autres, moins vous êtes payés pour le faire ». Il faut « repenser la classe ouvrière en mettant les femmes en premier, contrairement à la représentation historique qu’on se fait des ouvriers ». (citations de l’entretien « Il faut réimaginer la classe ouvrière » avec Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, Médiapart, 16 avril 2018).

=> Vergès propose d’aller plus loin « en insistant sur l’économie de l’usure et de la fatigue des corps racisés, le nettoyage comme pratique du soin, l’instrumentalisation de la séparation propre/sale dans la gentrification et la militarisation des villes ».

Le capitalisme est une économie de déchets et ces déchets doivent disparaître aux yeux de celles et ceux qui sont en droit de jouir d’une vie bonne.

Toue une humanité est vouée à effectuer un travail invisible et surexploité pour créer un monde propre à la consommation et à la vie des institutions.

=> entraîne une ségrégation pauvres/riches (racisé.e.s/bourgeois.e.s), Nord/Sud

Qui nettoie le monde

Sur l’historique de l’industrialisation du travail ménager.

Comprendre la relation entre le capitalisme comme producteur de déchets matériels et toxiques et sa fabrication d’êtres humains comme jetables.

=> Pour les féministes décoloniales, l’analyse du travail de nettoyage et de soin dans les configurations actuelles du capitalisme racial et du féminisme civilisationnel est une tâche de premier ordre.

Renouer avec la puissance imaginaire du féminisme

Retrouver le passé et l’histoire des femmes : archéologie du féminisme indispensable et fondamental.

Mais comment écrire cette histoire ?

« Pour les racisées, il ne fallait pas combler une absence mais trouver les mots qui redonneraient vie à ce qui avait été condamné à l’existence, des mondes qui avaient été jetés hors humanité. »

En conclusion, reprend le texte écrit collectivement en juin 2017 par une trentaine d’artistes et d’activistes (dont FV) :

« Nous voulons mettre en œuvre une pensée utopiste, entendue comme énergie et force de soulèvement, comme présence et comme invitation aux rêves émancipateurs et comme geste de rupture : oser penser au-delà de ce qui se présente comme « naturel », « pragmatique », « raisonnable ». Nous ne voulons pas construire une communauté utopique mais redonner toute leur force créatrive aux rêves d’indocilité et de résistance, de justice et de liberté, de bonheur et de bienveillance, d’amitié et d’émerveillement. »

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Didi-Huberman | La ressemblance informe

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Georges Didi-Huberman, La Ressemblance informe ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille (1995)

Etude de Documents (1929-1930)

= s’y lit la radicalité de Bataille dans sa volonté de dépasser les fondements de l’esthétique classique.

= élaboration de notions devenues célèbres (« l’informe »)

= manipulation pratique d’images en même temps qu’il pense cette manipulation.

Bataille cherche la « ressemblance déchirante », ce qui crée la dissemblance.

=> esthétique paradoxale : déplacement des problèmes :

– du « goût » vers ceux du désir,

– de la « beauté » vers ce de l’intensité

– de la « forme » vers l’informe.

= analyse de DH selon 2 plans :

– le vocabulaire théorique de B

– les procédures visuelles de la « figure humaine »

=> regroupés sous le problème général de la « ressemblance » (anthropologique et esthétique)

Chez Bataille, il y a la conjonction entre :

– une pensée transgressive et une pensée déjà structurale

– les avant-gardes artistiques et les sciences humaines.

=> d’où la notion de gai savoir visuel, généreux.

3 parties (les sous-parties ne sont pas numérotées) :

I. Thèse : ressemblance et conformité. Comment déchire-t-on la ressemblance ? (6 ss-parties)

II. Antithèse : les « formes concrètes de la disproportion », ou la décomposition de l’anthropomorphisme (14 sous-parties)

III. Symptôme : le « développement dialectique de faits aussi concrets que les formes visibles… » (10 sous-parties)

Deux penseurs : Nietzsche et Hegel

La notion de « gai savoir » fait référence à Nietzsche (souvent convoqué par Bataille),

mais autant la composition de l’essai que le contenu (surtout de la dernière partie) convoque Hegel

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I. Thèse : ressemblance et conformité. Comment déchire-t-on la ressemblance ?

1. Le double régime de l’image.

2. Documents visuels du gai savoir.

3. L’anthropologie des formes.

4. Comment transgresse-t-on la forme ?

5. La thèse thomiste face à l’antithèse bataillienne.

6. Question de ressemblance : question de contact.

Partie générale consacrée à la question de la forme (/informe) et de la « ressemblance »

= relie la pensée bataille à l’histoire des idées (recontextualisation), notamment au thomisme (Bataille est passé par l’Ecole des Chartes, il est donc un bon connaisseur du Moyen Âge)

1. Le double régime de l’image

Sur l’expérience (« faire l’expérience » de la déchirure) = dimension concrète de l’entreprise bataillienne.

Distinction entre expérience subie (point de vue phénoménologique) et expérience œuvrée (« c’est-à-dire construite au moyen de procédés efficaces », point d vue formel, voire structural).

Iconographie au caractère « obstinément et systématiquement renversé, renversant – négateur, ignoble, paradoxal, sinistre, sexuel… ».

=> expérience suppliciante de ce type d’images.

= contre le caractère centrifuge des images, une mobilité.

Contre le « moment suppliciant » de l’image définitive, un « moment enjoué », le gai savoir de l’image car image labile, nouvelle (même si angoissante).

2. Documents visuels du gai savoir

Revue Documents financée par Georges Wildenstein (il finance aussi la Gazette des ba)

Figurent au 2ème numéro les noms d’Erwin Panofsky, Fritz Sawl, Pietro Toesca – qui ne donnèrent jamais de texte.

= Documents est le moment de la « besogne des images », c’est-à-dire de mettre à l’épreuve la notion de ressemblance.

« usage critique de la valeur d’usage »

3. L’anthropologie des formes

= remise en cause des « pouvoirs séculaires de l’idée » :

→Michel Leiris écrit : une « philosophie agressivement anti-idéaliste. »1

→Denis Hollier : une « revue agressivement réaliste ».

Revue pas seulement de « beaux-arts » (comme le voulait Wildenstein), mais « ethnologique »

=> réflexion « épistémo-critique » (mot de W.Benjamin).

Prend en compte Durkheim et Mauss.

Œuvres traditionnelles + œuvres contemporaines

=> cela en fait une « publication Janus » (Leiris)

4. Comment transgresse-t-on la forme ?

La transgression, chez Bataille, est d’abord transgression de la forme. => article « Informe »

Michel Foucault : « Préface à la transgression », Critique, XIX, 1963, n°195-6. (« La limite et la transgression se doivent l’une à l’autre la densité de leur être »)

Dans « informe », il y a des « ressemblances transgressives » plutôt que des dissemblances.

= B « déclasse » : il est plus transgressif que le monde ressemblât à quelque chose d’ignoble plutôt qu’il ne ressemblât à rien.

DH parle, en paraphrasant Artaud, de « cruauté dans les ressemblances ».

Cite Rosalind Krauss qui utilise Bataille dans son travail sur la photographie : l’informe n’est pas le contraire de la forme, mais un un bouleversement à partir d’une forme grâce à des « processus ».

=> pour produire des « ressemblances déchirantes ».

5. La thèse thomiste face à l’antithèse bataillienne

Généalogie de l’informe chez Bataille, à partir de l’article « Figure humaine ».

Il cite le thomisme. Pour lui, il ramasse la métaphysique occidentale, d’Aristote à Hegel.

Thomisme : « vulgaire voracité intellectuelle » (Bataille)

Saint-Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique : « La ressemblance se comprend selon la convenance dans la forme, et c’est pourquoi la ressemblance est multiple. »

(Angélique (le pseudo utilisé pour Mme Edwarda) est « thomiste »)

StTh articule toujours sur l’évidence de ses définitions un degré immédiatement construit de complexité métaphysique.

= suit une analyse par DH de la ressemblance comme hiérarchie et interdit :

– la ressemblance a une structure de mythe ;

– la ressemblance a une structure de tabou.

=> d’où privilégier la dissemblance.

6. Question de ressemblance : question de contact.

En revendiquant la « ressemblance informe », Bataille aura commencé à défaire cette construction mythique de a ressemblance.

= renversement de la hiérarchie modèle/copie, haut/bas

= refus de toute mythologie de l’origine comme à toute espérance finale

= brise le tabou du toucher : et c’est par le toucher qu’il casse la ressemblance (vue).

Il faut toucher au plus profond.

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II. Antithèse : les « formes concrètes de la disproportion », ou la décomposition de l’anthropomorphisme

Aborde l’antithèse, et donc l’hégélianisme bataillien (en référence à Derrida).

Procédés utilisés contre l’idéalité de la « Figure humaine ». Les processus sont dialectiques (on maltraite un donné, qu’on reconstruit/aborde/voit/connaît autrement).

1. Déchirer, faire se toucher.

2. La question de la figure humaine.

3. La dérision de l’anthropomorphisme.

4. La disproportion de l’anthropomorphisme.

5. Le démenti de l’anthropomorphisme.

6. La découpe dans l’anthropomorphisme.

7. La phobie touchée au vif.

8. La spatialité atteinte et transformée.

9. La dévoration de l’anthropomorphisme.

10. La massification de l’anthropomorphisme.

11. L’excès et le défaut de chair.

12. L’écorchement de l’anthropomorphisme.

13. L’écrasement de l’anthropomorphisme.

14. Le désastre de l’anthropomorphisme.

1. Déchirer, faire se toucher.

Antithèses et paradoxismes (qui viennent de la rhétorique classique) chez Bataille.

Importance de l’antithèse chez Bataille, jusque dans la construction de ses récits.

Antithèse comme figure rhétorique : sublime et souillure, « immonde et éclatant » (« Le langage des fleurs »)

L’antithèse sans réserve : Derrida.

[Remarques de DH sur le mot « sacer » : « sacré » et « maudit »]

Par l’antithèse adjectivale, B nous met sur la voie d’une paradoxalité où se situent tous les objets qu’ils convoquent => c’est déchirer la forme. « Il faut faire se toucher des concepts, des mots que la convenance tient justement pour contradictoires ou inaccessibles. » = ainsi on ouvre des concepts.

2. La question de la figure humaine

= ce qui est vrai aussi des aspects, domaine de l’image.

Sur le texte « Figure humaine ».

Anthropomorphisme : anthropocentrisme de la forme. Idéalisation de la figure humaine, que nie Bataille. [Attention, la définition usuelle est : prêter forme humaine à ce qui ne l’est pas.]

La principale forme visuelle de cette substantialité (des concepts, des mots, des aspects) n’est autre que l’anthropomorphisme.

=> transgresser les formes, ce sera d’abord transgresser les formes séculaires de l’anthropomorphisme.

Contre cela, il faut privilégier les relations sur les termes.

Connaissance « pathique » : par le choc, la surprise produite par la relation).

=> c’est « l’insubordination des faits matériels » qui est capable de choquer, de transformer la pensée.

= la transgression est un gai savoir visuel et la déchirure une heuristique des rapports visuels.

3. La dérision de l’anthropomorphisme

L’article « Figure humaine » organise tout un contrepoint iconographique comme une vaste dérision des convenances anthropomorphes.

Analyse des images utilisées dans l’article.

= les « formes concrètes de la disproportion » ressortissent toujours à un problème de spatialité atteinte, de spatialité transformée ou inquiétée (par des dispositifs de montage, de cadrage, de juxtaposition, etc.)

4. La disproportion de l’anthropomorphisme

Développement de l’idée précédente. Analyse de l’image du « Gros orteil ».

= images disproportionnées

=> opposition entre l’harmonique loi d’une « proportion » entre le détail et le tout.

Référence à l’ombilic du fameux rêve freudien de « l’injection d’Irma » (Lacan, Le Séminaire II).

5. Le démenti de l’anthropomorphisme

Le document (qui est vision de réel et pas de rêve) cherche un symptôme capable de briser l’écran de la représentation.

La construction du document doit permettre cette valeur de symptôme.

B oppose la violence du désir à la convenance du goût (il défie « n’importe quel amateur de peinture d’aimer une toile autant qu’un fétichiste aime une chaussure », in « L’esprit moderne et le jeu des transpositions »).

Critique de Bataille de la « chiourme architecturale » (la « physionomie officielle » de l’architecture classique) Dans l’article « Architecture ».

Dialectique : l’anthropomorphisme est un moyen de critiquer l’anthropomorphisme…

6. La découpe dans l’anthropomorphisme

B a fait surgir la disproportion de l’organique et de l’architectural.

Analyse d’articles (« Musées », « Abattoir », « Kâli », etc.)

7. La phobie touchée au vif

Le film de Bunuel et Dali (séquence de l’oeil)

8. La spatialité atteinte et transformée

L’expression « semblable à… »

Reprend l’oeil immense de Grandville qui juge. (« l’oeil vorace »)

= leçon phénoménologique capable de donner à la loi morale, à la phobie ou au tabou une expression sensorielle (voire affective) et une spatialité propres.

=> forme spatiale de l’expérience (« spatialité atteinte », cad spatialité familière)

Article « Espace ». = critique de Kant.

Absence de construction totalisante des documents.

Les ressemblances se construisent dans la violence de 4 procédures concomitantes :

– l’écroulement des limites

– l’inversion des genres (homme-animal, Blanc-Africain, masculin-féminin)

le travestissement

– la prédation

=> approche pathétique du paradoxe : angoissant, jovial, identificatoire, ironique.

= procédures de ruptures

L’espace n’est pas une condition transcendantale de la sensibilité (Kant), mais un processus morphogénétique d’être dedans.

9. La dévoration de l’anthropomorphisme

Incorporation du semblable (image du poisson).

D’abord, l’humain : image de la bouche.

=> remise en cause de l’humanité se définissant selon la hiérarchie d’un modèle divin (la somme de StTh) et doit désormais s’expérimenter dans un jeu de confrontations violentes avec l’altérité en général.

10. La massification de l’anthropomorphisme

Intérêt de B pour les images où se lisent la décomposition de l’anthropomorphisme.

[D’où son intérêt pour Klee, Miro, etc.]

La figure humaine se trouve décomposée par massification.

=> cette décomposition refuse à la figure humaine son privilège ontologique.

11. L’excès et le défaut de chair

Sur les contrastes des images de Documents.

12. L’écorchement de l’anthropomorphisme

Prédilection pour les symbolismes peu orthodoxes.

Aussi par la juxtaposition des images.

Prédilection pour la « cruauté enjouée », voire « heureuse » (cf iconographie du rituel aztèque).

Michel Leiris aborde aussi ces thématiques.

« Entre savoir de la violence et violence du savoir, la rédaction de Documents poussait aussi loin que possible sa quête des limites où la « Figure humain » devait rencontrer tout à la fois sa vérité et sa décomposition : son démenti athéologique ».

13. L’écrasement de l’anthropomorphisme

A partir de l’iconographie aztèque, réflexions sur le mot « informe »

informe = le pouvoir qu’ont les formes de se déformer elles-mêmes.

= on touche aux paradoxes de la ressemblance de la figure humaine : le visage visible et le visage caché (ou l’autre du visage).

Ce visage caché est aussi le sexe de la femme (cf L’Alleluiah, OE complètes, V, p.395)

= nature dialectique du processus de l’informe : excès des formes, excès dans les formes.

L’informe, c’est l’altérité. C’est aussi l’écrasement (la mise en contact désagrégeante, ouverture, écartèlement, écartement).

Exemples contemporains avec Arp, Miro : « excès de ressemblance » fonctionne comme une « décomposition ». Disparitions, irruptions.

= le visage défiguré se métamorphose en lieu, comme si l’écrasement devait être défini comme le devenir-lieu de la « Figure humaine », du visage en particulier.

14. Le désastre de l’anthropomorphisme

Signification paradigmatique du mot « désastre » dans Documents : accident souverain (symptôme) qui atteinte et révèle, qui dément avec violence la « Figure humaine » dans sa position d’idéalité.

[les formes du désastre seront reprises par Blanchot, L’Ecriture du désastre.]

Sur les images bibliques (Saint-Sever), puis contemporaines (ou proches : 1870-1).

Puis le sacrilège (le crachat – article de Leiris).

Mise en mouvement des images.

Conclusion => l’informe procède surtout d’une mise en mouvement de notre propre désir de regarder face à face ce qui décompose la – notre – « Figure humaine ». Une mise en mouvement de notre désir de regarder en face, au moins accidentellement, et dans une proximité si forte qu’elle confine au toucher, notre propre deuil de la « Figure humaine ».

*

III. Symptôme : le « développement dialectique de faits aussi concrets que les formes visibles… »

Cette troisième partie occupe la moitié de l’ouvrage.

1. La métamorphose des formes.

2. Le va-et-vient des formes.

3. La répercussion des formes.

4. Une dialectique « hérétique », ou comment émettre l’hypothèse.

5. Une dialectique « négative » ou comment ouvrir la philosophie.

6. Une dialectique « régressive », ou comment voir naître une image.

7. Une dialectique « altérante », ou comment débuter en art.

8. Une dialectique « enchevêtrée », ou comment mettre les écarts en contact.

9. Une dialectique « concrète », ou comment rendre les formes intenses.

10. Une dialectique « extatique », ou comment incarner désir et cruauté.

1. La métamorphose des formes

« Le deuil de la « Figure humaine » ne saurait être qu’un interminable, un incurable processus : nul ne sait résoudre le deuil de la « Figure humaine », se résoudre à sa perte, et Bataille, pas plus qu’un autre, n’a voulu ni cru en finir avec elle. »

= sa perte est donc un symptôme.

= il n’y a donc pas de dernier stade de l’informe.

Il y a un caractère limité de la décomposition pour Bataille (il faut que ça ressemble, que ça marque la dissemblance avec quelque chose).

Mais B s’arrête-t-il à cette antithèse ? Ne fournit-il pas un troisième moment dialectique, la synthèse ?

Pensée heuristique qui ne cherche jamais l’axiomatique.

DH analyse ici la notion de métamorphose : le devenir-quelque-chose (chose, dieu, etc).

2. Le va-et-vient des formes

métamorphose = « engendrement matériel de formes antithétiques »

un incessant « va-et-vient » (« de l’ordure à l’idéal et de l’idéal à l’ordure », « Le gros orteil »).

3. La répercussion des formes

Le mot répercussion : qui apparaît dans l’article sur Picasso.

= mot qui relève encore d’une « étrange dialectique » : le mouvement des formes entraîne une dislocation des formes.

Évocation de l’attaque de Breton contre B dans Manifeste du surréalisme de 1930 (qui réagit contre l’attaque voilée de Bataille dans « Figure humaine » qui parle de « soif sordide de toutes les intégrités » dans laquelle Breton s’est sûrement reconnu).

Bataille oppose une pensée transsubstantielle à la substance. Le terme est ironique, il renvoie à la position théorique de l’informe : il récuse que « chaque chose ait sa forme ».

Dans la « déformation » décisive, la relation hiérarchique entre modèle et copie s’inverse pour devenir celle d’une « dissemblance agie », le registre « agité » de l’informe, qui doit alors se comprendre comme une dépense de forme.

=> L’informe est une question de dépense.

4. Une dialectique « hérétique », ou comment émettre l’hypothèse

L’entrée de l’informe répond à 3 exigences théoriques fondamentales :

– les déterminations contradictoires ou les « divergences de formes »

– la reconnaissance d’une mise en mouvement de ces « déterminations contradictoires » (qui conditionne l’antistatisme et l’antisubstantialisme des formes pour B)

– la « conséquence décisive » : ce quelque chose qui s’ouvre dans la mise en mouvement des déterminations contradictoires, ce par quoi les formes prolifèrent et nous atteignent.

=> l’informe sert à « déclasser »

=> il s’agit d’une dialectique : contradiction, mise en mouvement, altération.

Breton reprochait à B son attitude « antidialectique » : sa violence conceptuelle ressemble à un refus caractérisé de toute méthode dialectique.

La Vulgate bataillienne a repris trop inconsidérément le motif du refus de toute dialectique (Arnaud et Excoffon-Lafargue, qu’on ne lit plus… « Il n’y a pas chez B de dialectique ou dualisme », Bataille, 1978).

Or, il y a une valeur d’usage de la dialectique chez Bataille, qui n’est pas seulement hégélien.

Bataille, en 1932, signe avec Queneau un article : « La critique des fondements de la dialectique hégélienne ».

Le cours de Kojève aura lieu à partir de 1933.

Mais, dès 1929, critique du caractère « logique » et « abstrait » de la dialectique hégélienne : « Il est trop facile de réduire l’antinomie abstraite du moi et du non-moi, la dialectique hégélienne ayant été imaginée tot exprès pour opérer ces escamotages. », in « Figure humaine »)

La valeur d’usage de la dialectique n’est pas axiomatique chez Bataille, elle est heuristique.

=> cette expérience donne lieu à un détournement du mot « dialectique »

Proche de la définition du Littré : « dans l’ancienne philosophie, une argumentation vivante et dialoguée » qui va jusqu’à la diatribe, usage qui passe pour avoir été inventée par Zélon d’Elée (dont B fait l’éloge dans « La mutilation sacrificielle et l’oreille coupée de Van G »)

=> mot de la révolte.

Sur les rapports de Leiris et Bataille. Amitié, accords et désaccords (sur le matérialisme manichéen de Bataille, sa « mystique de l’ascension », son dualisme).

Bataille récuse non seulement Dieu, la religion et les « philosophies mystiques », mais aussi le matérialisme ontologique (=la postulation d’une matière comme « substance ») qui lui paraît procéder d’un idéalisme non dialectisé, c’est-à-dire non hégélien.

=> il ne s’agit pas pour B d’être « matérialiste » en jouant la matière contre la forme, mais de tenir la position instable consistant à reconnaître l’intraitable dialectique de leur rapport, de leur inséparation contradictoire, contact et contrastes mêlés : remise en question devant chaque matière, forme, document.

= idéaliser la matière, c’est réduire sa puissance de démenti face aux idées que les hommes tentent de se faire d’eux-mêmes et du monde.

= B ne cherche ni à vaincre les obstacles ni à résoudre les contradictions : il cherche à les maintenir (en tant que « manichéen ») vivaces dans leur propre mise en mouvement : ce qui peut démentir la réalité en chaque document et la rendre démente, proliférante, protéiforme, active, créatrice.

=> c’est une dialectique

5. Une dialectique « négative » ou comment ouvrir la philosophie

Débat éternel : B hégélien ou non ?

Rapports qui relèvent de la tension, de la discussion.

Hegel n’était pas « académique » à l’époque de Bataille (il le devient aussi grâce à lui dans les 30s)

Il marque la modernité et a été adopté en bloc par les Surréalistes, avant d’être renié tout aussi brutalement.

Queneau parle de « l’anti-hégélianisme dialectique » esquissé plutôt que conceptuellement élaboré de Bataille dans « Le bas matérialisme » et « Les écarts de la nature » (« Premières confrontations avec Hegel », Critique, n°195-6, 1963).

Usage de Hegel plutôt qu’exégèse interne du système hégélien.

=> art de la négation et du dépassement à l’oeuvre dans Documents pendant 2 ans.

Dans « Figure humaine », B s’attaque à 2 idéalismes :

– l’idéalisme hiérarchique du thomisme (version théologique) et bourgeoise (version laïque) ;

– l’idéalisme de la dialectique hégélienne en tant qu’« expression abstraite » des « formes concrètes de la disproportion » (de la ressemblance cruelle / de la dissemblance). Opération typiquement idéaliste d’« escamotage ».

=> Mais il trahit la pensée de Hegel sur 2 points :

– Hegel critique les « déterminations abstraites » qui doivent justement être toujours destinées à subir l’épreuve dialectique de leur dépassement2 ;

– B feint de croire (ou croit) que la dialectique hégélienne n’est qu’une méthode « abstraite », alors que « la Dialectique est chez lui tout autre chose qu’une méthode de pensée ou d’exposé. Et on peut même dire qu’en un certain sens Hegel a été le premier à avoir abandonné la Dialectique en tant que méthode philosophique. » (Kojève, p.455).

Pour Hegel, système et mouvement vont de pair : la vérité relève d’une structure dynamique et réelle de passage (aufheben : « passage en tant que vérité » selon Nancy, traditionnellement traduit par « dépassement »). Ce n’est pas une « redingote mathématique ». => le savoir hégélien n’est pas figé, ne peut pas être « possédé », il apparaît comme un processus de « dissolution », une « dissolution patiente de la pensée habituelle et de ses significations défectueuses» (Gérard Lebrun, La Patience du concept ; il récuse, comme Althusser, la réduction de l’hégélianisme à un « mysticisme spéculatif »).

Ailleurs Hegel écrit : « Je nomme dialectique le principe moteur du Concept en tant que non seulement il résout les particularisations de l’universel, mais les produit. » (Principes de la philosophie du droit)

Mais évolution de Bataille par rapport à Hegel entre « Figure humaine » et « Le bas matérialisme », puis « Les écarts de la nature » où le « paradoxe sénile » et abstrait de l’identité des contraires laisse place à de passionnantes et « monstrueuses cosmogonies dualistes »…

+ nouvelle vertu théorique essentielle : non plus « escamotage » visant à réduire les écarts, mais la reconnaissance des écarts comme tels grâce à une « dialectique des formes » (« Les écarts de la nature »).

=> Forme dialectique que celle qui attribue à la nature la « responsabilité » structurale de ce qui surgit en elle comme contre nature. => la théorie bataillienne de l’écart est donc une théorie dialectique.

Bataille reconnaît une mise en mouvement du négatif : loin d’être une abstraction, la négativité est « acte immanent » à toute chose, toute représentation, action, notion, qui permet le « dépassement ».

C’est en partant du principe hégélien selon lequel « l’Action est Négativité et la Négativité, Action » que Bataille donne sa version de la souveraineté (« Hegel, l’homme et l’histoire », 1956, OC XII), développe la notion d’une « Action négative ou créatrice » jusqu’au sacrifice , action libre de déployer cette « plus grande force » que serait la capacité à « maintenir l’oeuvre de la mort ».

Cette « œuvre de la mort » reconnue par Bataille, après Hegel, comme « acte immanent » de toute chose, de toute représentation, de toute action, de toute notion.

Convergence de motifs entre Bataille et Hegel :

– la pensée dialectique n’est pas une « abstraction » mais un « dépassement » de l’antinomie entre connaissance abstraite et expérience sensible (l’antinomie du formalisme abstrait et de l’« hétérologie de l’expérience », selon l’expression de Jean Hyppolite dans Logique et existence) ;

– l’exigence hégélienne à propos du concept où il devient inutile de vouloir repérer une filiation classique, à partir de l’idée platonicienne ou de la forme aristotélicienne (Gérard Lebrun avance même l’hypothèse que la tension hégélienne vers « le savoir absolu » n’est autre qu’une patiente subversion de toutes les opérations habituelles du savoir) ;

– les relations sur les termes et les processus sur les stases ;

– l’engagement hégélien devant le multiple qui vient de la parole de Zénon citée dans le Parménide : « Si les êtres sont multiples, ils ne peuvent manquer d’être à la fois semblables et dissemblables, ce qui est impossible, vu que les dissemblables ne peuvent être semblables, ni les semblables dissemblables. » Contre la solution classique (à savoir que 2 choses peuvent être semblables sous un certain rapport, et dissemblables sous un autre), Hegel a tenté de penser comme processus dialectique cet « impossible » même, ce battement du semblable et du dissemblable, dont le moteur (gond, cheville) est le « travail prodigieux du négatif » ;

– le travail du négatif n’a pas de résultat, comme le suggère Hegel dans un passage de sa préface à la Phénoménologie sur le « délire bachique ». Ce qu’a vu Derrida : « une dépense si irréversible, une négativité si radicatle – il faut dire ici sans réserve – qu’on ne peut même plus les déterminer en négativité dans un procès ou un système. »

=> Bataille fait alors le choix du « non philosophique » (cf Le Coupable, p.239-40). Mais ce n’est pas pour autant un sacrifice infini, un excès à tout va : le sans réserve n’est pas le sans processus, ce n’est pas un « iconographisme » (comme on le dit souvent pour Bataille) : il y a une dialectique des formes qui fait naître des « images ».

6. Une dialectique « régressive », ou comment voir naître une image

La « dialectique des formes » apparaît dans « Les écarts de la nature » : incongruité, agression, malaise, effet comique, « séduction », écart. C’est ce qui est recherché dans Documents. DH en analyse chaque aspect.

=> en conclut que la « dialectique » bataillienne refuse toute « signification transfigurée » = il récuse la « transposition » (p.240).

Contrairement à Hegel, il ne veut pas laisser les choses « loin derrière soi », mais au contraire s’en rapprocher : il accepte, il recherche le danger. C’est en quoi il n’est pas philosophique.

Il veut trouver une image. => un contact de la pensée avec l’image.

La dialectique des formes aura succombé à la « séduction », aura introduit le malaise dans la représentation philosophique.

Elle accorde une dimension théorique et une valeur de connaissance à la mise en rapports d’images, alors qu’un hégélien situerait cette mise en rapport à un niveau de « pré-compréhension ».

=> d’où Queneau qui qualifie l’entreprise bataillienne comme un « anti-hégélianisme dialectique ».

p.242 : sur l’enfant, l’enfantin. => « régression » / « transgression »

régression

1. déclasser.

2. « volonté de retourner « voir naître l’image d’une façon concrète » » (p.246).

3. colère => « esthésique » contre « esthétique » : il faut maintenir présents tous les moments du processus

= analyse des rapports avec la « régression » freudienne dans L’Interprétation des rêves (1900).

a. La régression y est une mise en crise de la connaissance en même temps qu’un « mode de connaissance de l’enfance oubliée ».

b. Mais aussi mise en crise de la représentation en même temps que l’affirmation d’un pouvoir de visualité qui traduit l’aspect « attractif » de la structure.

c. mise en crise des élaborations symboliques (ce que Bataille appelle les « architectures » de l’idée) en même temps qu’une dynamique de la construction d’une situation spécifique (pour Bataille, le « montage figuratif ».

=> C’est dans ces montages figuratifs que s’impose l’étrangeté du « gai savoir » visuel : la violence du démenti et l’attractionvisuelle généralisée = ce qui est une construction…

7. Une dialectique « altérante », ou comment débuter en art

Il s’agit donc, aussi, de « construire ».

Bataille s’intéresse alors à l’art primitif (25 ans avant Lascaux).

Or, ce qu’il découvre, c’est que l’enfance de l’art est déjà dialectique (p.260) : dépasser le « réalisme intellectuel » (normes) par un « réalisme visuel » considéré comme finalité de toute figuration.

=> le mot « altération » : analyse (p.262).

La dialectique des formes commence par une altération du subjectile (c’est-à-dire du support) qui induit une dialectique de la trace : la « présence réelle » du sujet s’affirme dans l’objet comme une négation souveraine, une destruction ou un démenti que la trace a précisément pour fonction de « relever » (= la représentation affirme le sujet en affirmant aussi son absence) : maintient l’objet en l’altérant (et non pas en le néantisant). C’est l’altération du sujet qui prolonge l’altération du subjectile.

=> la dialectique développe un modèle structural et dynamique du jeu des formes.

= Tout cela est proche de l’image dialectique de Walter Benjamin.

8. Une dialectique « enchevêtrée », ou comment mettre les écarts en contact

Sur « l’écart des formes ».

Sur une position « radicalement matérialiste » qui ne cherche pas à se faire de la matière une idée (p.271). D’où l’absence de références à Engels (mais pas d’édition de la Dialectique de la nature) ou à Lénine (les Cahiers publiés en 1929-30). = Bataille cherche les formes concrètes.

Matière, pour Bataille = non pas morte, stable, mais en mouvement (mouvement « voyou »).

La dialectique de Bataille est convoquée comme matérialiste parce qu’elle vise heuristiquement plutôt qu’axiomatiquement une morphologie concrète et différentielle, à chaque fois remise en question (p.272).

= Ce n’est ni l’amour de la dialectique (côté méthode) ni la revendication de matérialisme (côté révolution) qui suscitent l’attention aux formes : c’est l’attention aux formes (le gai savoir visuel) qui exigent le reste.

9. Une dialectique « concrète », ou comment rendre les formes intenses

Pour ne pas seulement nier, mais construire, Bataille met en place des « montages figuratifs ».

Exemples. Puis les rapports avec Eisenstein. = le montage est un « régime dialectique » [à noter que DH reviendra sur ces « dyspositifs » dans son livre sur Brecht et son Journal de guerre.]

La dialectique s’énonce donc, non pas thèse-antithèse-synthèse, mais thèse-antithèse-symptôme (une décomposition plutôt qu’un dépassement : le zerfallen deNietzsche plutôt que l’aufheben de Hegel). => y revient dans la sous-partie « 11 »

10. Une dialectique « extatique », ou comment incarner désir et cruauté

Encore sur Eisenstein. La pratique du montage qui est une « hétérologie » de l’image.

=> cherchent l’irritation et la séduction.

[p.309 sur le projet d’Eisenstein d’adapter Le Capital en rendant hommage à l’Ulysse de Joyce (écriture faite d’associations intellectuelles et sensorielles mêlées)]

=> Cherchant l’impossible du figurable : intraduisible, irreprésentable au moyen d’une image qui lui serait « convenante » ou le résumerait. => présenter l’irreprésentable.

=> on touche à l’extase. Dans L’expérience intérieure, B décrit l’extase du sujet « face à l’impossible ». Sujet embrasé, fondu hors de soi, dans la « décomposition », la « supplication »..

4ème aspect dialectique. Cela vient, pour DH, du « désir » : le jeu des formes procède d’une dialectique du désir (p.318). [peu clair : rapport à Freud encore.]

5ème aspect dialectique La constitution de l’image, chez E et chez B, revêt un cinquième aspect : extase du crime et extase de la beauté, hors-de-soi de la séduction et hors-de-soi de l’horreur : une dialectique de la cruauté. (p.320)

Longue digression sur Eisenstein.

11. Une dialectique « symptomale », ou comment toucher au plus bas

Retour sur le processus thèse-antithèse-symptôme (qui décrit le processus de l’informe).

Note 2 : contre la dialectique orthodoxe : Foucault (L’ordre du discours), Deleuze (Pourparlers), Nancy (Le Sens du monde). [DH semble ignorer le livre d’Adorno, La Dialectique négative.]

Sur l’usage du mot « symptôme » dans la sphère esthétique.

Le symptôme renvoie à la maladie, à l’écart, à la crise, à l’excès. Le terme apparaît dans « Le cheval académique » (premier article de B dans Documents) : qualitfie presque ontologiquement cette configuration spécifique des rapports entre les formes (que nous nommons « style ») (p.335)

Définition du style : Le style, pour B, doit être tenu non pas pour une affaire d’élégance, mais pour « le symptôme d’un état de choses essentiel », une « chose de l’être » visuellement manifestée dans la mise en catastrophe d’une « succession d’images violentes » nommée dislocation ou altération de la « figure humaine ».

Dire symptôme, c’est dire d’abord l’impossibilité de la synthèse dans le processus dialectique. = B envisage le symptôme comme un passage obligé (l’insolite obligé, l’anormal obligé) de toute « communication », de toute relation, de toute forme donnée.

Or, le simple incident devient une nécessité ou une souveraineté : la souveraineté du symptomal.

Exemple de l’article « Bouche » où la dialectique est privée de synthèse. Thèse : éloge de la bouche sauvage ; antithèse : chez le civilisé, la bouche s’est réduite ; 3ème moment : aucune élévation ou réconciliation. La « vocifération » se fait par la bouche qui retrouve l’animalité. C’est le symptôme : la vérité de la « figure humaine » s’ouvre dans le symptôme (p.338).

Les formes du symptomal :

– au sens classique (Van Gogh, etc.)

– les formes naturelles (les racines ignobles, les salissures du pollen, etc : les fantasmes sur la nature, la tératologie) ;

– la forme spatiale : l’espace à éprouver ;

– les formes culturelles (malaises de la civilisation)

=> esthétique du démenti de toute consolation esthétique.

Il y a un travail du symptôme dans le jeu des formes : Documents le met en lumière.

La dimension ontologique vient de ce que le symptôme qu’exige B n’est pas réductible au symptôme d’une maladie, mais qui ruine et déchire en tant même que symptôme d’être, vie symptomale de l’être, « état de choses essentiel » (« Le cheval académique »).

=> La tâche essentielle d’une dialectique des formes serait de rendre malades les formes, car la tâche essentielle d’un art est de « communiquer » ou de « répercuter » la maladie, le malaise, le mal d’être.

Cette maladie, c’est être coupable. Cf Le Coupable (1944) : « ce qu’on aime vraiment, on l’aime surtout dans la honte. » (« L’esprit moderne et le jeu des transpositions »). Mais le mot coupable doit se lire aussi par rapport à son suffixe -able : « coupe -able », ce qui peut être coupé (sens physique et processuel). Psychique (la culpabilité) et organique (la coupure) sont indissociables.

=> c’est pourquoi la figure humaine, loin d’être détruite ou niée, se voit livrée au travail dialectique de l’inachèvement mis en figures.

Dans L’Expérience intérieure, cet état d’être est nommée « angoisse ».

=> c’est lié au travail de l’inachèvement.

Enfin, le symptôme est la souveraineté de l’accident (cf le livre de DH, Devant l’image).

Sur le Parménide et l’extravagance qui a tourmenté Socrate à propos de l’Idée de l’Homme qui devait comprendre ou non le poil, la crasse, etc.

à l’inverse de l’anamnèse platonicienne, c’est bien l’accidentel qui est l’essentiel pour B.(p.351)

=> ontologie accidentelle, connaissance accidentelle, dialectique accidentelle.

Sur « l’ascension vers la chute » (p.355) [qui est l’apophatisme propre à B dont ne parle pas DH]

p.358-9 : Revient sur la légitimité de l’emploi du mot « symptôme » : le « avec » (sym-) fait référence à l’intersubjectivité : c’est « avec » la supplication qu’on a le supplice, etc.

Il y a aussi la chute dans symptôme [peu convaincant malgré les nombreuses pages sur ce sujet…]

Finit sur la formule de « volonté de symptôme ».

12. Le double régime de l’image (=conclusion)

Lie la « volonté de symptôme » au Kunstwollen, mais dans un sens plus nietzschéen que selon Riegl. => volonté de susciter l’avènement symptomal des formes (et, pour cela, de déchirer l’anthropomorphisme)

Le double régime de l’image est celui de l’expérience comme épreuve (subie) et expérimentation (active, volontaire). D’où la reformulation de la dialectique :

Thèse : une forme sans épreuve (académique) ;

Antithèse : mise à l’épreuve de cette forme

« Synthèse » : introduire la possibilité non réconciliante d’une forme-épreuve, d’une esthétique du symptomal.

=> dialectique du symbole et du symptôme.

p.380 : Comparaison méthodologique entre Bataille et Warburg.

Conclusion : ressemblance informe comme dialectique symptomale : « être » et en même temps « connaître », c’est « l’instant de violent contact ». Ce contact comme ouverture.

*

1 Les citations de Leiris sont tirées de « De Bataille l’impossible à l’impossible Documents », Critique, XIX, 1963, n°195-6.

2 Cf Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé (1830), trad. M. de Gandillac, Gallimard, 1970 : « … il advient fréquemment que la négativité ne soit prise que dans le sens d’une abstraction de tous les prédicats déterminés. Cet acte négatif, l’abstraire, tombe alors hors de l’essence, et ainsi l’essence n’est qu’un résultat sans ces prémisses qui sont siennes, le caput mortuum de l’abstraction » (p.144 et 160).

*

Voltaire | Candide ou l’optimisme

Film : https://www.youtube.com/watch?time_continue=429&v=0xwOiV81Pmg&feature=emb_title

Résumé

distinction entre titres et chapitres, cf Gérard Genette, Seuils, Seuil, 1987.
= la fonction et la signification des titres sont différentes suivant qu’on les lit en tête de chapitre ou bien parmi les autres titres de la TM

Chap I : « Comment Candide fut élevé dans un beau château et comment il fut chassé d’icelui »
§1 : Candide vit au château du baron (titre déprécié et ridicule) de Thunder-ten-tronckh (allemand, ridicule, hostile : gutturales et dentales, allitérations) en Westphalie. « Jeune homme aux mœurs les plus douces ». Il serait le neveu du baron : sa mère est définie par son titre nobiliaire, imbue de sa noblesse (refuse de se marier). Son fils est déclassé, bâtard.
Le monde est défini tel que Candide le voit et s’y insère : c’est donc une illusion, un mirage.
§2 : Défini par ses attributs de sa puissance, vaniteux, tyrannique, violent.
§3 : Avec « Madame la baronne qui pesait environ trois cent cinquante livres »,
sa fille Cunégonde âgée de 17 ans, « haute en couleur, frâiche, grasse, appétissante »
et son fils « digne de son père ».
§4 : Et le précepteur Pangloss qui « enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigolie ». Philosophe au service du pouvoir, raisonne faux mais donne l’apparence du vrai :hypocrisie ou bêtise? Mauvaise foi.
permet à un état social de ne pas changer
soumis, obséquieux, servile, flatte pour pouvoir profiter des avantages du château (use de son ascendant sur la servante : il est comme son maître).
Garant de l’illusion collective
Comique involontaire.
§5 : propos de Pangloss sur la raison suffisante et « l’optimisme » (Pope et Leibniz)
discours direct comique dont les raisonnements sont absurdes :

  • pétitions de principe (tenir d’emblée pour vrai ce que l’on se propose de démontrer
  • syllogisme incorrect
  • sophismes : confusion entre le causal et l’accidentel (nez/lunettes…), entre l’universel et le particulier (pierres/château du baron)
    = source du fanatisme et des abus.
    Pangloss = toutes les langues : il n’est que verbe.
    Le portrait est est donc une création verbale (vocabulaire, mouvement, rythmes, rimes).
    §6 : retour sur Candide, à la suite des autres personnages de la famille : dépendance sociale.
    §7 : « un jour » = répond au « il y avait » (§7)
    = rupture dans la narration : on passe de l’existence heureuse à l’aventure
    d’un style construit et rhétorique (coordonnées et subordonnées) à un style vif, narratif, du fabuleux de l’Histoire à l’Aventure.
    Cunégonde surprend Pangloss donner « une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile » (Paquette).
    « Comme mademoiselle Cunégonde avait beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin » =
    §8 : Rupture : passés simples, thèmes du roman sentimental (paravent, mouchoir)
    Cunégonde provoque Candide par désir de la sensualité : le baron chasse le jeune homme, un coup de pied aux fesses.
    Du locus amoenus à la vie réelle. Thème de l’expulsion par la faute, le péché originel. Paradis perdu (c’est un monde immuable, éternel, figé)
    Injustice = réalité
    = suivre son désir ne pouvait que rompre l’équilibre clos et fermé du château où tout le monde est limité à un titre, à une fonction.
    Candide est l’élément étranger : il est rejeté.

Illusion de la noblesse qui se paie de mots (les « quartiers »).
Illusion romanesque : l’amour tourne mal, et il n’est que pulsions. (notez l’obsession du « cul » : Cunégonde, chassé par des coups de pied au cul)
Illusion de la philosophie : le « tout est bien » est sentimental et doctrinaire : fait croire à des sentiments là où il n’y a que du désir, qu’il n’y a pas de danger et que rien ne va changer.
Philosophie qui se contredit : entre l’hypothèse (tout va bien) et le postulat (il n’y a point d’effet sans cause)

Intrusion de l’auteur : §1 « je crois » : mais il est omniprésent :

  • choix des présentations (persos schématisés, stéréotypés), variété des tons, équivoques sexuelles.
    narrateur : le docteur Ralph, mort à Minden, présenté sous le titre, derrière qui se cache Voltaire. Début de la distanciation et de l’ironie : le modalisateur vient tempérer une information évidente, le nom/caractère.

*
Chap II : « Ce que devint Candide parmi les Bulgares » Deux longs paragraphes
L’errance : Mise en scène biblique : devient l’humanité elle-même (Job)
paysage conforme aux sentiments : froid, neige, solitude, et le nom de ville hostile.
Entre dans une taverne : roman picaresque
Les recruteurs : sa naïveté le rend accueillant, et son éducation le rend docile
réifié : mécanisé (tournures impersonnelles où il est réduit à un pronom en COD), battu
discipline militaire : « tout stupéfait ». Déserte (innocemment?) : la liberté consiste alors entre 3 mots : bastonnade ou fusillade. Ne peut que parler (inutile).
La métaphysique « rend fort ignorant des choses de ce monde. » =critique de la philo abstraite

actualités : guerre de 7 ans (1756-1763) avec Louis XV (roi des Abares), Frédéric II.
Critiques : recrutement immoral et forcé (désertion de quasi 20%), entraînement aliénant et violent, mesures disciplinaires abusives.
= déshumanisation et non pas héroïsme

Apprentissage (parcours initiatique)

  • quitter le monde de l’enfance
  • se confronter aux mensonges, aux abus, à la tromperie
  • subir l’aliénation
  • découvrir la punition
  • construire sa liberté dans le champ des contraintes (débat sur la liberté)
  • se forger une expérience dans le conflit

*
Chap III : « Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce qu’il devint »
= rencontre Jacques l’Anabaptiste (qui rappelle le bon Samaritain de la Bible)
§1 : antiphrases ironiques sur les conditions de la guerre
puis sur les horreurs de la guerre et l’aveuglement des armées (le Te Deum chanté dans les 2 camps)
décide de déserter
dans les villages dévastés : vieillards et femmes. Pathétique rehaussé par le ton badin
§2 : après le village abare dévasté par les Bulgares, arrive dans un village bulgare dévasté
arrive en Hollande, toujours en pensant à Cunégonde
§3 : demande l’aumône mais on le menace de l’enfermer
§4 : rencontre avec un prédicateur protestant qui refuse à C du pain parce qu’il ne dit pas que le Pape et l’Antéchrist, et dont la femme lui « répandit sur le chef un plein… » = critique
§5 Jacques l’anabaptiste (adepte d’un mouvement religieux allemand qui ne baptise que les adultes et demande un retour à une vie plus en phase avec les saintes Écritures)
le nettoie, le nourrit, lui dit d’« apprendre à travailler » (cf chap XXX)
Jacques incarne la tolérance, la charité, le travail productif = le concret
s’oppose à Pangloss (abstrait)
= parabole sur la tolérance. Critique des fanatismes. (vise les Suisses, pays « riche » et « chrétien » et non pas les Hollandais)
= idéal éthique et moral (contre les dogmes)
§6 : rencontre un gueux couvert de pustules, « crachant une dent à chaque effort » = Pangloss
(ménage la liaison avec le chapitre suivant)

*
Chap IV : « Comment C rencontra son ancien maître de philosophie, le docteur P, et ce qui en advint »
§1 : Pangloss raconte à C que Cunégonde est morte violée et éventrée par les soldats bulgares. Il s’évanouit
Il en est de même pour la baronne et le baron. Et le fils qui a subi le même sort que sa sœur. Le château est détruit : C s’évanouit de nouveau.
§2 : l’amour est cause de la maladie vénérienne (Paquette). Raconte la généalogie de la vérole. Illusion de l’amour.
§3 : C parle du Diable : il interroge (progression), Pangloss répond que c’est nécessaire : optimisme absurde
§4-5 : C le fait guérir par l’anabaptiste qui les emmène au Portugal pour ses affaires.
Débat sur les malheurs particuliers qui font le bien général : syllogisme à la conclusion ridicule « Plus il y a de malheurs particuliers, plus il y a de bien général. »
problèmes d’actualité : la vérole, le commerce avec les Amériques (via le Portugal), les affaires financières (la banqueroute), les problèmes de justice (qui coûtent aux créanciers), les domestiques abusées et malades, la médecine.
Comique : humour noires : description de l’horreur liée à des formules philosophiques (leitmotiv dans le conte : comique de répétition), d’expressions hyperboliques + mélange du niveau de langue. De situation : le héros s’évanouit deux fois.

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Chapitre V : « Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint du docteur Pangloss, de C et de l’anabaptiste Jacques »
§1 : tempête, réaction différente des passagers. Zizanie et chaos à bord. Un matelot furieux frappe Jacques qui aidait, se retrouve accroché par-dessus bord, Jacques l’aide à se sauver, bascule lui-même à l’eau et le matelot le laisse « périr, sans daigner seulement le regarder ».
Pangloss ne l’aide pas
Le bateau fait naufrage : le matelot, C et P parviennent à se sauver.
§2 : espèrent manger avec l’argent qu’il leur reste.
§3 : tremblement de terre. Le matelot pille, s’enivre et paie une prostituée. P tente de le raisonner, mais en vain. = le matelot est la face noire de l’humanité
§4 : C est blessé à la tête. P discute sur le rapport (cause/effet) avec le tremblement de terre de Lima, et comme il ne s’occupe pas de C, celui-ci s’évanouit.
§5 : se sauvent, mangent, aident les sinistrés que P veut consoler grâce à sa philosophie
§6-7 : Un inquisiteur l’écoute, lui pose des questions sur le péché originel et la liberté, et avant la fin de la réponse de P les fait arrêter.
= mélange entre réalisme et symbolisme
= C réagit selon les émotions, tandis que P reste fidèle à lui-même, et ce faisant, ne contribue pas à aider l’humanité (si ce n’est matériellement avec les victimes du tremblement de terre : les discours desservent…)
= champ lexical de la confusion
= image de la mort absurde par la noyade (qu’on retrouve dans Zadig)

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Chap VI : « Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, et comment C fut fessé »
§1 : auto-da-fé : actes de foi : les hérétiques sont alors condamnés à diverses punitions
« les sages » = « brûlées à petit feu », « secret infaillible »
§2 : le Biscayen convaincu d’avoir épousé sa commère (= L’Ingénu!) + les Portugais et le lard de poulet, P et C « l’un pour avoir parlé, et l’autre pour avoir écouté avec un air d’approbation » : crimes dérisoires
« C fut fessé en cadence pendant qu’on chantait » (burlesque), les 3 pendus, et P brûlé
= la terre tremble à nouveau : inutilité ! = satire : euphémismes, périphrases ironiques, hyperboles, antiphrases = discrédite les actions inutiles, dénonce le fanatisme et l’infâme (contre la superstition)
§3 : réflexion de C, sous forme de plainte = évolution
Apparition de la vieille

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Chap VII : « Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu’il aimait »
§1 : C est dorloté. La vieille invoque les saints.
§2 : est soigné pendant plusieurs jours, puis est conduit à la campagne, dans une maison, dans une chambre…
§3 : retrouve Cu. Ils s’évanouissent tous les deux (comique). Échange mais « la vieille leur conseille de faire moins de bruit » (évocation d’un danger). Dialogue.
§4 : suite de concessives : C raconte, Cu réagit (théâtre muet). Puis elle va prendre la parole.

Vieille : personnage mystérieux.

  • ne parle pas parce que, dans Candide, la bonté ne va pas avec la parole
  • effet romanesque avant la rencontre amoureuse (les retrouvailles) : type de la duègne (mutisme inscrit dans sa fonction romanesque)
    = rupture avec les chapitres précédents : relance le suspens

= incohérence et invraisemblance = conte + parodie de roman (situation, personnages, attitudes)

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Chap VIII : « Histoire de Cunégonde »
histoire rétrospective (analepse), narrateur intradiégétique.
§1 : « J’étais dans mon lit et je dormais profondément »
le coup de couteau devient le prétexte à une évocation érotique
§2 : « sauvée » par un capitaine qui tue le brutal qui la viole et la prend à son service. « je ne nierai pas qu’il ne fût très bien fait » et « pas de philosophie » : beauté et bêtise = idéal masculin. Mais ruiné et « dégoûté de moi »
puis vendue à un Juif nommé don Issacar (don=banquier, donc protégé des répressions) = cherche à la séduire sans y parvenir : il la mène donc dans la maison où ils se trouvent
§3 : repérée par le Grand Inquisiteur ! = avec Issacar, se partagent Cu qui ne se donne à aucun : « je crois que c’est pour cette raison que j’ai toujours été aimée » = parodie de roman
§4 : invitée à un auto-da-fé (= dont on a le motif : impressionner le puissant banquier juif…!= critique de l’hyprocrisie des fanatiques), voit C et P = remet en question l’enseignement de P
évocation de sa sensualité (quand elle voit C nu : décalage : ce n’est pas le moment… = l’humanité est mue par ses intérêts particuliers et son égoïsme : Voltaire est ici moraliste)
§5 : accumulation des CA (= passivité de Cu) = prépare la chute, dans l’apodose : « louer Dieu » = aveuglement, bêtise : poids du fanatisme.
Envoie la vieille : romanesque.
Puis évocation de la faim : l’appétit comme symbole de l’absence de réflexion, de la courte-vue.
§6 : coup de théâtre (attendu) / rebondissement : arrivée de don Issacar

= prédominance de la violence
= récit à tiroirs + rapidité
= fausseté des comportements sociaux = satire sociale
= question de l’innocence de Cu : récurrente dans les romans du XVIIIe : forcée donc non coupable ? Le thème revient dans L’Ingénu. (et aussi dans Manon Lescaut?)
= évolution de Cu : agit, réfléchit, est pragmatique : tente de s’en sortir. Profite également… Elle peut paraître plus « dégradée », mais aussi plus « déniaisée ». = tourne en dérision la vertu = contre les héroïnes de Richardson

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Chap IX : « Ce qui advint de Cunégonde, de C, du grand inquisiteur et d’un Juif »
= titre accumulateur. Article indéfini qui présuppose que le Juif n’est pas connu : sommaire.
§1 : insultes d’Issacar, attaque C qui le tue
§2 : effroi de Cu, pensée pr P, avis de la vieille = mais l’inquisiteur rentre qui voit « le fessé Candide l’épée à la main »
§3 : le narrateur détaille le raisonnement de C, qui tue l’inquisiteur
nouvel étonnement de Cu
§4 : la vieille conseille de s’enfuir à cheval à Cadix
§5 : route des fugitifs, tandis que la Ste-Hermandad « arrive dans la maison ; on enterre monseigneur dans une belle église, et on jette Issacar à la voirie. »
§6 : Avacéna, un cabaret

= changement du comportement de C
= le mouvement narratif est une contestation de la Providence : imprévu
= roman d’aventures caricaturé : danger, malheurs, rebondissements, péripéties… « ce qui advint »
l’histoire humaine est imprévisible ; l’homme est le jouet des événements
= la destinée est absurde => c’est l’idée de Zadig

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Chap X : « Dans quelle détresse C, Cu et la vieille arrivent à Cadix, et leur embarquement »
§1 : lamentations de Cu sur le vol de ses « pistoles » et « diamants ». = roman picaresque ; contraint C à se responsabiliser (entre dans le parcours initiatique) ; seul le travail, selon V, doit amener de l’argent ; relance l’action La vieille pense que c’est un cordelier dans l’auberge de la veille (ellipse temporelle rappelée grâce à ce larcin qui montre la noirceur de l’humanité). Prenne le parti de vendre un cheval.
§2 : le cheval est vendu à un bénédictin. Route vers Cadix. C obtient le commandement d’une infanterie au départ du Paraguay. Embarquement avec « deux valets et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu à monsieur le grand inquisiteur du Portugal. »
§3 : « Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du pauvre Pangloss »
= Cu a progressé : « j’ai été si horriblement malheureuse dans le mien que mon coeur est presque fermé à l’espérance » (en parlant du nouveau monde).
Puis rappel des malheurs de Cu devant les prétentions de la vieille à être plus malheureuse.
= humour noir…
Celle-ci appelle à suspendre votre jugement
= curiosité qui amène l’histoire.

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Chap XI : « Histoire de la vieille » = nouveau récit rétrospectif qui vient confirmer le récit principal, tout en ménageant un rythme.
§1 : fille du pape Urbain X (inconnu – d’où le « X »?) = beauté extraordinaire
§2 : fiancée à un prince. Amour réciproque.
Pique envers la poésie : « toute l’Italie fit pour moi des sonnets dont il n’y eut pas un seul de passable. » (= signifie qu’ils sont tous bons, ou qu’ils sont tous mauvais?)
mais le mari est empoisonné par une ancienne maîtresse
puis attaqué par des corsaires. Effet de chute comique sur les soldats du Pape
§3 : « nus comme des singes ». Doigt dans l’anus à tout le monde. « cette cérémonie me paraissait bien étrange : voilà comme on juge de tout quand on n’est pas sorti de son pays. » = critique de l’innocence, de la naïveté, du manque d’expérience.
Critique des chevaliers de Malte (référence à leur homosexualité sans doute)
§4 : faite esclave au Maroc. Toutes les femmes violées sur le bateau.
§5 : guerres civiles au Maroc
§6 : combat entre les corsaires et des Noirs d’Afrique. Ironie de Voltaire / Montesquieu (sur l’influence du climat sur les tempéraments).
Terme non fixé « Européan »
exotisme de pacotille, cliché
massacre atroce des femmes, « déchirées, coupées, massacrées » : surenchère comique
finit sous un tas de cadavres
critique de la religion : « sans qu’on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par Mahomet. »
§7 : se dégage, se traîne jusqu’à un ruisseau et un « grand oranger », tombe évanouit. Quand se réveille, un Italien déplore, en italien (sa langue natale), qu’il n’a plus de quoi la violer (un eunuque qui se révélera castrat)

Chap XII : « Suite des malheurs de la vieille » = découpage pour tenir les chap d’égales longueurs
§1 : l’homme la recueille, la soigne, et continue de regretter son état.
Lui raconte son histoire : castrat de Naples, musicien pour la princesse de Palestrine (la mère)
Reconnaissance : il l’a élevée jusqu’à ses 6 ans
§2 : se racontent leur histoire. L’ancien castrat est venu faire un marché avec le roi du Maroc « contre les autres Chrétiens » au nom d’ « une puissance chrétienne ». Lui dit qu’il la ramènera : se plaint encore, en italien (même phrase).
§3 : remerciements de la vieille. Mais le castat, en fait, la revend à Alger au dey de la province.
La peste. = intervention de Cu. = rattache au temps du récit cadre
§4 : malade de la peste (après rappel litanique de ses malheurs)
§5 : rachetée, vendue à Tunis, puis à Tripolie, Alexandrie, Smyrne, Constantinople. À un janissaire (soldat d’élite recruté à l’origine parmi les Chrétiens). Part à la conquête d’Azof, en Russie.
§6 : massacres parmi les Russes. Puis représailles : siège. Mangent les eunuques. Veulent manger les femmes.
§7 : le changement de paragraphe facilite le rythme, appelle la lecture, crée le suspense.
Un imam conseille de ne couper qu’une fesse.
§8 : l’imam persuade les soldats. Référence à la circoncision (pour le baume appliqué sur les fesses).
§9 : mais les Russes tuent les janissaires. Un chirurgien français soigne les femmes. Lui fait des propositions. Console en déclarant « que c’était la loi de la guerre. »
§10 : marche jusqu’à Moscou. Donnée à un boyard. Devient jardinière. Fouettée. Le boyard est roué pour « qq tracasserie de cour ». Fuite. Liste de villes jusqu’en Hollande.
Question philosophique du suicide. (traité par Montesquieu, Lettres persanes, LXXVI ; Rousseau, La Nvlle Héloïse, lettres 21-2).
§11 : réflexion sur la vie malheureuse des gens.
Référence à Robeck (1672-1739) qui se noie volontairement après avoir écrit sur le suicide.
Finit servante chez Issacar.
« il est d’usage dans un vaisseau de conter des histoires pour se désennuyer »
éloge de l’expérience – se déclare la plus malheureuse : en fait une gageure.

La vieille = somme de tous les malheurs possibles de l’humanité.
Mal métaphysique (imperfection de la créature, le temps, le destin, le vide religieux)
mal physique / mal moral
= la surenchère doit entraîner la réflexion : la fiction se dénonce elle-même comme stratagème.
= la répétition donne une unité au récit
Conte = réapparition des personnages (Propp) + macabre
Vie féminine dans toutes ses difficultés

*
Chap XIII : « Comment C fut obligé de se séparer de la belle Cu et de la vieille »
§1 : hommages de Cu à la princesse. Interrogent tous les passagers. C exprime son opposition à P.
§2 : arrivée à Buenos-Aires. Le gouverneur (cf nom) tombe sous le charme de Cu. C lui révèle qu’elle doit l’épouser.
§3 : rejette C, propose tout à Cu qui demande 15 min pour réfléchir
§4 : la vieille l’encourage à accepter (=cf L’Ingénu, l’amie de St-Yves / St-Pouange). Arrivent dans le port un alcade (magistrat) et des alguazils (policiers)
§5 : rebondissement : le cordelier voleur de diamants a cherché à les revendre : on a reconnu qu’ils étaient au grand inquisiteur : avant d’être pendu, il donne la route des fugitifs. Le magistrat est amoureux de Cu, dit la vieille, donc c’est C qui doit fuir.

= le Nv monde est aussi corrompu que l’Ancien.

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Chap XIV : « Comment C et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguay »
= le titre annonce l’apparition d’un nouveau personnage important : il porte un prénom (toujours en « C »)
= 3 parties égales : Cacambo / les Jésuites / le frère de Cu
§1 : présentation de Cacambo (ramené de Cadix) : ses origines composites (né au « Tucuman », où on retrouve le « cu »…), ses différents métiers, sa débrouillardise, sa vivacité d’esprit, pragmatique. = incite C à se dépêcher
« Quand on n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre.= maxime pragmatique
C’est un très grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles. » = maxime morale
trait d’actualité : en 1755-6, la rumeur court qu’un Jésuite s’est fait élire roi du Paraguay
§2 : Ca a déjà été au Paraguay : personnage picaresque
« C’est une chose admirable que ce gouvernement » : formule consacrée de l’ironie (cf Lettres persanes)
discours direct : satire de la justice religieuse, d’un gouvernement religieux « Los Padres y ont tout, et les peuples rien. » = ironie de Cacambo ?
Critique des Jésuites
Nouvelles références à l’expérience bulgare de C qui, finalement, lui sert beaucoup.
§3 : récit. Rebondissements : d’abord arrêtés comme Espagnols, Cacambo le rusé apprend que C est Allemand et demande à manger.
§4 : ils sont alors reçus dans la « feuillée » : endroit paradisiaque, avec des oiseaux exotiques. Déjeunent. Arrive « le révérend père commandant ».
§5 : description laudative du perso, jeune et fier. Leurs armes sont rendues, les chevaux mangent.
« crainte de surprise. »
§6 : dialogue entre Candide et le père en allemand. Qui est le frère de Cu.
Nouvelles retrouvailles et nouvelle reconnaissance
§7 : parlent de la sœur : émotion…

Cacambo : avec C, reconstitue le duo habituel du conte = nécessaire à l’évolution du héros
après Pangloss/Jacques l’anabaptiste
= l’accompagne dans de grandes aventures
= il est bâtard comme C, semble avoir le même âge.

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Chap XV : « Comment C tua le frère de sa chère Cunégonde »
le titre annonce un rebondissement inattendu : joue sur le suspens. Insiste sur le drame : « sa chère Cu ».
4 caractéristiques : la sensibilité, le religieux, le guerrier, la noblesse
invraisemblance romanesque
§1 : nouvelle histoire rétrospective. Rappel des horreurs. Explication du mystère (on le croyait mort). Ironie : c’est l’eau bénite salée qui lui fait bouger une paupière.
Allusion à l’homosexualité du père Jésuite Croust (qui a vraiment vécu : Voltaire se venge!)
envoyé à Rome, puis envoyé au Paraguay : devient colonnel et prêtre : veut repousser les Espagnols
compte sur l’appui de C
§2 : marques de tendresse envers C. Mais lorsque C lui apprend qu’il veut l’épouser, le frère le traite d’« insolent ». = intolérance !!! Dispute : C tue le frère ! Par défense ?
Ironie : « Je suis le meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue ; et dans ces trois il y a deux prêtres. »
§3 : Cacambo accourt, « ne perdit point la tête ». Prennent les habits du mort et fuient.

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Chap XVI : « Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux singes et les sauvages nommés Oreillons »
= relance de l’action du conte. Parodie des utopies, des récits de voyage.
= critique de Rousseau : les primitifs ne sont pas bons naturellement
§1 : « Le vigilant Cacambo » fait des provisions. Route et arrêt. Lamentations de C. « que dira le journal de Trévoux ? » journal dans l’Ain qui combat les philosophes !
§2 : mange tout de même. Fin de journée, cris ambigus de femmes. « douleur ou joie » ? « Jeunes filles nues (…) que deux singes suivaient en mordant les fesses. » C tue les singes. Se réjouit.
§3 : mais les femmes pleurent sur les singes. Cacambo : « Pourquoi trouvez-vous si étrange que ds qq pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames ? Ils sont des quarts d’hommes, comme je suis un quart d’Espagnol. » référence aux satyres (à l’Antiquité donc).
§4 : partent et s’endorment. Pendant leur sommeil, les Oreillons les font prisonniers (ce sont les femmes qui les ont dénoncés).
« tout nus, armés de flèches, de massues et de haches de caillou : les uns faisaient bouillir une grande chaudière ; les autres préparaient des broches. » = portrait stéréotypé du sauvage
§5 : critique de C : « si P voyait comme la pure nature est faite »
« Cacambo ne perdait jamais la tête » : il décide de parler aux Oreillons.
§6 : harangue de Cacambo. Critique du « droit naturel » syllogismes anti-moraux
Alors que C lui suggérait de faire valoir « l’inhumanité affreuse de faire cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien » (§5), Cacambo est pragmatique : il se range du côté des Oreillons et déclare qu’ils ont tué un Jésuite (les J sont les ennemis des Oreillons)

  • intention oratoire
  • captatio benevolentiae (légitimation oratoire)
  • discussion sur la réalité des faits
  • retournement et démonstration de la méprise
  • appel au témoignage
    = style oratoire : interpellation, mise en valeur des arguments, approbations des opinions, restriction, présentatifs.
    §7 : « Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable » : on va vérifier les dires : les prisonniers sont libérés et fêtés.
    §8 : ironie de la causalité mauvaise pour un bien (immoralité, qui est finalement une « amoralité »). Réflexion erronée de Candide.

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Chap XVII : « Arrivée de C et de son valet au pays d’Eldorado, et ce qu’ils y virent »
§1 : « Cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre » = négation du mythe
où aller ?
§2 : Cacambo décide d’aller à Cayenne = c’est lui qui a l’initiative
§3 : la route : aventure : ellipse temporelle « un mois entier »
§4 : « Ca qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille »
C régresse : « recommandons-nous à la Providence » : sert à mettre en relief les oppostions d’idées
§5 : (més)aventure : arrive dans un pays magique, éloigné de tout
« partout l’utile était agréable » = idéal voltairien !
§6 : constatation de C : « Ce pays vaut mieux que la Westphalie »
les enfants qui jouent : les palets sont en or. Étonnement
§7 : le dédain du précepteur pour les palets d’or ramenés par Candide
§8 : avidité des voyageurs qui « ne manquèrent pas de ramasser l’or ».
description du village
On parle péruvien. « Tout le monde sait que Ca était né au Tucuman » (où l’on parle péruvien).
§9 : dans un cabaret : luxe. Rhum
§10 : politesse des marchands et des voituriers
mépris de l’or : valeurs différentes
« Toutes les hôtelleries établies pour la commodité du commerce sont payées par le gouvernement » = action du gouvernement pour le commerce = politique voltairienne
Changement radical de Candide : « Et, quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis sovent aperçu que tout allait assez mal en Westphalie. »

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Chap XVIII : « Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado »
= moitié du livre. = acmé
§1 : interrogent les habitants.
Inversion du statut social : « C ne jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet. »
description du lieu fastueux
§2 : réception fasteuse, encore, du vieillard
§3 : 172 ans ! = ancien territoire des Incas « qui sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde » = détruits par Espagnols
§4 : ceux qui sont restés sont plus sages : conservation.
« Les Espagnols (…) l’ont appelé El Dorado »
Référence à Sir Raleigh ! = estime de Voltaire pour les Anglais (Raleigh est un explorateur, libre penseur)
= critique de la cupidité meurtrière des Européens
§5 : liste des sujets de la conversation. Puis question de C sur la « métaphysique » et la religion
§6 : « nous avons la religion de tout le monde : nous adorons Dieu du soir jusqu’au matin » (sens ambigu du CCT). Monothéisme déiste. Sans clergé.
§7 : étonnement de Candide sur l’absence de prêtres.
« il est certain qu’il faut voyager » = morale voltairienne
§8 : un carosse « à six moutons » pour les accompagner (des lamas). Au revoir du vieillard.
§9 : passage fantastique = utopie : moutons volants, matière inconnue du palais immense
§10 : « vingt belles filles de garde » = pacifisme, douceur
matières exotiques (nouvelle mention du colibri, oiseau sud-américain par excellence, signe aussi de sensualité : « beija-flor » en portugais)
absence d’étiquette humiliante : simplement la « bise » au roi.
§11 : visite de la ville : idéal
pas de palais de justice, pas de prison
mais un palais des sciences !
§12 : ville immense (ils n’en peuvent visiter que le millième en une après-midi)
éloge de la conversation et du bon esprit
§13 : heureux, mais C regrette Cunégonde. Propose de repartir chargés d’or !
§14 : « Ce discours plut à Ca : on aime tant à courir, à se faire valoir chez les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages » = plus constatation que critique : V est un moraliste
= c’est à la fois ce qui les perd, mais ce qui fait que l’aventure continue…
§15 : réprobation du sage roi : « Vous faites une sottise »
précisions sur l’inaccessibilité du lieu
C demande de « la boue jaune »…
§16 : les ingénieurs construisent une machine (= usage raisonné et raisonnable de la science)
= presque science-fiction
au revoir cordiaux
§17:le départ : optimisme sur l’avenir de C = déjà signe de sa chute future…

Chap XIX : « Ce qui leur arriva à Surinam et comment C fit connaissance avec Martin »
= nouveau personnage…
§1 : l’illusion de devenir puissants grâce à l’argent rend C et Ca optimistes
mais les premiers malheurs arrivent : les moutons périssent = réflexion (topique et récurrente dans le conte) sur l’inconstance de la fortune.
Arrivent à Surinam, aux Hollandais
§2 : critique de l’esclavage (Vanderdendur) et du rôle qu’y joue le clergé + cupidité des Hommes (parents du Nègre) + de la philosophie de P (l’optimisme) §3
« C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe »
§4 : cherchent un bateau pour Buenos-Aires. Patron espagnol.
§5 : C apprend que Cu est devenue la « maîtresse favorite de monseigneur »
plan élaboré par Candide : Ca ira chercher Cu = devient volontaire et actif
ira attendre à Venise, « pays libre ». Ca part « le jour même ».
§6 : C prépare son voyage, prend des domestiques. Rencontre Vanderdendur qui lui propose un bateau.
§7 : voyant qu’il est riche, Vanderdendur profite et double le prix du trajet.
§8 : surenchère, acceptée par C
§9 : C revend des diamants bien au-dessous de leur prix, fait embarquer ses richesses, paie V., veut rejoindre en barque le bateau qui part sans lui : il perd tout.
§10 : chez le juge hollandais, qui l’arnaque à son tour
§11 : « la méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur » = prend conscience
sans richesse superflue, sur un bateau français, « il loua une chambre du vaisseau à juste prix » = nouvelle critique de la richesse mal acquise (cf avec Cu et la vieille près de Cadix)
cherche un serviteur : « le plus dégoûté de son état et le plus malheureux de la province »
§12 : « Il se présenta une foule de prétendants » = humanité cupide, intéressée, mais aussi triste et pauvre
= rappelle Zadig et la recherche d’un ministre juste (mais autre procédé ici)
rassemble les 20 plus misérables dans un cabaret et se fait conter leurs malheurs
§13 : rappelle de la vieille qui se disait la plus malheureuse + évocation critique de P
choisit un « savant », ancien « libraire » (et donc éditeur) d’Amsterdam = clin d’oeil ambigu…
§14 : Martin (qui n’est pas nommé) « avait été volé par sa femme, battu par son fils, et abandonnée de sa fille qui s’était fait enlever par un Portugais » privé de son emploi. Socinien = rappelle Pierre Bayle (1647-1706) à qui s’opposait Leibniz.
Le choisit parce qu’il est « savant » : les autres sont aussi malheureux que lui. Leur donne 10 piastres.

*
Chap XX : « Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin » = nouvelles (més)aventures annoncées
§1 : Martin est nommé. Pensent parler « du mal moral et du mal physique ». L’emploi du conditionnel laisse prévoir de nvlles péripéties. « aurait dû ». Carte : Japon/cap de Bonne-Espérance (ironie…)
§2 : C pense à Cu = qui le fait « pencher alors pour le système de P » = l’amour est un leurre !
§3-4 : discussion avec Martin, qui se présente comme « manichéen » = profond pessimisme
= anti-Pangloss. Martin est son opposé.
§5 : tableau d’une attaque entre 2 bateaux et de la noyade d’une « centaine d’hommes » = illustration des propos de M
§6 : c’était le vaisseau avec les richesses de C. Il retrouve une brebis (parabole de la brebis égarée). Invraisemblance romanesque. Comique. Jeu = dès qu’on pense avoir raison, on est détrompé. Il n’y a pas de vérité immuable : le bateau coulé rend justice à C. Ou, du moins, lui permet de ne pas être noyé.
§7 : C est content que le « coquin » ait été puni. Martin demande s’il fallait que tous les autres meurent aussi pour cela.
§8 : inutilité de la parole : « Ils disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier. » La discussion est une consolation.
C caresse le mouton en pensant à Cu = signe d’espoir… et de bêtise.

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Chap XXI : « Candide et Martin approchent des côtes de France et raisonnent »
§1 : sur la France. 3 occupations : l’amour, médire, dire des bêtises
sur Paris : comme un chaos et presque un Enfer (déjà du Balzac…)
§2 : pr C, après l’Eldorado, il n’y a plus que l’amour qui compte => Venise (ville de l’amour…)
question scientifique à la volée : la Terre n’était qu’une mer = scepticisme de Martin (Voltaire)
rappel des filles et des singes : pas plus que Cacambo, Marin ne s’étonne : tout est possible.
Négation de la possibilité d’un bien naturel et d’une corruption de l’Homme
à peine l’argument du « libre arbitre » est-il avancé : coupé dans sa phrase : ils arrivent. = mépris de Voltaire pour cet argument

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Chap XXII : « Ce qui arriva en France à Candide et à Martin » (chap svt jugé le plus faible, peut-être parce qu’il critique la France et Paris, et qui est le plus long ! »
§1 : Bordeaux. L’Académie des sciences : sujet du prix : pourquoi le mouton a la laine rouge ?
§2 : curiosité / voyageurs qu’ils croisent : Paris
§3 : entrée : critique
§4 : malade, mais riche, il est entouré de profiteurs : critique de Martin
§5 : à cause des saignées, la maladie devient sérieuse. On lui demande de l’argent pour ses funérailles. C refuse ! Martin s’énerve et chasse les importuns. Procès-verbal.
§6 : C guérit : on joue aux cartes. Les gens trichent (naïveté de C).
§7 : « le petit abbé périgourdin » = les emmène au théâtre : C pleure, tout est mauvais
§8 : Adrienne Lecouvreur, comédienne jetée à la voirie (V en avait fait une pièce)
§9 : folliculaire. Sur Fréron. = les diseurs de mal
§10 : C veut dîner avec l’actrice. Mlle Clairon
§11 : mais l’abbé, qui est interlope, ne peut approcher la comédienne vertueuse : il propose autre chose
§12 : cartes chez la marquise de Parolignac (du nom du jeu de carte, le « paroli ») : personne ne les salue : « la baronne Thunder-ten-Tronckh était plus civile » = Paris est pire que la Westphalie !
§13 : C joue, perd bcp d’argent : les domestiques le croient anglais (flegme)
§14 : ennui de la conversation. Citation de plusieurs ouvrages critiqués.
§15 : discours sur le théâtre : satire des héritiers de Racine, Corneille, Crébillon fils
§16 : critique de celui qui a parlé « un autre Pangloss » = tout le monde est critiqué
§17-8 : conversation sur le bien et le mal. Pour l’homme, tout va de travers
§19 : l’hôtesse l’emmène, le séduit, lui extorque ses bagues
§20 : C a des remords de son infidélité
§21-2-3 : le périgourdin se fait de plus en plus coulant, et écrit une fausse lettre signée de Cu
§24 : C croit retrouver Cu malade et, dans le noir, laisse de l’argent
§25-6-7 : au même moment, le périgourdin le fait arrêter avec Martin. Candide donne des diamants à l’exempt, qui lui propose de l’emmener à Dieppe
§28 : référence aux attentats contre les rois (condamnation de la violence par V)
§29 : C et Martin vont en Normandie et embarquent pour l’Angleterre

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Chap XXIII : «  C et M vont sur les côtes d’Angleterre ; ce qu’ils y voient » (chap le + court?)
§1 : exclamations comiques de C. Discussion sur la folie des nations. Actualité : guerre pour le Canada
§2 : Portsmouth : exécution de l’amiral Byng
§3 : choqué, C refuse de « mettre pied à terre » et demande à partir à Venise
§4 : voyage France, Lisbonne (où C frémit) et Méditerranée. Venise. Sursaut d’optimisme : « Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible. »

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Chap XXIV : « De Paquette et de frère Giroflée »
§1 : cherche Cacambo et Cu en vain. Désespoir
§2 : pessimisme de Martin sur la probité de Cacambo, et en général
§3 : un théatin et une fille : sont-ils heureux ? Nouvelle expérience et nv pari : dîner
§4 : liste des mets. Puis reconnaissance de Paquette ! Lui reproche la vérole de Pangloss
§5 : mésaventures de Paquette : un cordelier (puis chassée de Tdt), un médecin (femme jalouse tuée), un juge qui finit par la chasser, devient prostituée = critique de la prostitution : « obligée de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous autres hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misères. » part à Venise : raconte ses tracas.
§6 : M annonce qu’il a gagné à moitié
§7 : semble contente pour plaire à un moine parce qu’a été volée
§8 : à table, C demande si Giroflée est content
§9 : récit du frère Giroflée : mécontent de son sort. Comme tous ses compagnons, précise-t-il.
§10 : Martin remporte son pari. C donne de l’argent à Paquette et Giroflée. Se réconforte en pensant qu’il est possible qu’il retrouve aussi Cu. Martin lui dit qu’elle ne fera pas son bonheur.
§11 : sur le gondolier, mieux qu’un doge, mais finalement tout se vaut…
§12 : et le sénateur Procuranté ? « on prétend que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. »

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Chap XXV : « Visite chez le seigneur Procuranté, noble vénitien »
= fonctionne à tiroir, à sujets.
§1 : belle demeure. Homme de 60 ans, fort riche, peu empressé : bonne impression à Martin.
§2 : sur les servantes que P met dans son lit, plutôt que des dames, mais dont il commence aussi à se lasser.
§3 : peinture. Raphaël : critique. « Je n’aimerai un tableau que quand je croirai voir la nature elle-même. » = doctrine classique de l’imitation de la nature
§4 : musique : critique. L’art du difficile, ce qui est lassant.
§5 : opéra. Critique du surfait, de l’artificiel, du manque de naturel
§6 : littérature. Critique d’Homère
§7 : Virgile. Sauve les chants 2,4,6 + le Tasse et l’Arioste
§8 : Horace. Loue sa poésie morale, mais pas ses satires. Critique son amitié avec Mécène. « Je ne lis que pour moi ; je n’aime que ce qui est à mon usage. » = influence C
§9 : Cicéron. Contre les écrits juridiques. Pour la philosophie, comme il doute, il en sait autant que lui…
§10 : sciences : contre l’inutilité des systèmes
§11 : théâtre, sermons (éloge de Sénèque), théologie (mépris féroce). Rien de bon, ou quasiment.
§12 : livres anglais : « il est beau d’écrire ce qu’on pense, c’est le privlège de l’homme. » éloge de la liberté d’expression
§13 : Milton : longue critique
§14 : critique du jardin
§15 : C et M : P est dégouté de tout. « les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous les aliments » (maxime prêtée à Platon). Il n’y a donc personne d’heureux. Et C ne le sera pas avec Cu.
§16 : désespoir de C de revoir Ca et Cu. Absence de gratitude de Paquette et Giroflée.

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Chap XXVI : « D’un souper que C et M firent avec six étrangers, et qui ils étaient »
= mystère… comparer avec Zadig sur le repas des religieux
§1 : retrouve Ca qui est esclave… Cu à Constantinople
§2 : ému, C se met à table. Martin reste froid
§3-4 : tour à tour un valet annonce parle à son maître « sire… », tous sont étonnés
§5 : C interroge
§6 : Achmet III, maître de Ca
§7 : Ivan VI
§8 : Charles-Edouard d’Angleterre
§9 : Auguste II, électeur de Saxe (« roi des Polaques »)
§10 : aussi roi des Polaques (Sarmates), Stanislas Leszczynski, beau-père de LXV, chassé 2 fois
§11 : Théodore de Neuhoff, aventurier, roi de Corse, prisonnier 7 ans en Angleterre
= tous sont là « pour le carnaval »
§12 : tous lui donnent de l’argent. C des diamants. On s’étonne.
§13 : 4 autres altesses arrivent, mais C part en pensant à Cu

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Chap XXVII : « Voyage de Candide à Constantinople »
§1 : partent avec Achmet III. Discours métatextuel : « voilà une aventure bien peu vraisemblable », « cela n’est pas plus extraordinaire que la plupart des choses qui nous sont arrivées »
§2 : s’intéresse d’abord à la beauté de Cu ! s’enquiert des nouvelles…
§3 : Cu est servante, et elle est devenue laide. Victimes de la piraterie. Litanie de noms.
§4 : réflexion sur le malheur général
§5 : retrouvent Pangloss et le frère de Cu parmi les rameurs !
§6-7 : reconnaissance, rachat (à prix d’or, encore…) des forçats
§8 : se fait escroquer par un Juif, rachète les forçats, partent délivrer Cu

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Chap XXVIII : « Ce qui arriva à C, à Cu, à P, à Martin, etc »
§1 : le baron raconte son histoire : fait prisonnier à Buenos Aires, sert d’aumônier à Constantinople, se baigne avec un jeune page turc, est arrêté, puni et mis en galère
§2-3 : Pangloss, mal pendu, avait survécu. On le dissèque et on le recoud. Devient laquais d’un chevalier de Malte à Venise. Se met au service d’un marchand vénitien qui alla à Venise. Entre dans une mosquée, y voit une femme la poitrine nue, se fait remarquer de l’imam, battre et mettre en galère. Y retrouve le baron avec qui il se dispute la primauté des malheurs (récurrent dans le conte)
§4 : interrogé par C, P croit toujours dans le système de Leibniz (qui est cité)

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Chap XXIX : « Comment C retrouva Cu et la vieille »
§1 : tous discutent de tout et de rien pendant le voyage (récurrent aussi), et débarquent en Turquie où ils voient Cu et la vieille étendre du linge
§2 : Cu est laide à faire peur. On la rachète avec la vieille
§3 : la vieille propose de racheter une métairie. Cu veut que C la marie. Mais le frère refuse « maître fou ».

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Chap XXX : « Conclusion »
§1 : C n’a pas envie d’épouser Cu, « mais l’impertinence » du baron l’y encourage. Après avis de P, M, Ca et la vieille, on expulse le baron
§2 : tout le monde est mécontent. « C, M et P disputaient qqfois de métaphysique et de morale. » Et la question que pose la vieille : mieux vaut-il l’ennui ou les malheurs ?
§3 : La vie balance entre l’ennui et la douleur/ P ne peut se dédire : mais il ne croit pas en ce qu’il dit.
§4 : Paquette et Giroflée débarquent, dans la plus extrême misère. À cause de l’argent, comme l’avait prévenu Martin. Même P devient pessimiste « Et qu’est-ce que le monde ! ».
§5 : mais continuent à s’interroger : vont consulter un derviche ! « Que faut-il faire ? – Te taire ! » Le derviche refuse de leur parler.
§6-7 : au retour s’arrêtent chez un musulman qui ne s’occupe pas des affaires publiques. A 2 filles et 2 fils. Éloge du travail : « le travail éloigne de nous trois grands maux : l’ennui, le vice, et le besoin. »
§8 : litanie de noms de rois déchus par Pangloss. Martin : « travaillons sans raisonner ; c’est le seul moyen de rendre la vie supportable. »
§9 : « chacun se mit à exercer ses talents. » Pangloss remonte encore la chaîne des causalités pour aboutir à « des cédrats confits et des pistaches ». Candide répond : « Cela est bien dit, mais il faut cultiver notre jardin. » = fin éminemment ambiguë.

Norbert Trenkle | Critique de l’Aufklärung en 8 thèses

Thèse 1 : Le côté sombre des lumières : le refoulement de la nature

A partir de La Dialectique de la Raison d’Adorno et Horkheimer :

volonté de séparation d’avec la nature = refus de reconnaître que l’individu est sous son emprise = ce qui produit de la violence et de l’irrationnel qui remontent périodiquement, dans l’individu lui-même mais aussi dans la société.

Thèse 2

La dichotomie nature/culture, au profit de la seconde, nécessite la domination des cultures non occidentales, jugées sauvages, afin de les civiliser (point de vue raciste et culturocentriste).

Thèse 3

Ce qui menace la culture, ce n’est pas la nature, mais le refoulement brutal et la répression de la nature (qu’opère la culture occidentale). = la violence et la domination sont donc dans la raison moderne elle-même.

Limite d’A et H : ils font remonter la rationalité moderne à la Grèce, au lieu de la situer dans le processus de la modernité capitaliste. = la raison moderne serait, dans cette conception, la cause des ténèbres, et la seule raison qui aurait jamais existé. Ce qui montre qu’ils sont sous l’emprise de la prétention universaliste de l’Aufklarung.

Thèse 4 sexisme et racisme constitutifs du sujet de l’Aufklarung.

La raison des Lumière est propre à la modernité capitaliste.

La démarcation brutale avec ce qui est considéré comme la nature intervient avec la société bourgeoise, au moment de l’édification de la raison qui réduit la pensée à une activité pure, désincarnée, détachée des sens (Descartes, Kant).

La nature est menaçante : la nature extérieure (dominée par la technique), et la nature intérieure : la présumée vulnérabilité de l’être humain face à sa propre sensualité.

Dissociée du sujet et projetée en un « autre » construit de toutes pièces (« femme », « primitif »). D’où le sexisme et le racisme constitutifs du sujet de l’A.

Thèse 5

Même si c’est un temps de libération sociale, l’Aufklarung est aussi constitutif de la forme capitaliste de domination abstraite.

Bons côtés :

– libération / étroitesse de normes et conditions de vie traditionnelles contraignantes

– l’universalisme pointe vers une société mondiale sans frontières

– la raison critique cherche à renverser toutes les vérités indiscutées (et religieuses).

Mais :

– l’universalisme abstrait entraîne la domination universelle par le marché mondial et les formes capitalistes d’action et de pensée ;

– la raison critique légitime la soumission à des principes a priori, ne parvient pas à s’affranchir de la métaphysique, représente une forme de religion sécularisée ;

+ antithèse dissociée : désir de voluptueuse soumission au collectif, rejet du sensible, diverses formes de religionisme et d’irrationalisme…

Remarque : thèse peu claire sur le lien entre « l’individu capitaliste de la concurrence » et la libération / normes, et sur « l’antithèse dissociée ».

Ces deux points ne sont compréhensibles qu’au prix d’une projection déductive du lectorat qui pourrait déformer la pensée de Trenkle.

Thèse 6

L’émancipation ne peut se référer obstinément à l’Aufklarung.

L’achèvement de l’Aufklarung n’a pas été empêché par le capitalisme (comme le croit la gauche traditionnelle).

La critique du capitalisme passe par la critique de l’Aufklarung.

Thèse 7

Ont été actualisés les principes de l’Aufklarung qui pouvaient s’allier à la logique capitaliste.

Les libertés individuelles ne sont pas la preuve des « acquis des Lumières » : elles sont l’expression d’un ensemble de conditions historiques déterminées.

Ces libertés, dans la précarité galopante actuelle (crise de l’État-providence, concurrence exacerbée), tournent à l’isolement : d’où la volonté de se réfugier au sein de collectifs religieux, nationalistes, ethnicistes…

C’est la mise en lumière de la nuit des Lumières.

Thèse 8

Volonté d’émancipation forte. Mais les mouvements de la démocratie et des droits de l’H échouent, car ils aspirent à un capitalisme démocratique et social impossible par nature.

L’Aufklarung ne peut fournir cette aide : c’est pourquoi il faut en faire une critique constructive, plutôt que de l’encenser aveuglément (« L’Aufklarung n’est pas taillée pour ce rôle de rempart ; son cadre de validité se désintègre en même temps que le capitalisme. »)